2005
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Repenser les structures
Guy-Félix Duportail
Ce numéro est dédié
à la mémoire de Jacques Derrida.
Un jour, la France de l’après-guerre s’aperçut qu’elle n’était plus le pays de
l’entendement, mais celui de la faculté de construire et de déconstruire les
structures. Entre les années 1950 et 1970, le structuralisme offrit une série
d’Å“uvres impressionnantes : L’Anthropologie structurale (Claude Lévi-Strauss), Le Degré zéro de l’écriture (Roland Barthes), Les Mots et les Choses
(Michel Foucault), Écrits (Jacques Lacan), L’Écriture et la Différence (Jacques
Derrida), Différence et Répétition (Gilles Deleuze), Pour Marx (Louis Althusser), pour ne citer que celles-ci. Le mouvement structuraliste (pour reprendre
l’expression qu’emploie ici même Étienne Balibar) renouait avec des traditions
qui toutefois n’avaient rien d’étroitement hexagonales, tant au niveau de la
méthode (Bourbaki, Saussure, Jakobson) qu’au plan des justifications philosophiques des déplacements qu’il opérait. Comme on le sait, le structuralisme
prenait appui sur une lecture d’auteurs de langue allemande (Hegel, Marx,
Nietzsche, Freud, Heidegger).
Cette ouverture à la tradition allemande ne déboucha cependant pas sur le
dialogue franco-allemand qu’on eût pu espérer. Ainsi, à la fin des années 1980,
Manfred Frank écrivait, sur un ton quelque peu désabusé : « Lorsque, à peine
huit ans plus tard, je revois mes leçons
[1], je dois constater avec résignation que
le dialogue franco-allemand en matière de néo-structuralisme et d’herméneutique n’a pas eu lieu. » Il est vrai, comme le souligne immédiatement le même
Manfred Frank, qu’« après la catastrophe du III
e Reich, la philosophie invoquant
Nietzsche et Heidegger comme témoins principaux et reniant les derniers restes
d’une subjectivité émancipée et d’une intersubjectivité organisée de façon démocratique n’a plus bonne presse. Or ce sont là précisément – c’est ainsi qu’on le
perçoit chez nous – les sources principales des nouveaux Français. Doit-on les
tenir pour purifiées parce qu’elles ont passé à travers les mains des Français ? ».
Cette dernière et grave question demeure ouverte. Il faut d’ailleurs bien
reconnaître que c’est aux Allemands que l’initiative, en matière de discussion
critique, est revenue. On songera, par exemple, au
Discours de la modernité de
Jürgen Habermas, tourné vers les penseurs de tradition nietzschéenne (Bataille,
Foucault, Derrida)
[2].
Enfin,
last but not least, même si le structuralisme essaima de par le monde,
et tout particulièrement aux États-Unis, les maîtres du mouvement (et leurs
disciples) se sont peu (voire pas du tout) confrontés à la grande discussion
philosophique internationale
[3] qui, à la même époque, s’est peu à peu constituée
autour des problèmes posés dans le contexte de la philosophie analytique (ou
mieux des philosophies analytiques
[4] ) ou encore dans celui de la redécouverte
continentale de la phénoménologie de Husserl. Ce repliement sur soi est sans
doute l’une des causes de la baisse de niveau considérable du mouvement
structuraliste en France, et du tarissement de sa créativité.
Pour toutes ces raisons, à la fois positives et négatives, il nous a semblé
qu’une réévaluation philosophique du structuralisme était une tâche nécessaire.
Comme on le verra, tous les textes qui suivent s’efforcent, chacun à leur manière,
et dans des registres et des styles très différents, de relever ce défi. Le lecteur
sera peut-être même surpris, comme nous l’avons été nous-mêmes en réunissant
ces textes, par leur absence de caractère polémique, par leur capacité d’affirmation critique d’un objet retrouvé – les structures – là où on ne l’attendait
plus : dans la phénoménologie de Husserl et la philosophie des normes (Waldenfels, Benoist), dans la philosophie des sciences et l’histoire de la philosophie
(Crocco), dans le rapport de la psychanalyse à la phénoménologie de la communication (Duportail), dans l’anthropologie philosophique et la philosophie
politique (Balibar, Maniglier).
Il se pourrait donc que l’avenir philosophique de la réflexion sur les structures
ne soit pas lié fondamentalement aux noms de Nietzsche et de Heidegger.
[1]
Il s’agit des leçons intitulées
Qu’est-ce que le néo-structuralisme ?, trad. Ch Berner, Paris,
Éditions du Cerf, coll. « Passages », 1989.
[2]
On imagine pourtant tout l’intérêt critique qu’aurait représenté la réponse d’un Lyotard ou
d’un Derrida au « Discours de la modernité » de Habermas.
[3]
Même si celle-ci n’est pas toujours des plus convaincantes. La conversation néo-pragmatiste
de Rorty, par exemple, qui associe pêle-mêle Wittgenstein, Quine, Davidson, Heidegger, Habermas
et Derrida, n’a plus grand-chose à voir avec un débat philosophique qui respecte les différences.
[4]
Voir à ce sujet
Recommencer la philosophie de Sandra Laugier, Paris, PUF, 2000.