2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Le nombre chez Kant et chez Husserl
Jacques English
Université de Rennes
Si le nombre permet de comparer d’une manière qui est pleinement
significative les philosophies transcendantales de Kant et de Husserl, c’est parce qu’il
peut faire apparaître à la fois ce qu’elles ont eu en commun dans le relevé des emplacements qu’elles ont attribués aux différents facteurs constitutifs de la subjectivité transcendantale et ce qui les a fait néanmoins diverger l’une de l’autre dans l’établissement
du réseau des affinités où elles ont dû aussi les faire entrer en deçà comme au-delà de
ce dispositif central.
The reason why the number may be used to compare Kant’s and
Husserl’s trancendantal philosophies in a perfectly meaningful manner, is that it can
make visible both what they had in common in mapping out the places they allocate to
the various constitutive factors of transcendantal subjectivity, and what made them
nevertheless go apart in establishing the network of affinities into which they also had
to insert those factors on the nearer as well as on the farther side of that central system.
L’analyse comparée de deux systèmes philosophiques ne peut avoir certes
un sens que s’ils reposent d’abord en commun sur une même présupposition
fondamentale, permettant donc d’établir entre l’un et l’autre toute une série de
correspondances qui peuvent se justifier, sans rien avoir d’artificiel. Et il est
certain que, dans le cas des philosophies de Kant et de Husserl, cette présupposition partagée existe, puisqu’elles ont voulu toutes les deux se définir comme
des philosophies transcendantales, en cherchant à la fois à s’interroger sur les
conditions qui rendent possible toute connaissance en général et à mener cette
interrogation à partir d’une analyse des différents genres de facteurs constitutifs
de la subjectivité qui, selon qu’ils pouvaient ou non franchir ensuite, topologiquement, les limites topographiques qui étaient supposées à l’origine les avoir
séparées, leur ont aussi permis d’entrer ou non dans différents genres de synthèse, et c’est pourquoi, étant amenées par là inévitablement à dénoncer les
prétentions abusives de celles, parmi ces synthèses, qui devaient être considérées
comme ineffectuables, elles ont voulu également se définir ensemble comme
des philosophies critiques.
Mais une telle comparaison risquerait toutefois de ne pas aboutir à des résultats qui soient véritablement instructifs si, en plus, elle ne pouvait pas prendre
appui sur une référence explicite à un même thème central, pour pouvoir faire
ainsi apparaître, aussi bien dans ce découpage topographique que dans le réseau
des affinités topologiques qui devait y être associé, non seulement ce par quoi
ces philosophies ont entretenu indiscutablement des ressemblances, mais aussi,
et même plus encore, ce qui les a rendues néanmoins irréductiblement différentes l’une de l’autre, parce que les points de vue où elles se sont placées n’ont
pas fait que coïncider, en dépit de la parenté de leurs démarches, ni donc moins
encore les conclusions où elles sont parvenues quant aux types de relation
qu’elles ont été conduites à tenir pour valables ou non, selon en effet la position
prédominante qu’elles ont accordée soit à cette tâche topographique, fondée sur
l’affirmation de plusieurs lignes de fracture à l’intérieur de ce milieu subjectif,
soit à cette tâche topologique, visant, elle, à faire essentiellement ressortir, au
contraire, malgré tout, la possibilité de leur traversée.
Or ce thème central commun aux philosophies transcendantales de Kant et de
Husserl existe, et c’est le nombre, car il a exercé dans chacune d’elles, à
l’articulation d’une telle discontinuité et d’une telle continuité autour desquelles
elles se sont ordonnées l’une comme l’autre, une fonction les deux fois décisive.
Aussi son étude devrait-elle permettre de mieux mesurer ce qu’il y a eu, dans
les agencements respectifs de leurs structures d’organisation propres, de manifestement dissymétrique. Non pas qu’elles auraient été ainsi condamnées à
s’éloigner de plus en plus l’une de l’autre pour rendre entre elles les correspondances de moins en moins nettes, car les rôles critiques qu’elles ont voulu jouer
respectivement pour réformer la philosophie, en la remettant sur la voie d’une
interrogation qui soit véritablement transcendantale contre toutes les illusions
dont elle avait pu être victime jusque-là, n’ont jamais cessé, en fait, de pouvoir
être mises en parallèle. Mais si les perspectives à partir desquelles elles ont voulu
l’exercer ont toujours fait apparaître aussi entre elles un tel décalage, c’est bien
cependant parce que, dans la distribution des emplacements où devaient
s’accomplir pour elles cette tâche topographique et cette tâche topologique, elles
n’ont nullement adopté la même attitude, et les définitions qu’elles ont données
chacune au nombre, à l’intersection des lieux où ces deux tâches avaient à être
remplies, pourront précisément en fournir la preuve, car ils ne pouvaient que
dépendre des différents genres de réponse qu’elles avaient apportées à deux
questions qui étaient, à cet égard, plus précises encore : celle de savoir s’il fallait
procéder à un seul découpage topographique ou à deux, suivant le statut transcendant ou non qu’il fallait donner aux objets qui devaient faire face à cette
subjectivité, et donc aussi celle de savoir s’il y avait eu ou non, autour de cette
échelle de distinctions topographiques, selon qu’elle n’en faisait qu’une ou
qu’elle devait se dédoubler, un seul système ou deux de relations topologiques
à lui correspondre sur son en-deçà et sur son au-delà, comme sur tous les
intervalles qui avaient dû les relier transversalement l’un à l’autre.
Sans doute pourrait-on d’abord penser, à lire seulement la première édition
de la Critique de la raison pure, que Kant n’accorde au nombre, dans son
système de philosophie transcendantale, qu’une place secondaire, puisqu’il ne
le fait thématiquement intervenir qu’assez tard dans l’Analytique des principes,
en le définissant comme le schème des catégories de la quantité (CPR, p. 153),
sans avoir encore parlé de son statut jusque-là. Mais il suffit pourtant de remarquer que le seul problème fondamental qu’en fait il avait voulu résoudre depuis
le début, celui de découvrir à quelles conditions, en mathématiques, les jugements synthétiques a priori avaient été possibles, ainsi que devait le souligner,
avant tant d’insistance, la Préface de la seconde édition (CPR, p. 18), impliquait
nécessairement qu’il devrait s’agir ensuite de déterminer quelle fonction avait
exercé le nombre. C’est qu’en effet, derrière cette façon de différer la réponse
qu’il devrait apporter à une telle question, Kant avait considéré qu’il avait à
passer d’abord par un immense détour, celui d’une Théorie des éléments, qui
avait de toute évidence conféré un rôle prééminent à un dispositif topographique
discontinu, orienté déjà à la fois dans un sens vertical et dans un sens transversal
(CPR, p. 53-55), comme si toute possibilité de réarticulation topologique entre
les genres de facteurs qui y avaient été séparés devait une fois pour toutes en
dépendre sans qu’elle puisse être radicalement remise en cause.
Car Kant y avait d’emblée soutenu deux thèses (CPR, p. 53-55), semblant
bien devoir interdire, dès lors, tout déplacement de perspective qui aurait pu
chercher à rétablir, entre les éléments ainsi distingués, quelque continuité topologique que ce soit. Verticalement, en effet, il n’avait pas seulement défendu la
thèse de l’irréductibilité entre les deux sources de la connaissance, une source
a posteriori et une source a priori (CPR, p. 31-38); mais, à l’intérieur même
de celle-ci, il avait voulu montrer qu’il fallait séparer une apriorité qui était
esthétique, en tant que l’esprit aurait possédé le pur pouvoir d’unifier toutes ses
intuitions empiriques dans la forme d’un seul espace et dans celle d’un seul
temps, mais de telle façon, toutefois, que cette double unité n’aurait été que la
sienne, sans rien devoir, au-delà, à aucun ordre qui lui aurait été imposé par un
en soi situé, transversalement, à l’extérieur, et une apriorité logique, en tant
qu’il aurait possédé aussi, en dehors de ce pouvoir d’unification esthétique, le
pouvoir de produire spontanément des concepts (CPR, p. 86-88).
Sans référence préalable à cet immense dispositif, immédiatement étagé de
bas en haut (CPR, p. 47), selon l’ordre d’une topographie exclusivement centrée
sur la subjectivité, mais en deçà duquel il lui était interdit de remonter, même
s’il ne correspondait qu’à un état dérivé et non pas originaire (CPR, p. 75), et
au-delà duquel il lui était impossible aussi d’entrer en rapport, topologiquement,
sur l’autre versant, avec ce qui lui apparaissait, sinon à travers la diversité de
ses intuitions empiriques, ses deux a priori esthétiques étant les seuls moyens
qu’elle eût de les ramener à un premier degré d’unification, la définition du
nombre comme schème que devait proposer Kant aurait été en effet impossible.
Car il devait sans doute faire apparaître ensuite, à l’intérieur du second genre
d’a priori, l’a priori logique, un dédoublement topologique, pour y distinguer
à nouveau, selon un modèle topographique, les catégories de l’entendement et
les idées de la raison, mais en tant que cette différence aurait été essentiellement
due au pouvoir qui devait leur être reconnu ou refusé de venir s’appliquer aux
éléments esthétiques, puisque, dans le premier cas, ces éléments logiques avaient
pu y introduire, aux deux niveaux du sensible, celui qui était a priori et celui
qui était a posteriori, un second degré d’unification, tout en restant toujours en
deçà de ce seuil transversal qui avait été tracé dès l’Esthétique, alors que, dans
le second cas, ils avaient cru pouvoir le franchir pour s’élever à un niveau
suprasensible, comme l’avaient prétendu les jugements de la métaphysique, mais
dans des conditions qui étaient en fait totalement illusoires (CPR, p. 226-233).
Le nombre comme schème constituait ainsi une médiation topologique permettant à l’esprit d’opérer synthétiquement le passage de l’apriorité logique,
tout au moins pour ceux de ses éléments qui étaient des catégories, à l’apriorité
esthétique, en fondant la possibilité d’un progrès pour la connaissance, aussi
bien en arithmétique avec le temps qu’en géométrie avec l’espace, et en excluant
donc alors tout facteur relevant de l’a posteriori qui aurait pu s’y mêler, même
si ensuite, à cette première traversée, il allait falloir en ajouter une seconde,
pour en rabattre verticalement plus bas les effets sur les intuitions sensibles non
plus pures, mais empiriques, alors que tout rabattement topologique similaire
pour les idées de la raison devait être considéré au contraire comme impossible
et donc critiqué (CPR, p. 43-49).
Ce que Kant avait donc voulu avant tout faire admettre, c’était assurément
d’abord que dans le nombre il n’y avait strictement rien d’empirique à intervenir
au sens où non seulement il devait être considéré comme introuvable dans
l’ouverture immédiate de l’esprit sur les apparitions qui surgissaient en face de
lui (RE, p. 34-35), puisqu’il provenait d’une catégorie que l’esprit avait produite
de lui-même, et même de la première d’entre elles, celle de l’unité, qui, en étant
répétée, avait aussitôt conduit à celles corrélatives de la pluralité et de la totalité
(CPR, p. 94-95); mais c’était aussi, cependant, qu’à elle seule, cette première
catégorie, comme les deux autres en lesquelles elle s’était démultipliée en se
schématisant déjà, ne pouvait pas avoir d’autre fonction que de sortir du vide
formel qui, au départ, la caractérisait, pour se projeter, en dessous d’elle-même,
sur les intuitions pures de la sensibilité, afin de s’étendre à travers tout un réseau
de relations devant servir de conditions de possibilité pour toute connaissance
en général, et donc par là pour toute connaissance empirique. Et Kant cherchait
ainsi à entériner définitivement le rejet de l’hypothèse d’un passage qui aurait
dû conduire à l’origine l’esprit à s’engager dans toute une série de transformations accomplies sur des choses concrètes, pour en tirer seulement ensuite telle
ou telle forme abstraite comme celle du nombre, même si, pourtant, l’unique
champ d’application possible, pour ces schèmes, devait se situer plus bas que
là où ils avaient été produits dans des conditions purement catégoriales.
Or c’est sur la délimitation même de ces deux genres d’emplacement topographique assignables au nombre, quant à son lieu de provenance et quant à
son champ d’application, que Husserl s’est d’emblée opposé à Kant dès la
Philosophie de l’arithmétique (PA, p. 29-31 et p. 36-40), sans que sa position
ensuite ait jamais changé profondément, malgré le correctif auquel, un peu plus
tard, il a dû soumettre la première formulation qu’il en avait proposée. Car il a
aussitôt rejeté, lui, cette thèse de la dualité des sources de la connaissance,
puisqu’il a fait du nombre le résultat d’un processus abstractif dont le point de
départ se trouvait dans le couple immédiatement formé, à l’intérieur de la
corrélation intentionnelle, par des apparitions, sur son versant subjectif, et par
des apparaissants, sur son versant objectif, mais à ceci près, cependant, que ce
processus abstractif avait pu réussir, en se développant davantage, à séparer de
l’embranchement matériel où il s’était d’abord engagé, et où il avait établi des
concepts des différents types de rapports entre les parties et les touts où entraient
les choses (PA, p. 71-75), un embranchement formel, où les vécus ne s’étaient
plus intéressés qu’au fait qu’ils pouvaient désormais, au-delà de ce seuil, viser
un simple quelque chose quelconque, un quelconque un, et en réunir plusieurs
par une liaison collective dans un ensemble (PA., p. 96-99).
Il ne fallait donc pas se rapporter à un seul découpage topographique, comme
Kant, mais à deux, car, dès le début, il fallait faire intervenir, dans le traitement
de la corrélation intentionnelle, deux genres de facteurs irréductibles, mais entre
lesquels s’était établie aussitôt toute une série de passages, ce qui ne devait
certainement pas conduire à résorber leurs différences spécifiques dans un échelonnement unique, sous prétexte que, transversalement, il y avait eu ainsi à
intervenir entre eux des échanges qui les avaient amené chacun à se modifier
(PA, p. 109-111), mais ce qui devait toutefois prémunir contre toute tentation
de croire que seules les modifications qui s’étaient produites sur le versant
subjectif pourraient suffire à rendre compte du nombre. S’il apparaissait impossible, en effet, d’en assigner l’origine à des déterminations empruntées à des
données immédiates fournies par les apparaissants primitifs eux-mêmes (PA,
p. 26-28), ce qui rendait en cela Husserl proche de Kant, il n’en restait pas
moins que c’était en fonction d’un découpage transversal situé au-delà du niveau
où avaient dû s’élever les opérations accomplies par l’intentionnalité en formant
de telles liaisons collectives qu’il fallait le comprendre, puisqu’elles s’étaient
par là ouvert l’accès à une ontologie analytique formelle, distincte à la fois de
toute ontologie synthétique matérielle et du conditionnement subjectif qui, pourtant, avait dû au préalable y conduire (PA, p. 294-295).
C’était donc aussitôt en fonction de l’ensemble des déplacements topologiques à travers lesquels l’intentionnalité s’était primitivement développée depuis
ses niveaux inférieurs, avec ce qui avait surgi en face d’elle dans le temps (PA,
p. 28-42) et dans l’espace (PA, p. 42-80), jusqu’à ses niveaux les plus élevés,
ne portant plus que sur des déterminations formelles et sur des rapports entre
des déterminations formelles (PA, p. 81-88), que Husserl avait orienté ses premières séries d’analyses sur le nombre, mais sans réduire pour autant en quoi
que ce soit, comme on le lui a reproché si souvent, mais à tort, cette nouvelle
ouverture des vécus sur des champs d’objets n’entretenant que des rapports de
parties logiques à touts logiques entre eux (PA, p. 99-101), à celle qui l’avait
précédée et où ils avaient découvert des horizons de choses, formés par des
touts synthétiques matériels (PA, p. 193-198). Car, en fait, cette continuité même
du processus abstractif, en tant que continuité constamment modifiable et marquée donc avant tout par le franchissement de certains seuils où il avait été
conduit à se projeter sur un autre genre de champ objectif que celui sur lequel
il s’était aussitôt ouvert (PA, p. 21-25), lui assurait ainsi la possibilité d’entrer
de mieux en mieux en rapport avec un milieu véritablement transcendant où, à
un premier stade, l’intentionnalité avait pu peu à peu substituer aux conditions
variables dans lesquelles elle avait commencé par rencontrer ses apparaissants
quand elle s’était exercée sur son mode perceptif un réseau de régions formées
chacune par certains genres conceptuels invariants de rapports de fusionnement
entre parties et touts (PA, p. 178-182), et où, à un second stade, elle avait pu
substituer aux différentes activités de liaison collective qu’elle avait dû d’abord
accomplir, pour former l’archétype même de tout objet formel avec le quelque
chose en général, l’établissement de tout un ensemble de genres de rapports
entre des nombres devant être considérés comme existant « en soi », selon un
ordre qui devait donc s’imposer à elle, quelle qu’ait pu être la diversité des
moyens qu’elle avait dû mettre en place pour se les représenter de façon distincte
quand elle s’était donc alors exercée sur son mode signitif (PA, p. 239-240).
C’était bien en effet sur la reconnaissance des droits imprescriptibles d’une
authentique ontologie analytique formelle que Husserl débouchait en 1891, et
même dès 1887 à la fin de sa thèse d’habilitation Sur le concept de nombre
(PA, p. 382-384), ainsi qu’il devait lui-même s’en attribuer le mérite en 1929
(LFLT, § 27, p. 110-118), malgré ce passage nécessaire par les différentes
médiations de ce qu’il ne devait appeler que plus tard une fondation transcendantale, mais qui en fait s’y trouvait bien déjà impliquée, pour déborder ainsi
la solution que Kant avait proposée à la fois par son en-deçà, en ne considérant
plus qu’une menace quelconque pouvait encore peser sur le nombre sous prétexte que, pour en reconstituer la formation, il fallait commencer par revenir
aux niveaux les plus bas du développement intentionnel (PA, p. 75-78), et par
son au-delà. Car là où Kant avait interdit à la première de ses catégories de
trouver aucun usage si elle demeurait dans les limites du seul entendement pur
(PR, p. 97-98), Husserl avait articulé au contraire cette transformation centrale
du processus abstractif matériel en un processus formel sur la découverte de la
démultiplication des types de structures en lesquels devait se différencier le
domaine du nombre en conséquence même de l’extension des opérations inverses qui avaient pu y être ensuite à chaque fois introduites (PA, p. 333-337). S’il
avait en effet commis d’abord la très grave erreur de croire que l’arithmétique
ne pouvait pas être une « science », mais seulement un « art » (PA, p. 316-320),
celui consistant à calculer à l’intérieur d’un système de désignations des
concepts de nombre qui soient psychologiquement les plus commodes possible
(PA, 232-235), ce qui impliquait donc indiscutablement de sa part un certain
psychologisme, il devait très vite revenir sur ce qui avait été, au moins à cet
égard, son attitude et, sans aucune restriction, la condamner (RLI, p. IX - X ), en
attribuant désormais à l’arithmétique le statut d’une science a priori, ainsi qu’il
est possible de s’en convaincre aujourd’hui en lisant les textes qu’il a rédigés
de 1890 à 1893 en vue du tome II de sa Philosophie de l’arithmétique (Hua
XXI, p. 3-257), mais qu’à l’époque il renonça toutefois à publier pour ne
s’exprimer plus tard qu’en 1900 dans les Prolégomènes à la logique pure.
Que le correctif ainsi apporté par Husserl à ce que sa première série d’analyses
portant sur le nombre avait eu de beaucoup trop étroit l’ait alors conduit à
déséquilibrer sa perspective du côté d’une telle ontologie formelle, comme s’il
refusait maintenant d’admettre toute prise en considération d’un processus sub-jectif où elle aurait dû d’abord être fondée intentionnellement, cela est certain;
et il ne faudrait pas voir dans ce déplacement qu’un épisode fugitif de son
évolution, par où n’aurait donc fait que transiter et dont plus rien ne devait
subsister ensuite, car ce n’était là, en fait, que la conséquence même du repérage
du double état structuré de la corrélation intentionnelle d’où il était parti avec
la référence, à ses extrémités, de deux dimensions verticales et, entre elles, de
toute une série d’échanges transversaux, même s’il avait paru vouloir alors lui
donner comme champ d’application davantage les types de rapports synthétiques
entre les touts et les parties physiques et métaphysiques (PA, p. 86-88) que les
types de rapports analytiques s’exerçant dans les différents ensembles de nombres à cause du blocage psychologique qu’aurait suscité l’absence de distinction
entre les collections d’entiers naturels au-delà d’une certaine limite (PA, p. 232-235). C’était bien en effet cet obstacle qui l’avait d’abord empêché d’admettre,
dans toute leur plénitude, les droits d’une logique pure, et il ne devait le surmonter définitivement qu’entre 1894 et 1896 (HmI, p. 3-42), pour éliminer dès
lors de sa phénoménologie tout psychologisme et aller donc ainsi beaucoup
plus loin dans son rejet du kantisme, puisque le nombre ne pouvait plus être
désormais pour lui qu’une idée au sens platonicien du terme (AL, p. 365-366),
sans que la distinction entre le phénomène et la chose en soi établie par Kant
au début de sa Théorie des éléments (CPR, p. 60-61) puisse encore lui sembler
avoir quelque pertinence que ce soit (PPI, p. 281-284).
C’est bien en effet dans un certain genre de psychologisme que Kant, pour
Husserl, était lui-même déjà tombé (IDI, p. 203-204), en ne faisant du nombre
que le produit d’une activité déployée synthétiquement par l’esprit pour rétablir
une communication d’ordre topologique entre deux de ses secteurs supposés,
par leurs topographies propres, irrémédiablement séparés : la sensibilité pure et
l’entendement pur (CPR, p. 109), en dehors donc de toute référence possible à
un réseau de structures logiques qui vaudraient en elles-mêmes et par ellesmêmes, en préexistant à la découverte que l’esprit pourrait graduellement en
faire, mais où il pourrait donc néanmoins pénétrer, en apprenant à prendre de
la distance par rapport aux conditions spécifiquement subjectives ayant pu
d’abord commander son fonctionnement, et pour se recentrer alors autour de
tout un groupe de lois qui n’auraient plus rien à voir avec lui et auxquelles il
devrait donc attribuer une validité fondamentalement transcendante. En faisant
en effet du schématisme transcendantal de l’imagination le seul support possible
de la construction des nombres à partir des catégories pures de l’entendement
dans les intuitions pures de la sensibilité (CPR, p. 164-167), Kant, dans son
Analytique, n’avait fait que retirer à ces objets que Husserl devait situer, lui,
dans les dimensions d’une ontologie formelle, la même garantie de validité
totalement extérieure que celle qu’il avait déjà déniée, dans son Esthétique, aux
objets matériels, en ayant interposé entre l’esprit et leurs apparitions les deux
formes de l’espace et du temps, sans qu’il soit possible de rendre compte de
leur genre d’organisation propre par quelque transformation que ce soit que
l’esprit aurait dû d’abord lui-même produire en partant de ses intuitions empiriques, mais pour mieux se rapprocher ainsi d’un fondement transcendant (CPR,
p. 260).
Il y avait bien là en effet pour Husserl deux thèses qui, chez Kant, étaient
liées, et qu’il refusait, lui, d’admettre (ILTC, p. 375-378), l’une ayant conduit
à l’autre : celle de l’inutilité où se serait trouvé l’esprit de procéder lui-même
à la constitution de l’unité du temps et à la constitution de l’unité de l’espace
à partir de la diversité de ses intuitions empiriques, car il était supposé avoir
disposé aprioriquement d’un tel double pouvoir d’unification sans avoir eu à
commencer par l’établir peu à peu en avançant davantage dans la découverte
du monde matériel qui lui apparaissait, et celle de l’inutilité où il se serait trouvé
aussi de procéder ultérieurement à la transformation de ces deux formes d’unification esthétiques en des formes d’unification, elles, purement logiques, en
s’avançant davantage là encore dans la découverte d’un monde non plus toute-fois sensible, mais idéal, mais lui étant néanmoins accessible, même si ce ne
pouvait être que médiatement. Et c’est pourquoi la ligne de démarcation infranchissable entre les phénomènes qui apparaissent et les noumènes d’où ils proviennent, mais qui, eux, n’apparaissent pas (CPR, p. 216-232), ne peut qu’interdire de parler chez Kant d’une corrélation intentionnelle (IDIII, p. 156-159),
car, si l’esprit doit bien tenir compte d’une realitas phaenomenon qui lui est
donnée, et vis-à-vis de laquelle il ne peut être que réceptif (CPR, p. 169), il ne
peut pas la rejoindre en apprenant à en régler les déterminations sur la légalité
d’un ordre qui serait situé au-delà des conditions subjectives à partir desquelles
il le découvrirait, mais où il pourrait pourtant s’introduire pour en établir un
savoir dont l’organisation intrinsèque serait ainsi entièrement indépendante de
lui, comme Husserl, lui, fidèle en cela à son maître Brentano, devait toujours
l’admettre.
Et cependant, malgré cette dissymétrie irréductible qui faisait de l’esprit, pour
Kant, un milieu qui ne communiquait avec ce qui était autre que lui qu’en
restant irréversiblement assujetti à ses lois d’organisation subjectives sans qu’il
puisse en changer, en fonction de son développement, pour basculer de l’autre
côté de ce qui lui était d’abord apparu en en fondant une connaissance garantie
par tout un réseau de déterminations ontiques et ontologiques transcendantes
(CE, p. 172), Kant avait présenté aussi, en même temps, une série d’analyses
transcendantales où Husserl ne pouvait pas ne pas se reconnaître et où il a
même vu un modèle (PPI, p. 299-368). Car Kant, en fait, n’avait pas adopté un
point de vue unique dans la Critique de la raison pure, tout au moins dans la
première édition, au cours de la déduction transcendantale qu’il y avait exposée,
et si Husserl devait donc refuser de reprendre à son propre compte ce tableau
topographique d’un esprit aussitôt décomposable en des genres d’éléments supposés désormais irrévocablement disjoints et s’il devait dénoncer le caractère
mythique de ces facultés (CR, p. 130-132), il a su cependant relever ce passage
si caractéristique où Kant, sans doute conscient de ce qu’il y avait d’excessif
dans cet intuitus derivatus coupé de tout intuitus originarius (CRP, p. 75), avait
semblé vouloir à l’avance compenser, dans l’Analytique des concepts, ce qu’il
devait y avoir, de son propre aveu, d’« extravagant » et d’« absurde » (CPR,
p. 143) dans le pouvoir qui devait être attribué aux catégories pures de l’entendement, dans l’Analytique des principes, de s’appliquer aux intuitions de la
sensibilité ; car il s’était alors engagé dans une série de descriptions où l’esprit,
semblant être devenu soudain intentionnel, et donc obligé de tenir compte de
ce qui provenait d’ailleurs que de lui-même, avait dû s’élever du bas vers le
haut à travers trois synthèses, venant maintenant s’intercaler aussi bien entre
les intuitions empiriques et les intuitions pures qu’entre celles-ci et les catégories
de l’entendement (PPI, p. 358-359).
Husserl s’est bien reconnu lui-même, en effet, à travers cette tentative de
reconstitution de l’itinéraire primitif que l’esprit était alors supposé avoir suivi
et où il aurait à la fois procédé, sur ses propres conditions d’exercice, à plusieurs
modifications et, corrélativement, à des changements ayant porté sur le sens de
ce qui n’avait fait jusque-là que lui apparaître. Aussi cet adjectif transcendantal
par lequel Kant avait voulu définir sa Théorie des éléments, pour y exprimer,
de toute évidence, un certain genre de rapport, éminemment complexe, entre
un état constant d’unification, et la multiplicité des divers stades opératoires
par où l’esprit devait aussi passer continuellement, ne pouvait-il être, pour
Husserl, que réapplicable de plein droit à sa propre phénoménologie, qui, elle,
n’admettait pas pourtant la séparation infranchissable entre le phénomène et le
noumène. Car, en tout état de cause, l’hypothèse d’une telle séparation, si fausse
qu’elle eût été, n’avait pas interdit à Kant d’apercevoir que, derrière le repérage
topographique auquel il avait d’abord procédé des lieux respectifs qui étaient
supposés devoir correspondre à diverses facultés, il y avait une tâche topologique
beaucoup plus importante encore à entreprendre, qui devait consister à savoir
comment l’esprit, en se développant, s’était donné originairement la possibilité
de s’ouvrir lui-même un accès jusqu’à elles.
Or telle semblait bien avoir été la fonction qu’avait cherché à remplir cette
première version de la déduction transcendantale (CPR, p. 110-146), en ne
faisant plus du nombre une sorte d’application projective, plus ou moins directe,
quoique tout de même par la voie médiate du schématisme de l’imagination,
du pouvoir qu’aurait possédé l’esprit de produire spontanément les catégories
de la quantité. Car la seconde synthèse, celle de la reproduction dans l’imagination, venant doubler la première, celle de l’appréhension dans l’intuition,
avant que n’intervienne la troisième, celle de la recognition dans le concept,
faisait sans doute intervenir en termes exprès le nombre; mais elle portait bien
aussi, avant tout, sur la constitution de l’unité d’un monde de choses se définissant chacune, essentiellement, par l’invariance de l’organisation synthétique
de leurs parties matérielles, comme le montrait de façon assez claire l’exemple
du cinabre où nulle détermination spécifiquement arithmétique, pas même pour
établir son poids, ne semblait avoir dû intervenir au préalable, ni surtout à part,
puisque c’était bien plutôt de la seule permanence de ses diverses qualités, telles
qu’elles s’unissaient invariablement dans l’identité de sa substance, qu’il semblait s’agir, étant en cela semblables aux différentes « parties physiques et
métaphysiques » dont Husserl devait parler dans sa Philosophie de l’arithmétique (PA, p. 193-198) et constamment ensuite jusque dans Expérience et jugement (EJ, p. 166-176), en passant par la première des deux Études psychologiques pour la logique élémentaire (AL, p. 123-134) et la Troisième Recherche
logique (RLII**, p. 7-81), même si ce devait être sous d’autres dénominations.
Tout semblait donc s’être passé dans cette première version de la déduction
transcendantale comme si l’immédiateté du pouvoir de l’entendement pur, en
tant que pouvoir a priori, s’était trouvée alors remise en cause par l’obligation,
soudain découverte, d’avoir à rouvrir cette série d’intervalles obliques, laissés
jusque-là refermés sur eux-mêmes, qui avaient dû correspondre aux différents
seuils franchis au cours de la fondation des trois genres distincts de synthèses
à travers lesquels, noétiquement, pour parler le langage du Husserl de 1913
(IDI, p. 300-334), l’esprit avait dû passer, et donc aussi au cours de celle des
genres d’objets qu’il avait dû apprendre en même temps à poser, noématiquement, en face de lui, en tant qu’objets intentionnels, sans pouvoir éviter de
procéder à des variations imaginaires, afin de dégager peu à peu la validité des
lois invariantes de la nature. De sorte qu’ainsi, ce qui s’annonçait alors, par
anticipation, dans la philosophie transcendantale de Kant, c’était ce qui devait
devenir la double problématique de la constitution originaire de l’unité du temps
et de l’unité de l’espace, avant qu’aucun nombre n’ait pu encore être formé,
telle que Husserl devait en réamorcer le traitement dès 1887 (PA, p. 364-374),
pour le reprendre plus tard longuement dans ses Leçons de 1905 (LCIT, p. 13-16)
et dans ses Leçons de 1907 (CE, p. 85-111) à une époque où il voulut donner
à sa phénoménologie la qualification précisément de transcendantale dans un
rapport de filiation à Kant revendiqué comme tel (ILTC, p. 181-182). Sans doute
la troisième synthèse de Kant, celle qu’est censé accomplir l’entendement, ne
coïncide-t-elle pas avec le troisième mode intentionnel distingué par Husserl,
celui de la signification, qui suppose la mise en place d’un genre de matériau
tout à fait spécial, permettant de viser, à titre de catégorèmes, des objets idéaux,
unis eux-mêmes en des touts par les différents genres de liaisons syncatégorématiques qui sont établis dans une grammaire, ainsi que devait le montrer la
Quatrième Recherche logique (RLII**, p. 123-136), sans qu’il soit possible de
trouver rien d’équivalent dans la Critique de la raison pure. Aussi cette symétrie
entre les deux philosophies transcendantales ne peut-elle certainement pas valoir
d’une façon stricte, mais seulement approximative. Mais qu’il dût y avoir,
cependant, entre leurs projets respectifs, une similitude indiscutable, Husserl,
lui, à partir du milieu des années 1900-1910, l’avait bien compris.
Mais Kant, toutefois, ne devait pas conserver cette première version d’une
déduction transcendantale s’exerçant plutôt sur le modèle d’une fondation, telle
que Husserl devait chercher à en reconstituer les différentes étapes, en allant,
en sens transversal, du bas vers le haut, que sur celui d’un rabattement, orienté
en un sens uniquement vertical, du haut vers le bas, puisqu’il ne pouvait ainsi
que remettre en cause l’ensemble des présuppositions sur lesquelles avait reposé
sa Théorie des éléments ; et il a donc cru nécessaire de lui substituer une autre
version, où « l’unité originairement synthétique de l’aperception » (CPR,
p. 110-117), par son pouvoir suprême d’unification, ne pouvait donc qu’éliminer
toute prise en considération explicite des divers genres successifs de synthèse
entre lesquels l’esprit aurait dû commencer par se démultiplier. Or, par là même,
ce retour à l’affirmation des différences topographiques irréductibles entre les
deux a priori, logique et esthétique, et l’a posteriori, ne pouvait que conduire
Kant à n’apporter à la question initiale qu’il s’était posée qu’une seule réponse,
valable paradoxalement à la fois pour la pensée préscientifique et la pensée
scientifique, là où Husserl, lui, devait toujours en distinguer au contraire deux
(LFLT, p. 341-354), parce qu’il y avait toujours eu pour lui deux séries d’étapes
distinctes du développement de l’intentionnalité, pour conduire transversalement
d’abord à la première, puis à la seconde, dans la mesure où il s’était toujours
référé à deux genres d’organisation ontologique différents, l’un, fondateur, à
partir duquel les concepts de nombre avaient pu être produits ensuite, mais sans
qu’il en relèvent pourtant, et sans qu’ils puissent donc entrer, en tant que tels,
à titre de parties constitutives dans l’ordonnance de ses lois propres, et l’autre,
fondé, à l’intérieur duquel ils avaient pu peu à peu se définir de plus en plus
distinctement selon les divers types formels d’ensemble en lesquels ils devaient
se différencier, et pour pouvoir alors venir se réappliquer sur le premier, certes,
mais uniquement dans des conditions indirectes toutefois.
Tout s’était bien passé en effet, dans l’Analytique des principes, comme si
Kant avait considéré que les nombres, pris au sens qu’ils devaient avoir pour
Husserl dans les dimensions exclusivement d’une ontologie analytique formelle,
devaient être tenus néanmoins pour la condition de possibilité fondamentale de
toute législation devant être établie dans les dimensions de ce que Husserl devait
donc, lui, appeler, par opposition, une ontologie synthétique matérielle. Et le
passage qui conduisait des Axiomes de l’intuition pure aux Anticipations de la
perception (CPR, p. 167-173), comme transition des grandeurs extensives aux
grandeurs intensives, semblait pouvoir ainsi se faire dans une relative continuité,
en dépit de leurs régimes propres d’organisation. Mais ce rabattement, qui devait
se prolonger verticalement lors du passage aux Analogies de l’expérience, puis
aux Postulats de la pensée empirique en général, interdisait cependant alors de
différencier ce qui, d’une part, devait être mis au compte respectivement d’une
véritable science mathématique et d’une véritable science physique, telles que
Husserl devait toujours les distinguer (CR, p. 25-71), mais en les situant toutes
deux à des niveaux élevés, et donc historiquement tardifs, du développement
général de l’intentionnalité, s’exerçant sur son mode signitif, et ce qui n’avait pu
correspondre pour lui, d’autre part, qu’au fonctionnement de son mode perceptif
dans son exercice le plus quotidien, opérant dans le « monde de la vie », pour y
reconnaître les objets lui apparaissant, sans que l’ego transcendantal ait eu pour
cela besoin auparavant de se faire ni mathématicien ni physicien.
Aussi ce saut des grandeurs extensives aux grandeurs intensives, accompli
dans un sens uniquement vertical de haut en bas sans jamais s’orienter dans
une direction transversale, n’a-t-il pu que poser à Kant d’énormes problèmes,
étant donné qu’il voulait à la fois ne pas cesser de situer ses séries de descriptions
dans le domaine de la science, en passant de l’étage supérieur du discontinu à
celui, inférieur, du continu, et néanmoins les réarticuler sur le seul champ où
elles puissent trouver à s’appliquer, celui de l’expérience, pour remplir ainsi ce
qui, autrement, en restant dans les limites des catégories de l’entendement, serait
demeuré vide (PR, p. 96-97). Les difficultés techniques qui sont posées par ces
textes, incroyablement courts par comparaison avec ceux de la Dialectique, sont
en effet bien connues, du fait non seulement de la dualité de cet étagement entre
les deux genres de nombres qui y sont distingués, mais aussi de celle qui lui
fait suite afin d’ériger la construction mathématique en condition de possibilité
de l’unité même de l’expérience et d’attester ainsi l’étendue du pouvoir législateur de l’esprit, dès lors du moins qu’il a renoncé à vouloir l’appliquer aux
noumènes (PR, p. 68-70). Aussi Kant ne pouvait-il que projeter l’un sur l’autre
les deux modèles d’organisation ontologique transcendants que Husserl devait
toujours, lui, séparer; et il le faisait sans doute en donnant apparemment la
prééminence à celui qui est analytique et formel, mais sans avoir jamais pu
toutefois montrer ce que son analyticité pouvait contenir en elle-même d’intrinsèque par son caractère précisément formel, à la différence de la fonction que
Husserl devait toujours attribuer, à partir de ses Prolégomènes, à la morphologie
pure des significations comme « première discipline logico-formelle » (LFLT,
p. 71-72), de sorte que, par là, Kant finissait par donner en fait l’avantage à
l’ontologie qui se définissait par sa synthéticité, mais sans jamais non plus
l’avoir pourtant reconduite elle-même jusqu’à ses conditions de formation les
plus originaires dans l’expérience, avec le surgissement des apparaissants à
travers un temps et à travers un espace encore dépourvus d’unité.
Il est donc facile de comprendre pourquoi tous les passages, et ils sont
nombreux, où Husserl a voulu rendre hommage à Kant, en reconnaissant en lui
un de ses prédécesseurs, sont le plus souvent si évasifs, à part celui cité sur les
trois synthèses. Car il savait très bien que, dans la répartition des fonctions qui
devaient être respectivement attribuées à une phénoménologie et à une ontologie, il subsisterait toujours, entre leurs philosophies transcendantales, quelque
chose qui les empêcherait de s’accorder, puisque ce qui avait relevé du traitement
des activités de l’esprit chez Kant s’était trouvé coincé, d’une certaine façon,
entre les deux ontologies que lui avait séparées, et en étant alors dépossédées
par Kant de toute valeur véritablement ontologique, puisque c’était l’esprit et
lui seul qui, en rabattant celle du haut sur celle du bas par la schématisation de
ses catégories en des nombres, était supposé les avoir établies comme telles en
dehors de tout renvoi possible à une instance transcendante qui l’aurait bordé
sur son au-delà, et dont il aurait fallu qu’il cherche d’abord à se rapprocher à
partir de l’en deçà où il se serait situé, à l’origine, par rapport à elles. Cette
absence de toute référence aux dimensions transversales où auraient pu venir
se déployer des activités intentionnelles en s’intercalant entre les deux extrémités de la corrélation entre lesquelles elles auraient dû commencer par établir
tout un réseau de médiations, faisait donc qu’il ne pouvait plus y avoir ni de
phénoménologie ni d’ontologie au sens strict de ces deux termes, puisque tout
s’y trouvait placé à l’intérieur d’un modèle exclusivement topographique où les
fonctions que les deux versants de la corrélation avaient dû exercer dissymétriquement ne pouvaient manquer dès lors d’être toujours plus ou moins confondues, en s’échelonnant en effet sur un parcours unique qui était supposé pouvoir
suppléer à tout.
Kant, pourtant, n’avait pas manqué d’admettre qu’il y avait dans la solution
qu’il proposait, en donnant pour seul débouché téléologique à la construction
des nombres dans les deux formes a priori de la sensibilité le réglage des
jugements de perception, une difficulté à laquelle il était incapable de répondre :
celle de savoir pourquoi il pouvait exister une affinité entre ce que l’esprit
prescrivait en dehors de toute expérience et ce que cette expérience faisait
apparaître, elle, selon l’ordre qui lui était propre, de telle sorte qu’il semblait
bien conscient que, derrière la série de distinctions sur laquelle avait reposé sa
Théorie des éléments, et que le statut qu’il avait attribué au nombre lui avait
permis de ramener à l’unité en faisant communiquer topologiquement entre eux,
en enfilade, certains secteurs au moins qui y avaient été d’abord séparés, il n’y
avait rien d’absurde à concevoir qu’un autre genre d’organisation, plus complexe, avait été possible et qui aurait eu, lui, le mérite de commencer par mettre
transversalement à distance ce qui se présentait comme faisant partie du monde
sans avoir pu ne provenir que du dedans de l’esprit, puisqu’il y avait bien eu,
au dehors, à apparaître dans l’espace quelque chose, comme l’avait assez montré
la réfutation de l’idéalisme (CPR, p. 205-207), et ce qui ne pouvait concerner,
en retrait, que des opérations que l’esprit avait accomplies dans le temps. Il
était possible en effet de considérer que, derrière la symétrie apparente suivant
laquelle l’espace et le temps avaient été exposés dans l’Esthétique, il s’était, en
fait, manifesté bien plutôt une dissymétrie fondamentale, celle par laquelle la
simultanéité et la successivité avaient dû nécessairement diverger l’une de
l’autre, pour faire apparaître, dans l’ouverture qui s’entrebâillait entre elles,
toute une série d’emplacements qui n’avaient certainement pas pu rester vides,
mais à travers lesquels le sens interne et le sens externe avaient dû apprendre
à régler leurs rapports mutuels, malgré la différence de leurs régimes propres
d’intervention, et pour finir par projeter sur l’unité d’un seul et même monde,
au-delà d’eux-mêmes, les effets des différents genres de synthèses que, pour
résorber précisément leurs différences originaires, ils avaient dû apprendre à
intercaler entre eux.
Et ce qui montre bien qu’il ne s’agit là nullement d’une relecture abusive de
l’ensemble du système de philosophie transcendantale présenté par Kant en
fonction d’un modèle d’ordonnance qui lui aurait été totalement étranger en fait,
mais d’une double possibilité de restructuration lui étant inhérente, et à laquelle
il n’avait jamais cessé de renvoyer implicitement, c’est qu’elle y avait été déjà
inscrite, au moins en partie, au début même de l’Å“uvre qui avait été la première
esquisse de ce qui devait devenir la Critique de la raison pure, c’est-à-dire à la
Section I de la Dissertation de 1770, intitulée De notione mundi generatim, qui
ne peut pas ne pas faire penser à la thèse générale du monde, telle qu’elle devait
être décrite par Husserl comme point d’aboutissement de l’itinéraire suivi par
l’intentionnalité avant que le phénoménologue ne comprenne qu’il doit procéder
à sa réduction, mais après seulement en avoir décrit les deux genres d’organisation dissymétriques, ainsi que devait le faire la Section I du Livre I des Idées. Il
suffit en effet de mettre ces deux textes en perspective pour s’apercevoir que Kant
était bien parti alors lui aussi d’une sorte de repérage général de l’ensemble des
rapports entre la matière et la forme (D, p. 19-29), auquel il donnait, en termes
exprès, un « sens transcendantal », mais sans en attribuer encore, cependant,
l’origine exclusivement à un quelconque sujet législateur, puisque c’était bien à
l’intérieur des dimensions du monde que cette analyse était supposée se situer. Et
si Kant, alors, reconnaissait que la totalité absolue des « comparties » qui étaient
formées à la fois par cette matière et par cette forme, en tant qu’elles devaient être
« posées conjointement », constituait « la croix des philosophes », c’était bien
parce qu’il fallait prendre en considération, pour en rendre compte, deux infinis,
un « infini simultané » et un « infini successif », qui renvoyaient donc à l’espace
et au temps, et, semblait-il, beaucoup moins pour les traiter chacun à part que
pour chercher à faire resurgir les conditions dans lesquelles avait dû primitivement s’opérer leur « coordination », à un niveau qui ne pouvait donc pas être celui
du « concept intellectuel de tout », mais seulement celui des « conditions de
l’intuition sensible ».
Que la ligne de démarcation entre les éléments attribuables au monde, et à
lui seul, et ceux qui devaient l’être à un esprit, ayant eu d’abord à apprendre à
les poser en se développant dans les intervalles de ces deux infinis, n’ait pas
été tracée alors par Kant avec toute la rigueur qu’il aurait fallu, il faut en
convenir, certes, et il y avait donc déjà, dans cette Section I de la Dissertation
de 1770, quelque chose qui anticipait sur la Section II qui allait introduire la
différence verticale entre le sensible et l’intelligible, de sorte qu’il serait sans
aucun doute abusif de parler d’une opposition que Kant aurait cherché à y faire
apparaître entre une ontologie synthétique matérielle et une ontologie analytique
formelle par contraste avec l’ensemble des éléments subjectifs. Mais que son
point de départ n’ait pas été toutefois aussitôt la question posée par la possibilité
du jugement synthétique a priori, comme ce devait être le cas dans la Critique
de la raison pure, il faut bien l’admettre également, puisqu’elle n’est alors à
aucun moment évoquée et qu’il faudra attendre la fin de la Section II, au § 12,
pour la voir surgir (D, p. 40-42). C’est pourquoi tout semblait bien s’être passé
comme si une ouverture latérale s’était déjà creusée irréversiblement en retrait
par rapport à la solution qui allait être apportée plus loin au problème de savoir
comment s’était effectuée cette articulation entre la matière et la forme par le
recours alors au « concept de nombre », pour dire que « la mathématique pure,
exposant la forme de toute connaissance sensible humaine, est l’organon de
toute connaissance intuitive et distincte ». Car il semblait bien qu’avant même
de faire intervenir des « intelligibles strictement entendus » (D, p. 34), il avait
dû se produire un certain développement de l’esprit où les « deux concepts »
du temps et de l’espace avaient dû être « sans aucun doute acquis », étant
« abstraits non de la sensation des objets (car la sensation donne la matière, non
la forme de la connaissance humaine), mais de l’action même de l’esprit, par
laquelle il coordonne ses sensations selon des lois permanentes. Car les sensations provoquent cet acte de l’esprit, et ne produisent pas l’intuition, et il n’y a
rien ici d’inné que la loi de l’esprit selon laquelle il unit d’une manière déterminée ses sensations résultant de la présence de l’objet », ainsi que ne devait
pas hésiter à l’affirmer la fin de la Section III (D, p. 60).
Cette « loi de l’esprit », considérée au moment où il avait dû acquérir les
moyens d’unir originairement dans un même temps et dans un même espace
tout ce qui lui apparaissait dans le monde, annonçait donc bien non pas seulement les trois synthèses de la première version de la déduction de la Critique
de la raison pure, mais aussi déjà ce que Husserl devait appeler « l’a priori
subjectif », mais en lui donnant un champ d’application beaucoup plus étendu
que celui que Kant avait réservé aux a priori qu’avait fait intervenir sa philosophie transcendantale. Car cet a priori ne devait plus s’opposer à un quelconque
a posteriori, situé aux niveaux les plus bas du développement intentionnel, et
dont il se serait distingué par l’emplacement supérieur qu’il aurait occupé,
puisque, en fait, il y avait bien alors exercé déjà ses effets (MC, p. 128-129).
Mais quand il les y avait exercés spontanément, il n’avait pas pu procéder
toutefois, en même temps, à leur traitement thématique, qui restait donc une
tâche réflexive à remplir pour la philosophie transcendantale, de sorte que
Husserl semblait bien reprendre alors à son compte, quand il parlait de
« l’énigme de l’intentionnalité » (CR, p. 231-236), l’affirmation si fameuse de
Kant disant que « le schématisme de l’entendement, relativement aux phénomènes et à leur simple forme, est un art caché dans les profondeurs de l’âme
humaine et dont il sera toujours difficile d’arracher le vrai mécanisme » (CRP,
p. 153), et sans doute même, plus encore, si ce schématisme était rejoint là où
il avait dû commencer à s’exercer en deçà de la formation du nombre, ainsi que
semblait bien l’avoir supposé le § 13 de la Section III de la Dissertation de
1770 quand Kant avait dit du temps et de l’espace qu’ils étaient les « principes
formels de l’univers phénoménal, absolument premiers, universels » et par
conséquent « comme les schémas et les conditions de tout ce qui est sensible
désormais dans la connaissance humaine » (D, p. 44).
Kant ne devait pas maintenir, toutefois, cette référence à un en deçà du
développement de l’esprit, où celui-ci n’aurait pas encore formé de nombre et
où il aurait donc dû procéder d’abord sans son aide à la constitution transcendantale de l’unité du temps et de l’unité de l’espace. Mais ce défaut n’a pas
que limité, dans sa philosophie transcendantale, sa conception du nombre par
rapport à ce qui aurait dû la précéder : il n’a pu qu’atteindre inévitablement
aussi ce à quoi elle aurait dû conduire ensuite et qui lui a donc également
manqué, c’est-à-dire la prise en considération de l’ensemble de toutes les transformations d’ordre spécifiquement analytique qui lui aurait permis de déboucher
sur les dimensions d’une véritable ontologie formelle restructurée à chaque fois
dans des conditions de plus en plus complexes selon des modèles d’organisation
devenus désormais totalement indépendants de la sensibilité, puisqu’il aurait dû
s’agir là en effet de la mise en place de nouveaux systèmes de calcul rendant
possibles, dans tous les cas, les opérations inverses de celles sur lesquelles avait
été établi, au départ, l’ensemble des entiers naturels, mais sans qu’il puisse, à
lui seul, rendre compte de la totalité des différents domaines de nombres, comme
semblait bien pourtant l’avoir cru Kant lorsqu’il avait parlé des grandeurs extensives, puisque l’idée ne lui était alors même pas venue de se demander s’il ne
fallait pas faire intervenir, au-delà, l’ensemble des entiers relatifs, en introduisant
le zéro et, grâce à lui, des nombres négatifs, à la différence de ce que devait
faire Husserl dans sa Philosophie de l’arithmétique (PA, p. 156-162).
Ce n’est pas en effet, assurément, que Kant ne se soit pas référé au zéro dans
les Anticipations de la perception (CPR, p. 169); mais il ne l’a nullement fait
toutefois dans les mêmes termes que ceux employés par Husserl, parlant, lui,
alors déjà, donc bien avant les Prolégomènes à la logique pure, d’« un système
de règles formelles », même s’il devait avoir indiscutablement tort d’affirmer,
une page plus loin, que ce « progrès arithmétique » n’avait pas eu « naturellement besoin de s’accomplir sous la forme de considérations et de définitions
purement logiques », comme s’il ne s’était agi par conséquent, pour l’intentionnalité, dans cet embranchement formel du processus abstractif où elle s’était
engagée, que de se donner les moyens d’« opérer d’une manière purement
mécanique pour résoudre des problèmes de nombres, c’est-à-dire pour trouver
des nombres inconnus à partir de nombres et de rapports de nombres connus ».
Mais sans doute fallait-il comprendre cette réticence à admettre l’intervention
d’un genre d’activité spécifiquement logique, et non plus psychologique, à partir
de ce seuil, et même déjà plus tôt lors de la formation du « quelque chose »
sans lequel il n’aurait pas pu y avoir d’objet entrant dans un « collectivum » à
la suite du déploiement d’une opération visant à établir une « liaison collective »
(PA, p. 98-99), comme un effet plus ou moins inévitable du projet même de
revenir à l’origine de la formation du concept de nombre, et donc, ici, en
l’occurrence, en deçà de cette « différence conceptuelle essentielle des nombres
nouvellement ajoutés par rapport aux nombres originaires », puisque « même
l’arithmétique » ne pouvait pas la « faire disparaître complètement ».
Car, de toute manière, et même donc déjà à l’époque de la Philosophie de
l’arithmétique, Husserl semblait bien pressentir que c’était seule, précisément,
la prise en considération de cette origine des nombres à partir d’une situation
où l’intentionnalité ne les avait pas encore formés qui allait ensuite permettre
de faire réapparaître le franchissement de tous les stades par lesquels avaient
été établis des genres de multiplicité formellement différents par les opérations
qui y étaient possibles ou non, comme le montre une partie des Leçons du
trimestre d’hiver 1889-1890 : Questions choisies de la philosophie des mathématiques où tout cet itinéraire est retracé (Hua XXI, p. 234-243) et où « la
formation des nombres négatifs à partir des équations » intervient la première,
et sans qu’alors aucune restriction ne semble plus devoir limiter l’importance
du recours à des moyens d’ordre explicitement axiomatique et non plus seulement mécanique, comme le prouve un autre texte de la même période qui porte
sur les mêmes types de transformations, mais en les exprimant alors dans les
termes purement formels de plusieurs groupes de définitions : Arithmétique des
suites et des grandeurs du genre des suites (Hua XXI, p. 154-214). L’idée qu’il
n’y aurait eu aucun usage possible, pour l’esprit, des catégories logiques qu’il
aurait formées spontanément s’il n’avait pas cherché ensuite à les appliquer
ailleurs que là où il les aurait originairement produites, c’est-à-dire à la sensibilité, se trouvait donc ainsi totalement rejetée par Husserl dès cette époque,
qui affirmait, par exemple, dans sa lettre à Stumpf de février 1890 : « Avec
l’intuition et la construction effective on ne va précisément nulle part très loin »
(Hua XXI, p. 248) et qui faisait de même ressortir, dans un Appendice de 1893
à une autre partie de ces mêmes Leçons du trimestre d’hiver 1889-1890, intitulée : Coup d’Å“il historique sur le développement de la géométrie, « l’absence
d’importance de l’intuitivité dans la géométrie », pour reprocher donc aux adversaires de la géométrie non euclidienne de commettre « toujours le même malentendu : c’est aux lois de la formation de l’espace intuitif que nous sommes liés
dans toutes les représentations de l’espace intuitives. Mais nous n’y sommes
pas liés dans la formation du concept d’autres espaces qui sont entièrement non
intuitifs et pourtant parfaits logiquement » (Hua XXI, p. 411-412).
Car Kant, lui, dès son Essai pour introduire en philosophie le concept de
grandeur négative, en 1763, s’était interdit de considérer l’introduction du zéro
en arithmétique autrement que comme le passage d’une opposition logique à
une opposition réelle, en soutenant donc qu’« aucune grandeur ne peut être
qualifiée absolument de négative », de sorte que « cette dénomination n’indique
pas une espèce particulière d’objets quant à leur nature intrinsèque » (EGN,
p. 83), et il ne devait jamais plus tard remettre en cause une telle conception
des nombres négatifs, puisque la Critique de la raison pure devait les faire
correspondre non pas aux catégories de la quantité, mais à celles de la qualité :
c’est-à-dire à la réalité, la négation et la limitation (CPR, p. 94), là où la sensation
devait donc intervenir, en imposant un certain degré d’intensité (CPR, p. 167).
Aussi faut-il commencer par dissiper ici un très grave malentendu qui pourrait
affecter la compréhension de cette notion de réalité, telle qu’elle a été liée, dans
l’histoire des mathématiques modernes, à celle de nombres réels, à laquelle, en
un certain sens, Kant peut sembler renvoyer aussi tout au long des Anticipations
de la perception, après avoir indiqué, dans une note placée au début des Axiomes
de l’intuition (CPR, p. 164), le seuil qui a dû conduire de cette première forme
de composition qu’est l’agrégation à la seconde qui est la coalition, mais en
restant cependant toujours dans les dimensions de « la synthèse de l’homogène ». Car il ne fait pour lui aucun doute que si un tel passage implique bien
un changement qui concerne le genre de grandeurs qui intervient à chacun de
ces deux niveaux, et un changement qui est donc aussi, sans aucune discussion
possible, d’ordre mathématique, il n’en reste pas moins que le motif fondamental
qui l’a provoqué pour Kant ne doit nullement être attribué à une modification
qui aurait résulté, dans des conditions toujours exclusivement logiques, de la
définition même des axiomes établis jusque-là, et dont le système devrait être
désormais réélaboré en fonction précisément de l’introduction du zéro et de
nombres négatifs, sans que rien de réel, cependant, au sens de la sensation ne
doive y être pris en compte, parce que c’est uniquement de mathématique qu’il
continuerait à y être question, mais à une modification consécutive au passage
de la production du temps à son remplissement, ainsi que l’avait indiqué en
effet le chapitre sur le schématisme (CPR, p. 155), comme si donc la référence
à la sensibilité, ne fût-ce que celle qui est pure et non pas encore empirique,
avait déjà exercé, de toute manière, une fonction absolument décisive lors de
ce relais de la première catégorie de la quantité par son schème : le nombre
(CPR, p. 152).
Ce refus manifestement opposé à toute hypothèse visant à prendre alors en
considération quoi que ce soit qui pourrait ressembler au passage d’un premier
système d’axiomes, valable pour les entiers naturels, d’abord à un autre, plus
large, afin de rendre possible dans tous les cas l’opération inverse de l’addition,
la soustraction, avec l’emploi des entiers relatifs, puis à un autre encore, afin
de rendre toujours possible l’opération inverse de la multiplication, la division,
avec l’emploi des nombres rationnels, et ensuite à nouveau à d’autres, avec
cette fois les nombres réels, pour rendre là encore toujours possible l’extraction
de racine, ainsi que Husserl devait en réexposer le modèle général au § 13 de
la Quatrième Recherche logique (RLII**, p. 123), n’avait donc pu conduire
Kant qu’à confondre deux stades de ce développement, pourtant distincts : celui
des entiers relatifs et celui des nombres réels, sans qu’il n’ait même jamais non
plus semblé s’apercevoir qu’il y en avait eu un autre à s’intercaler entre eux,
de sorte que ce qu’il avait appelé partout univoquement de l’« homogène »,
sous prétexte que ce seuil avait dû être d’abord franchi dans l’a priorité du
temps, avait été bien plutôt marqué, à chaque fois, par l’émergence d’un genre
d’« enchaînement » nouveau entre les « significations », pour parler comme
Husserl, « hétérogène » par rapport à celui qui l’avait précédé, ainsi que l’histoire des mathématiques l’avait déjà assez prouvé en effet depuis Pythagore
avec la découverte de l’irrationalité de racine de 2. Car si les mathématiciens
avaient dû se heurter à une telle hétérogénéité et s’ils allaient devoir, après Kant,
mettre autant de temps pour découvrir que, parmi les nombres réels à leur tour,
il fallait établir une distinction entre ceux qui sont algébriques et ceux qui sont
transcendants, ce devait être pour des raisons purement logiques, liées aux
genres de multiplicité dont ils relevaient et aux « systèmes déductifs » qui leur
correspondaient (LFLT, p. 122-142), et non à leur « construction » dans le temps
ou l’espace.
Ce qui devait ainsi éloigner irrémédiablement Husserl de Kant, c’était donc
l’idée même d’une « doctrine de la multiplicité » comme science des formes de
théories, ainsi qu’il devait s’en expliquer longuement dans ses Leçons de 1906-1907, où il revient sur les présuppositions sur lesquelles avait déjà reposé en
fait sa Philosophie de l’arithmétique, notamment lorsqu’il y avait dit que « la
première tâche fondamentale de l’arithmétique » devait être de « séparer tous
les modes symboliques possibles de formation de nombre dans leurs différents
types » (PA, 323-324), malgré les erreurs psychologistes qu’il avait pu alors
commettre ; car, même s’il s’en était corrigé dans ses Prolégomènes, il n’avait
pas pu encore y faire pleinement retransparaître tout ce qui était impliqué dans
cette « idée la plus générale d’une théorie des multiplicités » qu’il désignait
comme la « fine fleur de la mathématique moderne » (RLI, p. 274-275). C’est
alors en effet qu’il put rouvrir sur toutes ses dimensions transversales cette
région de l’ontologie formelle qu’il avait entrevue aussitôt, mais dont il pouvait
toutefois s’apercevoir maintenant qu’elle débordait de très loin le cadre à travers
lequel il l’avait découverte. Car s’il est indiscutable que « la mathématique au
sens habituel traite de grandeur et de nombre », c’est là cependant « une limitation qui n’est en rien exigée par la nature des choses », puisque « ce qui fait
l’essence de la mathématique ne se situe pas dans les objets, mais dans la nature
de sa méthode, qui se déroule dans un procédé purement symbolique » (ILTC,
p. 127), et c’est pourquoi, une page plus haut, Husserl avait voulu resituer
l’origine de toutes les « ramifications » en lesquelles peuvent se différencier les
genres de touts non pas « dans la doctrine des nombres ni dans celle des
ensembles », mais « dans l’essence formelle d’un objet en général », ainsi qu’il
l’avait donc fait dès 1887, mais sans pouvoir bien saisir alors toutes les possibilités d’organisation formelle dont elle se trouvait analytiquement investie.
Aussi n’est-ce pas à Kant ni à son « objet transcendantal », considéré en tant
que « quelque chose = x dont nous ne savons rien du tout et ne pouvons rien
savoir », sinon qu’« il doit servir à unifier le divers de l’intuition sensible »
(CPR, p. 225), que Husserl a voulu rendre hommage ici, mais à Leibniz (ILTC,
p. 128), ainsi qu’il l’avait déjà fait dans les Prolégomènes (PR, p. 243-246),
même s’il avait d’abord reconnu à Kant le mérite d’avoir séparé verticalement
la logique pure de la logique appliquée (PR, p. 237-239). Car il ne lui avait pas
reproché seulement ses « concepts mythiques déconcertants », mais aussi surtout
de ne pas avoir « vu pleinement en toute clarté l’essence de la discipline visée »
et de ne pas l’avoir « elle-même exposée en se conformant à son contenu
adéquat », alors que « le génie de Leibniz, précédant la science de deux siècles,
a eu l’intuition de cette possibilité qui n’a été amenée à réalisation qu’au
dix-neuvième siècle ». Qu’on consulte en effet la fameuse table des riens à la
fin de l’Analytique transcendantale, et l’on verra que, dans aucun des quatre
sens que Kant y distingue (CPR, p. 248-249), il n’y a quoi que ce soit qui
ressemblerait à une fonction purement logique que le zéro pourrait exercer, à
titre d’élément neutre, dans la structure opératoire d’un groupe additif, comme
le 1, à son tour, dans celle d’un groupe multiplicatif. Car il aurait fallu pour
cela que Kant s’interroge d’abord sur l’ensemble des lois ouvrant l’accès à une
région formelle détachée de tout rapport à l’expérience, et pourtant extraordinairement riche en modèles d’organisation selon les nouveaux genres de rapports
que, sous l’effet même du vide qui la définit au départ, elle a les moyens
d’établir, et dont les divers ensembles de nombres, tels qu’ils ont été découverts
historiquement, ont été autant d’exemples, fondés les uns sur les autres dans
des conditions de plus en plus complexes, mais sans que cette complexité
provienne d’un effort pour les rapprocher d’une réalité sensible, comme pour
les disculper de ne pas avoir pris d’abord appui sur elle. Et c’est pourquoi il
n’y a rien d’excessif à soutenir que toute l’histoire des mathématiques, depuis
son début, avec la démonstration de l’irrationalité de racine de deux par un
raisonnement exclusivement logique, jusqu’à celle de la transcendance de pi en
1882 par Lindemann, ne pouvait que donner tort à Kant. Car ce qui est apparu
aux mathématiciens à chaque fois comme un problème qu’ils devaient résoudre,
ce n’était pas de savoir comment construire tel ou tel genre de nombre dans
l’intuition, mais si sa construction était possible ou non, comme, par exemple,
dans le cas d’un carré ayant la même surface qu’un cercle, ce dont Lindemann
prouva définitivement l’impossibilité, parce que pi ne pouvait pas être en soi
– il faudrait oser dire contre Kant : nouménalement – la racine d’une équation
algébrique.
Il est alors facile de comprendre pourquoi il n’a pu y avoir, entre les méthodes
qu’ont revendiquées ces deux philosophies transcendantales, qu’une ultime dissymétrie, Kant soutenant que la mathématique, avec ses jugements synthétiques
a priori, ne pouvait pas servir de modèle à la philosophie, celle-ci devant être
tenue pour incapable de procéder par construction de concepts (CPR, p. 493),
alors qu’au contraire Husserl a voulu manifestement faire, lui, de ce qu’il
considérait comme l’aboutissement de la mathesis universalis, c’est-à-dire cette
science des formes de théories où chaque genre de multiplicité ne doit donc
plus être considéré que selon la morphologie qui lui est propre en délimitant
une « discipline déductive » (ILTC, p. 126-142), le paradigme même sur lequel
sa phénoménologie transcendantale devait s’appuyer, dans la mesure où il fallait
considérer en effet que l’ensemble des vécus préintentionnels et intentionnels
constituait lui aussi une « multiplicité » et devait être soumis par conséquent à
un série d’analyses rigoureuses afin d’en dégager les structures fondamentales.
Ce n’est pas du tout, cependant, que Kant n’aurait pas compris que les différents
« matériaux » qu’il avait fait intervenir dans sa Théorie transcendantale des
éléments (CPR, p. 489) auraient dû finir, normalement, par s’intégrer dans une
« architectonique » qui leur permette de s’élever au-dessus du statut, pour la
raison si peu satisfaisant, de « simple agrégat », qu’ils semblaient avoir reçu
jusque-là, en paraissant toujours manquer de l’« unité systématique » qui seule
aurait pu conférer pourtant à la discipline transcendantale chargée d’en exposer
les différents rapports la dignité d’une science (CPR, p. 558). Le fait même
qu’il ait parlé ici d’« addition accidentelle » pour définir ces « éléments divers
et la position respective de leurs parties » montrait assez en effet que c’était
bien en fonction d’un modèle qui était celui des axiomes de l’intuition pure
avec ses grandeurs extensives qu’il abordait le traitement de cette question
cruciale qui concernait la véritable signification qu’il fallait finalement donner
à l’ensemble de sa philosophie transcendantale, donc paradoxalement après
qu’elle eut été déjà résolue d’une façon négative, alors que c’était une solution
positive qu’elle aurait dû recevoir, en proposant non plus « un ensemble désordonné », mais « un système organique ».
Mais c’est que Kant ne pouvait que rester tributaire ici non seulement de la
conception erronée qu’il s’était faite du nombre en refusant de rapporter les
différents genres entre lesquels, en fait, il s’était différencié à autant de modèles
d’organisation logique qui ne devaient strictement rien à la sensibilité, mais
aussi de la dénonciation des effets trompeurs induits par la croyance en la
possibilité, pour les idées de la raison, de parvenir à leur fin, alors qu’elles
seules auraient pu servir de guides dans l’accomplissement de cette tâche architectonique, ainsi que l’avait établi dans la Dialectique transcendantale la critique
des paralogismes qu’était supposée avoir commis la psychologie rationnelle.
Or, de cette manière, la philosophie transcendantale, en semblant condamnée à
ne pouvoir être qu’une « connaissance par concepts », mais sans que ces
concepts puissent donc par eux-mêmes s’unir les uns aux autres dans aucune
construction, ne pouvait plus que se trouver enfermée dès lors à l’intérieur d’une
philosophie critique, comme l’attestait le titre même que Kant avait voulu donner
à son livre, sans y faire figurer l’adjectif transcendantal.
Or Husserl devait sans doute apporter aussi une limitation à cette valeur de
paradigme que devait prendre, pour sa future phénoménologie transcendantale,
la mathesis universalis, puisqu’il avait conclu à la fin du § 75 du Livre I de ses
Idées : « La phénoménologie transcendantale, conçue comme science descriptive des essences, appartient à une classe fondamentale de science eidétique qui
diffère totalement des sciences mathématiques » (IDI, p. 241), après avoir indiqué aussitôt auparavant au § 74 que si elle en différait, c’était parce qu’elle ne
pouvait pas prendre appui sur des « concepts exacts », ceux-ci ayant « pour
corrélat des essences ayant le caractère d’idées au sens kantien du mot », ce
qui impliquait déjà un changement tout à fait caractéristique par rapport à la
définition du nombre proposée par Kant lui-même, mais sur des « essences
morphologiques », ce qui alors renvoyait bien toutefois à la discipline qui devait
servir de soubassement commun à tous les domaines dans lesquels, ensuite, la
région analytique formelle pouvait se partager, mais sans jamais néanmoins
changer de modèle. Car si Husserl avait immédiatement précisé qu’il ne pouvait
s’agir là que d’« essences génériques » ayant « leur champ d’extension dans le
fluant », c’était également pour indiquer qu’elles avaient « une consistance et
une aptitude aux distinctions pures » (IDI, p. 237) qui, à défaut d’exactitude,
allaient bien pourtant les autoriser à entrer dans une « morphologie systématique
et eidétique », analogue à celle sur laquelle reposait la mathesis universalis. Et
c’est bien là ce qui explique pourquoi Husserl a toujours voulu réemployer, à
partir de cette date, pour définir le genre d’organisation qui devait devenir
celui de sa phénoménologie transcendantale, le même langage que celui auquel
il avait eu recours pour définir cette ontologie analytique formelle sur laquelle,
à ses niveaux de développement supérieur, l’intentionnalité avait dû déboucher
téléologiquement, et pour en faire même alors un emploi double, et non pas
simple, avec à la fois une « morphologie des noèmes » et une « morphologie
des noèses », celle-ci devant être considérée comme « le lieu » où auraient à
être traitées ce qu’il n’hésitait pas à appeler les « multiplicités constituantes »
(IDI, p. 341-345).
Et pourtant il subsistait, malgré ces fonctions opposées que pouvait prendre
ou non la mathématique pour ces deux philosophies transcendantales à titre de
paradigme, une analogie indiscutable, en ce qui concernait du moins ce contre
quoi elles devaient lutter à titre de philosophies critiques. Car, même si elles
ne s’étaient pas ordonnées de la même manière, elles avaient bien cherché
pourtant à dénoncer un même genre d’illusion : celui de la possibilité d’une
refermeture, dans les dimensions d’un fondement transcendant, de l’ensemble
lui-même du fonctionnement de la subjectivité transcendantale, Kant ne l’ayant
fait, pour la métaphysique, que selon l’ordre des dimensions verticales du rabattement des idées de la raison sur une prétendue connaissance des choses en soi,
en semblant donc exclure toute dimension transversale, Husserl, lui, avec le
naturalisme, y ayant procédé en désentrecroisant l’une de l’autre ces deux
dimensions et en y réenveloppant donc l’échelle des distinctions topographiques
établies par Kant, qu’il n’avait aucune raison de ne pas vouloir faire siennes,
mais sans plus se préoccuper cependant des effets induits par cette « apparence »
de la raison (CPR, p. 251-254), puisqu’il a toujours lié bien plutôt la raison à
la réalité, et non à l’idéalité, en les situant ensemble au point d’aboutissement
du processus de formation de la thèse générale du monde (IDI, p. 477-481). Ce
qui menaçait en effet avant tout pour lui « la raison universelle, innée dans
l’humanité comme telle » (CR, p. 21), c’était le rabattement vertical qui s’était
opéré, sur le versant objectif de la corrélation, du second modèle ontologique,
celui de l’ontologie analytique formelle, sur le premier, celui de l’ontologie
synthétique matérielle, à la suite de la « mathématisation de la nature » par
Galilée (CR, p. 33-39), et en se doublant ensuite d’un rabattement transversal
sur le versant subjectif, mais dans le sens inverse de celui du fonctionnement
même de l’intentionnalité, et pour prétendre la déposséder alors de tout pouvoir
productif ou fondateur, comme si elle ne faisait plus partie du « monde de la
vie » (CR, p. 156-160).
Kant avait donc sans doute commis une erreur grave dès son Esthétique, en
procédant à une réduction qui prétendait avoir dogmatiquement un sens négatif
là où il aurait fallu mettre seulement entre parenthèses tous les différents genres
d’objets possibles rencontrés dans le monde, mais sans nier qu’ils puissent être
connus en tant qu’ils étaient transcendants, ce qui l’avait conduit à procéder au
traitement d’une problématique de la constitution incroyablement resserrée sur
elle-même, comme il devait lui-même le reconnaître dans le dernier des trois
projets qu’il a rédigés en vue de son article sur Les Progrès de la métaphysique
en Allemagne depuis Leibniz et Wolff : « C’est donc à vrai dire seulement sa
pauvreté, et l’étroitesse des limites entre lesquelles cette science est enfermée,
qui permettent de l’exposer tout entière en une esquisse brève » (PM, p. 86).
De sorte qu’il avait été par là amené à confondre ce qui devait être mis au
compte de l’a priori subjectif au sens husserlien et ce qui devait relever de
chacun des deux a priori objectifs qui devaient lui faire face, sans pouvoir
cependant s’y ramener. Mais il y avait bien en tout cas un reproche que Husserl
savait qu’il ne pouvait pas adresser à Kant : c’était d’être tombé dans le naturalisme; et, quel qu’ait donc été son désaccord avec lui sur la conception qu’il
fallait se faire du nombre, en tant qu’il ne pouvait certainement pas être la
synthèse du produit de l’une des facultés de l’esprit et de sa projection sur un
champ d’application lui étant fourni par une autre, fussent-elles toutes les deux
a priori, mais qu’il devait être considéré comme un type canonique d’objet
formel, défini exclusivement par les différents genres de relation analytique où
il pouvait entrer selon un ensemble d’exigences lui étant propres et auxquelles
l’intentionnalité ne pouvait donc que se soumettre, ainsi que Bolzano l’avait si
bien compris en parlant de « représentations en soi » (RLI, p. 249-252), Husserl
n’a pu se définir cependant que comme le continuateur de Kant, quitte à étendre
considérablement, pour cela, les dimensions de ce qui devait entrer dans une
théorie transcendantale au titre des groupes de transformations affines où l’intentionnalité avait dû s’engager avant de pouvoir franchir les limites transversales
qui l’avaient d’abord séparé de la connaissance des lois inhérentes à une ontologie synthétique matérielle, puis de celle d’un autre genre de lois qui devaient
être attribuées à une ontologie analytique formelle, puisqu’elle avait dû, pour
passer de la première de ces deux ontologies à la seconde, procéder à des séries
de modifications qui avaient porté corrélativement sur des noèmes et non plus
sur des noèses, en faisant intervenir, au-dessus de sa modalité perspective, par
la médiation de sa modalité imaginaire, et avant de pouvoir fonctionner sur le
seul registre de sa modalité signitive, des « schèmes vides », selon l’expression
des Leçons de 1904 (Hua XXIII, p. 59), qui s’orientaient ainsi dans le sens
exactement inverse du schématisme tel qu’il avait été décrit par Kant, puisqu’ils
détemporalisaient et déspatialisaient les « contenus de représentation », comme
la Philosophie de l’arithmétique l’avait déjà très bien fait comprendre tout au
long de son chapitre II.
Même si Husserl en effet, en exposant ces deux séries de transformations qui
ne pouvaient que desserrer l’étau où avait été prise, chez Kant, la subjectivité
transcendantale, avait toujours voulu, dans les termes les plus nets, continuer à
se référer à un modèle d’unification formel comme au seul qui allait pouvoir
permettre à sa phénoménologie de se développer d’une façon rigoureuse, il ne
faisait pourtant en cela que se conformer encore à une exigence que Kant, dans
ce chapitre de l’architectonique de la raison pure, avait expressément reconnue
comme la plus élevée de toutes celles auxquelles l’esprit pouvait satisfaire, alors
même qu’il semblait pourtant y avoir repoussé l’hypothèse que la mathématique
pût prendre pour la philosophie transcendantale la valeur d’un paradigme. Kant
y avait écrit en effet que « les systèmes, comme les vers, semblent avoir une
generatio aequivoca et sortir d’un simple assemblage de concepts réunis ;
d’abord tronqués, ils deviennent complets avec le temps ; cependant ils avaient
tous leur schème, comme un germe primitif, dans la raison qui se développe
elle-même » (CPR, p. 559), et il serait difficile de ne pas voir dans ce passage
un modèle applicable non pas seulement aux conditions de formation de son
propre système, mais aussi à celles dans lesquelles Husserl a dû lui-même
procéder à son tour à la fondation de sa phénoménologie, même s’il devait donc
s’y faire une conception tout autre de ce « schème » dont Kant a cru devoir
reparler ici, en l’appliquant non plus toutefois à la mathématique, mais à ce qui
avait été sa propre Théorie transcendantale des éléments. Car Husserl, en écrivant sa thèse de mathématique : Contributions à la théorie du calcul des variations qu’il devait soutenir en 1882 avant de devenir l’année suivante à l’université de Berlin l’assistant de Weierstrass, était alors parti d’une relation suffisamment poussée avec ce que la morphologie analytique avait produit, à son
époque, de plus puissant pour savoir déjà, avant même qu’il ne s’engage dans
des études de philosophie à l’université de Vienne en devenant l’élève de Brentano, qu’il y avait là, en tout état de cause, un modèle que la philosophie ne
devrait jamais oublier plus tard, quoiqu’elle pût paraître d’abord s’en éloigner
en remontant à l’origine des nombres avant qu’ils ne soient formés par l’intentionnalité.
Ce devait être là, certes, un nouveau départ, et il devait refuser de se situer
ailleurs que là même où l’intentionnalité avait dû fonder une ontologie formelle,
sans avoir pu en disposer aprioriquement aussitôt, de même qu’ensuite elle avait
dû continuer à en assurer la fondation, ce qui interdisait donc tout recours à un
dispositif topographique central, bloqué sur lui-même, comme celui de Kant.
Mais Kant avait bien compris, néanmoins, que sa Théorie des éléments aurait
dû chercher à « croître par le dedans (per intussusceptionem) et non par le
dehors (per appositionem) » (CPR, p. 558), et s’il n’y était pas parvenu, c’est
bien parce qu’il s’était interdit de comprendre dans quelles conditions cet unique
paradigme sur lequel il aurait pu prendre appui s’était lui-même formé, alors
que Husserl avait très tôt pénétré suffisamment dans sa compréhension pour
être certain qu’il pourrait lui permettre analogiquement de dépasser, dans un
avenir plus ou moins proche, cet état de simple assemblage d’éléments, distants
les uns des autres, par où il avait dû débuter et dont il avait pu croire, à un
certain moment, qu’il s’y trouverait à jamais condamné à l’écartèlement, comme
il devait le dire dans ses Notes personnelles de 1906 (ILTC, p. 400-405). Car
que sa phénoménologie dût finir par redécouvrir sa propre unité interne en se
schématisant selon un modèle formel pour mieux pouvoir assurer toutes ses
possibilités de développement ultérieures, c’est bien aussi ce qu’il avait compris
dès 1896 dans son cours de Logique en déclarant : « Toute invention et toute
découverte repose sur les légalités de la forme. Sans elle, pas de preuve de
propositions données et de démonstrations, pas de construction planifiée de
démonstrations nouvelles, pas d’édification de théories et de systèmes entiers. »
Sans doute avait-il ensuite biffé ce passage pour écrire en marge : « Et avant
déjà : pas de supposition scientifique hâtive. Pourtant cela consiste bien dans la
dénégation de tout plan. Un plan est bien précisément une supposition hâtive,
portant sur le type de la démonstration et de la théorie, selon quoi on cherche
à rendre ensuite les choses elles-mêmes » (HmI, p. 16-17). C’est bien en effet
de cet écart même qu’est née la philosophie transcendantale de Husserl, entre
un point de départ qui renvoyait derrière lui à toute l’histoire de la théorie
générale des nombres qui devait aboutir à Cantor, et un autre qui devait être,
lui, exclusivement philosophique, mais qui pourtant, à la différence de celui de
Kant, était resté inspiré de trop près par les exigences formelles de celui qui l’avait
précédé pour ne plus vouloir en tenir compte encore, alors même qu’il avait été
aussi loin que possible dans cette remontée dans l’en-deçà du développement
général de l’intentionnalité, comme La Crise des sciences européennes n’hésitera
pas à le faire, en se fixant comme programme de chercher à dégager « les structures formelles les plus générales du monde de la vie » (CR, p. 161-163). Car que,
pour décrire tous les intervalles situés entre cet au-delà et cet en-deçà que Kant
avait refusé, lui, de prendre en considération, il fût possible de faire appel au
modèle le plus récent que la mathesis universalis venait de se donner avec « la
théorie des groupes de transformations de Lie », dont les trois volumes avaient
été publiés entre 1889 et 1893, les Prolégomènes de 1900 l’avaient déjà assez
clairement fait entendre (RLI, p. 276) pour disculper d’avance la phénoménologie
en face de toutes les accusations sous lesquelles ses adversaires ont cru pouvoir
l’accabler, mais sans qu’il faille innocenter pour autant ceux qui ont pensé s’en
faire contre eux les défenseurs puisqu’ils n’ont même pas vu que ce n’était qu’en
fonction de ce paradigme que l’ensemble de toutes les séries de transformations
généalogiques et téléologiques par où avait dû commencer par passer l’intentionnalité allait pouvoir être reconstitué systématiquement.
Pour Kant :
CPR : Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF, 1944.
D : Dissertation de 1770, trad. Mouy, Vrin, 1951.
EGN : Essai pour introduire le concept de grandeur négative, trad. Kempf, Vrin,
1949.
PM : Progrès de la métaphysique en Allemagne, trad. Guillermit, Vrin, 1973.
PR : Prolégomènes à toute métaphysique future, trad. Guillermit, Vrin, 1986.
RE : Réponse à Eberhard, trad. Kempf, Vrin, 1959.
Pour Husserl :
AL : Articles sur la logique, trad. English, PUF, 1975.
CE : Chose et espace, trad. Lavigne, PUF, 1989.
CR : La Crise des sciences européennes, trad. Granel, Gallimard, 1976.
EJ : Expérience et jugement, trad. Souche, PUF, 1970.
IDI : Idées directrices, Livre I, trad. RicÅ“ur, Gallimard, 1950.
IDIII : Idées directrices, Livre III, trad. Tiffeneau, PUF, 1993.
ILTC : Introduction à la logique, trad. Joumier, Vrin, 1998.
LCIT : Leçons sur la conscience intime du temps, trad. Dussort, PUF, 1970.
LFLT : Logique formelle et logique transcendantale, trad. Bachelard, PUF, 1957.
MC : Méditations cartésiennes, trad. De Launay, PUF, 1996.
PA : Philosophie de l’arithmétique, trad. English, PUF, 1972.
PF : Problèmes fondamentaux, trad. English, PUF, 1991.
PPI : Philosophie première, Partie I, trad. Kelkel, PUF, 1970.
RLI : Recherches logiques, tome I, trad. Elie, Kelkel, Schérer, PUF, 1969.
RLII** : Recherches logiques, tome II, Partie II, trad. Elie, Kelkel, Schérer, PUF,
1972.
RLIII : Recherches logiques, tome III, trad. Elie, Kelkel, Schérer, PUF, 1974.
Hua : Husserliana, Kluwer Academic Publishers.
Hm : Husserliana Materialienbände, Kluwer Academic Publishers.