2005
Revue de Métaphysique et de Morale
Liminaire
Christiane Chauviré
Université de Paris I
L’itinéraire de Wittgenstein l’a maintes fois confronté aux sciences. Jeune, à
la Technische Hochschule de Berlin, où il apprend le métier d’ingénieur; c’est
sans doute là qu’il s’imprègne de Helmholtz, Maxwell, Mach, Hertz, et lit les
Populäre Schriften de Boltzmann, publiés en 1905. À Iéna, où, croyant avoir
résolu le paradoxe de Russell, il visite Frege. À Cambridge, avant la Première
Guerre mondiale, où il se lie avec Russell, auteur avec Whitehead des célèbres
Principia Mathematica, et grâce auquel il lit Poincaré et sans doute Nicod, et
rencontre Ramsey. Cambridge où il croisera le grand mathématicien anglais
Hardy et, un peu plus tard, Turing qui assistera à son cours sur les fondements
des mathématiques en 1939.
Si son approche des sciences est très marquée par sa formation d’ingénieur
– il privilégie le statut « civil » des sciences et notamment des mathématiques –,
si son dialogue avec Frege tourne court, s’il abandonne la logique pour la
philosophie au grand scandale de Russell, s’il critique le platonisme mathématique de Hardy, si enfin il n’arrive pas à convaincre Turing du bien-fondé de sa
conception des mathématiques, sa relation aux sciences n’est pas à placer sous
le signe d’un échec autre que social. Son intense rapport aux mathématiques et
à leur grammaire, qu’il ne cessera de ressasser dans toute sa seconde philosophie, leur consacrant des centaines de pages, est d’une originalité souvent inaperçue, voire déniée. Son sens du cas mathématique concret, son goût des
exemples simples voire enfantins ont induit à ce sujet une méprise. Le but du
présent numéro est de montrer la culture scientifique de Wittgenstein et l’intérêt
philosophique que recèlent ses remarques sur les sciences.