2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Didier Deleule
Pierre OSMO
1804-2004 : un bicentenaire célébré en tout lieu, universitaire d’abord, géographique ensuite. Ce qu’on appelle volontiers, depuis peu, le devoir de
mémoire, prend ici un nouveau relief du fait même que la notion de devoir se
trouve être au cÅ“ur de l’Å“uvre de Kant. Qu’il ne soit plus nécessaire d’en
rappeler les termes ne revient pas à oblitérer la leçon que chacun – puisque
c’était bien de chacun qu’il était question dans la perspective kantienne – a pu
en recevoir à sa manière. Cette « réception », dans le sillage d’une pensée qui
a bouleversé le paysage philosophique, exige, alors que deux siècles ont passé,
une mise au point qui laisse place à tous les agréments et prolongements avérés
ainsi qu’à toutes les contestations possibles. Et c’est bien sur cette base que les
contributeurs ont accepté de participer à ce numéro spécial. Il n’est sans doute
pas meilleur hommage que celui qui maintient vivace une pensée toujours
vivante dans ses arêtes les plus vives. Évoquer un héritage serait dès lors limiter
l’entreprise à une simple affaire de famille, alors même qu’il s’agit justement
de sortir de ce « cercle » pour apprécier les avancées dont Kant a initié les
possibilités au moment même où – comme il est naturel – la critique, la perspective de dépassement, voire l’invective pouvaient se donner libre cours. La
philosophie ne vit que de ces débats indéfiniment répétés, mais toujours dans
le cadre bien défini d’une pensée novatrice.
Le « moment » kantien, le « tournant » donc, demeure – en tant que véritable
événement philosophique – la référence absolue de toute prise de position dans
le domaine théorique comme dans le champ pratique. Que soit prise en compte
la réflexion kantienne sur la religion dans ses retentissements immédiats comme
dans notre actualité la plus brûlante, ainsi que l’expose avec grande précision
Jürgen Habermas ; qu’il s’agisse de ce qu’il convient d’entendre lorsque résonne
la voix de la raison dans les pointes les plus avancées de la philosophie dite
« continentale » (comme le montre Michèle Cohen-Halimi), ou des débats animés entretenus sur le « donné » au sein de la philosophie dite « analytique » (dont
Jocelyn Benoist dresse un bilan significatif), la posture affichée ne prend sens et
consistance que par rapport au détail de la discussion développée autour des
concepts kantiens désormais canonisés. À tout moment, jusque dans l’approche
d’une définition du statut propre de l’espace esthétique par rapport à l’espace
géométrique (tentative menée à bien par Michel Fichant), comme dans l’examen
comparatif du nombre dans ces deux entreprises également critiques et transcendantales que sont les philosophies de Kant et de Husserl (examen minutieusement
conduit par Jacques English), comme encore dans le repérage des étapes – de
Hegel à Quine en passant par Cohen, Heidegger, Frege et Cassirer – de la critique
du « fil conducteur » kantien de la déduction transcendantale (dont Béatrice Longuenesse fournit l’état des lieux), à tout moment donc se met en place une tradition réflexive soucieuse de ses sources et constamment préoccupée par la validité de ses acquis éventuellement considérés comme légitimes objets de
discussion dans le respect maintenu de l’embrasement qui succéda tout naturellement à l’étincelle initialement perçue par Kant lui-même.