2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Les concepts a priori kantiens et leur destin
[*]
Béatrice Longuenesse
New York University
Kant soutient qu’une table complète et systématique des catégories peut
être établie selon le « fil conducteur » des fonctions logiques du jugement. La première
partie de cet article est une exposition de l’argument kantien. La deuxième partie est
un examen de quelques-unes des objections formulées à l’encontre du « fil conducteur »
de Kant. Je conclus que l’appropriation contemporaine de la doctrine kantienne des
catégories est désormais divisée entre deux problèmes distincts : celui du contenu
conceptuel (ou non) de la perception, et celui des structures conceptuelles présupposées
par une image scientifique particulière du monde.
Kant argues that a complete and systematic table of categories can be
established according to the « leading thread » of the logical functions of judgment. In
the first part of this paper I lay out Kant’s argument. In the second part I examine some
objections formulated against Kant’s « leading thread ». I conclude that the contemporary appropriation of Kant’s doctrine of the a priori concepts of the understanding is
split between two issues : that of the conceptual (or non-conceptual) content of perception, and that of the conceptual framework presupposed by a given scientific image of
the world.
Au chapitre 1 de l’Analytique transcendantale, dans la Critique de la raison
pure, Kant établit une table des catégories ou concepts purs de l’entendement,
selon le fil conducteur d’une table des formes logiques du jugement. Il proclame
que ce résultat poursuit et améliore le projet aristotélicien de produire un inventaire des catégories, ou genres fondamentaux de l’être. La supériorité de la table
kantienne tient selon Kant à ce qu’elle est fondée sur un principe systématique,
celui fourni par la considération des formes élémentaires de notre capacité de
juger. Ce principe est aussi ce qui permettra, dans la déduction transcendantale
des catégories, de justifier la validité objective de ces concepts, c’est-à-dire de
justifier la thèse que tous les objets (pour autant qu’ils sont objets d’une expérience possible) tombent sous les catégories ou que les catégories leur sont
applicables.
Dans le présent essai, je me propose de rappeler tout d’abord les grandes
lignes de l’argument kantien. J’examinerai ensuite quelques-unes des critiques
qui ont été formulées contre le fil conducteur kantien, que ce soit pour s’attaquer
à sa table des formes logiques du jugement, ou plus généralement pour s’attaquer
au projet d’un inventaire systématique des catégories.
L’ARGUMENT DU « FIL CONDUCTEUR » KANTIEN
Dans la
Dissertation de 1770, Kant distinguait ce qu’il appelait l’« usage
logique » et l’« usage réel » de l’entendement. Dans l’usage réel, disait-il, les
concepts de choses et de relations sont donnés « par la nature même de l’entendement » (voir
De la forme et des principes du monde sensible et du monde
intelligible, 2 : 394)
[1]. Dans l’usage logique, « les concepts, quelle que soit leur
origine, sont seulement subordonnés, les inférieurs se plaçant sous les supérieurs
(et cela en vertu de leurs caractères communs), et ils sont comparés les uns aux
autres en vertu du principe de contradiction » (2 : 293). Dès la lettre à Herz du
27 février 1772, Kant mettait cependant en cause la possibilité de l’« usage
réel » admis par la
Dissertation : comment des concepts qui ont leur origine
dans les lois de notre entendement pourraient-ils être applicables à des objets
indépendants de notre entendement (10 : 325) ? Mais l’usage logique n’était,
quant à lui, pas mis en cause. Dans la
Critique de la raison pure, c’est précisément cet usage logique de l’entendement que Kant décrit dans la première
section du chapitre « Du fil conducteur servant à découvrir tous les concepts
purs de l’entendement » (A66/B91), intitulée « De l’usage logique de l’entendement en général » (A67/B92). Comme nous le verrons, Kant soutient que
prendre en considération précisément cet « usage logique de l’entendement »
lui donne le fil conducteur dont il a besoin pour la solution au problème soulevé
en ce qui concerne son « usage réel ». Car l’acte par lequel nous subsumons
des intuitions sous des concepts et subordonnons des concepts « inférieurs » à
des concepts « supérieurs » fournit aussi les règles pour ordonner des multiplicités dans l’intuition et ainsi éventuellement pour subsumer les objets de l’intuition sensible sous les catégories.
Le terme clé, dans l’exposition de « l’usage logique de l’entendement en
général », est celui de fonction : « Toutes les intuitions, en tant que sensibles,
reposent sur des affections, les concepts donc sur des fonctions [Begriffe also
auf Funktionen]. Or j’entends par fonction l’unité de l’acte qui ordonne différentes représentations sous une représentation commune » (A68/B93).
L’« acte » en question ne doit pas être compris comme un événement psychologique temporellement déterminé. Ce que Kant décrit ici sont des modes
universels d’ordonnancement de nos représentations, quels que soient les processus empiriquement déterminés par lesquels ces ordonnancements sont produits. Ces modes d’ordonnancement consistent dans la subsomption d’individus
sous des concepts, et la subordination de concepts moins généraux sous des
concepts plus généraux. Ces subsomptions et subordinations sont elles-mêmes
structurées de manières déterminées, et chaque mode spécifique de structuration
constitue une spécification de la « fonction » définie plus haut. Significativement, introduire le terme « fonction » dans la section 1 du fil conducteur pour
décrire l’usage logique de l’entendement est déjà dessiner la place de ce qui
sera l’argument crucial de la déduction métaphysique des catégories, c’est-à-dire
de la justification de leur origine a priori dans l’entendement :
La même fonction qui unifie différentes représentations dans un jugement unifie aussi
la simple synthèse de représentations dans une intuition, une unité qui, exprimée
universellement, s’appelle le concept pur de l’entendement. [A79/B104-105.]
Je reviendrai sur ce point dans un instant.
La « fonction » mentionnée est d’emblée caractérisée comme celle de former
des jugements, ou propositions. La raison en est que faire usage de concepts
n’est autre que subsumer des intuitions sous ces concepts et subordonner des
concepts de généralité moins grande sous des concepts de généralité plus grande,
c’est-à-dire former (penser) des jugements. Mais la manière dont nous faisons
usage des concepts est aussi la manière dont nous les acquérons : acquérir un
concept n’est autre qu’acquérir l’aptitude à reconnaître un objet comme tombant
sous ce concept aussi bien que l’aptitude à reconnaître les relations de subordination de ce concept à d’autres concepts. Par conséquent, « l’unité de l’acte »
ou fonction par laquelle nous acquérons des concepts a pour résultat la combinaison de concepts dans des jugements, qui ont une forme déterminée (une
manière déterminée de combiner les concepts qu’ils unissent).
Il y a donc une correspondance exacte entre les fonctions (« unités de l’acte
d’ordonner différentes représentations ») qu’exerce l’entendement lorsqu’il
juge, et les formes du jugement qui résultent des fonctions. Or les formes du
jugement sont manifestes dans son expression linguistique ordinaire.
Dans la section 1 du fil conducteur, Kant propose deux exemples de jugements
pour élucider la fonction de l’acte de juger. Le premier est : « Tous les corps
sont divisibles. » Dans cet exemple, dit Kant, le concept de « divisible » est lié
au concept de « corps » (ou ce dernier est subordonné au premier) et au moyen
de cette relation, le concept « divisible » est lié à tous les objets pensés sous le
concept « corps » (ou tous les objets pensés sous le concept « corps » sont
subsumés sous le concept « divisible »). Kant revient sur ce point plus loin dans
le même paragraphe, et explique que le concept « corps » signifie quelque chose,
par exemple « métal », qui peut par conséquent être connu au moyen du concept
« corps ». En d’autres termes, en disant « le métal est un corps », j’exprime une
connaissance partielle de ce qu’est un métal, et par là aussi une connaissance
partielle de tout objet tombant sous le concept « métal ». Les deux exemples
pris ensemble montrent que quelle que soit la position d’un concept dans un
jugement (la position de sujet ou la position de prédicat, dans un jugement de
forme « S est P »), dans son usage un concept est toujours, en fin de compte,
le prédicat d’objets individuels tombant sous le concept sujet du jugement. Ceci
fait de tout jugement la majeure d’un syllogisme implicite dans lequel la conclusion affirme la subsomption, sous le concept prédicat du jugement, d’un objet
tombant sous le concept sujet (par exemple, le jugement « tous les corps sont
divisibles » est implicitement la majeure d’un syllogisme tel que « tous les corps
sont divisibles ; cet x est un corps ; donc cet x est divisible ». Ou encore : « Tous
les corps sont divisibles ; le métal est un corps ; donc le métal est divisible. »
Et ainsi de suite). S’il est vrai de dire que nous ne faisons usage de concepts
que dans des jugements, il est également vrai de dire que la fonction d’une
inférence syllogistique est déjà présente dans un jugement en vertu de sa forme.
Car affirmer un prédicat d’un sujet (c’est-à-dire l’affirmer du concept sujet dans
un jugement) est déjà affirmer ce prédicat de tous les objets tombant sous le
concept sujet.
C’est pourquoi, comme le soutient Kant dans ce qui est sans aucun doute la
thèse décisive de toute cette section, et peut-être de tout le chapitre du « fil
conducteur » :
Nous pouvons ramener tous les actes de l’entendement à des jugements, de telle
manière que l’entendement dans son entier peut être défini comme un pouvoir de
juger [ein Vermögen zu urteilen]. [A69/B94.]
Par « entendement » Kant veut dire ici la capacité intellectuelle dans son ensemble, ce qu’il a décrit dans les paragraphes initiaux de la Critique comme spontanéité par opposition à la réceptivité de la sensibilité. En accord avec une
présentation habituelle de la structure de l’intellect dans la période moderne,
Kant divise l’entendement en une capacité de former des concepts (l’entendement dans son sens plus étroit), une capacité de subsumer des objets sous les
concepts (la faculté de juger, Urteilskraft) et la capacité de former des inférences
(la raison, Vernunft). Il nous dit maintenant que toutes ces capacités se ramènent
à une seule, le pouvoir de juger. Celle-ci n’est pas la même chose que la faculté
de juger (Urteilskraft). Une bonne manière de caractériser la différence entre
les deux serait de dire que la faculté de juger, Urteilskraft, est une actualisation
du pouvoir de juger, Vermögen zu urteilen. Mais il faut alors ajouter que l’exercice des deux autres composantes de l’entendement (l’exercice de l’entendement
au sens étroit, ou capacité de former des concepts, et l’exercice de la raison)
sont eux aussi des actualisations de ce même pouvoir. Ainsi le Vermögen zu
urteilen est cette capacité structurée, spontanée, source de ses propres normes,
qui nous met à même de former des concepts, de les lier dans des jugements,
de déduire des jugements d’autres jugements dans des inférences syllogistiques,
et d’unifier de manière systématique tous ces jugements et inférences dans un
seul et même système de pensée.
C’est pourquoi Kant conclut la section 1 sur cette phrase :
Les fonctions de l’entendement peuvent par conséquent toutes être trouvées si nous
pouvons donner une présentation complète des fonctions d’unité dans les jugements.
[A69/B94.]
Si l’entendement dans son ensemble n’est rien d’autre qu’un pouvoir ou capacité
de juger, alors identifier la totalité des fonctions (« unités de l’acte ») de l’entendement ne revient à rien d’autre qu’à identifier la totalité des fonctions (ou
spécifications de la fonction) présentes dans l’acte de juger, qui à leur tour sont
manifestes au moyen de formes du jugement (de la proposition) rendues explicites par le langage. Kant ajoute : « Que ceci puisse être aisément accompli, on
le montrera dans la section suivante. » La « section suivante » est la section qui
expose (comme son titre l’indique) « la fonction logique de l’entendement dans
les jugements » en établissant la table des formes logiques du jugement.
L’explication kantienne de la fonction de juger éclaire de manière décisive
la table qu’il entreprend de constituer. En premier lieu, si la forme canonique
du jugement est une subordination de concepts (comme dans les deux exemples
analysés plus haut), alors cette subordination peut être telle que l’extension du
concept sujet peut être contenue en totalité ou en partie dans l’extension du
concept prédicat : ceci nous donne la quantité universelle ou particulière du
jugement. En outre, l’extension du concept sujet peut être incluse dans l’extension du concept prédicat, ou exclue de cette dernière. Ceci nous donne le
jugement affirmatif ou négatif sous le titre de la qualité. La combinaison de ces
deux titres et de leurs spécifications donne le carré aristotélicien des opposées :
universelle affirmative, universelle négative, particulière affirmative, particulière
négative.
Dans chacun de ces deux titres, cependant, Kant ajoute une troisième spécification, qui n’appartient pas au carré des opposées aristotéliciennes : jugement
singulier sous le titre de la quantité, jugement « infini » sous le titre de la qualité.
Dans les deux cas, il explique que ces additions n’appartiennent pas à strictement
parler au registre d’une « logique générale pure ». Car pour ce qui concerne les
formes de jugement en tant qu’elles commandent des formes différentes d’inférence syllogistiques, un jugement singulier peut être traité comme un jugement
universel, où l’extension du concept sujet est dans sa totalité contenue dans
l’extension du concept prédicat. De même, un jugement infini (au sens de Kant :
un jugement dans lequel le prédicat a un préfixe négatif, par exemple infini,
immortel) est d’un point de vue logique un jugement affirmatif (la copule du
jugement, « est », n’est pas assortie d’une négation). Mais ces formes appartiennent bien au contexte d’une table dont la présentation a pour but d’exposer
les moyens mis en Å“uvre par notre entendement pour acquérir connaissance
d’objets. Dans ce contexte, il y a toute la différence du monde entre un jugement
par lequel nous affirmons un prédicat d’une seule chose (jugement singulier)
et un jugement par lequel nous affirmons un prédicat d’un ensemble d’objets
pris dans sa totalité. De même qu’il y a toute la différence du monde entre
affirmer d’un sujet que son extension se trouve incluse dans l’extension d’un
prédicat déterminé, et affirmer d’un sujet que son extension appartient à la
sphère indéterminée qui se trouve exclue de l’extension d’un prédicat déterminé.
Il est significatif que Kant ajoute, pour le bénéfice de son enquête transcendantale, les deux formes du jugement singulier et du jugement « infini » aux formes
qui constituent le carré classique des opposées. Cela montre que si les formes
logiques servent de « fil conducteur » pour la table des catégories, à l’inverse
le but de produire une table des catégories détermine la facture de la table des
formes logiques.
Ce point est encore plus clair si l’on considère le troisième titre, celui de la
relation. Il faut noter tout d’abord que ce titre n’existe dans aucune des listes
de jugements présentées dans les manuels de logique que connaissait Kant.
Mais les trois sortes de relation dans le jugement (relation entre un prédicat et
un sujet dans un jugement catégorique, relation entre conséquente et antécédente
dans un jugement hypothétique, relation entre un concept et les spécifications
mutuellement exclusives de ce concept dans un jugement disjonctif) déterminent
les trois principales sortes d’inférence : à partir d’une prémisse catégorique, ou
hypothétique, ou disjonctive. Ceci s’accorde avec ce qui apparaissait comme la
thèse la plus importante de la section précédente : l’entendement dans son entier
était caractérisé comme un pouvoir de juger, parce que dans la fonction de juger
étaient contenues les trois fonctions traditionnelles de l’entendement : acquérir
des concepts, en faire usage dans la subsomption d’objets ou représentations
individuelles sous des concepts, former des inférences valides. Dans ces conditions, il est naturel d’inclure dans une table des fonctions logiques du jugement,
supposée exposer les structures universelles de la capacité de juger les trois
formes de la relation qui gouvernent les trois formes d’inférence syllogistique.
Il n’en reste pas moins que, comme l’ont noté nombre de commentateurs, il
est quelque peu surprenant de voir Kant inclure, comme également représentatives des formes de jugement gouvernant les formes d’inférence, la forme catégorique, dont se préoccupe presque exclusivement Aristote, et les formes hypothétique et disjonctive qui ne trouvent une place prééminente que chez les
stoïciens. Est-ce que Kant ne contredit pas là sa propre thèse selon laquelle la
logique « n’a pas pu [depuis Aristote] faire un seul pas en avant » (BVIII ) ?
Je pense qu’à cette question on peut faire deux réponses. La première est
historique : les formes d’inférence hypothétique et disjonctive (
modus ponens
et
tollens,
modus ponendo tollens et
tollendo ponens) sont en fait brièvement
mentionnées par Aristote, développées par ses disciples (en particulier Galien
et Alexandre d’Aphrodise) et présentes dans la tradition aristotélicienne que
connaît Kant
[2]. La deuxième réponse nous reconduit à la remarque faite plus
haut : la table des fonctions logiques du jugement a pour objet d’exposer les
aspects de l’unité de l’acte de juger (la fonction) qui pourraient être pertinents
pour notre capacité à acquérir connaissance d’objet. À cet égard, il est certainement frappant que Kant ait défendu la thèse que dans la connaissance médiate
d’objet, qui a nécessairement la forme d’un jugement (d’une proposition), non
seulement nous prédiquons un concept d’un autre concept et donc de tous les
objets pensés sous le premier concept (jugement catégorique) ; mais nous prédiquons aussi un concept d’un autre concept et donc de tout objet tombant sous
ce concept
sous la condition ajoutée qu’une autre prédication soit satisfaite
(jugement hypothétique) ; et nous pensons les deux sortes de prédications (catégorique et hypothétique)
dans le contexte d’un espace conceptuel unifié et autant
que possible spécifié (exprimé dans un jugement disjonctif).
Le quatrième titre de la table est celui de la modalité. Kant explique que ce titre
« ne contribue en rien au contenu du jugement (car il n’est rien, outre la quantité,
la qualité et la relation, qui constitue le contenu du jugement) mais concerne plutôt
la valeur de la copule en relation à la pensée en général » (A74/B100). La formulation est surprenante puisque, après tout, aucun des autres titres n’était supposé
avoir quoi que ce soit à voir avec le contenu du jugement : ils étaient supposés
concerner la seule forme du jugement, ou la manière dont les concepts sont combinés dans les jugements, quel que soit le contenu de ces concepts. Mais Kant veut
probablement dire que la modalité ne définit aucune caractéristique nouvelle même
eu égard à cette forme. Une fois que la forme d’un jugement est complètement
spécifiée quant à la quantité, la qualité et la relation, le jugement peut encore être
caractérisé quant à sa modalité. Mais cette caractérisation concerne non pas le
jugement pris en lui-même, individuellement, mais seulement le jugement considéré dans sa relation à d’autres jugements, dans le contexte de l’unité systématique
de « la pensée en général ». Ainsi un jugement est-il problématique quand il fait
partie, comme antécédente ou conséquente, d’un jugement hypothétique ; ou s’il
fait partie d’un jugement disjonctif, comme exprimant l’une des divisions possibles
d’un concept. Il est assertorique s’il fonctionne comme mineure dans un syllogisme
hypothétique ou disjonctif. Il est apodictique (mais seulement conditionnellement)
s’il est la conclusion d’une inférence catégorique, hypothétique ou disjonctive.
Une telle caractérisation de la modalité est remarquablement anti-leibnizienne,
puisque pour Leibniz la modalité d’un jugement aurait dépendu entièrement du
contenu du jugement lui-même, c’est-à-dire de la question de savoir si le prédicat
est affirmé du sujet sous la condition d’une analyse finie ou infinie de ce dernier.
On peut donc résumer de la manière suivante la table kantienne : c’est une
table des formes de subordination de concepts (quantité et qualité) dans laquelle,
aux distinctions classiques (universelle et particulière, affirmative et négative),
a été ajoutée sous chaque titre une forme qui permet la prise en considération
des individus (jugement singulier) et de leur relation à un espace conceptuel
indéfiniment déterminable (jugement infini). Et c’est une table dans laquelle les
jugements sont considérés comme prémisses possibles d’inférences (relation)
et sont tenus pour déterminés quant à leur modalité par leur relation à d’autres
jugements ou leur place dans un schéma d’inférence (modalité).
L’affirmation kantienne selon laquelle la table est complète et systématique
n’est soutenue par aucun argument explicite. Des commentateurs récents se sont
efforcés d’extraire de la seule première section du chapitre du « fil conducteur »
un argument en faveur du caractère systématique de la table
[3]. Mon avis est que,
bien que l’argument kantien de la première section donne des indications fortes
sur la légitimité de la table telle qu’elle est présentée, dans son détail la table
ne peut avoir émergé que des réflexions laborieuses de Kant sur la relation entre
les formes selon lesquelles nous lions des concepts à d’autres concepts, et donc
à des objets (les formes du jugement, que, nous allons le voir, Kant définit aussi
comme formes de l’analyse), et les formes selon lesquelles nous combinons des
multiplicités dans l’intuition de telle sorte qu’elles puissent être pensées sous
des concepts : formes de ce que Kant appelle
synthèse de l’intuition sensible.
En d’autres termes, ce sont les interrogations de Kant sur la possibilité de la
métaphysique, et non un simple souci de mise en ordre de la logique, qui ont
commandé l’établissement d’une table systématique des formes logiques du
jugement. De fait, il est frappant de constater que la première version de la
table des formes logiques du jugement telle qu’on la trouve dans la première
Critique se trouve non pas dans les
Réflexions de Kant sur la logique ou dans
ses cours de logique, mais dans ses cours de métaphysique (voir notamment
Metaphysik L1, 28-1 : 187). Cela semble indiquer que la recherche d’une liste
systématique des catégories, et la justification de leur rapport à objets, avait
déterminé l’établissement d’une table des formes logiques du jugement tout
autant que cette dernière servait de fil conducteur pour la première.
Je me tourne maintenant vers l’argument kantien en faveur du parallélisme
entre formes logiques du jugement et catégories, et par conséquent vers la table
kantienne des catégories.
J’ai dit plus haut que la thèse fondamentale du chapitre du fil conducteur est
que « l’entendement est une capacité de juger ». Je pourrais maintenant ajouter
que la thèse fondamentale de la troisième section de ce chapitre (« Sur les
concepts purs de l’entendement, ou catégories ») est que tout jugement formé
par l’entendement présuppose une activité de synthèse.
En un sens, cette thèse est un truisme. Après tout, « synthèse » ne signifie
rien d’autre que « position [acte de poser] ensemble » ou « combinaison », et il
est clair que tout jugement de la forme aristotélicienne classique, « S est P »
est un poser ensemble, ou une combinaison, de concepts. De fait, c’est ainsi
qu’Aristote définissait le jugement, et toute la tradition aristotélicienne, en
passant par la logique des idées de Port-Royal et en allant jusqu’à Kant, lui
emboîta le pas
[4]. Ce qui cependant est nouveau dans la notion kantienne de
synthèse est qu’elle ne signifie pas seulement, ou même avant tout, une combinaison de
concepts. En ce qui concerne les concepts d’objets donnés dans la
sensibilité, la combinaison des
concepts (synthèse de ces concepts dans des
jugements) ne peut avoir lieu que sous la condition d’une combinaison des
parties et des
aspects des
objets donnés dans la sensibilité, et potentiellement
pensés sous des concepts. Cette combinaison d’éléments individuels donnés
dans la sensibilité s’appelle elle aussi synthèse. Ce sont les règles de
cette
combinaison qui sont l’objet de la logique transcendantale.
Mais pourquoi devrait-il y avoir synthèse des parties et aspects des objets
présentés à notre sensibilité ? Pourquoi les objets sensibles ne se présenteraient-ils pas d’eux-mêmes comme des totalités spatio-temporelles qualitativement
déterminées et limitées dans l’espace et dans le temps ? Kant ne justifie pas
vraiment ce point au § 10 du chapitre du fil conducteur. Tout juste va-t-il jusqu’à
expliquer que pour que l’analyse des intuitions sensibles sous forme de concepts
soit possible, la synthèse de ces mêmes intuitions (ou du « multiple de l’intuition,
qu’il soit donné empiriquement ou a priori » (A77/B102)) doit avoir eu lieu.
La première des opérations mentionnées, comme nous l’avons vu dans la section 1 du fil conducteur, obéit aux règles de l’usage logique de l’entendement.
La deuxième doit présenter le multiple sensible de telle manière qu’il puisse
être analysé en concepts susceptibles d’être liés dans des jugements selon les
règles de l’usage logique de l’entendement.
Dans la lettre à Herz de 1772, où il présentait pour la première fois le problème
qui sera celui de la Déduction transcendantale des catégories (comment des
concepts qui ont leur origine dans notre esprit pourraient-ils être appliqués à
des objets donnés ?), Kant nous dirigeait vers la solution de son problème en
remarquant que les concepts mathématiques présentent leur propre objet en
dirigeant la synthèse d’un multiple a priori (spatial) selon des règles fournies
par le concept pertinent (par exemple une ligne, un triangle, un cercle). Mais,
poursuivait-il, il n’en va pas de même en métaphysique, parce que là les objets
de nos concepts ne sont pas donnés dans l’intuition pure. Ils sont supposés
exister indépendamment de notre pensée, de sorte que dans leur cas on ne voit
pas comment des concepts a priori pourraient être en rapport avec des objets
(voir 10 : 131). Or, au § 10 du fil conducteur, Kant nous dit maintenant qu’une
fonction de l’entendement, la fonction de juger, est en fait non pas en mesure
de produire à volonté (de construire) des représentations d’objet (comme en
géométrie ou en arithmétique), mais du moins en mesure d’unifier conformément
à ses propres règles le multiple présenté dans l’intuition, de telle sorte qu’il
puisse être analysé sous la forme de concepts empiriques et faire l’objet de
pensées, ou jugements.
Ainsi Kant écrit-il :
La synthèse en général, comme nous le verrons bientôt, est le simple effet de l’imagination, une fonction de l’âme aveugle, mais indispensable, sans laquelle nous
n’aurions absolument aucune connaissance, mais dont nous sommes rarement
conscients. Mais amener la synthèse à des concepts, c’est une fonction qui appartient
à l’entendement [souligné par moi, BL] mais au moyen de laquelle l’entendement
peut en premier lieu fournir de la connaissance à proprement parler. [A78/B103.]
« Amener la synthèse à des concepts » doit, à mon avis, être compris de la
manière suivante. Ce qui est donné dans la sensibilité est donné de manière
dispersée – étalé dans le temps et dans l’espace, où des choses semblables ne
se présentent pas à nous en même temps, mais bien plutôt doivent être constamment rappelées pour être comparées les unes aux autres. De plus, la variété et
la variabilité de ce qui se présente sont telles que la question de savoir quel
schéma de régularité doit être choisi pourrait être impossible à déterminer. La
manière dont nous synthétisons ou lions le multiple pourrait être tout à fait
contingente, obéissant ici à une règle d’association due à l’habitude, là à quelque
connexion émotionnelle, et ainsi de suite. Par conséquent, ordonner la synthèse
elle-même sous des règles systématiques, de telle sorte que les composantes de
l’intuition puissent être pensées sous des concepts communs de manière régulière, est l’Å“uvre de l’entendement. Ainsi l’entendement « amène-t-il la synthèse
à des concepts ». C’est l’entendement qui est l’auteur du fait que la synthèse
donne lieu à des concepts, c’est l’entendement lui-même qui ouvre la voie à la
conceptualisation.
Ce raisonnement conduit à l’énoncé cardinal des trois sections du chapitre
du fil conducteur :
La même fonction qui donne l’unité aux différentes représentations dans un jugement,
fournit aussi l’unité à la simple synthèse des représentations dans une intuition, unité
qui, exprimée de manière générale, s’appelle concept pur de l’entendement. Le même
entendement par conséquent, et précisément par les mêmes actes par lesquels il apporte
la forme logique du jugement dans des concepts au moyen de l’unité analytique,
amène aussi un contenu transcendantal dans ses représentations au moyen de l’unité
synthétique, raison pour laquelle elles s’appellent concepts purs de l’entendement qui
appartiennent à des objets a priori; ceci ne peut jamais être accompli par la logique
générale. [A79/B104-105.]
J’ai indiqué plus haut comment l’introduction du terme
fonction au début de la
première section anticipait l’argument de la section 3 : la même « unité de
l’acte » qui est responsable de l’unité des concepts dans le jugement est aussi
responsable de ce qu’il y a dans nos intuitions précisément les formes d’unité
qui les rendent capables d’être réfléchies sous des concepts dans des jugements.
Les concepts qui réfléchissent ces formes d’unité dans l’intuition sont les catégories. Mais elles ne font pas que réfléchir ces formes d’unité intuitive. Comme
le montrait l’analogue mathématique, elles ont aussi pour rôle de les
guider.
Ainsi par exemple, comme nous venons de le voir, le concept de grandeur est
ce concept qui guide les opérations conduisant à trouver des unités homogènes
(par exemple des points ou des pommes) ou des unités de mesure, et à les
additionner en énumérant une collection ou en traçant une ligne. Le résultat de
cette opération est la détermination d’une grandeur discrète (le nombre d’éléments d’une collection) ou continue (la mesure d’une ligne) comme lorsque
nous disons que le nombre de poires sur une table est de sept ou que la mesure
de la ligne est de quatre mètres. Ici nous
réfléchissons la synthèse successive
d’unités homogènes sous le concept de grandeur déterminée (sept unités, quatre
mètres). De même, le concept de cause (le concept d’un événement qui est tel
qu’il peut être « en lui-même » réfléchi sous l’antécédente d’une proposition
hypothétique, dans son rapport à un autre événement qui peut être « en lui-même » réfléchi sous la conséquente)
guide la recherche d’un événement qui
pourrait toujours en précéder un autre dans l’ordre temporel de l’expérience.
Une fois qu’une telle corrélation constante est trouvée, on dit que l’événement
de type
a est la
cause de l’événement de type
b. En d’autres termes, la séquence
répétée est réfléchie sous le concept d’une connexion causale déterminée
[5].
Les deux aspects de notre usage des catégories sont explicitement mentionnés
dans la section 10. Kant dit, d’une part, que les catégories « confèrent l’unité
à la synthèse pure » (A79/B104). D’autre part, il dit que les purs concepts de
l’entendement sont « la synthèse pure universellement représentée » (A78/
B104; voir aussi A79/B105 cité plus haut, où les deux aspects sont présents
dans une seule et même phrase : « La même fonction... confère l’unité qui,
exprimée d’une manière générale, s’appelle le pur concept de l’entendement »).
Ces deux points ne sont cependant pleinement développés que dans le deuxième
livre de l’Analytique transcendantale, l’Analytique des principes. Là, Kant explique que les catégories, dans la mesure où elles déterminent des règles de la
synthèse des intuitions sensibles, ont des schèmes (chapitre 1 du livre 2, A137/
B176). Être à même de reconnaître des instances de ces schèmes nous permet
de subsumer nos intuitions sous les catégories (chapitre 2, A148/B187-A235/
B287). Ce n’est que dans ces chapitres que Kant explique de manière détaillée
comment chaque catégorie a le double rôle de déterminer et de réfléchir une
règle spécifique (un schème) pour la synthèse des intuitions.
En ce qui concerne la déduction métaphysique proprement dite, Kant se
contente de l’affirmation générale :
Ainsi surgissent [entspringen] autant de concepts purs de l’entendement qui ont un
rapport a priori aux objets de l’intuition, qu’il y avait dans la table précédente de
fonctions logiques dans tous les jugements possibles : car l’entendement est complètement constitué par ces fonctions, et sa capacité est par là complètement mesurée.
[A80/B106.]
Kant ne veut pas dire que chaque fois que nous faisons usage d’une fonction/
forme particulière du jugement, nous faisons par là même usage de la catégorie
correspondante. Certes, en l’absence d’un multiple sensible à synthétiser, il ne
reste des catégories que les fonctions logiques du jugement. Mais les fonctions
logiques du jugement ne sont pas par elles-mêmes, à elles seules en quelque
sorte, des catégories. Elles ne deviennent des catégories (des catégories « surgissent », comme le dit Kant) que lorsque la capacité de juger de l’entendement
est appliquée aux multiples sensibles, les synthétisant (les combinant dans
l’intuition) pour l’analyse (la formation de concepts généraux liés dans des
jugements). Et même dans ce cas, il reste une différence entre le fait que la
catégorie guide la synthèse du divers sensible, et le fait que le divers, ou multiple
(das Mannigfaltige), est correctement subsumé sous la catégorie pertinente. Par
exemple, il est possible que l’effort de l’entendement pour identifier ce qui
pourrait tomber sous l’antécédente et ce qui peut tomber sous la conséquente
d’un jugement hypothétique conduise à reconnaître le fait que chaque fois que
le soleil brille sur la pierre, la pierre s’échauffe. Ceci en soi-même ne justifie
pas l’affirmation qu’il y a une connexion objective (une connexion causale)
entre la lumière du soleil et la chaleur de la pierre. Seule une représentation de
l’unité globale des connexions des événements dans le monde peut nous donner
une garantie, au moins provisoire, que la connexion que nous avons identifiée
est la bonne, c’est-à-dire est universellement confirmée (sur cet exemple, voir
Prolégomènes, 4 : 312-313).
L’INFLUENCE DU « FIL CONDUCTEUR » KANTIEN
L’histoire de la déduction métaphysique kantienne (la justification de l’origine a priori des catégories par la démonstration de leur origine dans les fonctions logiques élémentaires du jugement) n’est pas une histoire heureuse. L’idée
qu’une table des fonctions logiques du jugement pourrait servir de fil conducteur
pour une table des catégories rencontra d’emblée une forte résistance, pour trois
raisons principales. I) En premier lieu, l’affirmation de Kant selon laquelle il
aurait « trouvé dans les travaux des logiciens », c’est-à-dire dans les manuels
de logique de son temps, tout ce dont il avait besoin pour établir sa table des
formes logiques du jugement (voir Prolégomènes, 4 : 323-324) souleva l’objection évidente que cette table des formes logiques manque elle-même d’une
justification systématique. Ce point jette en retour le doute sur l’affirmation
selon laquelle la table kantienne des catégories, à la différence de la liste
« rhapsodique » d’Aristote (A81-82/B106-107), est systématiquement justifiée.
II) En second lieu, même si l’on accorde à Kant sa table des formes logiques
du jugement, cela n’en fait pas nécessairement un garant adéquat pour la table
des catégories. III) En troisième lieu et enfin, une fois le modèle prédicatif
aristotélicien de la logique mis en cause par la logique extensionnelle et vérifonctionnelle post-frégéenne, il semble bien que toute l’entreprise kantienne
d’établir une table des catégories selon le fil conducteur des formes appartenant
à la vieille logique est définitivement reléguée dans le passé.
I. La première ligne de contestation fut très tôt formulée de manière vigoureuse par Hegel. Dans la Science de la logique, Hegel écrit :
La philosophie kantienne... emprunte ses catégories, comme concepts prétendument
fondamentaux de la logique transcendantale, à la logique subjective, dans laquelle ils
furent adoptés empiriquement. Puisqu’il reconnaît ce point, il est difficile de voir
pourquoi la logique transcendantale choisit d’emprunter à une telle science plutôt que
de recourir directement à l’expérience [6].
Il convient toutefois de noter que ce n’est pas la table des formes logiques en
elle-même que conteste Hegel. C’est bien plutôt la manière dont cette table est
justifiée (ou plutôt, n’est pas justifiée) et le caractère par conséquent contingent
et empirique de l’inventaire kantien des catégories. Il n’en reste pas moins que
dans la première section de sa logique subjective, Hegel lui aussi expose quatre
titres de jugements et, pour chaque titre, trois subdivisions, qui correspondent
très exactement aux titres et divisions de la table kantienne des formes logiques,
à ceci près que Hegel commence par le titre de la qualité, non celui de la
quantité. En outre, les noms de chaque titre ont changé, bien que les noms des
subdivisions restent les mêmes. Le titre kantien de la « qualité » devient « jugement de l’être-là » (
Urteil des Daseins) dont les trois divisions sont celles des
jugements affirmatif, négatif et infini. La « quantité » devient le « jugement de
réflexion », avec les trois titres du jugement singulier, particulier et universel.
La « relation » devient le « jugement de nécessité » (
sic !), dont les trois titres
sont ceux des jugements catégorique, hypothétique et disjonctif. Enfin la
« modalité » devient le « jugement du concept », dont les trois titres sont ceux
des jugements assertorique, problématique et apodictique
[7].
Bien entendu, le changement de nom signale une différence fondamentale
entre les interprétations hégélienne et kantienne des quatre titres et de leurs
divisions respectives. La plus importante de ces différences tient au fait que,
pour Hegel, les quatre titres et leurs trois subdivisions fournissent non pas un
inventaire de simples formes du jugement, mais bien plutôt un inventaire de
formes dotées de contenu, où le contenu et la forme se déterminent mutuellement. Ainsi, par exemple, le contenu des « jugements de l’être-là » (affirmatif,
négatif, infini) est fourni par les qualités immédiates, sensibles, des choses telles
qu’elles se présentent dans l’expérience. Le contenu des « jugements de
réflexion » (universel, particulier, singulier) est fourni par ce que Hegel appelle
« déterminations de réflexion », c’est-à-dire les représentations générales ou
représentations de propriétés communes telles qu’elles surgissent pour un entendement qui compare, réfléchit et abstrait. Le contenu des « jugements de nécessité » (catégorique, hypothétique, disjonctif) est la relation entre déterminations
essentielles et accidentelles. Et enfin le contenu des « jugements du concept »
(assertorique, problématique, apodictique) est l’évaluation normative de l’adéquation d’une chose à ce qu’elle devrait être, ou son concept. Par conséquent
il est certain que l’interprétation hégélienne transforme radicalement la signification que donnait Kant aux titres et divisions de sa table des formes logiques.
Mais le fait que, malgré sa critique de Kant, Hegel maintienne la structure des
divisions kantiennes indique, me semble-t-il, que son intention est moins de
critiquer la classification proposée que de s’en prendre à la manière cavalière
dont Kant nous demande d’en prendre acte et au caractère superficiel de la
séparation qu’il impose entre forme et contenu du jugement.
Il n’est pas non plus dans l’intention de Hegel de s’en prendre à la relation
entre catégories et formes logiques du jugement. Dans la Science de la logique,
les catégories de qualité et de quantité sont exposées dans la première partie
(l’Être) du premier livre (la Logique objective). Celles de la relation et de la
modalité sont exposées dans la deuxième partie (la Doctrine de l’essence) de
ce même premier livre. Les formes logiques du jugement et les formes d’inférence sont exposées dans la première section du deuxième livre (la Logique
subjective ou doctrine du concept). Si nous admettons (comme à mon avis nous
devons le faire) que le deuxième livre expose les activités de pensée qui ont
présidé à la révélation des traits catégoriels exposés dans les première et
deuxième parties du premier livre, alors la conception hégélienne du rapport
entre catégories et formes logiques du jugement est semblable à celle de Kant
au moins sous un aspect : il y a un rapport fondamental (qui reste à élucider,
ce à quoi s’emploie Hegel dans la Logique subjective) entre les structures de
la pensée et celles de l’être. La différence entre la conception de Hegel et celle
de Kant tient au fait que Hegel tient ce rapport pour fondé dans l’être même,
et les structures ainsi révélées pour celles de l’être, alors que Kant tient le
rapport pour fondé dans les formes a priori de la pensée humaine, et les
structures ainsi révélées pour celles de l’être tel qu’il apparaît aux êtres
humains.
II. La grandiose réinterprétation hégélienne des titres kantiens du jugement
n’eut pas de postérité immédiate, et sa philosophie spéculative fut rapidement
dépassée par la montée du naturalisme dans la philosophie allemande du dixneuvième siècle
[8]. Lorsque Hermann Cohen, réagissant tout à la fois contre ce
qu’il tenait pour les divagations de l’idéalisme allemand et contre le naturalisme dominant de son époque, entreprit de ressusciter le projet transcendantal
kantien, il déclara que son but était de « refonder le projet kantien de l’
a
priori » (
die Kantische Aprioritätslehre erneut zu begründen)
[9]. Il voulait dire
par là qu’il entendait exposer, contre les errements de l’idéalisme absolu, les
véritables fondements de la théorie kantienne des catégories et des principes
a
priori.
Selon Cohen, le but de Kant dans la
Critique de la raison pure est d’exposer
les présuppositions de la science mathématique de la nature fondée par Galilée
et Newton. Le fil conducteur pour les concepts purs de l’entendement ou catégories (exposés dans le premier livre de l’Analytique transcendantale) est en
réalité la table des principes de l’entendement pur (exposée dans le deuxième
livre) et le fil conducteur pour ces derniers est la présentation newtonienne des
lois du mouvement dans les
Principia Mathematica Philosophiae Naturalis.
Ainsi le véritable ordre de la découverte de l’Analytique transcendantale
conduit-il en réalité des principes de l’entendement pur (livre II) aux catégories
(livre I). Cohen maintient cependant que cet ordre de la découverte ne frappe
pas de caducité les formes logiques kantiennes du jugement. Car celles-ci formulent les schèmes de pensée les plus universels dérivés de l’unité de la
conscience, qui pour Cohen n’est rien d’autre que l’unité épistémique de tous
les principes de l’expérience. Mais l’unité systématique des catégories
et des
formes logiques ne peut être découverte qu’en réservant l’attention qu’elle
mérite à l’unité des
principes de la possibilité de l’expérience, c’est-à-dire à
l’unité des principes de la science newtonienne de la nature
[10].
Cohen met à exécution son programme d’interprétation en montrant comment
la corrélation systématique que fait Kant entre formes logiques du jugement
et catégories peut être comprise à la lumière de la distinction faite dans les
Prolé
gomènes entre jugements de perception et jugements d’expérience. Il
s’emploie ensuite à expliquer et justifier la sélection qu’a faite Kant de ses
formes logiques en les mettant en rapport avec chacune des catégories correspondantes et son rôle dans la constitution de l’expérience. En d’autres termes,
il met en
Å“uvre précisément l’inversion dans l’ordre de l’exposition dont il
affirme qu’elle est fidèle à la méthode kantienne de découverte : allant des
principes
a priori qui gouvernent les jugements d’expérience aux catégories
présentes dans la formulation de ces principes, et enfin aux formes logiques du
jugement comme schèmes universels de pensée à l’
Å“uvre dans ces catégories
[11].
La démonstration de Cohen est impressionnante. Mais il n’est que trop facile
d’objecter que sa réduction de l’unité kantienne de la conscience à l’unité des
principes de la connaissance scientifique, de même que sa réduction du projet
kantien à celui de mettre au jour les principes a priori de la physique newtonienne reviennent à une lecture très partielle de la Critique de la raison pure.
Cette interprétation connaît sa mise en cause la plus vigoureuse dans la lecture
heideggerienne de la première Critique. Heidegger rappelle que le projet premier
de Kant dans la Critique de la raison pure n’a jamais été de clarifier les
présupposés conceptuels de la science de la nature. Il a été, bien plutôt, d’interroger la nature et la possibilité de la métaphysique, c’est-à-dire d’exposer la
connaissance ontologique (connaissance de l’être en tant qu’être) présupposée
dans toute connaissance ontique (connaissance d’entités particulières). La doctrine kantienne des catégories est précisément la « refondation » kantienne de
la métaphysique ou son effort pour trouver pour la métaphysique le fondement
que ses prédécesseurs avaient été incapables de trouver. Cette refondation
consiste pour Heidegger dans une élucidation des traits de l’existence humaine
dans le contexte desquels l’accès cognitif et pratique à l’être est rendu possible.
Que reste-t-il, dans un projet ainsi formulé, de l’entreprise kantienne dans la
Déduction métaphysique des catégories ? Dans l’
Interprétation phénoménologique de la Critique de la raison pure (cours prononcé à Marbourg en 1927-1928) et dans
Kant et le problème de la métaphysique (1929), Heidegger défend
l’idée suivante : la découverte décisive de Kant est que l’unité de nos intuitions
de l’espace et du temps d’une part, et l’unité des concepts dans le jugement
d’autre part, ont une seule et même « racine commune » : la synthèse de l’imagination dans laquelle les êtres humains développent une conception unifiée
d’eux-mêmes et des autres entités, comme entités essentiellement temporelles.
Or les catégories sont, selon Heidegger, les traits structurants fondamentaux de
la synthèse unifiante de l’imagination qui a pour résultat l’unité du temps (et
de l’espace) dans l’intuition, d’une part; et l’unité des représentations discursives (concepts) dans les jugements, d’autre part. La nature fondamentale des
catégories est donc exposée non pas dans la déduction métaphysique, qui rapporte les catégories aux formes logiques du jugement, mais bien plutôt dans la
déduction transcendantale, et plus encore dans le chapitre consacré au schématisme des concepts de l’entendement pur. Car c’est dans ces deux chapitres que
se trouve exposé et justifié le rôle des catégories dans la structuration de l’activité
de l’imagination, activité de synthèse ou d’unification du temps. La déduction
métaphysique n’est pas pour autant, selon Heidegger, un chapitre inutile ou
redondant. Car s’il est vrai que l’unité de l’intuition et l’unité des jugements
ont une seule et même source dans la synthèse de l’imagination conformément
aux catégories, alors les formes logiques du jugement nous donnent bien un fil
conducteur pour une liste correspondante des catégories. Mais cela ne doit pas
conduire à la conclusion erronée que les catégories ont leur
origine dans les
formes logiques du jugement. Bien plutôt, les formes logiques nous donnent un
fil conducteur pour la découverte des catégories précisément parce qu’elles sont
l’effet de surface, en quelque sorte, de formes d’unité qui sont aussi présentes
dans la sensibilité (où elles sont manifestes comme schèmes des catégories) en
vertu d’une seule et même racine commune dans l’imagination
[12].
Il est intéressant de noter que Heidegger s’accorde avec Cohen au moins sur
un point : la raison pour laquelle les formes logiques du jugement peuvent être
des indices pour une table des catégories (sans en être pour autant l’origine) est
que formes logiques et catégories ont une seule et même origine, l’unité transcendantale de la conscience, ou aperception transcendantale. Mais la différence
entre les deux auteurs tient au fait que Cohen comprend cette unité comme
l’unité de la pensée exprimée dans les principes de la science de la nature.
Heidegger la comprend comme l’unité de l’existence humaine projetant les
structures de sa propre temporalité.
III. Les lectures considérées jusqu’ici ne mettent en cause que les raisons
invoquées et la méthode mise en Å“uvre par Kant lorsqu’il tient la table des
formes logiques du jugement pour le fil conducteur qui aidera à établir une
table systématique des catégories. Aucune ne met en cause le modèle aristotélicien de la logique sur lequel s’appuie Kant lorsqu’il développe son argument
en faveur de la table des catégories. Une attaque plus radicale se dessine bien
sûr avec la découverte que, contrairement à l’affirmation kantienne, la logique
n’émergea pas dans sa forme complète et définitive de l’esprit d’Aristote. Il
nous faut ici revenir en arrière dans le temps. Car Frege écrivit sa Begriffsschrift
plusieurs décennies avant que Heidegger n’écrive Être et Temps et même avant
la première édition de Kants Theorie der Erfahrung. Il n’est pas surprenant que
l’attaque la plus dévastatrice contre la Déduction métaphysique des catégories
soit venue de la Begriffsschrift et de ses suites.
Kant tient la logique pour une « science des règles de l’entendement ». Mais
Frege tient la logique pour la science des relations objectives d’implication entre
pensées ou ce qu’il appelle « contenus jugeables
[13] ». Contre le naturalisme et
le psychologisme qui tendaient à devenir prévalents dans les conceptions de la
logique au dix-neuvième siècle, Frege défend une distinction radicale entre les
conditions subjectives de l’acte de penser et son contenu objectif. La logique,
selon lui, s’intéresse au second, la psychologie aux premières. En dépit de son
intention déclarée de ne pas mêler logique générale pure (= logique formelle)
et psychologie, Kant, selon Frege, maintient la confusion en soutenant que la
logique s’occupe des règles que nous (les êtres humains) suivons lorsque nous
pensons, plutôt que des lois qui lient les pensées indépendamment de la manière
dont nous pensons effectivement
[14].
Selon Frege, la soumission kantienne au modèle aristotélicien de la logique
prédicative est fondée sur cette confusion. Car le modèle aristotélicien s’inspire
en réalité de la structure grammaticale des phrases dans le langage ordinaire.
Et le langage ordinaire est lui-même gouverné par les intentions subjectives et
associations psychologiquement déterminées d’un locuteur s’adressant à un
auditeur. Mais, répète Frege, ce qui importe à la logique, ce sont les structures
de la pensée qui sont pertinentes pour les inférences valides, et rien de plus. De
ces structures font partie les constantes logiques du calcul propositionnel (la
négation et la conditionnalité), l’analyse des propositions en fonction et argument plutôt que sujet et prédicat, et la quantification
[15].
Au § 4 de la Begriffsschrift, Frege soumet à examen « la signification des
distinctions faites en rapport aux jugements ». Ces distinctions sont manifestement celles de la table kantienne, devenues classiques. Il note que la plupart
s’appliquent au « contenu jugeable » plutôt qu’au jugement proprement dit. Cette
restriction formulée, il retient comme pertinente pour la logique la distinction
entre contenus jugeables « universel » et « particulier » (les deux premiers titres
kantiens de la quantité) mais non « singulier ». Il retient la négation (le deuxième
titre kantien de la qualité), mais laisse de côté le jugement affirmatif et le jugement
infini. Il déclare que la distinction entre jugements catégorique, hypothétique et
disjonctif « n’a qu’une signification grammaticale ». En revanche, il introduit sa
propre notation de conditionnalité au paragraphe suivant de la Begriffsschrift
(§ 5). Enfin, il soutient que la distinction entre modalités assertorique et apodictique (qui, à la différence des autres titres, caractérise le jugement plutôt que le
contenu jugeable) ne dépend que de la question de savoir si le jugement peut être
dérivé d’un jugement universel pris comme prémisse (ce qui rendrait le jugement
apodictique) ou non (ce qui en ferait une simple assertion, ou jugement assertorique), de telle sorte que cette distinction « n’affecte pas le contenu conceptuel ».
Frege veut dire par là qu’elle n’appelle pas une notation particulière dans la
Begriffsschrift. La modalité problématique, quant à elle, est bien sûr celle du
contenu jugeable, abstraction faite de l’assertion ou jugement proprement dit,
exprimée, dans la notation de la Begriffsschrift, par la barre verticale qui précède
la notation du contenu jugeable. La position frégéenne en ce qui concerne la
modalité est donc à certains égards proche de la position kantienne, et probablement inspirée par elle. Car, nous l’avons vu, Kant pense que la modalité ne
concerne pas un jugement considéré en lui-même, mais seulement sa relation à
l’unité de la pensée en général. Mais, à la différence de Frege, Kant n’en incluait
pas moins les titres de la modalité dans sa table des formes logiques du jugement.
En bref, selon Frege, de la table kantienne il n’est besoin de retenir que les
deux premiers titres de la quantité, le second titre de la qualité, et le second
titre de la modalité (identifié à l’assertion notée au moyen de la barre de
jugement). À ces titres il ajoute sa propre notation de conditionnalité, dont une
lecture superficielle pourrait laisser croire qu’elle correspond au jugement hypothétique kantien. Cependant, Frege laisse clairement entendre qu’il s’agit en
réalité de jugements (ou contenus jugeables) tout à fait différents. Car il affirme
explicitement que son opérateur de « conditionnalité » (Bedingtheit) n’est pas
le jugement hypothétique du langage ordinaire, qu’il identifie en revanche au
jugement hypothétique kantien. Il affirme en outre que le jugement hypothétique
du langage ordinaire (ou le jugement hypothétique kantien) exprime la causalité
(voir Begriffsschrift, § 5). Cependant, son opinion sur ce point ne semble pas
être complètement fixée, du moins dans la Begriffsschrift : ailleurs dans ce texte,
il soutient que la liaison causale est exprimée par un conditionnel de quantification universelle (ibid., § 12).
En tout état de cause, Kant n’accepterait aucune des versions de la position
frégéenne. S’il est vrai, dirait-il, que le jugement hypothétique exprime bien
une relation de Konsequenz entre antécédente et conséquente, cette relation n’est
pas en elle-même suffisante pour définir une connexion causale. Pour que cette
dernière soit satisfaite, la Konsequenz doit exprimer une relation entre événements ou états de choses empiriques, et elle doit valoir de manière strictement
universelle. La quantification universelle d’un conditionnel frégéen, quant à elle,
ne suffirait en aucun cas selon Kant à exprimer une connexion causale, puisque
le conditionnel n’exprime pas une relation de Konsequenz (une relation interne)
entre antécédente et conséquente, mais seulement la manière dont la valeur de
vérité de la proposition composée dépend de la valeur de vérité de ses composantes. Par conséquent, même la discussion frégéenne, au demeurant très rapide,
du jugement hypothétique et de la causalité a peu de rapport avec le traitement
kantien de la question.
Cela pourrait nous laisser devant le reproche général de Frege à l’encontre
de la table kantienne : la raison pour laquelle cette table ne peut avoir qu’un
rapport ténu avec les formes frégéennes de proposition est qu’elle est gouvernée
par des modèles empruntés au langage ordinaire. En conséquence, la simplification apportée par Frege à la table kantienne ne consiste pas simplement dans
le fait de nous débarrasser de certaines formes et d’en retenir quelques autres.
Elle consiste bien plutôt en une redéfinition drastique des formes retenues (telles
que le conditionnel, la quantification universelle, l’assertion exprimée par la
barre de jugement). Et ceci, pourrait insister Frege, est nécessaire pour définitivement purger la logique de la connotation psychologique qu’elle avait encore
chez Kant. Mais il faut alors se souvenir de ce qu’était le but de la table kantienne
par opposition au but de l’exposé frégéen. Frege dresse sa liste des constantes
logiques et des signes de fonctions et variables liées de manière à avoir les
outils nécessaires et suffisants pour exposer les schèmes logiques d’inférence,
dans lesquels la valeur de vérité des conclusions est déterminée par la valeur
de vérité des prémisses, et la valeur de vérité des prémisses est déterminée par
la valeur de vérité de leurs composantes. Les propositions sont supposées représenter des états de choses qui sont réalisés (auquel cas la proposition est vraie)
ou non réalisés (auquel cas la proposition est fausse). La logique de Kant, en
revanche, est une logique de combinaisons de concepts, eux-mêmes définis
comme « représentations générales et réfléchies ». En mettant sur pied une table
de formes logiques élémentaires de jugement, Kant entend montrer que ces
formes nous aideront à comprendre comment ces mêmes états de choses supposés être exprimés par les propositions frégéennes sont perçus et reconnus
par des esprits tels que les nôtres. En fait, je suggérerais que la logique vérifonctionnelle de Frege exprime des relations de cooccurrence et non-cooccur-rence entre états de choses que Kant n’aurait aucune raison de rejeter, mais qui
prendraient place de second rang eu égard aux formes de subordinations de
concepts qui selon lui nous permettent de prendre conscience des états de choses
et de leurs cooccurrences. Seules ces dernières relations (de subordinations de
concepts, selon les formes envisagées plus haut) sont ce dont s’occupe sa
logique.
Mais n’y a-t-il pas une mise en cause plus radicale du modèle kantien de la
proposition dans la substitution, à la structure sujet-prédicat que Kant hérite
d’Aristote, de la structure fonction-argument mise en place par Frege (voir
Begriffsschrift, § 9) ? Ici, il est intéressant de noter que le primat kantien du
jugement sur les concepts et sur les objets reconnus sous ces concepts pourrait
être exprimé dans les termes du modèle frégéen des propositions comme composées de fonctions et de variables liées. Par exemple (pour reprendre le cas de
la relation causale et de son rapport à la forme du jugement hypothétique,
considéré plus haut), l’universalisation de la proposition : « Si le soleil éclaire
la pierre, la pierre s’échauffe » pourrait être exprimée sous la forme : VxVy
[(Px. Sy. yRx) → Cx], qui à son tour peut être résumée sous la forme d’une
seule fonction à deux arguments : VxVy (Uxy)
[16]. Kant considère certainement
les jugements de cette manière : comme combinaisons de concepts, ils expriment
en fin de compte une relation entre les individus (objets d’intuition sensible)
pensés sous ces concepts. En outre, il pense que les objets individuels ne sont
identifiés et réidentifiés qu’à l’aide de telles relations. Néanmoins, dès que l’on
prend en considération les
objets, pour Kant on n’est plus dans le domaine de
la logique formelle (« logique générale pure »), mais dans celui de la logique
transcendantale. La logique
transcendantale est donc ce que l’on pourrait peut-être formaliser au moyen de la syntaxe frégéenne des fonctions et de leurs
arguments. Mais même dans ce cas, pour déterminer ce à quoi réfèrent les
variables liées ou leurs instances, il faudrait, pour Kant, retourner aux formes
de l’intuition et aux combinaisons déterminées dans ces formes par l’imagination. Ceci étant, bien qu’il semble possible de trouver des voies de passage de
la logique « générale pure » kantienne à la logique moderne des relations si l’on
considère le rapport de la logique générale à la logique
transcendentale, il
demeure vrai que pour Kant la logique générale pure (la logique formelle) est
restreinte à l’investigation des formes de combinaison de concepts et aux schémas d’inférences qu’ils fondent. C’est ce que sa table des formes logiques est
supposée exposer, et ce n’est qu’en tant qu’elle a ce rôle qu’elle peut avoir un
quelconque rapport avec les catégories entendues comme « concepts universels
de la synthèse pure ».
Soit, dira un lecteur sceptique. Supposons donc que l’on accepte la différence
irréductible entre la logique générale pure kantienne et la logique pure de Frege,
en même temps que leur coexistence pacifique. Il reste à l’évidence possible
d’objecter que l’entreprise de Kant dans la déduction métaphysique des catégories est définitivement caduque, parce que sa conception de l’a priori a été
clairement réfutée par les développements ultérieurs de la science et de la
philosophie. L’idée de trouver des structures logiques fondamentales (au sens
de Kant) qui fondent toute image du monde est sans espoir, quelle que soit la
manière dont sont exprimées ces formes, que ce soit dans les termes des fonctions logiques kantiennes du jugement (formes de combinaison de concepts en
relation avec l’intuition sensible) ou dans les termes de la structure frégéenne
fonction/argument. La doctrine kantienne des formes a priori de l’intuition et
des concepts a priori est fondée sur l’idée que la géométrie euclidienne et la
science de la nature newtonienne fournissent la charpente définitive de notre
image scientifique du monde. Mais il est clair que les développements scientifiques ultérieurs (géométries non euclidiennes, théories de la relativité restreinte
et généralisée, mécanique quantique) ont depuis longtemps mis à mal ces illusions. Cela étant, la notion kantienne de l’a priori devrait dans le meilleur des
cas être redéfinie. Au lieu de désigner des structures de pensée prétendument
non révisables fondées d’une manière ou d’une autre dans les capacités de notre
esprit, notre notion de l’a priori devrait ne renvoyer à rien de plus qu’au
soubassement conceptuel d’une image scientifique du monde particulière et
historiquement déterminée.
Un tel point de vue revient à radicaliser l’historicisme implicite dans la lecture
que faisait Cohen de la
Critique de la raison pure. Nous l’avons vu, pour Cohen
l’Analytique transcendantale de la première
Critique devrait être lue dans l’ordre
inverse de son ordre d’exposition, c’est-à-dire en allant de l’Analytique des
principes à la table des catégories et de celle-ci aux formes logiques du jugement.
Et l’Analytique tout entière devrait être lue comme une élucidation des concepts
fondamentaux présupposés par la physique newtonienne. De même, suggère le
révisionniste kantien, c’est un projet digne d’intérêt pour une philosophie transcendantale historicisée que d’expliciter les présupposés conceptuels qui ont
rendu possibles les révolutions scientifiques des dix-neuvième et vingtième
siècles. Il est intéressant de noter que le représentant le plus prolifique de cette
ligne de pensée, Ernst Cassirer, est aussi celui qui a souligné l’importance de
l’adoption d’une logique des
relations remplaçant la vieille logique prédicative,
pour rendre justice à la « logique de la connaissance objective » kantienne, ou
logique transcendantale
[17]. On aurait donc ici peut-être de quoi unifier l’héritage
frégéen d’une logique extensionnelle et relationnelle et le néokantisme historicisé inspiré de la philosophie des sciences.
Mais une objection plus radicale contre l’ensemble du projet kantien prend
son départ dans la mise en cause de la distinction entre propositions analytiques
et propositions synthétiques, initiée par Quine. On le sait, selon ce dernier la
distinction des vérités analytiques et synthétiques est l’un des « dogmes de
l’empirisme » dont il convient de se débarrasser
[18]. En effet, lesquelles de nos
propositions sont vraies « en vertu du sens » (c’est-à-dire en vertu du sens des
termes qu’elles lient), lesquelles sont vraies « en vertu de l’expérience » dépend
du contexte conceptuel et de l’ensemble de présuppositions théoriques sur lesquels est bâtie une science donnée. Cela étant, « n’importe quel énoncé peut
être tenu pour vrai quoi qu’il arrive, si nous opérons des réajustements suffisants
en un autre lieu du système », et, à l’inverse, « aucun énoncé n’est immunisé
contre toute révision
[19] ». Par conséquent, la distinction entre proposition analytique et proposition synthétique, de même que celle entre proposition empirique et
a priori, n’a aucune valeur absolue et doit être abandonnée. S’il en est
ainsi, alors il semble bien que l’entreprise kantienne dans son ensemble est
obsolète, puisque sa question fondamentale : « Comment des jugements synthétiques
a priori sont-ils possibles ? » suppose que l’on accepte les deux distinctions rejetées par Quine.
Le néokantisme historicisé esquissé ci-dessus ne manque pas de ressources
pour répondre à cette attaque : il peut défendre au moins une notion relativisée
de l’
a priori. Car il peut soutenir que dans une image scientifique du monde
tous les énoncés n’ont pas le même statut. Comme l’a montré Michael Friedman
en s’appuyant principalement sur les exemples de la mécanique newtonienne et
de la relativité einsteinienne, dans chacun de ces deux cas une révolution en
mathématiques joue un rôle constitutif eu égard à une révolution dans les
concepts fondamentaux de la mécanique, qui à son tour joue un rôle constitutif
eu égard aux lois naturelles empiriques nouvellement découvertes (les équations
de la gravitation). Friedman appelle « constitutifs » (un terme qu’il emprunte à
Reichenbach) les éléments de la théorie nécessaires à la formulation d’autres
éléments : les premiers sont donc des conditions nécessaires à ce que les seconds
aient un rôle épistémique quelconque. Les éléments « constitutifs » du système
sont donc, en un sens historiquement relatif, la composante
a priori relativisée
du système scientifique considéré
[20].
Une telle réinterprétation de l’a priori nous conduit bien loin d’une Déduction
métaphysique des catégories telle que l’entendait Kant. En ce qui concerne cette
dernière, peut-être est-il cependant possible d’offrir la ligne de défense suivante.
On pourrait se demander, en premier lieu, s’il n’est pas vrai de dire que notre
perception des objets de dimension moyenne (ceux de notre monde perceptif
ordinaire) dépend de la fonction à double détente (synthèse sensible et analyse
discursive) gouvernée par des fonctions élémentaires de jugement telles que
celles que décrit Kant. En d’autres termes, on pourrait se demander s’il n’y a
pas, faisant partie de nos capacités perceptives, des schèmes de reconnaissance
qui rendent possible la perception d’objets et qui obéissent, de fait, à quelque
chose comme la liste « élémentaire » de formes de combinaison de concepts
exposée par Kant : des formes d’analyse gouvernant des formes de synthèse ou
combinaison de multiplicités spatio-temporelles. On pourrait se demander, en
second lieu, si les capacités (discursives et intuitives) à l’Å“uvre à ce premier
niveau n’aident pas à rendre compte de la transition de notre image ordinaire,
quotidienne, du monde, à l’image mathématique, scientifique du monde inaugurée par Galilée et Newton, puis soumise aux révolutions scientifiques des
deux derniers siècles.
Des travaux récents d’inspiration kantienne vont dans le sens d’une investigation de la première question
[21]. La deuxième est peut-être trop ambitieuse et
trop vague pour pouvoir être explorée avec succès. S’il en est ainsi, alors il
faudrait admettre que l’héritage kantien en ce qui concerne le sens et l’usage
de concepts
a priori est définitivement divisé entre deux types d’interrogation :
celle qui s’intéresse au rôle des concepts et de l’activité mentale de conceptualisation dans la perception ; et celle qui s’intéresse aux
a priori conceptuels
(relatifs, révisables) à l’
œuvre dans toute image scientifique du monde. Il est
intéressant de noter que la division entre ces deux types d’investigation ne passe
pas désormais entre tradition « continentale » et tradition « analytique » en philosophie, mais passe bien au contraire à l’intérieur même de chacune des deux
traditions, et en particulier à l’intérieur de la philosophie analytique contemporaine.
[*]
Ce texte est pour partie une version remaniée d’un essai à paraître dans la nouvelle édition du
Cambridge Companion to Kant, sous la direction de Paul Guyer. Je remercie Paul Guyer de m’avoir
autorisée à emprunter des extraits de l’article réservé au
Companion pour la rédaction de la présente
contribution.
[1]
Les références aux textes de Kant sont données dans la pagination de l’édition de l’Académie
de Berlin (
Gesammelte Schriften, herausgegeben von der Königlich Preußischen Akademie der
Wissenschaften, Berlin, De Gruyter, 1968,29 vol.), avec indication du volume et de la page. Le
texte français est celui de l’édition de la Pléiade : Emmanuel KANT,
Œuvres philosophiques, sous
la direction de Ferdinand Alquié, Paris, Gallimard, 3 vol., 1980-1986. Les références à l’édition de
l’Académie étant données en marge du texte de la Pléiade, le lecteur retrouvera facilement le passage
correspondant en français. Les traductions ont parfois été modifiées. En ce qui concerne la
Critique
de la raison pure, selon l’usage on donne les références dans la pagination des éditions originales
de 1781 (A) et 1787 (B). Ces références sont indiquées dans le corps du texte français de l’édition
de la Pléiade.
[2]
Sur ce point, voir Michael WOLFF,
Die Vollständigkeit der Kantischen Urteilstafel. Mit einem
Essay über Freges Begriffsschrift, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 1995, p. 232.
[3]
Voir Michael WOLFF,
op. cit. Reinhart BRANDT,
Die Urteilstafel. Kritik der reinen Vernunft
A67-76; B92-101, Kant Forschungen, vol. 4, Hambourg, 1991. Klaus REICH,
Die Vollständigkeit
der Kantischen Urteilstafel, Berlin, Richard Schoetz, 1932.
[4]
Voir ARISTOTE,
De Interpretatione, 16a11. Antoine ARNAULD et Pierre NICOLE,
La Logique ou
l’art de penser, II, chap. 3.
[5]
Sur l’analyse kantienne de nos concepts de connexion causale, voir
Critique de la raison pure,
la Deuxième analogie de l’expérience, A188/B233-A211/B256. Et
Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, § 18-20.
[6]
Voir G. W. F. HEGEL,
Wissenschaft der Logik II, die Lehre vom Begriffe, chap. I, B, Anm.,
dans
Gesammelte Werke, Hambourg, Meiner, 1968, vol. 12,1981, p. 44.
Science de la logique,
trad. Pierre-Jean Labarrière et Gwendolyne Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, vol. 3,1981, p. 85.
[7]
HEGEL,
op. cit., p. 59-89.
Science de la logique, p. 109-151.
[8]
Sur ce point, voir Hans D. SLUGA,
Gottlob Frege, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1980,
p. 8-35.
[9]
Hermann COHEN,
Kants Theorie der Erfahrung, Berlin, Bruno Cassirer, 4
e éd., 1925. La
citation est tirée de la préface à la première édition, de 1871 (incluse dans la quatrième édition, de
1925), p. IX.
[10]
Voir Hermann COHEN,
op. cit., p. 229.
[11]
Voir Hermann COHEN,
op. cit., p. 245-248.
[12]
Voir Martin HEIDEGGER,
Phänomenologische Interpretation der Kritik der reinen Vernunft,
Gesamtausgabe Band 25, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 1977, p. 257-303 ; trad.
Emmanuel Martineau,
Interprétation phénoménologique de la « Critique de la raison pure » de
Kant, Paris, Gallimard, 1982, p. 235-270.
Kant und das Problem der Metaphysik, Gesamtausgabe
Band 3, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 1991, p. 51-69 ; trad. Alphonse de Waelhens
et Walter Biemel, Paris, Gallimard, 1953, p. 110-127.
[13]
Gottlob FREGE,
Begriffsschrift, eine der arithmetischen nachgebildete Formelsprache des
reinen Denkens, in
Begriffsschrift und andere Aufsätze, Hildesheim, Olms, 1964. Gottlob FREGE,
Idéographie, traduction, préface, notes et index par Corinne Besson, Postface de Jonathan Barnes,
Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999. Sur le « contenu jugeable » (
beurteilbarer Inhalt), voir
§ 2.
[14]
Sur la montée du naturalisme en logique au dix-neuvième siècle, principalement sous
l’influence de Mill, et sur la position frégéenne considérée comme une réaction contre le naturalisme
dominant, voir Hans SLUGA,
op. cit., particulièrement les chapitres 1 et 2. Pour être juste, Kant
oppose en réalité la logique à la psychologie, en soutenant qu’à la différence de cette dernière la
logique s’intéresse non pas à la manière dont nous pensons, mais à la manière dont nous
devons
penser. Mais cette distinction est manifestement de peu de poids pour Frege, qui entend dégager
absolument la logique de toute connotation mentale, fût-elle normative plutôt que descriptive.
[15]
Dans son attaque contre la table kantienne des formes logiques du jugement, Strawson aboutit
aux mêmes conclusions. Voir P. F. STRAWSON,
The Bounds of Sense,
An Essay on Kant’s Critique
of Pure Reason, p. 78-82.
[16]
« Px » pour « x est une pierre », « Sy » pour « y est le soleil », « yRx » pour « le soleil
éclaire la pierre », Cx pour « la pierre s’échauffe ». Pour les raisons expliquées plus haut, → ne
doit pas ici être interprété comme le signe de l’implication matérielle, mais comme celui de la
Konsequenz kantienne, qui n’énonce pas une simple fonction de vérité mais un rapport de conséquence entre antécédente et conséquente de la proposition hypothétique.
[17]
Voir Ernst CASSIRER,
Substanzbegriff und Funktionsbegriff : Untersuchungen über die Grundfragen der Erkenntniskritik, Berlin, Bruno Cassirer, 1910.
Substance et fonction,
éléments pour une
théorie du concept, trad. de l’allemand par Pierre Caussat, Paris, Éd. de Minuit, 1977. Peter
Schulthess soutient que l’insistance mise par Cassirer sur le caractère relationnel de la logique
transcendantale kantienne, de même que son insistance sur le primat ontologique de la relation sur
la substance, est en plein accord avec le point vue de Kant lui-même, y compris son point de vue
sur la logique. Voir Peter SCHULTHESS,
Relation und Funktion. Eine systematische und entwicklungsgeschichtliche Untersuchung zur theoretischen Philosophie Kants, Berlin, De Gruyter, 1981.
Michael Friedman défend la pertinence du néokantisme de Cassirer pour la philosophie des sciences
contemporaines : voir Michael FRIEDMAN,
A Parting of the Ways. Carnap, Cassirer and Heidegger,
Chicago, Illinois, Open Court, 2000, en particulier chapitre 6, p. 87-110. Voir aussi son article,
« Transcendental Philosophy and A Priori Knowledge : a Neo-Kantian Perspective », dans Paul
BOGHOSSIAN et Christopher PEACOCKE (éd.),
New Essays on the A Priori, Oxford, Clarendon, 2000,
p. 367-384.
[18]
Voir W. V. O. QUINE, « Two Dogmas of Empiricism »,
From a Logical Point of View, New
York, Harper, 1953, p. 20.
[19]
Op. cit., p. 43.
[20]
Voir Michael FRIEDMAN,
op. cit., p. 370 (référence à Reichenbach), p. 374-376 (sur le
« constitutif
a priori » chez Newton et chez Einstein).
[21]
Voir en particulier John MC DOWELL,
Mind and World, Cambridge, Harvard University Press,
1994. Il est vrai que McDowell ne fait aucune référence à la déduction métaphysique kantienne, et
il refuserait l’idée que « la même fonction » est à l’
Å“uvre dans l’unification de l’intuition et dans
le jugement, bien qu’il déclare son accord avec Kant sur l’idée que « ce que fournit la réceptivité
est tributaire de ce que fournit la spontanéité » (
op. cit., p. 41). Sur ce point, la position de McDowell
ressemble peut-être davantage à celle de Heidegger qu’à celle de Kant lui-même.