2005
Revue de Métaphysique et de Morale
Liminaire
Claude Parthenay
(Université de Cergy-Pontoise)
Pourquoi un numéro intitulé « Économie et philosophie aujourd’hui » ? Il ne
s’agit pas ici de présenter un panorama de la réflexion épistémologique actuelle
en économie. De nombreux travaux collectifs sont parus sur ce point (tels pour
ne citer que quelques ouvrages d’une littérature foisonnante [Hausman, 1984],
[Backhouse, 1994], [Kirman et Gérard-Varet, 1999], [Mäki, 2001] ou encore
un numéro de la Revue internationale de philosophie de 2001). Il ne s’agit pas
non plus de déployer les différentes manières dont on peut faire émerger une
« philosophie économique », en déclinant les points de jonction possibles entre
l’économie politique et la philosophie sociale, ou entre l’économie normative
et la philosophie morale, ou encore entre la science économique et la philosophie
des sciences. Pour cette « philosophie économique », nous ne pouvons que
renvoyer aux ouvrages, en cours de publication, dirigés par Alain Leroux et
Pierre Livet (2005).
Dès lors de quoi s’agit-il ici ? Il s’agit de faire se rencontrer des économistes
et des philosophes pour montrer ce que cette réflexion croisée apporte à chacune
des disciplines dans la spécificité de leurs analyses. Ainsi l’objectif de ce numéro
est, d’une part, de découvrir quelques facettes de la manière dont les philosophes
peuvent regarder le travail des économistes et, d’autre part, d’examiner la
manière dont quelques économistes puisent dans la philosophie matière à
réflexion pour leurs propres analyses économiques. Dans cette approche, comme
le souligne remarquablement l’introduction de l’article de H. Defalvard, l’utilisation de la réflexion philosophique en économie peut se révéler fructueuse
pour la compréhension des mécanismes économiques eux-mêmes, dans leur
stricte spécificité. Comme en écho, les philosophes de ce numéro montrent en
quoi la sphère économique peut enrichir une réflexion plus générale, par exemple sur la nature de la rationalité (rôle des règles en situation de rationalité
limitée dans l’article de E. Picavet), ou encore sur la spécificité de chacune des
disciplines (interrogation sur la naissance de l’économie dans son autonomisation par rapport au philosophique dans l’article de C. Larrère).
Il s’agit donc de tenter un processus de fertilisation croisée des deux disciplines, par-delà l’indifférence trop souvent de mise aujourd’hui, tout en se
gardant, évidemment, de toutes positions, soit de « surplomb » d’un savoir sur
l’autre, soit de « dilution » d’une pratique dans l’autre, positions, toutes deux
négatrices des spécificités de chacune des disciplines.
Aussi, le lien entre tous ces textes est l’attention à l’autre discipline, pour,
par la mise en commun des savoirs, progresser au sein de chacune d’entre elles.
C’est ainsi que, en ouverture, C. Larrère s’intéresse au processus d’autonomisation de la sphère économique, et montre comment la lecture de cette autonomisation n’est pas seulement réductible au passage à des sociétés individualistes,
lesquelles feraient suite aux sociétés holistes. Ce faisant, c’est le statut même
de l’individu – concept décisif s’il en fut pour les deux disciplines – qu’il s’agit
ici de retravailler. De la même manière, E. Picavet tente de penser le rapport
entre la réflexion philosophique (Sidgwick et Moore) et les analyses économiques de l’information et de la décision. Il montre, d’une part, qu’il peut exister
une déconnexion entre représentation des effets bénéfiques d’une règle et raisons
de l’action individuelle, et, d’autre part, que la règle peut jouer un rôle de
stabilisateur, au point que les agents devraient suivre la règle, quand bien même
la transgression de la règle pourrait apparaître avantageuse. C’est à partir d’une
tout autre perspective que B. Reynaud aborde ce concept de « règle » – concept
là encore décisif s’il en fut pour les deux disciplines. Ainsi, B. Reynaud montre
que l’instauration d’une nouvelle prime à la RATP ne peut être analysée et
comprise comme une règle ex ante qui s’imposera aux agents. Au contraire, la
règle ne devient telle que dans la manière dont elle est concrètement appliquée.
Cette vision d’une règle, qui ne prend sens que dans l’usage que l’on en fait,
se nourrit, aux yeux de B. Reynaud, d’une juste interprétation wittgensteinienne
de l’usage de la règle. De manière générale, les économistes qui ont participé
à ce numéro ont voulu montrer comment leur approche économique pouvait
très concrètement se nourrir de la réflexion philosophique. C’est ainsi que
H. Defalvard, s’inscrivant dans une lecture renouvelée de Commons, montre
que si la réaction des salariés par rapport aux « 35 heures » peut avoir deux
dimensions (celle du temps de la vie familiale, et celle du temps de la vie
économique), une analyse qualitative des interprétations des « 35 heures » par
les salariés peut être effectuée à l’aide de la théorie des signes de Peirce. C’est
aussi Peirce qu’analyse C. Chauviré dans l’article suivant. Le monde du calcul,
nous dit-elle, conduit Peirce à mettre en lumière un apparent paradoxe entre la
« sphère du scientifique » et celle de l’intérêt. D’un côté, le travail scientifique
devrait s’inspirer de la réflexion des économistes sur la nécessité d’économiser
les ressources rares de façon à rendre plus efficace le travail de réflexion scientifique, et parvenir ainsi à une économie de la recherche, mais, d’un autre côté,
la finalité de la science, la recherche de la vérité, ne peut se réaliser avec cette
vision utilitariste. La recherche de la vérité présuppose, au contraire, que le
scientifique soit totalement désintéressé au sens où il ne peut avoir pour objectif
de défendre un intérêt purement privé. Nous voyons donc comment, en un même
auteur (Peirce), peuvent se croiser des interrogations (de la philosophie par
l’économiste et de l’économie par le philosophe), se former des ponts, se dessiner des passages. Ce passage d’une discipline à l’autre peut tout aussi bien
s’exprimer par la peu orthodoxe et peu euclidienne mais néanmoins féconde
« rencontre entre deux parallèles ». C’est ce que nous propose O. Favereau dans
son analyse de deux puissants symboles des deux disciplines : Wittgenstein et
Keynes. Pour O. Favereau, le Keynes de la Théorie générale n’est plus celui
du Traité sur la monnaie. Or, ce changement, que l’on peut expliquer par
l’incapacité de l’économie néoclassique à penser le chômage massif, conduit
Keynes à réintroduire le langage ordinaire dans le langage savant, à l’instar de
ce que « parallèlement et conjointement » revendique Wittgenstein. Au-delà de
l’approche historique, c’est la construction d’une économie qui prend en compte
le fait que les agents économiques sont dotés, non seulement, d’une capacité
de calcul mais aussi d’une capacité de langage qui est revendiquée par O. Favereau. Enfin, le dernier article, écrit par deux spécialistes des deux disciplines
(Claude Parthenay en économie et Isabelle Thomas-Fogiel en philosophie), tente
de montrer comment une définition renouvelée de l’argument transcendantal
permet de modifier certains débats en économie. Ce type d’argument philosophique se révèle fécond non pas seulement parce qu’il propose une autre histoire
de la pensée économique mais encore parce qu’il autorise une réinterprétation
de l’articulation entre la liberté individuelle des agents et le rôle des règles
économiques.
Au total, ce numéro montre que l’économie en train de se faire, confrontée
à des problèmes purement économiques (le chômage massif, la loi sur les
35 heures, la mise en place d’une prime dans un atelier, le rôle des institutions),
peut se nourrir de la philosophie, et réciproquement, la philosophie s’enrichir
et se renouveler au contact de l’économie. Singulière histoire des parallèles qui
se rencontrent, tentative de fertilisation croisée de deux disciplines distinctes,
tel est ce que souhaite suggérer ce numéro.
·
BACKHOUSE R. E. (1994), New Directions in Economic Methodology, Londres, New
York, Routledge.
·
HAUSMAN D. (1994), The Philosophy of Economics, 2e éd., Cambridge University Press.
·
KIRMAN A. et GÉRARD-VARET L.-A. (1999), Economics Beyond the Millennium, Oxford
University Press.
·
LEROUX A. et LIVET P. (2005), Leçons de philosophie économique; tome 1 : Économie
politique et philosophie sociale, Paris, Economica.
·
MÄKI U. (2001), The Economic World View : Studies in the Ontology of Economics,
Cambridge University Press.