2004
Revue de Métaphysique et de Morale
L’aphasie de Kant ?
(... et si l’être de la loi morale n’était que littérature...)
Michèle Cohen-halimi
Université Paris X – Nanterre
La définition kantienne du Gewissen associe deux schèmes interprétatifs
anciens, celui de la voix et celui du tribunal, pour produire une invention dont le présent
article essaie de mesurer la portée en même temps qu’il fait de cette réélaboration
critique un vecteur de lecture des interprétations contemporaines. De manière presque
inaperçue, c’est-à-dire sous l’apparence d’un héritage passivement transmis, Kant nous
lègue un des problèmes les plus difficiles pour la philosophie pratique, celui de conférer
du sens à la conscience morale.
The kantian definition of Gewissen establishes a link between two lines
of interpretation, one which draws on the simile of voice and the other on the metaphor
of court. Through discussions of contemporary commentators, this article shows that the
kantian definition deeply transforms the notion of Gewissen. In very discrete manner, in
the guise of inheritance, Kant bequeathes us one of the most difficult problem of moral
philosophy that is how to give meaning to moral consciousness.
« En allemand,
Vernunft vient de
vernehmen [comprendre],
qui n’est pas synonyme de
hören [entendre], mais qui signifie l’intelligence des idées exprimées par les mots. C’est
seulement grâce au langage que la raison peut exercer ses
plus grands effets
[1]. »
Peu de philosophes auront eu la malchance de Kant, celle de nous devenir si
trompeusement familiers. Et cette familiarité fallacieuse atteint son comble dans
le champ pratique. C’est donc là que nous tenterons de perturber la circulation,
devenue un peu fastidieuse, de ce que Schopenhauer nommait déjà le « schibboleth
[2] » kantien des concepts de devoir, de loi morale, de fin en soi, de dignité...
Rendre hommage à Kant reviendra à souligner la vertu de son étrangeté, à
risquer un pas de côté loin des surplombs dogmatiques, qui résument la philosophie pratique kantienne et prétendent la rendre lisible en la privant de tout
avenir.
Comment sortir de cette attention exorbitée aux « thèses » du philosophe ?
Il y a toujours dans l’histoire de la philosophie la fiction d’une place d’où
un penseur fait remonter une éternité latente. Mais les
Å“uvres ainsi absorbées
par ce qui sert à les nommer deviennent illisibles. Nous formons donc le pari
d’éprouver le sens philosophique et quasi littéral de la fable rabelaisienne des
« paroles dégelées »
[3] : les mots et les concepts pratiques kantiens, que le temps
a gelés, pourraient bien redevenir des voix qui s’adressent à nous (à qui ? et
comment ?) et nous interrogent au point de bouleverser certaines de nos convictions, sinon les plus communes du moins les plus contemporaines.
Au kantisme pratique trop tôt réduit à ce qu’on estime être ses thèses
essentielles, quelque chose fait toujours défaut car le pouvoir citationnel et
l’usage de concepts usités constituent l’aphasie des paroles « gelées » : ils
dissimulent les changements de pensée en ne permettant plus la mise en
rapport de ces changements avec les concepts référés. Dans le domaine de la
philosophie pratique, Kant, en effet, n’organise pas nouvellement d’anciennes
significations, il change leur évidence et leur contenu. Mais cette transformation latente d’un état de la langue, savante et commune, de la moralité ne
nous « parle » plus. Cette aphasie nous revient alors comme un symptôme, à
tout le moins comme un signe étrange de surdité : nous n’entendons pas ce
qu’un philosophe suscite à même le langage s’il n’exhibe pas le sens de son
opération.
L’assujettissement de la philosophie pratique kantienne à l’exigence de sa
place dans l’histoire philosophique procède donc de notre incapacité à saisir
(ou de notre capacité à dénier) l’expérience langagière dans laquelle cette
philosophie se produit, c’est-à-dire à la fois advient et agit, quasi sensiblement.
Kant écrit et pense dans la langue. Reste qu’il n’écrit ni ne pense dans sa
langue comme nous pensons communément qu’il le fait. Une présomption
d’évidence relative au rapport du philosophe au langage laisse toute une part
de sa philosophie occultée, sourdement « gelée ». Les raisons de ce recouvrement de la voix vive des concepts pratiques kantiens s’éclaireront peut-être par
cette étude, elles impliquent un démêlement approfondi de ce qui se conjugue
de l’étrangeté de son dire avec le redoublement de cette étrangeté par notre
surdité. Remonter le cours du discours exhibé au discours confié à notre écoute
nous conduira ici à choisir un point stratégique d’analyse, celui de la
conscience morale (Gewissen).
Que nous apprend Kant sur la vox conscientiae ?
Rappelons tout d’abord, avec les mots du philosophe critique, les points ici
constitutifs d’une attention requise dans la lecture :
1. Reconnaître le kantisme, avons-nous dit, oblitère la compréhension de
Kant. L’énoncé exclut l’énonciation comme une évidence obstrusive empêche
la réflexion. Le philosophe de Königsberg n’évoquait-il pas le devenir « fanatique » des concepts et des Å“uvres ?
Le concept est fanatique lorsque ce qui est dans l’homme est représenté comme
quelque chose qui est hors de lui et l’Å“uvre de sa pensée comme une chose en soi
(substance) [4].
2. Savoir ce que lire et écrire signifient conduisait Kant à rappeler très simplement de quelles représentations spécifiques, c’est-à-dire « discursives » (
diskursiv)
[5], sont faits les livres, qu’on ne saurait dès lors confondre avec des collections de marques, de caractères ou de signes mimétiques :
Un écrit n’est pas immédiatement la marque d’un concept (comme l’est par exemple
une eau-forte qui représente une personne déterminée en portrait ou un plâtre qui le
représente en buste) [6].
3. Kant, enfin, n’aura eu de cesse de vitupérer contre les disciples psittacistes,
les
Nachbeter ou les
nachsprechende Schüler, comme l’atteste l’admiration que
lui exprima sur ce point l’un de ses adversaires pourtant les plus farouches dans
le champ de la philosophie pratique, à savoir Christian Garve
[7].
Le philosophe de Königsberg répète constamment qu’il y a bien de la différence entre « parcourir un livre des yeux » et le parcourir « par la pensée
[8] », il
stigmatise sans relâche les effets de minorité intellectuelle par lesquels se solde
toute inertie dans le travail de la pensée – effets nourrissant, en retour, leurs
propres causes, celles de la paresse et de la lâcheté
[9] –, il rappelle à l’envi
combien « philosopher et faire le philosophe
[10] » sont deux, combien encore
«
celui qui sait la philosophie pratique n’est pas pour autant
un philosophe
pratique
[11] ». Aussi peut-on avancer que ce privilège de l’acte de philosopher
sur ses conclusions, du verbe sur le substantif, est un appel quasi nietzschéen
en direction de « nouvelles oreilles » :
Je désire que mes lecteurs se mettent pour un instant dans cette disposition dans
laquelle je me trouve actuellement [...] oublier [...] tous les concepts appris et aborder
par soi-même les chemins de la vérité, en prenant la raison pour seul guide [12].
Cette disposition de pensée et d’écoute, Kant ne se contenta pas de l’appeler
de ses v
Å“ux, il élabora sa formation à même le langage : les
diskursive Vorstellungen de sa philosophie devaient exercer « des pressions continuelles dans
la direction opposée
[13] » aux significations reçues, et également « plier [...] les
vieilles habitudes de pensée
[14] » afin de produire « une toute nouvelle orientation
pratique à la pensée philosophique
[15] ».
Les citations abondent, elles font apparaître une pensée qui se développe sous
la menace de ses conséquences, elles indiquent que la philosophie critique a
effectivement côtoyé les lieux où l’on voudrait la fixer mais toujours pour en
bouleverser la topologie, pour instaurer des fractures et des ruptures, quand on
identifie des continuations ou des abstractions.
Mettons tous ces soupçons ou ces « inévidences » au service d’une (re)lecture
de la définition kantienne du Gewissen.
De celle-ci on retient généralement qu’elle s’élabore conformément à deux
modèles représentatifs anciens, qu’on pourrait dire acoustique pour l’un et
judiciaire pour l’autre
[16]. Kant comprend, en effet, la conscience morale comme
une voix impérieuse (à laquelle aucun homme ne saurait rester sourd) et comme
une cour de justice, un tribunal, où chaque être humain comparaît en accusateur
et juge de lui-même.
Nietzsche fut un des rares philosophes attentifs à l’intrication schématique
par laquelle le Gewissen kantien se définit, d’une part, comme une inculpation
que le sujet s’impose à lui-même et, d’autre part, comme une voix entendue
depuis une impossibilité acceptée par le sujet-auditeur d’en saisir la source
énonciatrice :
– Mais pourquoi écoutes-tu le langage que te tient ta conscience ? et dans quelle mesure
as-tu le droit de considérer un tel jugement comme vrai et infaillible ? Pour cette
croyance – n’y a-t-il plus de conscience ? N’as-tu pas la moindre idée d’une conscience
en matière intellectuelle ? D’une conscience derrière ta « conscience » ? Ton jugement
« voici qui est juste » a une préhistoire dans tes pulsions, inclinations, aversions, expériences et non-expériences ; « comment est-il apparu ? » dois-tu demander, et encore,
ensuite : « qu’est-ce véritablement qui me pousse à y prêter l’oreille [17] ? »
Nietzsche a voulu ainsi pointer le legs théologique dont la « cruauté » du « vieux
Kant
[18] » a, selon lui, chargé notre conscience morale : nous avons été dépouillés
de toute innocence pour être transformés en sujets toujours et par avance présumés coupables. Le philosophe de Königsberg aurait scellé la signification
d’un être-coupable de l’humanité procédant d’une longue histoire de la morale.
L’enquête généalogique nietzschéenne tire profit des deux schèmes, judiciaire
et acoustique, pour montrer comment le jugement moral kantien est sans appel,
se soustrait par l’atopicité de sa voix à toute justification. Kant, le philosophe
de l’autonomie et de l’« écoute » (
Achtung), nous aurait de la sorte reconduits
à l’obéissance « aveugle » (cette « obéissance de cadavre », fameuse chez les
Jésuites) : « tel un renard qui retourne par erreur dans sa cage » car « c’était sa
force et sa perspicacité qui avaient brisé cette cage
[19] ! »
L’interprétation nietzschéenne – assez corrosive pour qu’il soit nécessaire
d’y revenir constamment – retient ici notre attention parce qu’elle a l’immense
et rare mérite de conduire une critique aussi radicale que paradoxalement attentive au texte kantien. En effet, elle tient réunis ces deux schèmes représentatifs,
acoustique et judiciaire, quand la plupart des commentateurs les séparent en
privilégiant le premier sans mesurer assez combien, alors, se perd toute possibilité pour nous de conférer du sens au Gewissen, dès lors que, pour Kant
lui-même, cette possibilité s’avère être en crise.
Il s’agit donc, dans cette étude, d’examiner l’intrication schématique (qui
définit le Gewissen kantien) pour déceler une invention critique, occultée sous
l’apparente reprise des définitions traditionnelles, occultation elle-même accusée
par notre manière de lire toujours Kant dans la reconnaissance du kantisme. Cet
examen se conduira sous l’Å“il vigilant de Nietzsche et visera à mettre en
lumière, par contraste, les enjeux et les effets d’une réduction importante, opérée
notamment par Heidegger, de la conscience morale au seul schème représentatif
de la voix :
Heidegger dans Sein und Zeit (§ 54 s.) centre l’analyse du Gewissen autour de
l’expression courante « la voix de la conscience ». Contrairement à la « métaphore
du tribunal », elle renverrait à une caractéristique originaire du Dasein : l’interpellation, l’appel [Ruf, Anruf] à la responsabilité [Schuld], à « l’être soi-même » [Selbstsein]. Une telle voix par laquelle « le Dasein s’appelle lui-même », est toujours déjà
de l’ordre du discours [Rede], bien qu’elle soit essentiellement silencieuse ou ne parle
qu’en se taisant, c’est-à-dire ne détermine aucune tâche ou devoir [Pflicht]. Cette
description s’oppose donc terme à terme aux définitions de Kant [20].
La question qui s’impose est de savoir si, en réalité, on peut privilégier un des
deux schèmes d’intellection sur l’autre. Et l’on comprend évidemment que le
modèle acoustique soit alors préféré à celui « archaïque » du tribunal dans la
mesure où « la voix de la conscience » autorise des investigations phénoménologiques beaucoup plus fécondes. Il ne s’agit pas simplement d’être fidèle ou
non à la lettre du texte kantien – « laissons là Monsieur Kant », aurait pu écrire
Nietzsche –, il s’agit plutôt de mesurer deux choses : d’une part, le privilège
contemporain accordé à la voix opère une dés-intrication des deux schèmes, qui
n’ont de signification que l’un par l’autre, d’autre part, cette dés-intrication
aggrave la crise de sens du Gewissen, anticipée par Kant, et nous déporte du
côté d’une « littératurisation » contemporaine de la loi morale, dont nous
n’avons peut-être pas assez mesuré les effets.
L’innovation kantienne, s’il y en a une dans ce domaine, n’est à coup sûr ni
du côté du seul tribunal (que Louis Gernet
[21] voit déjà surgir à l’époque d’Aristote, et pour lequel Kant réfère à saint Paul) ni du côté de la
vox conscientiae
qu’on entend déjà chez saint Augustin ou encore dans l’
Émile de Rousseau.
L’originalité de la définition kantienne exige plutôt, pour être saisie, qu’on se
rende attentif à la manière dont le philosophe fond l’une dans l’autre chacune
des deux figures de la conscience pour inventer une signification nouvelle, qui
résiste aux objections de Nietzsche et à sa propre « réduction acoustique ».
Au-delà d’une capacité de résistance, l’approche kantienne manifeste une puissance d’interrogation pour ainsi dire « inactuelle » de ce que nous autres, les
contemporains, comprenons, et surtout, ne comprenons plus, quand nous parlons
de conscience morale.
Commençons donc par examiner séparément ces deux schèmes et, en premier
lieu, celui du tribunal.
Il apparaît dès les
Leçons d’éthique, dispensées par Kant dans la « période
névralgique »
[22] des années 1775 et 1781. Ces leçons, rappelons-le, étaient obligatoirement adossées à des compendiums officiellement accrédités, en l’occurrence les
Initia philosophiae practicae primae et l’
Ethica philosophica de
Baumgarten :
[...] la conscience [Gewissen] possède le pouvoir de nous traduire contre notre volonté
devant son tribunal pour statuer sur la légitimité [Rechtmässigkeit] de nos actions [...].
Son jugement est de nature judiciaire et non logique. Le juge, lorsqu’il rend jugement,
ne fait pas que former logiquement un jugement, mais il possède le pouvoir de juger
valide et de faire exécuter le jugement rendu d’après la loi; son jugement a force de
loi et constitue une sentence [...]. Il ne doit pas seulement juger logiquement mais il
doit condamner ou acquitter le prévenu [23].
Kant spécifie la nature pratique des jugements rendus par le tribunal de la
conscience. Le Gewissen se conçoit, certes, comme un lieu d’accusation et de
disculpation, mais il s’agit surtout de comprendre que les jugements qui s’y
énoncent ont une force exécutoire, mieux, que les sentences rendues ne sont
pas mises à la disposition de l’accusé – comme le seraient des jugements
logiques –, car leur expression est chargée d’effectivité, et cette effectivité
concentrée dans une puissance d’affecter l’auditeur.
Spécifier la nature judiciaire des jugements émis par le tribunal du
Gewissen
conduit Kant à définir leur effectivité singulière. Les scolastiques distinguaient
déjà, comme le rappelle P. Ric
œur
[24], « le jugement spéculativo-pratique (il ne
faut pas mentir) et le jugement practico-pratique (je lui dirai tout) lié à l’
imperium de la décision : entre l’injonction abstraite de la règle et l’intimation
effective de l’action concrète ». Aussi faut-il bien saisir que le jugement rendu
dans le
forum internum de la conscience ne tombe jamais dans l’extériorité du
monde mais s’inscrit dans l’intériorité d’une intimation de soi à soi, c’est-à-dire
dans le creux d’une auto-affection par où se trouve aboli tout espacement entre
l’accusateur et l’accusé. L’intervalle représentatif que suscite le schème topologique, et qui semble mettre l’accusé au spectacle de son propre jugement, est
défait comme illusoire : l’accusé est affecté par ce qu’il s’intime à lui-même en
tant qu’accusateur, la sentence est affectante dans sa force exécutoire, comme
si le régime de l’énonciation disloquait tout ce que produit de mise en scène la
topologie de l’énoncé, comme si le schème acoustique corrigeait déjà le schème
judiciaire de tous les déports optiques dont il est le vecteur.
La cour de justice du Gewissen ne figure pas un théâtre où s’échangeraient des
rôles (car il ne s’agit pas de tenir des rôles distincts) mais plutôt une différence
de soi à soi, qui césure l’unité du sujet. Kant bouleverse de l’intérieur la compréhension topique de la conscience comme théâtre : le Gewissen ne nous confronte
à aucune représentation de nous-mêmes, il détruit l’illusion de spectacle auquel
nous serions passivement livrés. Si le schème acoustique s’intrique d’emblée avec
le schème topologique, c’est pour faire imploser la structure selon laquelle le
regardeur s’ajouterait de manière affectivement neutre à ce qu’il regarde. À la
faveur du schème topologique, un intervalle surgit donc de soi à soi, que le schème
acoustique corrige aussitôt. Atopique la voix de la conscience brouille toutes les
distributions spatiales du tribunal, elle interdit que celui qui l’entend la situe hors
de lui, elle gomme la distance que produit le regard. À la flexion de la voix et de
l’écoute, l’intégrité du sujet vacille, il est deux en restant un, il éprouve une
différence, qui le sépare de toute présence à soi, et cette différence la topologie la
traduit en distance avant que l’acoustique ne la réintègre à l’intérieur du soi :
Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est représentation du devoir
– Pflichtvorstellung –) morale, qu’on appelle conscience, a en elle-même ceci de
particulier que, bien qu’en cette sienne affaire l’homme n’ait affaire qu’à lui-même
[ein Geschäft des Menschen mit sich selbst], il se voit pourtant contraint par sa raison
de la mener comme sur l’ordre d’une autre personne [als auf das Geheiss einer
anderen Person]. Car l’affaire consiste ici à conduire une cause judiciaire (causa)
devant un tribunal. Mais concevoir comme ne faisant qu’une seule et même personne
[als eine und dieselbe Person] avec le juge celui qui est accusé par sa conscience est
une manière absurde [eine ungereimte Vorstellungsart] de se représenter une cour de
justice car, s’il en était ainsi, l’accusateur perdrait toujours. C’est pourquoi pour ne
pas être en contradiction avec elle-même, la conscience de l’homme, en tous ses
devoirs, doit concevoir un autre (qui est l’homme en général) qu’elle-même, comme
juge de ses actions [25].
Au moment où le schème acoustique corrige les effets d’espacement introduits
par le schème topologique, ce dernier rectifie, en retour, les mésinterprétations
que pourrait produire le schème acoustique avec son effet de deux en un. En
même temps que, dans les conflits de conscience, l’homme n’a affaire qu’à
lui-même, il n’obéit pas à lui-même mais à la raison pure pratique, qui est
toutefois bien sienne. Une « conscience optique » produit le contrepoint visuel
d’un dedans-dehors de la raison et prévient le risque d’une pathétisation du
Gewissen, laquelle perdrait le sens kantien de l’autonomie. Il faut donc comprendre la différence, qui s’est introduite sur le mode d’une auto-affection (le
sentiment de respect), non pas comme « schizophrénique », mais comme un
effet de scission provoqué par l’imposition de la loi morale sur la
représentation
qu’a le sujet de lui-même
[26]. Aussi le sujet du
Gewissen n’est-il pas deux en un,
tour à tour accusateur et accusé, car le procès serait alors joué par avance,
c’est-à-dire pipé. Il y a, en réalité, trois termes, et non pas deux, dans ce for
intérieur : la raison pure pratique (c’est-à-dire la loi morale qu’elle donne à
entendre) et l’effet double que provoque son écoute sur la conscience, à savoir
une division du soi au plus intime de l’auto-représentation du soi. L’effet (
Wirkung) de la
Pflichtvorstellung est de dissocier le soi de l’amour-propre (
Eigenliebe) et le soi auto-dépassé de l’« amour de soi raisonnable » (
vernünftige
Selbstliebe)
[27] : le premier se tient pour le centre de toute légifération pratique
et résiste à l’imposition décentrante de la loi morale – le soi de l’amour-propre,
nous dit Kant, se confond avec la présomption (
Eigendünkel) quand il « s’érige
en législateur et en principe pratique
[28] » –, le second procède tout entier d’un
acquiescement agonique à sa propre décentration, « l’amour de soi raisonnable »
est un amour de soi à l’écoute de la loi, et cette écoute active, nommée par Kant
« respect [
Achtung] », traduit le devenir mobile de la loi morale à laquelle le
soi obéit alors bel et bien
comme à « une autre personne ».
On voit peut-être mieux, à présent, comment le schème topologique travaille
et reprend en sous-main la configuration du Gewissen par le schème acoustique,
car il introduit à nouveau de l’écart, quand la confusion du soi jugeant/jugé
menace, il donne à penser une altérité de la raison au cÅ“ur de la finitude du
sujet, il éclaire la signification de l’écoute-respect comme « auto-contrainte » :
La conscience d’une libre soumission [einer freien Unterwerfung] de la volonté à la
loi mais accompagnée pourtant d’une coercition [Zwang] inévitable exercée sur toutes
nos inclinations, mais seulement par notre propre raison, est donc le respect pour la
loi [29].
La topologie, d’abord corrigée dans sa production d’intervalle et de mise en
théâtre, corrige à son tour l’acoustique, qui crée illusoirement du deux en un,
et cette correction réciproque des deux schèmes est assez intense pour que Kant,
jouant constamment des deux, finisse par les remodeler l’un par l’autre en
inventant une nouvelle signification pour le
Gewissen. Ainsi la voix de la
conscience devient-elle une « ombre », qui suit tout être humain, même
« lorsqu’il pense lui échapper » (
Es folgt ihm wie sein Schatten)
[30]; puis, dans
un échange, qui a la forme d’un chiasme, le « visage » (
Anblick) de la loi morale
se perçoit comme une voix terrible, qui « fait trembler le criminel le plus
hardi
[31] ». Par cette métathèse de qualités, Kant donne à la conscience une forme
« audio-visuelle », il transmue le visage de la loi, le
prosôpon
[32], en une prosopopée, qui s’adresse à chacun dans l’intimité d’un « tu
[33] » : « Agis de telle sorte
que... » Le sens théologique de la finitude se voit ici retourné, de négatif il
devient positif, il n’y a plus aucune
vis a tergo qui déterminerait le sujet pardevers lui-même, celui-ci est sa propre chambre d’écoute et ne se rapporte à la
loi morale que pour autant qu’il se l’auto-impose, sans que cette auto-imposition
ressortisse d’un méta-devoir ou, selon la critique de Nietzsche, d’une conscience
« derrière » la conscience
[34]. L’ombre vocale, qui nous suit, n’est donc pas
l’ombre d’un « quelque chose hors de nous », elle fait signe, au contraire, en
tant que «
nihil privativum » – car c’est bien la définition de l’ombre que livre
l’Analytique du rien dans la première
Critique –, vers le « manque d’un
objet
[35] ». En un mot, cette voix-ombre marque la plénitude d’une incorporation
puisque, pour tout sujet, elle est « incarnée dans son être » (
seinem Wesen
einverleibt)
[36].
Et puisque nous nous tenons dans la tentative, en réalité impossible, d’examiner isolément le schème topologique de la conscience morale, il nous faut
revenir à cette image de l’ombre. L’aventure de Peter Schlemihl aurait été, pour
Kant, une fiction dénuée de pertinence morale. En effet, cette ombre « pratique »
n’est pas l’ombre portée de la loi mais la réfraction de la puissance législatrice
de notre raison pure pratique sur le plan de la représentation que nous avons
de nous-mêmes. Cette ombre « vocale » inaliénable en ce qu’elle est constitutive
de notre finitude, nous suit donc parce qu’elle fait corps avec nous. Cette
réfraction de la loi morale sur la présence à soi du sujet prend la forme d’une
obligation, c’est-à-dire d’un soi projeté, non pas au sens d’un soi en projet de
lui-même mais plutôt au sens d’un auto-dépassement de soi. La loi morale quitte
le champ du visible par la voix et y revient par l’ombre, qui se surimpose à la
cour du tribunal en indiquant clairement que l’espace du
forum internum se
comprend à partir de trois termes : une source lumineuse (la raison pure pratique), l’opacité d’un corps (l’être rationnel
et sensible de l’homme) et cette
ombre, qui dessine les contours spécifiques de la finitude pratique. On pourrait
imaginer que les saints sont, pour Kant, des corps diaphanes, totalement traversés par la lumière de la raison et, par conséquent, sans ombre. Peter Schlemilh
traduirait ainsi, en régime kantien, le désir humain d’accéder à la sainteté :
« l’ombre est la preuve de l’existence de la chair », écrit V. I. Stoichita
[37]. Être
et devoir-être s’indexent réciproquement, font corps, et ce corps
suivi, non pas
couvert, par l’ombre de la loi est le récit déplacé, subverti par Kant, de l’Incarnation : une incarnation finie de la loi morale
[38] :
Être obligé d’avoir une conscience reviendrait à dire : avoir le devoir de reconnaître
des devoirs. En effet, la conscience est la raison pratique remontrant à l’homme son
devoir dans chaque cas d’application d’une loi, pour l’acquitter ou le condamner. La
conscience ne se rapporte donc pas à un objet mais seulement au sujet (en affectant
le sentiment moral par son acte), elle est ainsi un fait inéluctable, ni une obligation
ni un devoir. Donc, quand on dit : cet homme n’a pas de conscience, on veut dire par
là : il ne tient pas compte de ses sentences [39].
Venons-en, à présent, à l’examen « isolé » du schème acoustique :
La conscience [Gewissen] est un instinct qui juge de manière exécutoire d’après les
lois morales. Elle prononce une sentence, et tout comme un juge ne peut que punir
ou acquitter mais non récompenser le prévenu, la conscience nous déclare coupables
ou innocents. Son jugement est exécutoire s’il est ressenti et s’il est mis en Å“uvre. Il
s’ensuit alors deux choses. Le premier effet de ce verdict judiciaire exécutoire est le
repentir moral, et le second, sans lequel la sentence ne serait pas effective, est l’action
conforme au verdict. La conscience est fainéante si elle n’engendre pas l’effort qui
est requis pour satisfaire à la loi morale. Tout plein de regrets que nous soyons, cela
ne sert à rien si nous ne nous acquittons pas de notre dette envers la loi, car même
in foro humano la dette doit être honorée par le paiement et non par le simple
repentir [40].
On sait que, pour Aristote, la rhétorique comporte trois genres, judiciaire, délibératif et épidictique, lesquels se distinguent par leur fin propre – c’est-à-dire
par leur destinataire –, par leur orateur – et donc par leur argumentaire –, et
enfin par la temporalité spécifique dans laquelle chacun d’eux s’inscrit. Ainsi
le genre délibératif ou politique porte sur l’utilité publique : l’orateur
conseille
le peuple en ouvrant la cité à son avenir; le genre judiciaire a pour objet le
juste : l’orateur
accuse ou défend pour statuer sur le passé d’un acte; le genre
épidictique définit au présent ce qui est digne de
louange ou de
blâme
[41].
Or que produit Kant sinon un mixte des genres judiciaire et épidictique ?
Pourquoi ?
Dans ce texte des
Leçons d’éthique comme dans la
Doctrine de la vertu, le
philosophe ne conçoit pas que la sentence prononcée par la voix du
Gewissen
puisse sceller la temporalité de l’action et n’admet pas non plus que la faute
avérée se referme sur l’agent pour lui assigner un destin. Aussi Nietzsche a-t-il
raison et tort de dire que, chez Kant, l’accusation reste le non-dit de l’obligation :
raison, car il y a toujours à être jugé, tort, car ce jugement prononcé se retourne
en exhortation à agir encore et autrement. La « dette envers la loi » ne s’acquitte
pas dans l’inculpation et le repentir, qui en résulte, mais dans la relance incessante de l’agir. Il faut tenir, avec Aristote, que ce qui a été fait ne saurait être
annulé et que, néanmoins, les actions accomplies n’entament pas les possibilités
d’agir moralement au présent. Voilà comment Kant double l’effet de clôture de
la sentence prononcée par une structure d’ouverture et d’appel. La rhétorique
épidictique imprime à la rhétorique judiciaire la marque d’un possible
malgré
tout. Le temps de l’action se soustrait ainsi à sa déformation prédéterministe,
qui, selon Kant, ferait courir les pires risques à la liberté
[42]. À tout instant, l’acte
moral est intégralement possible ou n’est pas. Les circonstances et les actions
passées, qui influencent l’agent, n’existent que d’être contrecarrées dans leur
influence même. Chaque acte est ainsi jugé en conscience au point (
stigma) de
son présent : la temporalité pratique se conçoit comme stigmatique. Le recouvrement de la rhétorique judiciaire par la rhétorique épidictique donne à penser
que l’agent n’
a pas à proprement parler des possibilités d’agir mais qu’il
est à
lui-même son possible : son pouvoir-être n’est pas un prolongement de son être
par des virtualités ni ne s’ajoute à lui mais il le constitue à chaque instant de
l’agir. Et cette possibilité, que je n’ai pas mais que je suis, ne cesse jamais
d’être ma possibilité : l’être obligé que je suis présume toujours qu’il peut agir
moralement, c’est là le sens du devoir.
Il s’agit donc de comprendre que le modèle acoustique du
Gewissen emporte
avec lui une conception nouvelle, composite, de la rhétorique, appropriée à
l’action morale. Et ce mixte oratoire, le philosophe le nomme d’un nom grec
«
Rhetorik
[43] » pour aussitôt en déplorer la perte, contemporaine, selon lui, de
la disparition du «
vir bonus dicendi peritus », anéanti dans l’effondrement de
la république romaine. Nous ne pouvons plus entendre le discours de cette
vox
conscientiae mais nous devons savoir qu’en elle le discours ressortit à la fois
de la plaidoirie (ou de l’inculpation) et d’une communication de force dont
seule la poésie nous livre encore quelque
analogon. La voix du
Gewissen est
tout à la fois celle de la sentence prononcée et celle d’une exhortation, d’une
exacerbation des possibilités toujours intègres d’être libre. Elle recèle ainsi dans
son expression un jugement et une force d’agir, elle produit une culpabilité et
une innocence. Derechef Nietzsche a raison et tort, raison de dire que Kant,
comme le Philocléon des
Guêpes d’Aristophane, ne songe qu’à juger, tort de
ne pas saisir que l’innocence devient alors une puissance seconde de la volonté,
et non l’exercice naturel de cette faculté. Force est de constater que, malgré
tout, Kant ne nous livre aucune définition très positive de cette «
Rhetorik »
perdue, mais nous met plutôt en quête d’un discours disparu : ni poétique
– même s’il a, comme la poésie, la capacité d’animer l’esprit d’une force
expressive –, ni strictement judiciaire – pour les raisons qu’on a dites –, ni
proprement persuasif – car l’art de persuader ravale le discours à une technique
mise au service de l’instrumentalisation de l’auditeur
[44] –, ni équivalente à un
« art oratoire » – au sens où Aristote définit la rhétorique comme
technè apte à
produire du persuasif (
pithanon). La «
Rhetorik » est l’art « sans art
[45] » d’une
conviction par laquelle la conscience se juge et se propulse du passé dans
l’innocence d’un nouveau présent.
De cette voix nous n’entendrons donc pas les mots puisque nous sommes devenus sourds à ce genre oratoire, de cette scène nous ne verrons pas le lieu, car elle
participe d’un espace mental « audio-visuel », qui perturbe toute topologie.
La difficulté prend alors sa courbure, la vox conscientiae kantienne se définit
par une succession de rapprochements négatifs, qui sont autant de traits suspensifs de sa compréhension. Kant crée un point d’attente, que rien ne parvient
à résorber tant il se déforme et se retire dès qu’on veut le saisir.
Une discursivité pratique se définit et s’efface sur les bords déformants d’une
histoire devenue pour nous illisible : il faut penser une rhétorique sans persuasion, une immédiateté de l’imposition de la loi dans la médiation d’une langue
pour ainsi dire « cordiale », il faut considérer que la vis dicendi de la raison est
une vis obligandi mais que cette loi morale, qui s’intime à tous, nous ne lui
faisons jamais face, nous en sommes des législateurs singuliers, nous l’énonçons
sans la produire. Kant sait l’étrangeté pour nous d’une telle Vorstellungsart, il
le dit explicitement dans le § 53 de la KU. Cette étrangeté est le diagnostic d’un
devenir inaudible des sentences conscientielles. La posture kantienne n’est toutefois pas celle de la nostalgie. Le philosophe ne déplore rien, il dit une impossibilité advenue d’entendre. Il est des moments, montre Rousseau à la fin de
l’Essai sur l’origine des langues, où les voix des orateurs politiques ne portent
plus, il s’ensuit une atomisation du corps social par où l’état de nature fait
retour. Analogiquement le philosophe critique nous indique en creux que la
réduction de la rhétorique à son genre épidictique, c’est-à-dire à la littérature,
ne restera pas sans effets pratiques. Et peut-être sommes-nous plus à même
aujourd’hui de prolonger ce diagnostic.
Mais rappelons auparavant un dernier point important. Ce que nous avons
nommé l’intrication des schèmes judiciaire et acoustique du
Gewissen suscite
un modelage réciproque par où chaque modèle d’intelligibilité se voit porter à
sa limite pour la franchir dans la forme étrange d’une anamorphose : le schème
acoustique déthéâtralise et, ce faisant, déthéologise le schème topologique, qui,
en retour, ouvre la dualité de l’accusateur/accusé à la troisième dimension d’une
loi surplombante, chargée de faire comprendre notre condition d’êtresouslaloi : « Je dis soigneusement : l’homme
sous des lois morales. Et non l’homme
d’après des lois morales
[46] », insiste Kant avec une solennité apte à prévenir
toute lecture kafkaïenne, qui ferait de nous des « êtres-devant la loi
[47] ».
Ce que la philosophie critique nous donne à examiner n’est pas la question
d’une présence toujours en retrait de la loi morale, à laquelle nous ferions face
pour la voir se soustraire à la présence même qu’elle promet – cette perspective
interprétative conduit J. Derrida à définir l’atopicité de la loi morale comme
une « topique différantielle
[48] », qu’il porte alors à son comble dans la lecture
du texte de Kafka intitulé « Devant la loi » –, mais c’est la question du sens de
l’autonomie et, par lui, de la finitude pratique. Il faut ainsi comprendre que se
tenir « sous la loi morale », «
unter » insiste Kant, ne nous reconduit pas, selon
la métaphore nietzschéenne, dans « la cage » théologique dont le philosophe de
Königsberg venait tout juste de nous faire sortir. Se tenir sous la loi morale ne
restaure pas la topique du Jugement dernier mais nous donne à penser deux
choses en même temps :
1. Les volontés finies se rapportent à la loi morale selon un double rapport.
Elles sont énonciatrices de la loi et soumises à cette loi qu’elles co-énoncent
sans la produire. Elles occupent un lieu universel de législation qu’elles ne
peuvent jamais s’approprier car l’impératif catégorique comprend l’impossibilité pour elles de s’instituer en source de la loi. Le sujet est pour ainsi dire
porteur d’une loi dont il n’est pas l’auteur. J.-E. Joos a justement analysé les
implications profondes de cette thèse kantienne de l’autonomie en évoquant « le
paradoxe moral du membre-législateur, de celui qui ne peut légiférer qu’en se
trouvant exclu de l’origine de sa loi
[49] ». Et ce paradoxe, qui nous interdit de
nous considérer comme auto-producteurs de la loi morale, ne nous paraît aucunement reconductible à la thèse derridienne d’une « topique différantielle » pour
deux raisons.
La première est que le sujet kantien comparaît, certes, devant le tribunal de sa
conscience mais ne se trouve pas pour autant dans la situation, décrite par J. Derrida avec les mots de Kafka, celle d’être « en face de la loi sans jamais lui faire
face
[50] ». Le schème judiciaire n’est pas, en effet, le seul mot de Kant pour expliquer la structure du
Gewissen. Mieux, on ne saurait réduire le
Gewissen à ce seul
schème sans que soit perdu le sens du respect. Or chez Kant respecter la loi morale
ne signifie pas être tenu en respect, c’est-à-dire à distance, mais signifie, au
contraire, être transi par la motion de l’impératif énoncé par cette loi. Il faut donc
penser ensemble la comparution devant le tribunal et l’auto-imposition, ou, selon
le mot de Kant, « l’auto-contrainte » (
Selbstzwang)
[51], par laquelle la loi devient
pour nous motif d’action. Il y a donc distance (schème topologique) et « pénétration » (schème acoustique) –
Eingang est le mot de Kant –, pour répondre ici à
l’usage que fait J. Derrida des analyses freudiennes de la conception kantienne
de la loi morale
[52].
La deuxième raison de ne pas souscrire à l’interprétation de J. Derrida,
lorsqu’il lit Kant à partir de Kafka, est que pour le philosophe de Königsberg
« être sous la loi » désigne à la fois une soumission et une souveraineté, par
lesquelles l’autonomie accède à son sens fort d’auto-libération. Voilà pourquoi le
Gewissen kantien trouve sa signification dans l’intrication schématique du tribunal et de la voix : il s’agit, en effet, de penser une auto-soumission qui ne soit pas
une forme renouvelée de la sujétion. Et cette innovation ne saurait, selon nous,
être homologuée à celle, heideggerienne, du retrait de l’être, dont la loi morale
serait, pour J. Derrida, « la topique différantielle ». Il faut plutôt considérer ici
que Kant définit le mode ontologique le plus propre de la liberté : celle-ci est
perpétuellement en excès sur elle-même. Le devoir est devoir de sortir des repères
de l’amour-propre, il exprime l’expansivité dont est capable l’amour de soi soumis (et non assujetti) à la raison. On conçoit alors, selon les mots de E. Martineau
(référés à Rousseau), une « souveraineté non corrélative
[53] ».
2. La forme impérative, dans laquelle se donne et s’impose la loi morale pour
une volonté finie, est relative à cette finitude même. Il ne s’agit pas, pour Kant,
d’instituer péremptoirement une ontologie nouvelle ni de restaurer subrepticement une onto-théologie pour retourner dans la « cage » brisée (Nietzsche), mais
de souligner l’ordre vrai de dépendance entre les éléments qui constituent la
moralité : la raison pure pratique (source de la loi) existe en quelque sorte avant
son destinataire, l’être raisonnable, et celui-ci avant l’homme. Ce als ob de
l’antécédence – car c’est bien ainsi que les choses apparaissent au sujet de
l’amour-propre – se redouble dans l’idée de notre familiarité factuellement
inassignable avec la loi morale. C’est ce que Kant nomme alors Faktum rationis.
Modifier notre rapport à cet « envoi » ou à cette donnée sans facticité conduira
Nietzsche à critiquer le « faitalisme » kantien pour initier un travail généalogique
sans précédent. Il est en effet indéniable que Kant ne pense pas l’historicité de
la loi morale.
Le sens du Gewissen kantien étant, à présent, rendu à sa complexité, il faut
encore circonscrire le point de silence ou d’aphasie dont notre contemporanéité
philosophique pourrait tirer partie.
Kant nous met en deuil de la rhétorique morale
et en attente de son substitut.
Kant ne nous met pas en quête de ce discours perdu, que la
KU nomme
négativement sous le titre de
Rhetorik. Il s’agit plutôt d’inventer, de trouver un
analogon. Et cet
analogon la
Rhetorik le profile à partir d’une opposition de
contraires, laquelle définit proprement l’
aphasia : cet
analogon sera(it) au plus
près de la poésie – on songe alors au statut de la
Dichtung chez Heidegger –,
au plus loin de l’art de persuader – tout en restant un art du langage –, au plus
près des arts libéraux : il s’agit de produire par le discours une « animation »
de la volonté, apte à élever l’agent au-delà des faiseurs d’actes
[54], à la hauteur
précisément d’une souveraineté « non corrélative ».
L’aphasie kantienne a donc deux sens, un silence et une détermination négative de cela même que le silence met en suspens ; elle nous arme, ce faisant,
d’un discriminant dans l’enquête où elle nous lance.
Lorsque Heidegger engage, à partir du § 54 de Sein und Zeit, une analyse du
Gewissen, il refoule par deux fois le schème du tribunal hors de son champ
d’investigation pour privilégier celui de la voix et de l’appel. En un certain
sens, J. Derrida répète, mais symétriquement, le même geste, dans son texte
« Devant la loi », consacré à Kafka, où il congédie la pertinence du schème
judiciaire sans répondre à la question lyotardienne : « Comment juger ? ». En
effet, J. Derrida porte au jour l’impossibilité de penser le jugement moral depuis
un schème ou une structure judiciaire, qui, selon lui, excède toujours déjà, d’une
manière tragique et absurde (d’où la référence cruciale à Kafka), une conscience
qui ne peut se concevoir qu’à partir d’une archi-éthique, celle de l’écriture (d’où
le redoublement de la référence kafkaïenne par celle de Blanchot).
Voici comment Heidegger, quant à lui, explicite son abandon du schème
judiciaire dans son remaniement du Gewissen :
Cette caractérisation de la conscience comme appel ne se réduit nullement à une
« image » comme par exemple chez Kant la figuration de la conscience par un
tribunal [55].
Heidegger commence donc par prêter à Kant une réduction des deux schèmes
constitutifs du Gewissen à un seul, celui du tribunal, avant d’y suspecter la
présence de la loi morale. Il se réserve, ce faisant, le schème acoustique pour
un usage qu’on présume libéré de toute moraline :
Que Kant place à la base de son interprétation de la conscience l’idée directrice du
« tribunal », cela n’est nullement fortuit mais, au contraire, imposé par l’idée de loi
morale [56].
L’« image » kantienne du tribunal a pour défaut, selon Heidegger, de reconduire
le
Dasein dans des « transactions », qui sont en deçà de la voix et surtout de
« l’appel », par lequel la conscience ouvre le
Dasein à sa propre transcendance.
Le privilège exclusif accordé par Heidegger au schème acoustique autorise une
pensée inédite de la
vox conscientiae comme auto-appel et permet la reformulation en « ipséité » (
Selbstheit) de ce qui, au début de l’analytique du
Dasein,
se disait comme « mienneté » (
Jemeinigkeit). Cette
Selbstheit du soi autointerpellé doit se comprendre comme une
Selbstständigkeit du soi, c’est-à-dire
comme une « constance de soi-même » ou encore une « autonomie », mais une
autonomie qu’il faudrait penser
sans loi, c’est-à-dire, selon l’explication livrée
par J.-L. Marion, comme une « autarcie radicale du
Dasein
[57] ».
Une question s’impose aussitôt : la réduction du Gewissen à son schème
acoustique ne produit-elle pas, en contrecoup, une réduction de l’autonomie à
l’autarcie et n’impose-t-elle pas la difficulté de penser à nouveaux frais (c’est-à-dire sans la loi) la signification d’un auto-appel ?
La réduction de l’autonomie kantienne est, en outre, présentée par Heidegger
comme une percée de plus grande radicalité, qui lui permet de disqualifier le
lien de la conscience avec ce que nous avons identifié, chez Kant, comme
ressortissant de l’impossible possibilité d’une rhétorique morale se survivant à
elle-même, à savoir un langage commotionnant, vecteur d’action, mais fondamentalement adressé. Il n’est pas sûr que la
Rhetorik, dont l’aphasie kantienne
se fait l’index, puisse aisément être rendue équivalente à ce que Heidegger
stigmatise comme « transactions » des opinions ni même à ce que J. Derrida,
pensant la « responsabilité absolue », nomme le lien doxique entre la responsabilité et la « publicité », c’est-à-dire « la nécessité de rendre compte, de justifier ou d’assumer le geste et la parole devant les autres
[58] ». L’intrication
kantienne des deux schèmes du
Gewissen produit un régime de discours difficile
à reléguer du côté de l’espace public, en tout cas irréductible à des échanges
d’opinions. Il est peut-être temps de tirer profit de l’aphasie kantienne pour
rappeler que les déterminations négatives que donne Kant de la
Rhetorik n’autorisent aucunement que l’on se replie trop vite vers un modèle politique de
dialogisme ni que l’on trouve refuge dans le
topos de la publicité. La
Rhetorik
fraie une voie qu’il faut possibiliser sans la sacrifier par avance pour résoudre
plus vite la difficulté de sa saisie.
Entre la structure heideggerienne close, fermée sur elle-même, de l’auto-appel
– J.-F. Courtine parle justement de « monologisme
[59] » – et la chute de l’adresse
dans les « transactions » langagières du « on », il y a à penser un discours et
une adresse constitutifs d’un rapport éthique des sujets entre eux. Heidegger
élude radicalement ces possibilités d’ouverture langagière du
Dasein à l’altérité.
Or, dans le tribunal kantien, l’altérité ne prend jamais la forme d’une masse
publique de spectateurs-auditeurs mais est, au contraire, immanente au soi
expansif de « l’amour de soi raisonnable » (institué par l’expérience
langagière
du respect) et au propre de l’amour-propre (qui n’est pas concevable sans
l’instanciation en propre des autres). En outre, Heidegger semble avoir dû
lui-même remanier cette structure d’auto-appel propre à
Sein und Zeit.
J.-L. Marion, suivant les effets du fameux « tournant » (
Kehre) sur la conception
heideggerienne du
Gewissen, permet de ressaisir l’ampleur des questions auxquelles le philosophe était soumis :
[...] puisque la résolution anticipatrice, comme auto-appel, échoue sur une neutralité
ontologique, il faut la soumettre à un appel qu’elle ne performe pas, ni ne contrôle,
ni ne décide; cet appel, la Postface à Qu’est-ce que la métaphysique ? comme la
Lettre sur l’humanisme le nomment Anspruch des Seins : l’appel par lequel l’Être
revendique le Dasein comme l’instance phénoménologique de sa manifestation [60].
Dans l’opposition à Kant se joue la rupture du Dasein – interpellé d’abord par
lui-même puis par l’Être – avec toutes les philosophies du sujet et, au premier
chef, avec la structure critique du Gewissen comme comparution et convocation
langagières du sujet devant sa propre capacité de souveraineté, c’est-à-dire
d’autonomie.
J.-L. Marion expose ainsi le bouleversement introduit par Heidegger :
[...] je m’éprouve revendiqué, c’est-à-dire convoqué à l’accusatif – interpellé comme
suspect et non sujet, nommé à l’accusatif et donc dépossédé de toute fonction de
nominatif. Le me interpellé marque l’absence de tout Je constituant [...]. Le désastre
du je, donc le seul dépassement du sujet, n’intervient qu’avec la revendication.
L’ampleur du désastre autorise-t-elle pourtant à nommer encore d’un concept le me,
à peine fantôme d’un sujet ? Nous le désignerons comme l’interloqué. [...] l’interloqué
se découvre toujours le pôle dérivé d’une relation où il ne dispose plus de la substantialité (autonome, autarcique) qu’implique la moindre subjecti(-vi)té. Interloqué
ensuite, parce qu’il subit une surprise. La surprise, ici, s’oppose strictement à l’extase
(de l’intentionnalité et aussi de la résolution anticipatrice); l’extase institue sans doute
le sujet hors de lui-même, mais toujours à partir de lui seul, considéré comme pôle
originaire de son propre dépassement. La surprise de la revendication surprend au
contraire l’interloqué au point de le priver de toute polarité propre. [...] Interloqué
enfin, au sens d’un jugement interlocutoire; interloquer signifie, selon l’ancienne
langue judiciaire, « ordonner qu’une chose sera prouvée ou vérifiée, avant qu’on
prononce sur le fond de l’affaire » (Littré, s.v.) [61].
Ce résumé est aussi un acte philosophique d’appropriation par où J.-L. Marion
dépasse la pensée heideggerienne d’une manière assez singulière pour qu’on y
prête attention. La référence ultime au sens juridique, exclusivement français,
du verbe « interloquer » outrepasse – faut-il dire relève ? – la pensée heideggerienne de l’Anspruch des Seins au point aigu de sa lacune. Et cet outrepassement a des accents qui font étrangement ressurgir le schème judiciaire kantien, que le philosophe de Sein und Zeit avait commencé par refouler hors du
Gewissen.
Éprouver les vertus discriminantes de la définition critique de la conscience
morale pourrait devenir un exercice de lecture où l’on verrait la référence
kantienne servir pour ainsi dire de curseur et d’éclaireur dans la saisie de ce
problème neuf qu’est devenu, pour nous aujourd’hui, le
Gewissen
[62].
Il est bien plus urgent de considérer enfin la leçon de l’aphasie kantienne,
relative à la Rhetorik, ce « mixte » juridico-épidictique, qui définit le langage
du Gewissen. Il faut élaborer – peut-être inventer – un analogon de ce « mixte »,
compte tenu du fait que la rhétorique s’est, pour nous contemporains, réduite à
la littérature, et que cette réduction est irréversible. Ainsi posé, le problème
rebondit, il fait report d’interrogation vers ce qui s’est tramé entre la philosophie
et la littérature pour s’imposer finalement comme un lien éthique. J. Derrida a
énoncé de manière frontale le fait de ce lien, mais pour en justifier le sens. La
littérature s’est ainsi trouvée investie d’une fonction éthique fondamentale dont
il reste encore à savoir si elle n’en ressort pas défigurée, comme transformée
par ce supplément d’âme. Mais ce qu’il nous importe ici de comprendre, c’est
de quel renoncement philosophique s’est peut-être nourrie cette investiture
éthique de la littérature. Il s’agit en somme de savoir si cette « responsabilité »
éthique de la littérature ne traduit pas une défection de la philosophie dans la
tâche qui lui incombe en propre, celle de renouveler sa propre capacité langagière pour reformuler le sens notamment de la conscience morale.
Ainsi quand J. Derrida énonce : « [...] et si la loi, sans être elle-même transie
de littérature, partageait ses conditions de possibilités avec la chose littéraire
[63] ? », il nous engage radicalement à examiner ce que l’archi-éthique de l’écriture (car il y a bien un falloir de l’écrire) a d’homologue avec le langage de la
loi. Si tout écrivain fait bien l’expérience qu’il faut écrire, ce falloir peut-il ou
non nous offrir un nouveau schème de ce que signifie le devoir moral ? La
question, dans son intensité, mérite d’être posée mais doit aussi être examinée
avant que la dimension archi-éthique de l’écriture commute trop vite avec celle
langagière de la loi morale pour les rendre toutes deux finalement indiscernables.
J. Dupin récuse l’inconséquence de cette commutation : « écrire, ne pas écrire/
alternative inconséquente
[64] ». Le falloir de l’écrire n’est pas celui d’une liberté.
La conception kantienne du Gewissen pourrait avoir la valeur d’un programme de travail : il s’agit de comprendre que, pour Kant, l’écoute (Achtung)
de la loi morale est sa mise en acte. Par conséquent, le motif, à la fois kantien
et nietzschéen, des « oreilles » n’a pas fini de nous apprendre combien la lecture
précède radicalement l’écriture, est peut-être même son transcendantal éthique...
[1]
SCHOPENHAUER,
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I, § 8, trad. A. Burdeau, PUF, 1978, p. 66-67.
[2]
Voir SCHOPENHAUER,
Le Fondement de la morale, trad. A. Burdeau, Paris, Aubier, 1978, p. 69.
[3]
Voir RABELAIS,
Pantagruel, Quart Livre, chap. 55. Cette idée est celle de M. DE CERTEAU dans
La Fable mystique, Paris, Gallimard, 1982.
[4]
Voir
Opus postumum, Liasse I, 2, trad. F. Marty, Paris, PUF, 1986, p. 213.
[5]
Voir
Anthropologie du point de vue pragmatique, § 70, A.K. VII, 244, trad. A. Renaut, Paris,
Flammarion, G-F, 1993, p. 207.
[6]
Voir
Doctrine du droit, § 31, II : « Qu’est-ce qu’un livre ? », A.K. VI, 289-290, Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade », 1986, p. 551 (les volumes II et III de la Pléiade sont désormais
abrégés en PII et PIII, suivis de la pagination).
[7]
Voir
Correspondance de Kant, Lettre de Christian Garve du 18 juin 1792, trad. s. la dir. de
M. de Launay, Paris, Gallimard, 1991, p. 521.
[8]
Voir
Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science,
A.K. IV, 261; PII, 24.
[9]
Voir
Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ?, A.K. VIII, 35-36; PII, 209-210.
Voir Th. W. ADORNO,
Modèles critiques, trad. M. Jimenez et E. Kaufholz, Paris, Payot, 1984,
p. 138 : « Kant a vu ce qu’il y avait de passif dans l’activité de la pensée. »
[10]
Voir
Sur un ton supérieur pris en philosophie, A.K. VIII, 395 note; PIII, 402.
[11]
Voir
Doctrine de la vertu, Préface, A.K. VI, 375 note ; PIII, 651 : «
Ein der praktischen
Philosophie Kundiger ist darum eben nicht ein praktischer Philosoph » (souligné par nous).
[12]
Voir
Nouvelle définition du mouvement et du repos et les conséquences qui y sont liées dans
les premiers fondements des sciences de la nature, trad. S. Zac, Paris, Vrin, 1970, p. 57.
[13]
Voir Lettre de Kant à Marcus Herz le 11 mai 1781, trad. F. Alquié, dans « Introduction aux
écrits kantiens de 1783-1784 », PII, 4.
[14]
Voir
Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?, A.K. VIII, 140; PII, 537.
[15]
Voir
Logique, trad. L. Guillermit, Paris, Vrin, 1970, p. 31. Kant évoque ici Socrate.
[16]
Dans « La dimension “pratique” de l’agir. Aspects de l’aspectualité de l’action selon Aristote
et chez Kant », dans J.-Y. CHATEAU (éd.),
La Vérité pratique. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VI,
Paris, Vrin, 1997, p. 265-300. G. Guest engage une enquête, qui vise à défendre le sens de la
responsabilité chez Heidegger contre les critiques dont celle-ci a été récemment l’objet ; voir
« L’Origine de la responsabilité. De la voix de la conscience à la pensée de la promesse » (à
paraître). Notre point de départ est identique à celui de G. Guest mais notre dessein est opposé au
sien, à tout le moins très différent.
[17]
Voir NIETZSCHE,
Le Gai Savoir, § 335, trad. P. Wotling, Paris, Flammarion, G-F, 1997, p. 270.
[18]
Voir NIETZSCHE,
Généalogie de la morale, II, § 6, trad. E. Blondel
et al., Paris, Flammarion,
G-F, 1996, p. 76 : « Et ne pourrait-on ajouter qu’au fond ce monde ne s’est jamais entièrement
défait d’un certain relent de sang et de torture (pas même chez le vieux Kant : l’impératif catégorique
sent sa cruauté...) ? C’est encore ici que cette intrication des idées de “faute et de peine”, devenue
peut-être inextricable, a été produite. » Dans ce deuxième traité de la
Généalogie de la morale,
Nietzsche analyse, rappelons-le, la « conscience » (
Gewissen), qui a, dit-il, « une longue histoire et
une série de métamorphoses » (
ibid., II, § 3, p. 70).
[19]
Voir NIETZSCHE,
Le Gai Savoir, § 335,
op. cit., p. 271.
[20]
Voir É. BALIBAR, art. « conscience », dans B. CASSIN (éd.),
Dictionnaire des intraduisibles,
Paris, Éd. du Seuil-Le Robert 2004.
[21]
Voir L. Gernet,
Recherches sur le développement de la pensée juridique et morale en Grèce.
Étude sémantique, Paris, Albin Michel, 2001 (rééd.).
[22]
Voir
Leçons d’éthique, trad. L. Langlois, présentation de L. Langlois « Les Leçons d’éthique
et la “découverte” de la raison pratique », Paris, Librairie générale française, 1997, p. 23.
[23]
Ibid., p. 243. Le § 13 de la
Doctrine de la vertu donne du
Gewissen une définition synthétique
et complexe dans laquelle se trouve enchâssée une citation de l’Épître aux Romains (II, 15) de saint
Paul : « Le sentiment [
das Bewusstsein] d’un
tribunal intérieur en l’homme “devant lequel ses
pensées s’accusent ou se disculpent l’une l’autre” est la
conscience [
das Gewissen]. Tout homme
a une conscience [
Gewissen] et se trouve observé, menacé et surtout tenu en respect [
Respekt]
(respect [
Achtung] lié à la crainte) par un juge intérieur, et cette puissance qui veille en lui sur les
lois n’est pas quelque chose qu’il se forge à lui-même arbitrairement, mais elle est inhérente à son
être [
ist seinem Wesen einverleibt]. »
[24]
Voir P. RICŒUR,
Philosophie de la volonté. Le volontaire et l’involontaire, t. I, Paris, Aubier,
1988 (rééd.), p. 71.
[25]
Voir
Doctrine de la vertu, A.K. VI, 438; PIII, 727.
[26]
M. Malherbe est un des rares commentateurs à avoir clairement souligné ce point, voir
Kant
ou Hume, ou la raison et le sensible, Paris, Vrin, 1993 (rééd.), p. 217 : « Le respect agit non sur
la sensibilité comme fait de nature, mais sur la représentation de cette sensibilité dans une maxime :
il corrige l’amour-propre qui est la bienveillance excessive que le sujet éprouve pour lui-même,
quand il se représente à soi et il humilie la présomption, qui est une considération satisfaite de soi ;
il exige que l’attention soit tournée, dans l’intention, uniquement vers la forme de la loi. Il n’abolit
pas la sensibilité mais l’écarte de toute détermination pratique de la volonté. Le conflit de la
sensibilité et de la raison n’a lieu que dans la représentation de la loi. »
[27]
Voir
Critique de la raison pratique (notée désormais
KpV), A.K. V, 73; PII, 697.
[28]
Ibid., A.K. V, 74; PII, 698.
[29]
Ibid., A.K. V, 80; PII, 706.
[30]
Voir
Doctrine de la vertu, A.K. VI, 438; PIII, 727.
[31]
Voir
KpV, A.K. V, 79-80 ; PII, 705.
[32]
G. Guest souligne justement ce point dans « La dimension “pratique” de l’agir. Aspects de
l’aspectualité de l’action selon Aristote et chez Kant » (
op. cit., p. 280-281).
[34]
Voir
Doctrine de la vertu, A.K. VI, 400; PIII, 683 : « [...] la conscience [
Gewissen] n’est
pas quelque chose que l’on puisse acquérir et il n’y a pas de devoir prescrivant de se la procurer [...]. »
[35]
Voir
Critique de la raison pure (notée désormais
KrV), A.K. III, 232; PI, 1010.
[36]
Voir
Doctrine de la vertu, A.K. VI, 438; PIII, 727 (trad. modifiée).
[37]
Voir V. I. STOICHITA,
Brève histoire de l’ombre, Genève, Droz, 2000, p. 7.
[38]
Ibid., p. 68-69 : « Dans l’Évangile de Luc (1,26-38), le récit de l’Incarnation est ponctué
par un dialogue complexe entre l’ange et la Vierge. À l’annonce de Gabriel (“... Tu concevras dans
ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus...”), Marie s’étonne : “Comment
cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ?” Et l’ange de répondre : “L’Esprit Saint viendra
sur toi, et la puissance (
dynamis/virtus) du Très-Haut te couvrira de son ombre (
episkiazein/obumbrabit); c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu.” » I. Stoichita donne un
commentaire passionnant de l’exégèse à laquelle ce récit évangélique a donné lieu (p. 69 s.).
[39]
Voir
Doctrine de la vertu, Introduction, XII, b, A.K. VI, 400; PIII, 683.
[40]
Voir
Leçons d’éthique,
op. cit., p. 245-246.
[41]
Voir ARISTOTE,
Rhétorique I, 1358a36-1358b30.
[42]
Voir
La Religion dans les limites de la simple raison, A.K. VI, 49-50; PIII, 66-67 n.
[43]
Voir
Critique de la faculté de juger (notée désormais
KU), § 53, A.K. V, 327; PII, 1114-1115 n. Nous nous permettons de renvoyer aux analyses plus approfondies que nous développons
sur ce point dans
Entendre raison. Essai sur la philosophie pratique de Kant, Paris, Vrin, 2004.
[44]
Voir
KU, § 53, A.K. V, 327; PII, 1114.
[45]
Ibid., PII, 1115 n.
[46]
Ibid.,
KU, § 87, A.K. V, 448; PII, 1255 n.
[47]
Voir J. DERRIDA, « Préjugés. Devant la loi », dans J. DERRIDA, V. DESCOMBES, G. KORTIAN,
P. LACOUE-LABARTHE, J.-F. LYOTARD, J.-L. NANCY,
La Faculté de juger, Paris, Éd. de Minuit, 1985,
p. 87-139.
[49]
Voir J.-E. JOOS, « L’interdit de représentation et la subversion du théologico-politique »,
Philosophie, n
o 40,1993, p. 65.
[50]
Voir « Préjugés. Devant la loi »,
op. cit., p. 119.
[51]
Voir KANT,
Doctrine de la vertu, Introduction, A.K. VI, 379; PIII, 656.
[52]
Voir J. DERRIDA, « Préjugés. Devant la loi »,
op. cit., p. 127. L’usage ironique que fait
J. Derrida du sens, médical et freudien, de l’expression «
ante portas » pourrait être opposé à une
autre perspective, ironique mais lacanienne cette fois, celle de J.-A Miller, qui fait entendre la voix
despotique et féminine inspirant à Kant le fameux «
sic volo sic jubeo », extrait de la sixième
Satire
de Juvénal. Voir « Une incroyable exaltation », dans J.-A. Miller (éd.),
Lakant. Lacan avec Kant,
École de la cause freudienne, diffusion Navarin-Éd. du Seuil, 2003, p. 41.
[53]
Il s’agit d’un conférence prononcée par E. Martineau à la Sorbonne (Paris I), dans le cadre
d’un colloque consacré à Rousseau en mai 2001. À notre connaissance, cette intervention est restée
inédite.
[54]
Voir H. MELVILLE,
Le Grand Escroc, trad. H. Thomas, Paris, Éd. du Seuil, 1984, p. 52 :
« Moi, par exemple, suis-je un acteur ? Et mon révérend ami joue-t-il, lui aussi, un rôle ? – Oui.
Ne faites-vous pas des actes ? Agir, c’est faire. Donc tous ceux qui agissent sont des faiseurs. »
[55]
Voir
Être et Temps, § 54, trad. E. Martineau, Paris, Authentica, 1985, p. 196.
[56]
Ibid., § 59, p. 210 (souligné par Heidegger).
[57]
Voir J.-L. MARION, « L’interloqué »,
Cahiers Confrontations, n
o 20,1989, p. 184.
[58]
Voir J. DERRIDA,
Donner la mort, Paris, Galilée, 1999, p. 88.
[59]
Voir J.-F. COURTINE,
Heidegger et la phénoménologie, Paris, Vrin, 1990, p. 350-353.
[60]
Voir J.-L. MARION, « L’interloqué »,
op. cit., p. 186.
[61]
Ibid., p. 187-188.
[62]
Voir J. DERRIDA,
Psychè. Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987, p. 550 : « Il faudrait [...]
réélaborer une problématique de la conscience, cette chose dont on évite de plus en plus de parler
comme si on savait ce que c’est ou comme si son énigme était épuisée. Or est-il un problème plus
neuf aujourd’hui que celui de la conscience ? »
[63]
Voir J. Derrida, « Préjugés. Devant la loi »,
op. cit., p. 109.
[64]
Voir
Dehors, Paris, Gallimard, 1975, p. 86.