2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Bulletin de philosophie ancienne
• PLATON, Le Politique, traduction, introduction et notes par Luc Brisson et Jean-François
Pradeau, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2003,316 p. Annexes, bibliographie, chronologie, index des termes et des noms propres.
• PLATON, Philèbe, traduction, introduction et notes par Jean-François Pradeau, Paris,
Flammarion, coll. « GF », 2002,341 p. Annexes, bibliographie, chronologie, index des
termes, index chronologique des auteurs anciens.
Ce bulletin rend compte de publications qui nous ont été adressées au cours des trois
années précédentes. Il n’a pas pour vocation d’être exhaustif, mais de donner des
indications sur les tendances actuelles de la recherche dans les différents domaines qui
relèvent de la philosophie ancienne et, dans une moindre mesure, en philosophie médiévale. L’ensemble est coordonné par P.-M. Morel, membre du Comité de rédaction de la
revue.
Participent au Bulletin : Thomas Bénatouïl (Univ. Nancy II), Dimitri El Murr (Univ.
Paris I), Francesco Fronterotta (Univ. Lecce), Christophe Grellard (Univ. Paris I), Pierre-Marie Morel (Univ. Paris I), Annick Stevens (Univ. Liège).
P.-M. M.
DIXSAUT Monique et BRANCACCI Aldo (textes réunis par), Platon, source des Présocratiques. Exploration, Paris, Vrin, 2002,240 p.
Le titre de l’ouvrage est expliqué par une double introduction dans laquelle Aldo
Brancacci justifie le terme conventionnel de « présocratique » et Monique Dixsaut revendique un Platon non pas historien de la philosophie mais source utile pour notre connaissance de ses prédécesseurs en tant qu’il s’imprègne des autres pensées, les développe
comme autant de modèles à prendre en compte dans une discussion, et en établit les
présupposés et les conséquences.
Les précautions méthodologiques qu’on attend évidemment d’une telle entreprise sont
surtout fournies par Luc Brisson qui, considérant l’héritage pythagoricien de Platon,
soumet à un doute systématique autant notre maigre connaissance du pythagorisme que
l’identification de certaines références à ce courant dans les dialogues. Si l’on cherche,
en effet, à vérifier de manière certaine l’appartenance de tel personnage ou de telle
doctrine au courant pythagoricien, on doit reconnaître qu’une telle certitude n’existe pour
aucun des passages généralement considérés comme tels et que cet héritage résulte en
grande partie du cercle vicieux qui consiste à interpréter Platon à la lumière d’un
pythagorisme reconstruit à partir de Platon. La démonstration est implacable et mènerait
à désespérer de toute tentative historiographique si l’on ne comprenait que la vigueur
des mises en garde ne doit pas empêcher mais seulement accompagner l’audace et la
fertilité des rapprochements.
Un bel exemple d’audace maîtrisée est l’étude de Francesco Aronadio qui compare
Platon et Héraclite sur la question du rapport entre le langage et l’être. Il montre comment,
chez Héraclite, le nom est dépendant de la chose, en particulier parce que, même s’il ne
désigne pas une essence unique, il est intrinsèque à la chose en tant que signe de la
tension entre les contraires, le logos étant « système des relations entre les choses » et
les noms tirant « leur identité de leur place dans la trame des relations » (p. 59). Selon
l’auteur, Platon s’est opposé à ce manque d’autonomie ontologique du nom en estimant
que celui-ci fait apparaître la trame des choses, montre, différencie, mais n’indique pas.
Il évite cependant d’embrasser la thèse conventionnaliste d’un lien extrinsèque entre le
nom et la chose, en distinguant la constitution et l’usage, l’orthotès et l’alètheia.
En revanche, Giovanni Casertano présente un Parménide se prêtant d’avance à son
limogeage dans le Sophiste, c’est-à-dire affirmant déjà que le faux consiste à dire ce qui
n’est pas et que « les noms indiquent véritablement une réalité » (p. 76). Cette préformation repose sur de mauvaises traductions du Poème et sur une interprétation qui ne
tient compte d’aucune des études qui ont proposé de comprendre de manière infiniment
plus subtile ce que signifie l’eon parménidien ou quel est précisément le rapport entre
être et penser, et qui ont fait remarquer que « dire » et « nommer » sont opposés en tant
que caractérisant, l’un le discours vrai, l’autre le discours trompeur. Faute d’éclaircir ces
points fondamentaux chez Parménide, l’auteur ne peut évaluer dans quelle mesure Gorgias et Protagoras, d’une part, le Platon du Sophiste d’autre part, en sont des héritiers
et peuvent servir de sources pour mieux le comprendre.
Nestor-Luis Cordero et Lucio Pepe aboutissent à des résultats opposés, le premier
montrant qu’Empédocle n’a probablement pas inspiré le mythe du Politique, le second
trouvant la trace d’Anaxagore jusque dans les rapprochements les plus ténus. Pour
Cordero, en effet, la différence est considérable entre la répétition indéfinie des quatre
périodes chez Empédocle et l’inversion du cours des astres, et donc du temps, qui
caractérise, selon Platon, le passage du règne de Cronos au monde actuel. Pepe, au
contraire, multiplie les arguments pour affirmer que, dans le Philèbe, la coprésence des
attributs contraires tels que un et multiple, semblable et dissemblable, fait référence à
Anaxagore et est liée à sa conception de l’infinité continue. Malheureusement, chaque
argument semble facilement réfutable et on sort peu convaincu que toute cette discussion
renvoie à Anaxagore et non à Zénon, qui, lui, est plusieurs fois mentionné explicitement
à propos de telles questions et dont les raisonnements que nous possédons par ailleurs
correspondent mieux à la réfutation de Platon.
Concernant le rapport de Platon à Démocrite, Pierre-Marie Morel compare les différentes significations que peut revêtir la nécessité chez chacun des deux philosophes,
ainsi que les autres éléments démocritéens qui sont soit rejetés soit partiellement intégrés
dans le Timée, pour aboutir à la conclusion que, si l’opposition domine quant au rôle et
au statut de la nécessité, le « type de nécessité physique » (p. 150) du Timée correspond
à celui de Démocrite, dans les explications qui ne relèvent pas de la causalité intentionnelle.
La mention d’Hippocrate en Phèdre 270c offre à Laurent Ayache l’occasion de rappeler sa thèse selon laquelle le « principe de totalité » est le point commun à tous les
traités de la collection hippocratique, de sorte que cette mention pourrait renvoyer à
l’ensemble des traités et constituer un point de contact exceptionnel entre les domaines
de la médecine et de la philosophie. En effet, la revendication par la médecine d’une
connaissance totale de la nature et de son autonomie par rapport aux autres sciences sert
d’ultime recours à Phèdre pour défendre la même revendication de la part de la rhétorique,
tandis que Socrate va s’efforcer de montrer la dépendance de l’une comme de l’autre
vis-à-vis de la philosophie.
Aldo Brancacci rassemble plusieurs passages du Théétète et du Protagoras pour
reconstituer la doctrine protagoréenne de l’orthotès tôn onomatôn. Pour le sophiste
d’Abdère, une composition correcte doit être logiquement cohérente et respecter les
règles de grammaire (notamment quant au genre des noms) mais elle se distingue
complètement de la vérité : toute opinion est vraie, seule son expression peut être vérifiée.
Par conséquent, la correction des noms dépend seulement du respect de la définition
qu’on en a donnée, mais celle-ci peut être modifiée par chacun. On voit le double danger
qui a poussé Platon à renouveler la réflexion sur le langage et à redéfinir l’orthotès.
Enfin, Monique Dixsaut, pour montrer que Platon comprend et intègre partiellement
le discours de Gorgias, analyse en parallèle la cinquième hypothèse du Parménide et le
premier argument du Traité du Non-être. Cependant, malgré la très grande complexité
argumentative, il est possible de repérer quelques passages où l’auteure, soit force les
déductions de Platon pour leur donner une allure gorgienne, soit projette sur le traité de
Gorgias des subtilités que Platon développera mais qui manifestement n’y sont pas
encore. Elle utilise ensuite le Ménon et le Théétète pour mieux comprendre la troisième
thèse du Traité et montrer que la Défense de Palamède ne la contredit pas. Finalement,
le Gorgias vient confirmer non seulement l’impuissance de la vérité privée du secours
de la persuasion, mais aussi l’impuissance du logos à dire des objets, si ce n’est ceux
que la pensée se donne à elle-même.
Cette étude extrêmement dense et exigeante clôt de manière brillante un ouvrage aux
résultats variables, comme on l’a vu, mais globalement à la hauteur de ses intentions et
à la pointe de la recherche sur la plupart des questions traitées.
A. S.
PLATON, Le Politique, traduction, introduction et notes par Luc Brisson et Jean-François
Pradeau, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2003,316 p. Annexes, bibliographie, chronologie, index des termes et des noms propres.
« Dépasser l’opposition grand public / spécialiste » est, on se le rappelle, le projet
initial de retraduction des Dialogues de Platon dirigé, depuis quinze ans, par Luc Brisson
aux éditions Flammarion. En tout point fidèles à ce principe, Luc Brisson et Jean-François
Pradeau nous livrent une traduction claire, précise et informée, ainsi qu’une lecture du
Politique de Platon que l’on qualifierait d’
engagée. Outre le fait que ce volume rend
ainsi plus accessible un dialogue mal connu du grand public et des spécialistes, le lecteur
trouvera un indéniable intérêt à lire l’introduction de cinquante pages que les auteurs
ont consacrée à suivre les méandres de ce dialogue sinueux, ainsi que les quatre cents
notes (plus de cinquante-cinq pages) et les trois Appendices (le premier est particulièrement important, puisqu’il liste, sous forme tabulaire, l’ensemble, très vaste, des néo-logismes du
Politique). Les notes fournissent au lecteur une foule d’informations extrêmement utiles, tant sur le plan culturel et historique (voir la n. 22, sur les médecins
publics, la n. 254, sur les hérauts, la n. 257, sur les prêtres, etc.) que bibliographique
(les citations de passages parallèles dans d’autres dialogues sont infiniment précieuses).
La bibliographie regroupe l’ensemble des travaux consacrés au
Politique (et non, comme
il est dit p. 289, tous « les livres et articles mentionnés dans l’Introduction, les notes et
les deux Annexes ») de façon quasi exhaustive
[1]. Cette nouvelle traduction, qui complète
donc avantageusement non seulement les traductions déjà existantes des Dialogues dans
la même collection, mais aussi les traductions précédentes du
Politique
[2], s’imposera à
n’en pas douter comme un instrument de travail indispensable pour qui s’intéresse aux
derniers dialogues de Platon, à sa conception de la dialectique et à sa théorie politique.
Comme l’expliquent les auteurs (p. 68), le texte grec traduit est celui nouvellement
établi en 1995 par E. A. Duke
et alii. pour la collection des Oxford Classical Texts
[3].
Loin de se fier sans examen à cette édition récente, les auteurs s’en écartent sur une
trentaine de points. Leurs choix sont d’ailleurs souvent judicieux : ils conservent, par
exemple, l’ordre des répliques en 259b6 ou encore refusent certaines leçons ou conjectures inutiles ou indéniablement erronées choisies par les éditeurs de l’O.C.T. (en 278d8,
en 278e6, etc.). Le plus souvent et quand l’enjeu est réel, les auteurs justifient les choix
mentionnés p. 67-68 en notes (pour 301b7-8, voir la n. 344; pour 311c3, voir la note
404). Du fait de l’ampleur du vocabulaire technique dans le dialogue et des nombreux
néologismes qu’il contient, traduire le
Politique n’est pas une mince affaire. Les auteurs
parviennent pourtant à rester au plus près du mouvement de la phrase de Platon et de
son inventivité terminologique. On consultera d’ailleurs avec fruit les notes où tel ou tel
choix de traduction se voit justifié (n. 20, n. 31, n. 35). Cependant, on marquera, quant
à ces choix, quelques réserves : la traduction de
γνωστικηʹ (qui, dans le contexte, signifie
« ayant pour seule finalité la connaissance de l’objet, indépendamment de toute dimension pratique ») par « cognitive » ne semble pas heureuse au vu de la signification
contemporaine de l’adjectif (il est vrai, cependant, que
γνωστικηʹ est extrêmement difficile à rendre de manière concise) ; de la même façon, il est dommage que la traduction
du passage capital de 274e9-a5 (p. 118) omette le
και` γενεʹσεως de 274e9-10 et rende
le
ε᾽κ τη῀ς ε᾽ναντιʹας περιοʹδου de 274e10 – 275a1 par « lors de la révolution opposée
par
un certain biais », le dernier membre de phrase étant, semble-t-il, ajouté au texte
[4]; ou
encore, on regrettera (p. 125) que
ω῞σπερ, en 277d4, ne soit pas traduit
[5]. Naturellement,
ce sont là quelques détails qui n’enlèvent rien à la très haute qualité et à la grande
rigueur de cette traduction.
L’introduction remplit une triple fonction. Elle présente très clairement et développe
les grandes articulations du dialogue et leur progression : selon les auteurs, et le plan
très utile donné p. 19, « le dialogue suit en effet l’application successive des trois
méthodes de recherche et de définition qu’on a déjà évoquées (la division, le mythe et
le paradigme), qui poursuivent ainsi, chacune à son tour, la définition du même objet »
(p. 18). Au problème, largement débattu dans la littérature secondaire consacrée au
Politique, de l’unité de ce dialogue, les auteurs apportent une réponse simple et convaincante : l’ordre épistémologique et l’ordre méthodologique sont indissolublement intriqués, les étapes successives du second permettant au premier d’atteindre son but. Autrement dit, « les trois méthodes et les trois définitions ne se substituent jamais brutalement
les unes aux autres, elles ne s’ignorent pas, mais travaillent plutôt les unes sur les autres,
de sorte que le dialogue fait la démonstration de la compossibilité des trois méthodes
philosophiques » (p. 20).
Les auteurs font aussi, en introduction, un certain nombre de mises au point essentielles pour l’intelligibilité du dialogue (et de la pensée de Platon en général) : l’une
(p. 9-13) traitant des relations entre le Politique, le Sophiste et le dialogue supposé intitulé
le Philosophe qui, selon les auteurs, n’a jamais été écrit, ni même prévu, par Platon;
une autre (p. 22-28) consacrée à la division dichotomique, largement utilisée dans le
Politique; ou encore, une autre (p. 30-33), historique, politique et philosophique, vouée
à expliquer l’identification, dans le dialogue, du roi et du politique.
Enfin, l’introduction permet aux auteurs de développer certaines interprétations spécifiques et originales de certains passages du dialogue. Par exemple, les auteurs, contre
C. Rowe, notamment, soulignent (p. 55-56) l’importance de la loi dans la cité idéale,
malgré l’insistance de Platon à montrer que le gouvernant idéal est au-dessus de toute
loi : la loi n’est pas simplement un pis-aller propre aux constitutions imparfaites mais
un outil essentiel du gouvernant idéal. Tant et si bien que, selon les auteurs, « l’exigence
selon laquelle la loi doit être faite par des législateurs savants, compétents, reste de mise
y compris dans le cas des constitutions imparfaites où le gouvernant n’est pas savant »
(p. 55). Cette interprétation, tout à fait intéressante, s’origine dans le souci des auteurs
de saisir la continuité, selon eux très forte, qui unit la République, le Politique et les
Lois (cf. p. 12-13) et leur permet de comprendre en quoi les constitutions imparfaites
sont des imitations (300c4 : μιμηʹματα) de la constitution idéale. Néanmoins, il faut
reconnaître que cette interprétation, pour convaincante qu’elle soit, ne trouve que peu
de fondements textuels.
On l’aura compris, non seulement l’introduction du volume expose et explique, mais
elle prend parti dans les débats exégétiques, bref
s’engage. Les pages consacrées au
mythe sont paradigmatiques de ce parti pris, les auteurs y exposant l’interprétation
défendue par L. Brisson depuis de nombreuses années (cf. p. 39, n. 1). Il ne s’agit en
rien, bien sûr, de regretter cette prise de position, mais plutôt de regretter qu’elle ne soit
pas mise en dialogue avec la position concurrente qui, rappelons-le, est la lecture
traditionnelle (ce qui ne signifie pas qu’elle soit la lecture
correcte !). Les auteurs présentent
leur analyse du mythe comme si c’était la seule possible et il aurait sans doute été utile
de rappeler qu’elle est minoritaire et qu’elle est loin d’aller de soi. De la même façon,
aucune référence n’est faite dans l’introduction à toute une école (straussienne) de lecture
du
Politique (et du
Sophiste), distinguant nettement l’Étranger d’Élée, Socrate et Platon
lui-même, et insistant sur le silence de Socrate dans le dialogue
[6]. Même s’il y a de
nombreuses et bonnes raisons de refuser ce type de méthode de lecture des Dialogues,
il peut être utile d’exposer brièvement les arguments justifiant ce refus.
Ces quelques remarques critiques ne sauraient néanmoins diminuer la grande valeur
de cet ouvrage dont le moindre mérite n’est pas de combiner avantageusement, et pour
le public le plus large, l’érudition la plus pointue à une lecture forte et philosophique
du Politique, avec la République pour arrière-fond et les Lois pour horizon.
D. E. L.
PLATON, Philèbe, traduction, introduction et notes par Jean-François Pradeau, Paris,
Flammarion, coll. « GF », 2002,341 p. Annexes, bibliographie, chronologie, index des
termes, index chronologique des auteurs anciens.
Le Parménide excepté, le Philèbe est indéniablement, de tous les dialogues de Platon,
le plus complexe. Les difficultés rencontrées par le lecteur y sont non seulement nombreuses mais d’ordres très différents, tant textuels qu’historiques, tant argumentatifs que
doctrinaux. Pourtant, le Philèbe pose une question cruciale dont l’intérêt déborde les
préoccupations des seuls spécialistes de la philosophie antique : quels sont « la disposition et l’état de l’âme qui sont capables de procurer à tous les hommes la vie heureuse »
(p. 78) ? L’un des grands mérites de la traduction de J.-F. Pradeau est précisément de
fournir aux différents niveaux de lecture du dialogue les outils indispensables à la bonne
compréhension de ses enjeux ainsi que les éléments essentiels à l’analyse des différents
types de problèmes exégétiques rencontrés.
L’Introduction (plus de soixante pages claires et précises) suit les grandes articulations
du texte en éclairant la structure argumentative du dialogue. Plus de trois cents notes
examinent les points difficultueux du texte grec et de la traduction et proposent de très
nombreux rapprochements avec d’autres dialogues, complétés par de multiples références
à la littérature secondaire. Enfin, deux Annexes concluent le volume : l’une (l’Annexe 2)
consacrée aux débats contemporains de Platon sur le plaisir, et ce principalement à partir
des critiques adressées à Eudoxe, Speusippe et aux Cyrénaïques dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote ; l’autre, dédiée à l’analyse du rapport entre le couple péras et apeiron
et les fragments du (et les témoignages relatifs au) pythagoricien Philolaos. Cette
Annexe 1 est d’ailleurs l’occasion pour l’auteur de développer une analyse, que l’on
pourrait qualifier d’hyper-critique, des fragments et témoignages de Philolaos : celle-ci
vise à mettre en doute la présence de concepts originairement philolaïques dans le
dialogue en insistant sur la possibilité de leur reconstruction néopythagoricienne tardive
à partir du Philèbe et constitue une critique sévère de l’édition commentée de Carl
Huffmann (Philolaos of Croton, Pythagorean and Presocratic, Cambridge, University
Press, 1993).
Comme s’en explique l’auteur dans ses « Remarques sur la traduction » (p. 73-74),
même si le texte traduit est celui établi par Diès dans la collection Budé, les divergences
par rapport à cette édition sont nombreuses (22 au total). Or il faut louer la grande
prudence philologique de l’auteur face à ce texte difficile dont on a dit qu’il était « le
plus corrompu de tous les dialogues de Platon
[7] » et que les philologues, notamment
Charles Badham, n’ont pas hésité à considérablement corriger. L’auteur s’efforce autant
qu’il est possible de conserver le texte des mss. et argumente dans les notes, souvent de
façon très convaincante, contre telle ou telle conjecture ou suppression proposée par
Badham, Hermann, Burnet ou parfois Diès
[8].
En 1900, G. Rodier écrivait : « Le
Philèbe occupe dans l’
œuvre de Platon une place
à part. C’est, en effet, le seul des dialogues qui se rattache nettement à cette dernière
forme de la doctrine platonicienne, qui est surtout connue par le témoignage d’Aristote.
En revanche, il n’en est pas dont l’explication soulève plus de difficultés, et l’on a pu
soutenir, avec quelque vraisemblance, que le
Philèbe n’était qu’un assemblage de morceaux primitivement distincts et dépourvus d’unité organique
[9]. » À première lecture,
J.-F. Pradeau donne l’impression, dans son Introduction, de souscrire à ce jugement de
Rodier en notant que « bon nombre [des] développements sont présentés par Socrate
comme de simples rappels, de telle sorte que le dialogue prend parfois l’aspect d’un
compendium ou d’un manuel » (p. 12). Pourtant, l’Introduction permet au lecteur de
suivre le fil argumentatif, souvent sinueux et parfois tortueux, du dialogue avec une
remarquable clarté et de saisir ainsi l’unité sous-jacente du
Philèbe que l’auteur résume
en ces termes : « La question en débat est celle de la vie bonne dont les interlocuteurs
estiment qu’elle doit trouver sa réponse dans la définition du bien le plus digne d’être
choisi (11d-e, puis 19c). Les deux prétendants au titre de bien, le plaisir et la réflexion,
sont écartés en faveur d’un troisième concurrent qui est le résultat du mélange d’une
partie de chacun des deux premiers. Il convient alors d’analyser les deux espèces que
sont le plaisir et la réflexion, afin d’en isoler les bons éléments et de réaliser enfin leur
mélange » (p. 16). À partir d’un plan très utile et détaillé (p. 16-18), l’Introduction
développe donc chacune des grandes étapes argumentatives du texte.
Les pages 18-37 sont ainsi consacrées à la réfutation de Philèbe, aux préalables
méthodologiques qu’elle suppose et à la détermination des grands genres (11a-31b); les
pages 37-66 commentent l’application de la méthode dialectique à l’analyse des espèces
du plaisir (31b-55c)
[10] tandis que les pages 66-70 sont dédiées à l’analyse de la réflexion
(55d-59d). L’Introduction s’achève sur un trop bref commentaire du mélange final (59d-67b), et l’on ne peut que regretter que l’auteur ait scrupuleusement suivi l’économie du
Philèbe (voir p. 18) et ne se soit pas plus longuement attardé sur ce texte difficile
(notamment sur la « remise des prix » proposée à partir de 64c).
Quoi qu’il en soit, l’ensemble de l’Introduction est marqué par la volonté d’expliciter
chacun des principaux arguments pour eux-mêmes et dans le contexte de l’ensemble des
Dialogues, car, selon l’auteur, « on peut dire du Philèbe qu’il est [...] la démonstration
publique, à la faveur du débat éthique sur la vie bonne, de la pertinence de l’ensemble
de la doctrine platonicienne » (p. 12). De très nombreux rapprochements sont ainsi
proposés, par exemple, entre l’exposé de la méthode dialectique dans le Philèbe et les
textes parallèles du Phèdre, du Sophiste et du Politique (voir p. 24-26), entre l’analyse
des faux plaisirs en 36c-43e et les développements du Gorgias et de République IX,
583b (p. 50-51), mais aussi et surtout entre l’analyse des quatre (ou cinq) genres en
23c-e et le Timée (voir p. 30-37).
Sur ce dernier point, qui me semble marquer l’une des spécificités de sa lecture (voir
aussi p. 27, p. 30 ou p. 33-34), l’auteur rapproche l’analyse, en 23c, de « la totalité des
choses qui existent actuellement dans l’univers » de la totalité ordonnée décrite dans le
Timée, et les « quatre genres de choses qui existent » (illimité, limite, mélange et cause
du mélange) des quatre réalités de la cosmologie du Timée (khôra, formes intelligibles,
monde, Démiurge). Pourtant, ce rapprochement est immédiatement nuancé. Certes, le
Philèbe rappelle certains des éléments de la cosmologie du Timée, mais pour dire autre
chose : le vocabulaire de la limite et de l’illimité a pour fonction de clarifier la signification et les modalités de la participation. Il faut donc « distinguer entre la réalité
intelligible et la limite » car « le Philèbe entend insister sur le fait que la réalité intelligible
est cette unité pure de tout mélange qui unifie, en la limitant, une réalité déterminée.
[...] Platon trouve avec le couple de la limite et de l’illimité l’occasion de rendre aux
réalités une puissance de détermination que leur statut de modèles leur retirait dans le
Timée (p. 36-37) ».
Puisqu’il est d’usage de faire quelques remarques critiques, on peut sans doute regretter que ni les notes ni les pages de l’Introduction relatives au passage très difficile sur
l’un et le multiple en 15b-c ne donnent tous les éléments textuels et bibliographiques :
en effet, 15b1-8 présente-t-il deux ou trois questions (
πρω῀τον, ει῏τα, μετα` δε ` του῀το) ?
Plus précisément, Platon envisage-t-il ici le problème de l’existence des réalités intelligibles (telles que le b
œuf
un ou le beau
un), puis celui de leur participation ? Ou bien
considère-t-il que tout dialecticien doit s’interroger sur l’existence de telles unités, puis
(peut-être) sur leur identité en tant qu’unité déterminée et, enfin, sur leur participation ?
Il est dommage que, dans un volume aussi complet, aucune mention n’ait été faite des
différents débats et solutions proposées
[11]. La grande qualité de cet ouvrage n’en reste
pas moins intacte : instrument indispensable pour accéder à ce texte si obscur et mal
connu, on ne peut que penser qu’il en constituera dorénavant une voie d’accès privilégiée.
D. E. L.
Richard, Aristote. Une philosophie en quête de savoir, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des philosophies », 2002,267 p.
Richard Bodéüs nous propose ici un travail de synthèse d’une efficacité remarquable
sur la pensée d’Aristote. Il est très difficile de résumer en un (relativement) petit nombre
de pages les doctrines du grand disciple de Platon et d’en présenter en même temps les
principales difficultés critiques et d’interprétation. Ce défi nous semble très bien réussi.
Cet ouvrage comprend trois parties. La première partie, dont le titre est « L’Asclépiade »,
rassemble l’ensemble des ouvrages qu’Aristote a consacrés à la science naturelle, le seul
ensemble du corpus dont on comprend assez simplement l’organisation systématique
(p. 13-97). La deuxième partie, qui s’intitule « Le Platonicien » (p. 99-166), examine
les différents sujets à propos desquels on a cru pouvoir établir une influence du maître
sur le disciple et/ou, à l’inverse, une critique du deuxième contre le premier. Qu’il
s’agisse de la rhétorique, de la dialectique ou de la science, et que cela comporte ou non
une référence à la question cruciale de la polémique aristotélicienne contre la théorie
platonicienne des Formes intelligibles, l’auteur expose dans cette partie tous les textes
pertinents, en les commentant dans le détail. Dans la troisième partie, dont le titre est
« Le philosophe de l’intelligence » (p. 167-247), le thème abordé est celui des deux
vertus intellectuelles fondamentales, la sagacité (ϕροʹνησις) et la sagesse (σοϕιʹα), qui
président, selon Aristote, à l’exercice de la perfection humaine, dans le domaine éthicopolitique et dans le domaine métaphysique de la philosophie première. Un élément qu’il
faut souligner consiste dans la position méthodologique que l’auteur choisit de défendre,
en examinant et en critiquant avec beaucoup d’équilibre les thèses traditionnelles de
ceux qui soutiennent (1) une évolution radicale de la pensée aristotélicienne (une thèse
élaborée notamment, au début du XXe siècle, par W. Jaeger et ses disciples) et celles de
ceux qui mettent l’accent (2) sur l’argumentation et sur la méthode de recherche d’Aristote plutôt que sur ses contenus théoriques (une thèse développée surtout dans le monde
anglo-saxon par les scholars analytiques). L’auteur défend une position en quelque sorte
intermédiaire, en vertu de laquelle, sans négliger l’importance des aspects méthodologiques et argumentatifs, on ne doit pas oublier cependant qu’Aristote estimait qu’il ne
s’était pas contenté de poser des problèmes, car il pensait aussi avoir atteint des « solutions », comme le montre une longue série de « résultats » qui découlent de ses analyses
et de ses examens philosophiques. Il s’agit évidemment d’une position qui permet de
sortir de l’impasse critique que les études aristotéliciennes semblent dénoncer depuis
quelques décennies, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les limites quantitatives de
ce travail de synthèse ne diminuent en rien sa clarté et sa rigueur scientifique.
Une Bibliographie sélective (p. 249-262) complète le volume.
F. F.
BURNYEAT Myles, A Map of Metaphysics Zeta, Mathesis Publications, Pittsburgh, 2001,
X-176 p.
Myles Burnyeat (M. B.) nous propose une véritable ascension himalayenne, dont il
est ici le guide et le cartographe : le livre Zêta de la Métaphysique d’Aristote, dit-il en
commençant, est en quelque sorte le mont Everest de la philosophie ancienne et s’il y
a plusieurs manières de le gravir, on ne peut le faire sans une carte détaillée du chemin
le plus sûr et de ses variantes. L’essentiel est en tout cas de parvenir au terme de la
course, c’est-à-dire à comprendre que l’ousia – traduite par substantial being – est la
forme, ce qui signifie d’après Z3, non pas que la forme est substance « plutôt que la
matière », mais qu’elle l’est « plus que la matière ne l’est » (p. 16). M. B. estime donc
que Zêta, parce qu’il a pour objet une véritable thèse – à savoir que l’être substantiel
est la forme – n’est pas un exercice de pure dialectique, non conclusif et aporétique. À
l’inverse, il se démarque des interprétations selon lesquelles le livre représenterait la
forme la plus achevée de la métaphysique d’Aristote : Zêta n’est qu’une étape préliminaire en direction des livres Êta et Thêta, qui exposent véritablement les doctrines de la
forme et de la matière, de l’actualité et de la potentialité. Si M. B. a raison, cela veut
dire notamment que Zêta, bien qu’il suive un parcours non linéaire, doit donner une
réponse à la question particulièrement controversée de l’individualité ou de la non-individualité de la forme. Cette question se pose en particulier au chapitre 13, qui affirme
que les universaux ne sont pas des substances, mais aussi que, si aucune substance ne
peut être composée – notamment d’universaux –, il ne saurait y en avoir de définition.
Après avoir esquissé le chemin à parcourir (chap. 2 : « The Map »), M. B. repère les
signalisations ou les balises qui doivent nous éviter de nous perdre, et dont certaines
offrent des points de vue intéressants sur le paysage environnant (chap. 3 : « The Signposts »). À propos de Z13, il note par exemple que ce chapitre, dans lequel certains
commentateurs voient la clé du problème que pose le statut de la forme, ne mentionne
pas cette dernière (en 1038b23, eidos est utilisé au sens d’« espèce »). Il attire également
l’attention sur le fait que la fin du chapitre renvoie à un développement postérieur. Il
s’agit manifestement de Z15, où Aristote distingue deux sens d’ousia : la forme et le
composé matière-forme. Or, s’il n’y a pas de définition du composé comme tel, il y a
définition du logos que constitue la forme considérée en tant que telle, c’est-à-dire prise
en général (p. 53). Je ne fais là que résumer grossièrement une argumentation très
précise.
Le chapitre 4 fait le bilan de ce parcours et l’articule au livre Êta. Le chapitre 5 (« The
Organon as “Logical” ») revient sur une distinction, opératoire dans les chapitres précédents, entre un niveau logique et un niveau métaphysique dans les différentes sections
de Zêta. À cette occasion, M. B. propose une réorganisation de l’Organon par rapport
à la lecture qu’on en fait traditionnellement : les Catégories et le De interpretatione
doivent être rattachés, selon lui, aux Topiques plutôt qu’aux Analytiques. Il montre que
les traités de l’Organon ne forment pas, en tout cas, un système logique complet, mais
plutôt une méthodologie préparatoire au savoir philosophique proprement dit. Le chapitre 6 (« The Place of Z in Aristotle’s Metaphysics ») est finalement le point le plus
attendu, car il pose indirectement le problème même de l’objet de la Métaphysique : une
onto-logique de l’être en tant qu’être sous toutes ses modalités et dans toutes ses acceptions, ou un ensemble de traités réunis autour de la question cruciale de l’ousia ? M. B.
n’innove pas en nous invitant à lire ensemble les livres habituellement qualifiés de
« centraux » : ZΗΘ. Il sera sans doute plus âprement discuté lorsqu’il affirme que ce
« morceau » est indépendant des livres précédents, auxquels il ne fait pas, selon lui,
référence (p. 128) : n’est-ce pas renoncer à identifier le projet global de la science de
l’être en tant qu’être, tel que le présente le livre Gamma ? Ce n’est pas la réponse de
M. B., pour qui, si l’étude de l’ousia est bien la partie la plus importante de l’étude
universelle de l’être en tant qu’être, elle n’épuise pas cette dernière. Le livre Gamma
aura donc un objet plus général – et même le plus général –, à savoir l’usage des concepts
transversaux, comme unité et pluralité, identité et différence, ressemblance et dissemblance, etc., ainsi que les principes communs, comme le principe de non-contradiction
(p. 135). Par ailleurs, Gamma n’est pas un traité de pure dialectique, qui se contenterait
d’éprouver le savoir au lieu de le produire effectivement, puisqu’il fonde ses distinctions
et ses classifications sur la primauté, réelle, de l’être substantiel, ce que confirme la
perspective adoptée par Iota (p. 137). M. B. va d’ailleurs plus loin dans la direction de
l’éclatement lorsqu’il aborde Lambda, qu’il tient pour un traité indépendant et un rival
de la séquence ZΗΘ (p. 132 s.). On savoure tout particulièrement la généalogie imaginaire du livre Lambda qu’il brosse pour finir : Aristote, réfugié en Eubée et sachant sa
fin proche, se demande ce que va devenir son grand projet de philosophie première,
auquel il a travaillé par intermittence depuis de longues années sans l’avoir mené à bien.
Il s’assied donc une dernière fois à sa table de travail, écrivant avec le sentiment d’urgence
de celui qui se sait poursuivi par le temps, et il consacre ses derniers jours à l’activité
qu’il considère comme la plus noble et la plus heureuse qu’un homme puisse exercer,
dans la contemplation des choses les plus nobles et les meilleures. Il réalise enfin son
idéal de sagesse.
On attend généralement d’une carte qu’elle montre clairement, et de la manière la
plus économique, le meilleur chemin à suivre, tout en indiquant quels sont les autres
chemins que l’on pourrait emprunter. De ce point de vue – et ce n’est pas le seul –, le
livre de M. B. est une totale réussite.
P.-M. M.
ROMEYER DHERBEY Gilbert (dir.), AUBRY Gwenaëlle (éd.), L’Excellence de la vie. Sur
l’« Éthique à Nicomaque » et l’« Éthique à Eudème » d’Aristote, Paris, Vrin, 2002,
XI-464 p.
Ce volume rassemble les textes des interventions données dans le cadre du séminaire
du Centre Léon Robin durant les années 1996-1998, soit en tout vingt et un articles,
suivis d’une bibliographie de vingt pages et de quatre index. Il n’est pas possible de
mentionner ici toutes les contributions, mais le lecteur peut s’attendre à trouver là un
panorama satisfaisant des grandes questions touchant à l’éthique aristotélicienne.
Signalons d’abord l’article de Pierre Destrée, « Comment démontrer le propre de
l’homme ? Pour une lecture “dialectique” de EN, I, 6 » (p. 39-61), qui propose de
résoudre les importantes difficultés liées à la thèse selon laquelle l’homme aurait par
nature une fonction propre à accomplir. En libérant Aristote d’une totale autorité par
rapport à cette thèse, parce qu’elle serait en réalité dialectique, P. Destrée avance une
solution radicale et solidement étayée, en particulier contre les lectures naturalistes du
texte concerné : Aristote part d’un lieu commun, qu’il présente de manière « purement
rhétorique » (p. 54), et aboutit à la thèse qui sous-tend légitimement ce lieu commun,
thèse selon laquelle seul le logos est le propre de l’homme, non pas tant comme faculté
d’ordre biologique, que comme « faculté dont nous reconnaissons tous, au moins implicitement, la valeur » (p. 61). Il n’en demeure pas moins que l’argument d’après lequel
l’homme doit avoir une œuvre à accomplir résiste encore. Il conduit en effet de fait,
indépendamment même du statut – dialectique ou non – du texte analysé, à poser cette
question générale : l’homme a-t-il une nature si peu déterminée qu’elle ne lui assigne
même pas de fonction ou d’œuvre propre ? La recherche d’une réponse proprement
biologique est peut-être vaine, mais la question n’est pas sans justification ontologique.
L’article de Mario Vegetti, « Normal, naturel, normatif dans l’éthique d’Aristote » (p. 63-74), pose d’ailleurs de manière originale le problème de la normativité naturelle dans
les éthiques. Il montre que la conformité à la nature ne signifie pas seulement la normalité
des processus naturels, mais aussi leur norme, introduisant ainsi un principe axiologique.
De ce point de vue, la vie de l’homme de bien, le spoudaios, « en tant que forme
accomplie de la condition humaine, n’est pas du tout ce qui est général, mais plutôt ce
qui, dans le caractère exceptionnel de son telos, est normatif et paradigmatique, uniquement en tant que naturel » (p. 70). Il faut mettre cet article en perspective avec le
précédent, et avec celui de Gilbert Romeyer Dherbey, « La question du droit naturel
(Éthique à Nicomaque, V, 10,1134b19-1135a6) » (p. 125-138), qui insiste sur le fait
que la nature de l’homme n’est donnée qu’en puissance et que la norme n’est « rien de
rigide » (p. 135). L’impression d’ensemble, contrastée et par là même vivante, est que
nous sommes décidément très loin du consensus sur les aspects naturalistes de la philosophie pratique d’Aristote, ce qui montre bien que, dans le domaine des affaires
humaines, la référence à la nature n’est pas univoque.
La sagesse théorique pose, comme on le sait, un certain nombre de difficultés d’interprétation sur ce qui constitue, précisément,
l’excellence de la vie. La question est traitée
en partie dans l’article de Michel Bastit, « Sagacité et sagesse » (p. 195-215), qui compare
la
phronèsis – traduite ici par « sagacité » – à la
sophia. De même, les articles de Rudolf
Brandner, « L’
êthos de la pensée et la question de la négativité éthique (
Éthique à
Nicomaque, VI, chap. 1 à 10) » (p. 269-298) et de Monique Canto, « Aristote modernisé »
(p. 373-395) abordent la
sophia à l’occasion de la confrontation classique entre les deux
genres de bonheur – pratique et théorétique – envisagés par Aristote. On note à cette
occasion que le trait commun à ces trois études est de trancher nettement le débat en
faveur d’une lecture hiérarchisante, au risque de gommer non seulement la spécificité,
mais aussi la légitimité intrinsèque du savoir pratique propre à la prudence. Monique
Canto est parfaitement fondée à mettre en garde devant les lectures contemporaines qui
attribuent à Aristote un pluralisme moral qui n’est pas le sien et sa mise au point critique
est éclairante. En prolongeant cet avertissement dans un certain sens, on peut parler avec
elle de « deux formes d’accomplissements distincts, entre lesquels Aristote établit une
hiérarchie explicite » (p. 388), ou dire avec Michel Bastit que « les relations entre la
sagacité [...] et la sagesse s’organisent parfaitement » selon un « schéma » de hiérarchisation. Cela revient cependant à privilégier de manière unilatérale les textes du livre X
de l’
Éthique à Nicomaque. Le passage du livre I dans lequel Aristote évoque la vertu
la plus parfaite, vertu qui accomplit le bonheur et le bien lorsque l’activité de l’âme s’y
conforme (
Éthique à Nicomaque, I, 6,1098a17-18), est malheureusement désespérément
implicite, car il ne nomme pas la vertu en question. À vrai dire, le contexte immédiat
suggère qu’il s’agit de la vertu la plus haute dans le domaine pratique plutôt que de la
sophia. On peut finalement se demander si une lecture aporétique, attentive aux tensions
du texte aristotélicien lui-même, ne serait pas plus appropriée
[12]. Mais peut-être fallait-il
faire pencher fortement la balance pour réagir aux tentatives d’assimilation de l’éthique
aristotélicienne à une sorte de recherche pluraliste de l’épanouissement personnel.
P.-M. M.
GOURINAT Jean-Baptiste, La Dialectique des stoïciens, Paris, Vrin, coll. « Histoire des
doctrines de l’Antiquité classique » XXII, 2000,386 p.
Jean-Baptiste Gourinat reconstruit l’ensemble de la dialectique des stoïciens en se
proposant de montrer ce qui la sépare d’une « logique » au sens moderne du terme et
ce qui fait d’elle, proprement, une « dialectique ». La première partie examine la notion
de dialectique, la structure et la fonction de cette discipline dans le système stoïcien ; la
seconde porte sur les règles de la signification et la troisième sur les raisonnements,
depuis la dialectique de Zénon de Citium jusqu’à la syllogistique chrysippéenne et sa
fortune. Une cinquantaine de pages sont réservées à la bibliographie et aux indices.
L’introduction indique que c’est dans le contexte néoplatonicien, et pour réserver
l’exclusivité de la véritable dialectique à sa définition platonicienne, que la dialectique
stoïcienne a été rejetée du côté de la logique. Il ne s’agit pas de nier ce que la logique
stoïcienne des propositions a apporté, en complément de la logique aristotélicienne des
prédicats, mais de montrer, à la suite de M. Frede, que les stoïciens entendent sur ce point
rivaliser avec le système aristotélicien et non pas simplement le compléter, si bien que leur
logique doit être conçue en un sens beaucoup plus large qu’il n’apparaît traditionnellement.
Le terme « dialectique », il est vrai, est pris en différents sens dans la tradition stoïcienne :
partie de la logique, à l’intérieur de laquelle elle serait le pendant dialogique de la rhétorique; « science des [choses] vraies, des fausses et de celles qui ne sont ni l’un ni l’autre »,
selon la définition attribuée par Diogène Laërce à Posidonius, ce qui en fait l’équivalent
de la logique en son ensemble; ou encore la vertu globale par laquelle le sage contrôle son
assentiment (voir p. 69-70). Jean-Baptiste Gourinat montre cependant que l’ensemble des
définitions stoïciennes de la dialectique forme un tout cohérent : « la théorie dialectique
porte sur les signifiants et les signifiés, parce que c’est ce qui permet de dialoguer correctement et d’apprendre à discipliner son assentiment » (p. 82). La dialectique est donc avant
tout une technique de l’argumentation dialoguée, mais en un sens qui fait également d’elle
une théorie du langage et du raisonnement, et c’est ce qui fonde son unité.
Sans renoncer à l’exigence de technicité qu’imposent à la fois son sujet et l’état
fragmentaire des textes examinés, le livre de Jean-Baptiste Gourinat est parfaitement
clair dans son expression et très convaincant sur le fond. Il est à l’évidence indispensable,
non seulement pour l’étude de la logique/dialectique des stoïciens, mais aussi pour toute
approche globale du stoïcisme antique.
P.-M. M.
BRITTAIN Charles, Philo of Larissa. The last of the Academic Sceptics, Oxford Classical
Monographs, Oxford University Press, 2001, XII-406 p.
L’ouvrage de Charles Brittain (C. B.) est le premier qui soit entièrement consacré à
Philon de Larissa (159/84), ultime défenseur du scepticisme néoacadémicien et très
probablement aussi dernier scholarque officiellement élu à la tête de l’école fondée par
Platon. La carrière philosophique de Philon se déroule sur fond de polémiques internes
à l’Académie. Les successeurs de Carnéade débattent en effet sur l’interprétation à donner
de la philosophie de leur maître, qui n’a laissé aucun écrit. De plus, Antiochus d’Ascalon,
ancien élève de Philon, prétend reconstituer contre la Nouvelle Académie une doctrine
positive de l’« Ancienne Académie » (Platon et ses premiers successeurs, Aristote).
Quelles furent les positions et les apports philosophiques de Philon de Larissa dans ces
débats ? Dans les sept chapitres de son ouvrage, C. B. cherche à les reconstruire le plus
précisément possible, malgré la rareté des témoignages à leur sujet. Par ailleurs, C. B.
a joint en annexe un très utile recueil de tous les témoignages anciens sur Philon, classés
et traduits.
Le premier chapitre établit avec une rigueur remarquable ce que l’on peut savoir et
conjecturer de la vie de Philon : ces éléments sont importants pour situer chronologiquement l’évolution de la pensée de Philon. Les deux chapitres suivants sont consacrés
aux doctrines épistémologiques de Philon. Le problème classique à leur sujet est celui
du contenu des « livres romains » de Philon, dont Cicéron raconte qu’ils contenaient des
doctrines nouvelles, qui suscitèrent de vives critiques de plusieurs académiciens et
d’Antiochus d’Ascalon. Dans ces ouvrages, Philon semble en effet avoir considérablement atténué le scepticisme académicien en réduisant la thèse de l’« incompréhensibilité » (
acatelepsia) de toutes choses à une polémique antistoïcienne n’excluant pas que
les choses soient en elles-mêmes compréhensibles. Pour comprendre ces innovations,
C. B. propose de distinguer trois positions successivement adoptées par Philon :
(1) l’interprétation radicale et dialectique du scepticisme de Carnéade développée par
Clitomaque et soutenue par Philon au début de son scholarquat; (2) un scepticisme
élaboré par Métrodore puis Philon, qui admet l’assentiment à certaines opinions provisionnelles et rejette donc l’
époché universelle; (3) le scepticisme modéré des « livres
romains », essentiellement tourné contre le dogmatisme philosophique et reconnaissant
l’existence d’une connaissance valide des choses fondée sur l’expérience. Comme l’avait
déjà suggéré Bernard Besnier
[13] mais en aboutissant à des conclusions différentes, C. B.
considère en fait les thèses des « livres romains » comme répondant aux objections
d’Antiochus sur l’incohérence du scepticisme académicien. Pour y échapper, Philon
aurait été conduit à avancer sa propre conception de la « représentation compréhensive »,
moins exigeante que celle des stoïciens et donc réalisable dans la vie quotidienne.
Philon a-t-il vraiment proposé une définition positive de la connaissance ou s’est-il
contenté de libérer l’Académie de l’acatalepsie universelle et d’ouvrir une « perspective
nouvelle
[14] » ? La question est ouverte : les arguments de C. B. en faveur de la première
hypothèse sont très intéressants et tout à fait cohérents mais essentiellement indirects
(p. 143-144). La thèse la plus discutable de C. B. ne concerne toutefois pas les « livres
romains » mais, me semble-t-il, la distinction entre une position « métrodorienne » et la
position « romaine » de Philon. Il s’agit de la thèse centrale de C. B., qu’il oppose
comme un fait établi à toutes les interprétations concurrentes. La place et la compétence
me manquent pour discuter précisément les arguments de C. B. en faveur de cette thèse.
Un des principes fondamentaux de son interprétation me semble toutefois particulièrement contestable : sachant que la position « métrodorienne » (celle qui fait de l’
acatalepsie une opinion à laquelle l’académicien donne son assentiment) est tenue pour propre
à l’Académie dans de nombreuses critiques de celle-ci (Aenésidème, Antiochus, Sextus),
il faut, selon C. B., qu’un scholarque de l’Académie l’ait soutenue, et seul Philon peut
l’avoir fait (p. 55). Ce raisonnement indirect repose sur une confiance excessive dans le
portrait polémique que les adversaires de l’Académie font de sa position et sur une
distinction trop tranchée entre les différentes positions des successeurs de Carnéade
(Clitomaque, Métrodore, le Philon « romain »). Comme le suggère parfois C. B. (p. 15,
72,103,117,137), il me semble que ces positions étaient à la fois très proches et plus
nombreuses
[15] : chaque néoacadémicien prétendait en effet rendre compte du mystérieux
scepticisme de Carnéade et s’appuyait sur tel ou tel élément de sa pensée pour défendre
son interprétation.
C. B. s’intéresse à cette dimension herméneutique et historique des débats académi-ciens dans les chapitres III et IV, qui comptent parmi les plus intéressants de l’ouvrage.
Ce qui avait scandalisé dans les « livres romains » était l’affirmation par Philon que tous
les Académiciens depuis Platon partageaient ses positions. Pour comprendre cette thèse,
C. B. reconstitue minutieusement chacune des conceptions de l’histoire de l’Académie
attribuées par Cicéron aux différents néoacadémiciens, d’Arcésilas à Philon. C. B. montre
bien que l’originalité de Philon est d’avoir attribué son refus de l’acatalepsie universelle
à Socrate et Platon, alors que ses prédécesseurs leur attribuaient au contraire une forme
d’acatalepsie. Philon a-t-il pour autant élaboré un véritable « platonisme » dans les livres
romains, comme le prétendait saint Augustin ? C. B. réfute de manière très convaincante
cette thèse récemment reprise par H. Tarrant. Il examine les analyses de Plutarque, du
commentateur anonyme du Théétète et d’Augustin concernant l’unité de l’Académie, et
montre qu’elles peuvent avoir été développées à partir de l’analyse philonienne mais
s’en distinguent nettement.
Les deux derniers chapitres concernent l’éthique et la rhétorique. Stobée attribue en
effet à Philon une « division » des questions éthiques fondée sur l’analogie entre philosophie et médecine, et Cicéron témoigne du fait que Philon enseignait la rhétorique.
Pour éclairer ces positions, C. B. procède à des contextualisations très éclairantes de
celles-ci : il présente les diverses conceptions néoacadémiciennes de l’éthique et de la
rhétorique et cherche à comprendre l’originalité des analyses de Philon et leurs liens
avec les différents types de scepticisme qu’il a défendus. En ce qui concerne l’éthique,
C. B. interprète l’analogie entre philosophie et médecine comme une allusion à la
médecine empirique, qui aurait fourni à Philon un modèle pour développer une éthique
non dogmatique à destination de l’homme ordinaire. C. B. reconnaît toutefois que cette
lecture n’est qu’une hypothèse (p. 261) : elle ne peut en effet s’appuyer que sur quelques
maigres allusions académiciennes aux empiristes. On peut alors se demander pourquoi
C. B. n’a pas plutôt rapproché la division philonienne d’une autre analogie entre philosophie et médecine, qui fonde explicitement un « scepticisme » en matière éthique et
qui ne peut avoir été ignorée dans l’Académie : celle que Socrate attribue à Protagoras
dans le Théétète (166e-167d). Le fait que Socrate critique cette position n’exclut pas a
priori que Philon l’ait utilisée, puisqu’il est arrivé à Carnéade de s’inspirer des adversaires
de Socrate. En ce qui concerne la rhétorique, C. B. montre comment Philon a développé
l’enseignement rhétorique de Charmadas, un élève de Carnéade (dont C. B. reconstitue
la carrière et la personnalité philosophiques), et l’a mis au service de son éthique.
Ainsi, par la précision de ses analyses des témoignages sur Philon, par la rigueur de
ses reconstitutions des positions successives des philosophes néoacadémiciens sur bien
des questions et par ses hypothèses suggestives qui méritent discussion, l’ouvrage de
C. B. est appelé à devenir incontournable pour l’étude de Philon mais aussi de toute la
Nouvelle Académie, pour l’explication de bien des passages des Académiques de Cicéron, mais aussi pour l’histoire du scepticisme en général.
T. B.
AUVRAY-ASSAYAS Clara et DELATTRE Daniel (éd.), Cicéron et Philodème. La polémique
en philosophie, Paris, Éditions Rue d’Ulm, coll. « Études de littérature ancienne » 12,
2001,436 p.
Les études épicuriennes, comme on le sait, ont connu un élan décisif depuis une
trentaine d’années grâce à l’exploitation du fonds papyrologique d’Herculanum et à la
publication des travaux qui en sont issus. Très rapidement, avec la découverte croissante
de ses nombreux écrits aujourd’hui fragmentaires, Philodème de Gadara est apparu
comme un personnage de premier plan dans l’histoire de l’épicurisme antique. Il est
aussi l’un des témoins majeurs et sans doute l’un des principaux acteurs de son renouveau
romain, au Ier siècle avant notre ère. Face à lui, témoin de l’épicurisme s’il en est, mais
aussi adversaire féroce, Cicéron connaissait Philodème, même s’il paraît l’avoir occulté.
Il est vrai que Philodème et ses proches, philosophes à la curiosité sans limites et amateurs
des arts, ne pouvaient être facilement raillés pour leur inculture, selon l’habitude prise
par les adversaires du Jardin. Avec Philodème, on assiste à un véritable renversement
– positif – de l’attitude épicurienne à l’égard de la paideia, renversement qui obligeait
les anti-épicuriens à adopter des stratégies nouvelles. Dans son introduction (p. 11-20),
C. Auvray-Assayas dresse le cadre historique et textuel de cette confrontation indirecte.
L’ensemble du volume, issu d’un colloque qui s’est tenu en avril 1998, a pour objet d’en
reconstituer le contenu philosophique. Il compte trois parties : I. « Cicéron et Philodème :
les enjeux de la polémique en milieu romain »; II. « Confrontation des doctrines :
politique, éthique, théologie »; III. « Le statut de la paideia et le débat sur l’esthétique
de Philodème ».
Dans la première partie, on lira notamment l’article du regretté Marcello Gigante
(« Philodème dans l’histoire de la littérature grecque », p. 23-50), qui reprend l’histoire
critique de Philodème et rappelle les préjugés dont il a été longtemps victime de la part
des spécialistes, avant d’apparaître – en partie grâce à ses propres travaux – comme un
écrivain original qui s’est distingué par son « ouverture culturelle ». Mettant en garde
lui aussi contre les simplifications abusives, mais cette fois pour la cause de Cicéron,
Carlos Lévy montre que celui-ci distingue entre la doctrine épicurienne, qu’il condamne,
et les qualités personnelles de certains épicuriens qui comptaient parmi ses contemporains
(« Cicéron et l’épicurisme : la problématique de l’éloge paradoxal », p. 61-75). Oscillant
ainsi entre dérision et compréhension, Cicéron considère favorablement plusieurs aspects
de la doctrine : l’éloignement du monde politique, le rejet de la sophistication intellectuelle, le culte de l’amitié. Toutefois, C. Lévy montre bien qu’il ne s’agit pas de simples
concessions aimables : ce sont des prises de positions à la fois sincères et stratégiques,
destinées à mettre en lumière l’inconséquence intellectuelle d’Épicure. C. Lévy indique
que Plutarque ira moins loin dans la direction de l’éloge, lorsqu’il concédera quelques
traits positifs aux épicuriens. Pour prolonger cette analyse, notons que la stratégie cicéronienne sera également celle de Plutarque. Celui-ci, comme Cicéron avait commencé
de le faire, élargit les prémisses qui sont celles d’Épicure à l’ensemble de la tradition
atomiste : dans le Contre Colotès, Épicure est accusé d’inconséquence parce qu’il soutient des thèses incompatibles avec les principes établis par la physique de Démocrite,
principes qu’il s’attribue et dont il fait ses propres prémisses, alors même qu’il critique
l’Abdéritain. L’opposition entre un Démocrite savant et cohérent, d’une part, et un
Épicure ignorant et inconséquent, d’autre part, est en tout cas un motif récurrent et
caractéristique de la réception polémique de l’épicurisme à partir de Cicéron.
La deuxième partie permet d’aborder des points de doctrine importants pour l’interprétation globale de l’épicurisme. Ainsi, Elizabeth Asmis (« The politician as public
servant in Cicero’s De re publica », p. 109-128) montre de manière nuancée, à partir du
début du De re publica, comment l’hédonisme épicurien et l’altruisme stoïcien influencent, par un effet de contexte polémique, la conception cicéronienne de l’homme politique : contre l’hédonisme « égoïste » des épicuriens, Cicéron estime que nous avons en
nous une tendance naturelle et morale qui nous pousse à protéger la communauté; par
contraste avec les stoïciens, il met l’accent sur la vertu suprême que représente à ses
yeux le patriotisme, même si ce dernier doit être compatible avec une forme d’altruisme
universel. Cicéron, en retour, transforme le patriotisme romain traditionnel en un idéal
politique prenant en compte les aspirations universelles des êtres humains, tout en exhortant l’homme politique à œuvrer au développement économique et à la sécurité de l’État
romain. La politique théorique de Cicéron apparaît donc comme un subtil mélange
d’éléments empruntés aux différentes écoles philosophiques classiques et hellénistiques,
par le jeu des oppositions doctrinales. Dans sa réponse (« Justice et utilité de la politique
dans l’épicurisme. Réponse à Elizabeth Asmis », p. 129-157), Bernard Besnier réévalue
de manière très précise et méticuleuse le thème bien connu de l’abstention du sage
épicurien face à la politique. Il estime qu’il peut y avoir des circonstances, indiquées par
un usage « casuistique » de la phronèsis, où il est utile au sage de se soucier des affaires
publiques. La volonté de se tenir à l’écart de la foule et la critique épicurienne de la
rhétorique peuvent dès lors s’expliquer par le fait qu’il n’est pas nécessaire d’être sage
pour exercer une magistrature et que le philosophe use de moyens pédagogiques qui
n’ont pas besoin du cadre ni de l’autorité des institutions politiques. Signalons également
la précieuse contribution de Dirk Obbink, l’éditeur et traducteur du traité philodémien
sur la piété (« Le livre I du De natura deorum de Cicéron et le De pietate de Philodème »,
p. 203-225). D. Obbink pose la délicate question de la légitimité du panthéon épicurien,
anthropomorphe et bavard – les dieux parlant le grec parce que c’est la langue de la
philosophie, comme le dit Philodème dans son traité Sur les dieux. Il n’y a aucun
inconvénient à se représenter une pluralité de dieux anthropomorphes, selon D. Obbink,
si l’on considère – avec Long et Sedley notamment – que les dieux épicuriens n’ont
qu’une « existence conceptuelle ». L’avantage de cette conception est qu’elle permet de
concevoir en quel sens les dieux – c’est-à-dire l’idée que nous nous en faisons – peuvent
être causes de bienfaits ou de dommages. Que faire, cependant, de ces dieux dont Épicure
assure qu’ils sont indifférents à nos agissements, et dont la prolepse révèle simplement
qu’ils sont indestructibles et bienheureux ? Que faire également des indications ouvertement réalistes de Lucrèce à leur propos ? Rien n’empêche de penser que les épicuriens
admettaient une double représentation des dieux : l’une minimale, négative et rationnelle,
définie par la prolepse ou notion commune du dieu ; l’autre, figurative, variable et
culturelle. L’essentiel est de ne rien attribuer aux dieux qui soit incompatible avec la
prolepse que nous avons d’eux, selon la mise en garde bien connue d’Épicure (Lettre à
Ménécée, 123-124). Nous pouvons donc, selon Lucrèce, parler de Bacchus pour désigner
le vin ou dire que la Terre est la Mère des dieux, pourvu que nous ne nous laissions pas
contaminer par la religion instituée (De rerum natura, II, 655-660). D’autre part, le fait
de penser les dieux à notre image ou selon la mythologie traditionnelle ne signifie pas
qu’il n’y a aucun substrat réel en dehors de nos représentations « divines ».
Le lecteur dispose en tout cas des moyens nécessaires pour s’orienter dans ces différents
dossiers, grâce aux indices et au travail bibliographique présenté à la fin du volume – voir
en particulier la très utile bibliographie papyrologique mise au point par Daniel Delattre
(« La bibliothèque de Philodème à travers les papyrus d’Herculanum », p. 385-392). Il est
impossible de rendre compte ici de toutes les contributions et de la richesse de la documentation fournie. L’ouvrage constitue un instrument de travail exceptionnel, non seulement sur la période privilégiée, mais encore sur toute la tradition du Jardin.
P.-M. M.
SOLÈRE Jean-Luc et KALUZA Zénon (éd.), La Servante et la consolatrice. La philosophie
dans ses rapports avec la théologie au Moyen Âge, Paris, Vrin, coll. « Textes et traditions », 2002, XIV-256 p.
Le statut de la philosophie au Moyen Âge, c’est-à-dire la transformation d’un héritage
antique dans une société de part en part judéo-chrétienne, ne cesse de diviser les historiens
de la philosophie médiévale. C’est pourquoi il faut saluer la tentative de Jean-Luc Solère
et Zénon Kaluza de reprendre la question à nouveaux frais, en examinant les rapports
qui se développent entre cet héritage antique et l’autre versant, proprement médiéval, de
la spéculation, à savoir la théologie. Rappelant, dans un avant-propos, les deux figures
extrêmes de la philosophie pour les médiévaux, à savoir, d’une part, la servante de la
théologie (attribuée à Pierre Damien) et, d’autre part, la consolatrice empreinte de sagesse
antique d’un Boèce au seuil de la mort, J.-L. Solère exclut toute vision unifiante de la
philosophie médiévale, et en appelle plutôt à la reconnaissance d’une irréductible diversité des discours philosophiques.
Dans cette perspective, ce recueil d’études s’articule en trois temps forts. Tout d’abord,
deux articles, dus à J.-L. Solère (« La philosophie des théologiens ») et O. Boulnois
(« Le besoin de métaphysique ») proposent chacun une synthèse sur l’évolution des
rapports entre philosophie et théologie, essentiellement au cours du Moyen Âge tardif
( XIIIe - XIVe siècles). Ensuite, trois contributions proposent une analyse des rapports entre
philosophie et théologie chez un auteur en particulier (C. Trottman sur Bacon, G. Sondag
sur Duns Scot et T. Ricklin sur Dante). Enfin, les trois dernières études examinent
davantage un thème qui se trouve au croisement des discours philosophiques et théologiques (le rapport entre théorie des universaux et théologie trinitaire est traité par
A. Maierù, l’impact des conceptions réalistes des universaux sur l’interprétation de la
Révélation est examiné par M. Hoenen, et les réflexions sur les rapports entre accident
et substance dans le cadre de l’eucharistie sont abordées par P. Bakker).
Indéniablement, donc, les éditeurs de ce volume parviennent à rendre compte de la
diversité irréductible des approches médiévales de la philosophie. S’il semble se dégager
des articles de J.-L. Solère, O. Boulnois et C. Trottman l’idée d’une prise en charge par
la théologie des questions philosophiques, en particulier par l’appropriation des discours
métaphysiques (O. Boulnois) et éthiques (J.-L. Solère, C. Trottman), cependant l’étude
de T. Ricklin nous rappelle aussi opportunément que certains philosophes ont éprouvé
le besoin inverse, à savoir intégrer dans le discours philosophique les aspects pertinents
de la révélation. En tout état de cause, il apparaît impossible de revendiquer une séparation nette des deux disciplines que sont philosophie et théologie, ne serait-ce qu’en
raison de la formation philosophique des théologiens, et du contexte profondément
religieux de la société médiévale. Cette porosité des disciplines apparaît très nettement
dans les trois études thématiques proposées à la fin du volume : que ce soit pour montrer
comment la philosophie fournit des outils à la théologie (ainsi, Wyclif, comme le montre
M. Hoenen, distingue un usage évangélique et un usage hérétique de la logique); ou
que ce soit pour montrer comment la théologie offre de nouvelles expériences de pensée,
de nouveaux problèmes qui permettent de tester, d’affiner, voire de rejeter certaines
thèses héritées de l’Antiquité. Il est ainsi frappant de voir comment, selon P. Bakker, sur
la question de l’inhérence et l’univocité de l’étant, un philosophe comme Jean Buridan
rejoint un théologien comme Duns Scot dans la critique de l’aristotélisme, alors qu’un
théologien comme Marsile d’Inghen se rapproche d’un philosophe comme Jean de
Jandun, dans la défense d’une position plus conforme à l’aristotélisme.
Ce qui se dégage de la lecture de cet ouvrage, c’est donc bien un sentiment de diversité,
et de porosité en même temps, des discours philosophiques et théologiques au Moyen
Âge. Dès lors, on peut se demander si O. Boulnois (p. 48) est parfaitement fondé à
rejeter le discours postmoderne (attribué à C. Steel) qui minimise l’importance du statut
des discours en insistant sur la variété des styles philosophiques. En effet, par-delà les
querelles institutionnelles qui sont indiscutablement des luttes de pouvoirs, on trouve de
la philosophie dans la théologie et de la théologie dans la philosophie (même quand les
philosophes en question s’en défendent). Par conséquent, plutôt que de parler, comme
le propose J.-L. Solère, de « philosophies des théologiens », peut-être pourrait-on parler
tout simplement de philosophie, en gardant présent à l’esprit, afin d’éviter tout contresens,
que cette philosophie se développe dans un contexte nécessairement théologique.
C. G.
BOULNOIS Olivier, SCHMUTZ Jacob, SOLÈRE Jean-Luc (éd.), Le Contemplateur et les idées,
modèles de la science divine du néoplatonisme au XVIIIe siècle, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 2002,338 p.
Popularisée par J. L. Borges dans sa nouvelle Les Théologiens, la question de ce que
connaît Dieu organise de façon récurrente les réflexions médiévales sur la métaphysique
et la noétique, en fournissant à la fois un paradigme et une matrice à problèmes, et en
orientant de façon critique la réception d’Aristote. De fait, l’argumentaire médiéval se
développe à partir de la rencontre d’un modèle aristotélicien et d’un modèle platonicien,
et en approfondit l’analyse jusqu’à en révéler les contradictions.
Ce sont des transformations, voire des vicissitudes, de la conceptualisation de la
science divine que veulent rendre compte O. Boulnois, J. Schmutz et J.-L. Solère en
éditant ce volume collectif qui reprend les actes d’un colloque tenu en 1999. L’idée,
louable, est de restituer dans la durée l’histoire de ces évolutions depuis le néoplatonisme
dyonisien (et ses avatars arabes) jusqu’à la crise de l’âge moderne. L’ouvrage s’organise
ainsi de façon chronologique : sept articles traitent du Moyen Âge (principalement autour
de Thomas d’Aquin, Duns Scot, François de Meyronnes, Guillaume d’Ockham) et quatre
portent sur l’âge moderne (autour de Vazquez, Malebranche, Leibniz et Bayle).
Si un parcours d’une telle ampleur (plus de dix siècles) ne peut assurément prétendre
à l’exhaustivité, le lecteur pourra s’étonner du sort réservé à quelques philosophes. En
effet, Henri de Gand et Descartes sont présents à l’arrière-plan de plusieurs des études
proposées, et leur importance semble reconnue en filigrane, mais aucune contribution
ne porte exclusivement sur ces deux figures. Plus encore, l’absence presque complète
d’Abélard et d’Averroès ne peut laisser de surprendre. Mais, s’il était impossible de
prétendre cerner la totalité du corpus pertinent, on pouvait peut-être s’attendre à une
unité thématique plus importante. On a, en effet, parfois l’impression que les contributeurs ont hésité entre deux colloques, l’un sur la connaissance divine et l’autre sur les
futurs contingents. Si J. Schmutz préfère prudemment écarter la question de la prescience,
et avec raison semble-t-il, la contribution de G. Neves Pinto sur Thomas d’Aquin est
révélatrice. Prenant appui sur le commentaire sur le De interpretatione, l’essentiel de
l’étude tourne autour de l’argument du dominateur, et il n’est que très rapidement
question, in fine, de la science divine. En revanche, il faut saluer le tour de force de
C. Michon qui, à partir d’une analyse stimulante des arguments de Guillaume d’Ockham
en faveur de la compatibilité de l’omniscience divine et de la liberté humaine, parvient
à restituer précisément la théorie ockhamiste du savoir divin.
Pour autant, ces quelques préventions ne doivent pas dissimuler l’intérêt de ce collectif.
Certaines études combleront des manques importants pour les historiens de la philosophie. C’est le cas notamment de la remarquable étude de T. Hoffmann consacrée à
François de Meyronnes. Ce scotiste dont P. Vignaux avait, en son temps, souligné
l’importance, apparaît ici comme un métaphysicien d’envergure, et il faut souhaiter qu’il
trouvera enfin des lecteurs parmi le public francophone. De façon générale, les études
sont globalement cohérentes et se répondent ou se complètent les unes et les autres. De
la sorte, ce parcours historique à travers les transformations des différents modèles de
la science divine montre bien comment l’on passe d’une approche métaphysique de la
science divine à une perspective davantage noétique, où les considérations sur les idées
divines ont directement une incidence sur la psychologie de la connaissance humaine.
À cet égard, le tournant ockhamiste est nettement souligné, autant que la dette critique
de Guillaume d’Ockham envers Duns Scot. On voit bien, donc, comment les réflexions
métaphysiques conduisent à développer des modèles noétiques normatifs qui permettent
d’évaluer la connaissance humaine, mais aussi de critiquer par contraste certaines prétentions des théologiens. Cet usage critique de la notion de science divine culmine,
comme le montre J.-L. Solère, chez Bayle. C’est ainsi, en quelque sorte, un moment
médiéval de l’histoire de la philosophie qui se referme après s’être prolongé à l’âge
moderne.
C. G.
Varia
Le Style de la pensée. Recueil de textes en hommage à Jacques Brunschwig, réunis par
Monique Canto-Sperber et Pierre Pellegrin, Paris, Les Belles Lettres, 2002, LIX-574 p.
Ce volume comprend un grand nombre d’articles offerts à Jacques Brunschwig par
ses amis et collègues à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire. La plupart des
sujets fondamentaux dans le domaine de l’histoire de la philosophie ancienne se trouvent
abordés ici : Platon et Aristote, la philosophie hellénistique et certains de ses développements modernes – des sujets que J. Brunschwig a étudiés au cours de sa longue
fréquentation des textes anciens. Le volume s’ouvre avec un Entretien de J. Brunschwig
avec M. Canto-Sperber et P. Pellegrin (p. VII-XLI ), suivi d’une liste de Travaux et publications de J. Brunschwig (p. XLIII-LIX ). Parmi les articles consacrés à Platon, J. Annas
reprend pour l’essentiel ses études récentes sur l’éthique platonicienne et sa reprise dans
le cadre de la tradition platonicienne postérieure, en faisant référence notamment au
Didaskalikos d’Alcinous (p. 1-24); L. Brisson traduit et commente un texte de Galien,
De usu partium XI 14, où il établit un parallèle entre la figure du démiurge du Timée de
Platon et le Dieu créateur de la Genèse (p. 25-39); M. Burnyeat aborde l’un des problèmes
philosophiques majeurs dans la conception platonicienne de la pensée et du langage, celui
qui concerne la possibilité et les modalités d’une pensée et d’un discours sur ce qui n’est
pas, à partir de l’Euthydème et jusqu’au Théétète et au Sophiste, dialogue dans lequel cette
aporie semble trouver une solution positive (p. 40-66); M. Canto-Sperber traite de la
question platonicienne du bien, en essayant d’établir un rapport entre l’éthique de Platon
et la philosophie morale contemporaine (p. 67-112). Parmi ces Platonica, on signalera en
particulier l’article que Ch. Kahn consacre aux pages 48-52 du Timée, où se pose le
problème épineux de la définition et de la fonction de la χωʹρα, le réceptacle de toute chose
sensible (p. 113-131). Après avoir rapidement présenté les passages du Cratyle (439c-440b) et du Théétète (182e-183b) dans lesquels Platon introduit et discute la doctrine
héraclitéenne du flux et du devenir perpétuel, Kahn s’adresse au Timée. La reconstruction
qu’il propose de l’onto-cosmologie du Timée est en gros la suivante : puisque le sensible
est soumis à un flux éternel et incessant, aucune explication ni description ne seraient
possibles à son propos, sinon en vertu des formes intelligibles, dont les images se refléteraient sur le réceptacle. On aurait ainsi les sensibles tels que nous les connaissons dans
l’expérience ordinaire, dont la structure formelle dériverait du modèle intelligible reflété
sur la χωʹρα, tandis que la réalité matérielle leur serait fournie par la χωʹρα elle-même,
conçue comme un substrat qui devrait recevoir les images des formes intelligibles. Audelà des critiques que Kahn adresse à cette perspective ontologique, qui serait incapable
de justifier l’existence des individus sensibles, de leur action dans la cité (donc, de la
politique) et dans le temps (donc, de l’histoire), il est beaucoup plus intéressant de constater l’absence, dans cet article, de toute référence à la figure du démiurge. On connaît
l’attitude typiquement anglo-saxonne à l’égard du mythe platonicien, et on comprend bien
la difficulté de réduire cette divinité embarrassante qu’est le démiurge dans le cadre d’une
structure logico-dialectique et strictement rationnelle; mais il faudrait cependant s’abstenir de toute tentative de « sauver » Platon de lui-même : ce qui veut dire, en d’autres
termes, qu’il paraît difficile, voire impossible, de présenter le problème de la relation entre
la χωʹρα et l’intelligible dans le Timée sans faire aucune référence à la fonction du
démiurge, à qui le Timée confie de toute évidence – par un mythe seulement vraisemblable, hélas ! – la tâche d’accomplir cette relation, en reproduisant manuellement dans la
χωʹρα la forme et la structure qu’il peut contempler dans le modèle intelligible. N’en
déplaise à Ch. Kahn, c’est ce que le texte répète à plusieurs reprises.
La section des Aristotelica comprend huit articles. B. Besnier étudie la notion d’ε᾽κειʹ-νινον, qu’Aristote emploie comme formule de désignation paronymique en Métaph. Z
7 et Θ 7, p. 132-54 ; R. Bolton évoque la question redoutable de la substance en relation
avec le problème de la définition (p. 155-181) ; J.-L. Labarrière s’occupe du rapport
entre la conception aristotélicienne de la nature de l’homme et la possibilité du choix
de la vie la meilleure dans l’Éthique à Nicomaque X 6-9 (p. 221-243); M. Mignucci
évoque dans son article un certain nombre de difficultés concernant la nature du syllogisme dans les Premiers Analytiques (p. 244-266) ; C. Natali consacre une excellente
étude au dilemme de la responsabilité et du déterminisme dans l’éthique aristotélicienne,
(p. 267-295); P. Pellegrin se concentre sur la question de la finalité de la nature notamment
dans les écrits physiques et biologiques d’Aristote (p. 296-323) ; D. Sedley s’interroge sur
les ambiguïtés de la catégorie aristotélicienne du relatif (p. 324-352). On n’évoquera ici
que l’article consacré par L.-A. Dorion à la conception, ou plutôt à l’« invention », aristotélicienne de la dialectique (p. 182-220). Il examine avec attention le dernier chapitre des
Réfutations sophistiques, où Aristote souligne ouvertement ses propres mérites pour la
découverte qu’il vient de faire. Les commentateurs ont proposé des lectures divergentes
concernant le contenu de cette découverte : selon une première interprétation, Aristote
ferait référence à l’ensemble de ses recherches sur le syllogisme, en se proclamant donc
ici le véritable fondateur de la logique (en lisant dans ce cas ce dernier chapitre des
Réfutations sophistiques, s’appuyant notamment sur 184b1-3, comme la conclusion générale de l’Organon dans son ensemble); selon une deuxième interprétation, la référence
serait faite en revanche à la dialectique seule, dont le Stagyrite se présenterait comme
l’inventeur (en lisant dans ce cas ce même chapitre, en s’appuyant plutôt sur 183a27-b16,
comme la conclusion des Topiques et des Réfutations sophistiques). Après avoir montré
– en discutant dans le détail tous les passages pertinents – qu’Aristote ne revendique
jamais, dans l’ensemble du corpus de ses œuvres, la paternité de la découverte de la
logique tout entière, Dorion argumente de manière très convaincante en faveur de la
deuxième interprétation. Il explique aussi que ce sont plutôt « les mérites que nous sommes nous-mêmes disposés à attribuer à Aristote » qui nous influencent au point de faire
d’Aristote, contre ses propres propos, l’« inventeur » de la logique, le père d’une discipline
philosophique dont l’actualité est immédiatement évidente. Mais la tentation de l’actualité
est justement l’une de celles dont l’historien de la philosophie doit à tout prix se garder.
Il faut encore signaler les articles de A. Laks (sur l’interprétation par Théophraste de
la doctrine aristotélicienne de la sensation, p. 353-374), de V. Décarie (sur Aristoxène,
p. 375-394), de A. Long (sur la lecture stoïcienne du Cratyle de Platon, p. 395-411), de
M. Schofield (sur le vocabulaire philosophique que, selon Cicéron, Zénon le stoïcien
aurait renouvelé, p. 412-428), de J. Mansfeld (un commentaire d’Aëtius 2.31 Diels,
p. 429-463), de V. Tsouna-McKirahan (sur l’éthique cyrénaïque, p. 464-489), de
P. Aubenque (sur la lecture cartésienne du concept aristotélicien de substance, p. 490-501), de G. E. R. Lloyd (sur les différences conceptuelles entre la pensée gréco-romaine
et la culture chinoise antique, p. 502-521), de J. Barnes (sur le débat autour de la nature
et du concept de philosophie et d’histoire de la philosophie, p. 522-547) et de P. Vidal-Naquet (sur Sartre et la question juive, p. 548-567).
F. F.
« Le Temps dans l’Antiquité ». Revue philosophique de la France et de l’étranger, no 2,
avril-juin 2002, p. 139-254.
Ce numéro de la Revue philosophique est constitué de certaines communications
présentées au séminaire de philosophie antique de l’université Paris I, réunies par les
soins de Monique Dixsaut.
Dans la première étude, Cristina Viano entreprend d’éclairer un passage de Sextus
Empiricus attribuant à « Énésidème selon Héraclite » la doctrine selon laquelle le temps
est corps. Elle montre d’abord qu’il ne faut probablement pas voir dans la formule « selon
Héraclite » un quelconque accord du sceptique Énésidème avec une position dogmatique
mais plutôt la défense d’une thèse « à la manière de » dans un débat dialectique. Quant
à la doctrine de la corporéité du temps, pour laquelle nous ne trouvons aucune indication
dans les fragments d’Héraclite, elle doit être due à la substitution par Sextus du mot
« temps » au mot « étant » ou « premier corps », en vertu d’une équivalence dont nous
ne possédons pas la justification.
Ensuite, Walter Mesch constate que le temps dans le Parménide de Platon n’est jamais
défini comme tel mais seulement présenté dans son rapport à l’être, selon une formule
qui semble incompatible avec la théorie platonicienne des Idées éternelles, à savoir que
« tout être est dans le temps ». Après avoir souligné les faiblesses des différentes stratégies qui ont été proposées pour attribuer néanmoins cette conception à Platon, il défend
la thèse selon laquelle, tout au long du traité, Platon met en évidence « les conséquences
absurdes qu’entraîne le danger constant de réification des Idées » (p. 168). Dans les deux
premières hypothèses, plus particulièrement, c’est, selon lui, l’absence de distinction
entre la participation des Idées entre elles et la participation des choses aux Idées qui
mène Parménide à la double contradiction que, si l’un est, soit il n’est pas, soit il se
perd dans une régression à l’infini. En effet, l’incapacité à concevoir le temps autrement
que selon ses trois moments manifestés dans le sensible mène, dans le premier cas, à
exclure l’un du temps et donc de l’être, et, dans le second cas, à renforcer la régression
« en la rendant temporelle ». Cette dernière conséquence est malheureusement très peu
développée et, par conséquent, difficile à évaluer. De même, le rejet des tentatives qui
ont été avancées pour comprendre positivement les contradictions est un peu rapide et
appelle une confrontation beaucoup plus approfondie. Mais c’est précisément l’intérêt
d’un tel article, de donner à penser pour longtemps.
Carlo Natali revient sur la question de savoir si, chez Aristote, l’action est un mouvement ou si elle s’oppose au mouvement en tant qu’acte achevé. Abordée sous l’angle
du temps, la question devient : si la praxis n’est pas mouvement mais energeia, doit-on
conclure qu’elle ne se fait pas dans le temps ? Il est clair qu’une telle conclusion est
absurde mais l’argument par lequel Natali le montre n’est pas le plus convaincant. Il fait
appel, en effet, au passage de la Physique qui distingue les différentes façons d’être dans
le temps (220b3-221a30), et soutient que la signification la plus propre de l’expression,
qui correspond à « être enveloppé par le temps », s’applique différemment au mouvement
et aux autres choses, car « dans le cas du mouvement, le temps mesure autant son
déploiement que son essence » tandis que dans les autres cas « ce qui est dans le temps
est l’être-là de l’être et non pas son essence » (p. 189). Cette distinction devrait permettre
de dire que le mouvement est temporel dans son essence même tandis que la praxis ne
l’est que dans son existence mais y échappe essentiellement. Cependant, la distinction
entre « essence » et « existence » (ou « être-là ») ne se trouve pas dans le texte de la
Physique mais est introduite à tort, semble-t-il, par le commentaire de Philopon (à moins
de traduire le même terme to einai tantôt par « existence » tantôt par « essence »; or,
même si l’on choisit la leçon qui donne le datif comme régime à to einai à la ligne
221a5, la même expression est reprise sans aucun doute avec le génitif aux lignes 6 et
7, de sorte qu’elle doit avoir partout le même sens, que le contexte autant que la
grammaire indiquent plutôt existentiel). Finalement, l’analyse du plaisir en Éthique à
Nicomaque, X, 3 montre bien qu’un acte peut être à la fois achevé à chaque instant et
poursuivi dans le temps, même si la référence à la durée, qui se trouve par deux fois
dans la traduction de Natali, n’a pas d’équivalent dans le texte grec.
Les études se poursuivant chronologiquement, Pierre-Marie Morel met en évidence
les points ambigus de la conception épicurienne du temps : le temps a-t-il une existence
objective ou subjective ? est-il connu par la sensation ou par la pensée ? y a-t-il une
unité de sa multiplicité ? En ce qui concerne son statut ontologique, l’auteur montre qu’il
n’y a pas vraiment de contradiction entre les textes qui présentent le temps comme une
propriété des accidents des corps et ceux qui le définissent comme phantasma ou phantasia, puisque nos représentations renvoient à la chose elle-même par l’intermédiaire des
simulacres. Mais il insiste surtout sur la fonction éthique d’une certaine plasticité du
temps vécu, dans la mesure où nous pouvons, pour être heureux, maîtriser la mémoire
et l’anticipation de l’avenir. Il répond ensuite à la question de savoir pourquoi il n’y a
pas de prolepse du temps, alors qu’il y en a une sensation répétée, et pourquoi certains
temps ne sont saisissables que par la raison. Enfin, si l’on ne trouve chez Épicure aucune
unité de mesure objective qui unifie toute la diversité des temps, en revanche une certaine
continuité peut être atteinte dans le temps vécu, grâce à l’ataraxie, de sorte qu’on trouve
à nouveau une solution éthique à une énigme physique.
La conception stoïcienne est abordée par Jean-Baptiste Gourinat sous l’angle de la
doctrine de l’éternel retour, dont il examine les variantes selon les différents auteurs et
témoignages. Il insiste notamment sur le fait que le temps stoïcien n’est pas cyclique
mais périodique, parce qu’il se déploie toujours dans le même sens, sans revenir en
arrière, en répétant indéfiniment les mêmes phases rythmées par les conflagrations.
L’autre question essentielle à résoudre est celle du type d’identité qu’il faut attribuer au
monde qui renaît à chaque fois : est-ce une identité numérique ou spécifique ? avec ou
sans différences minimes ? La réponse de Zénon semble déterminée par la doctrine de
l’aparallaxia, c’est-à-dire de l’impossibilité pour deux individus du même type d’être
absolument identiques (quoiqu’on ne voie pas très bien dès lors comment il peut à la
fois refuser l’identité numérique et maintenir l’absence totale de différences), tandis que
Chrysippe admettrait les différences qui n’affectent ni l’identité de l’individu qualifié ni
le cours de l’histoire – restriction essentielle puisque, rappelle Gourinat, il ne faut pas
oublier que c’est la providence divine qui dicte la nécessité de l’identité : un seul monde
est le meilleur, donc celui-là seul peut éternellement renaître.
On voit que, par la diversité des courants et des approches considérées, ainsi que par
l’importance des questions qui y sont développées, ce recueil est un antidote aux simplifications qu’on lit si souvent à propos du temps dans l’Antiquité et une excellente introduction aux principaux problèmes que soulève depuis toujours cette réalité paradoxale.
A. S.
[1]
On pourra ajouter l’article de J. M. Cooper, « Plato’s
Statesman and Politics »,
Proceedings
of the Boston Area Colloquium in Ancient Philosophy, 13,1997, p. 71-103.
[2]
Outre celle de Diès aux Belles Lettres, toujours utile, le lecteur consultera avec profit la
traduction de A. Petit (PLATON,
Le Politique, trad. A. Petit, Paris, Classiques Hachette, 1996) et la
traduction commentée avec texte grec en regard de C. J. Rowe (
Plato : Statesman, ed., trans. and
comm., Aris and Phillips, Warminster, 1995).
[3]
E. A. DUKE, W. F. HICKEN, W. S. M. NICOLL, D. B. ROBINSON et J. C. G. STRACHAN,
Platonis
Opera, I, tetralogias I-II, recognoverunt brevique adnotatione critica instruxerunt E. A. Duke
et alii,
Oxford, Clarendon Press, 1995.
[4]
Cet ajout abonde d’ailleurs dans le sens de l’interprétation du mythe en trois phases cosmiques
défendue par les auteurs et s’explique sans doute par elle.
[5]
Pol., 277d2-4 : « [...] alors qu’il sait tout comme s’il était dans un rêve, lorsque, au rebours,
il est réveillé (
ω῞σπερ η῞παρ) il se retrouve dans une ignorance complète ».
[6]
Outre les ouvrages de S. Benardete, M. Miller, S. Rosen ou H. Scodel, cités dans la bibliographie, on pourra consulter (et ajouter aux ouvrages mentionnés p. 291-296) le livre de R. BLUN-DELL,
The Play of Character in Plato’s Dialogues, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
[7]
«
Omnium librorum platonicorum longe corruptissimus » : M. Dixsaut, dans son « Introduction » à
La Fêlure du plaisir.
Études sur le «
Philèbe » de Platon, vol. 1 (Commentaires), sous la
direction de M. Dixsaut, avec la collaboration de F. Teisserenc, Paris, Vrin, 1999, p. IX, attribue ce
jugement à Stallbaum.
[8]
Pour preuve, on se reportera, par exemple, à 21b1 (note 46), à 34c1 (note 131), à 36e2 (note
140), à 50b2 (note 213), à 55c9 (note 247), et plus particulièrement aux notes très convaincantes
à 53e2 (note 237) et à 66b8 (note 320).
[9]
G. RODIER, « Remarques sur le
Philèbe »,
Revue des études anciennes, 2,1900 (p. 81-100,
169-194 et 281-303), p. 81, repris dans
Études de philosophie grecque, Paris, Vrin, 1926, p. 74.
[10]
Voir tout particulièrement les pages extrêmement utiles que l’auteur consacre à l’analyse très
discutée des faux plaisirs en 36c-43e (p. 50-57).
[11]
Pour une défense du découpage en deux questions, voir J. KAMERBECK, « Notes sur quelques
passages du
Philèbe »,
Mnemosyne, 10,1957, p. 226-231, ici p. 228-230. Pour des arguments
(divergents) en faveur du découpage en trois questions, voir, par exemple, P. FRIEDLÄNDER,
Plato,
III.
The Dialogues, Second and Third Periods, trans. from the 2nd German ed. by H. Meyerhoff,
Londres, 1969, p. 534-536, n. 27; M. DIXSAUT,
Métamorphoses de la dialectique dans les dialogues
de Platon, Paris, Vrin, 2001, p. 291-297, et surtout S. DELCOMMINETTE, « The One-and-Many
Problems at
Philebus 15b »,
Oxford Studies in Ancient Philosophy, XXII, 2002, p. 21-42, qui fait
un point exhaustif sur toute la bibliographie relative à ce passage et sur les différentes positions
défendues.
[12]
Comme le montre bien l’étude récente de Silvia GASTALDI,
Bios hairetotatos. Generi di vita
e felicità in Aristotele, Naples, Bibliopolis, 2003.
[13]
« La Nouvelle Académie, selon le point de vue de Philon de Larisse », dans B. BESNIER
(éd.),
Scepticisme et Exégèse. Hommage à Camille Pernot,
Cahiers de Fontenay (Hors Collection),
Fontenay-aux-Roses, Publications de l’ENS Fontenay-Saint-Cloud, 1993, p. 85-163, ici p. 119-124.
[14]
C. LÉVY,
Cicero Academicus, École française de Rome, 1992, p. 299.
[15]
On ne peut en particulier réduire les positions de Catulus et de son père (
Acad. II, 148) à
celle de Philon et Métrodore, comme le fait C. B. (p. 79) ; voir C. LÉVY, p. 80 et 275.