Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130553717
142 pages

p. 315 à 318
doi: 10.3917/rmm.053.0315

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n° 47 2005/3

2005 Revue de Métaphysique et de Morale

Liminaire

Claude Parthenay (Université de Cergy-Pontoise)
Pourquoi un numéro intitulé « Économie et philosophie aujourd’hui » ? Il ne s’agit pas ici de présenter un panorama de la réflexion épistémologique actuelle en économie. De nombreux travaux collectifs sont parus sur ce point (tels pour ne citer que quelques ouvrages d’une littérature foisonnante [Hausman, 1984], [Backhouse, 1994], [Kirman et Gérard-Varet, 1999], [Mäki, 2001] ou encore un numéro de la Revue internationale de philosophie de 2001). Il ne s’agit pas non plus de déployer les différentes manières dont on peut faire émerger une « philosophie économique », en déclinant les points de jonction possibles entre l’économie politique et la philosophie sociale, ou entre l’économie normative et la philosophie morale, ou encore entre la science économique et la philosophie des sciences. Pour cette « philosophie économique », nous ne pouvons que renvoyer aux ouvrages, en cours de publication, dirigés par Alain Leroux et Pierre Livet (2005).
Dès lors de quoi s’agit-il ici ? Il s’agit de faire se rencontrer des économistes et des philosophes pour montrer ce que cette réflexion croisée apporte à chacune des disciplines dans la spécificité de leurs analyses. Ainsi l’objectif de ce numéro est, d’une part, de découvrir quelques facettes de la manière dont les philosophes peuvent regarder le travail des économistes et, d’autre part, d’examiner la manière dont quelques économistes puisent dans la philosophie matière à réflexion pour leurs propres analyses économiques. Dans cette approche, comme le souligne remarquablement l’introduction de l’article de H. Defalvard, l’utilisation de la réflexion philosophique en économie peut se révéler fructueuse pour la compréhension des mécanismes économiques eux-mêmes, dans leur stricte spécificité. Comme en écho, les philosophes de ce numéro montrent en quoi la sphère économique peut enrichir une réflexion plus générale, par exemple sur la nature de la rationalité (rôle des règles en situation de rationalité limitée dans l’article de E. Picavet), ou encore sur la spécificité de chacune des disciplines (interrogation sur la naissance de l’économie dans son autonomisation par rapport au philosophique dans l’article de C. Larrère).
Il s’agit donc de tenter un processus de fertilisation croisée des deux disciplines, par-delà l’indifférence trop souvent de mise aujourd’hui, tout en se gardant, évidemment, de toutes positions, soit de « surplomb » d’un savoir sur l’autre, soit de « dilution » d’une pratique dans l’autre, positions, toutes deux négatrices des spécificités de chacune des disciplines.
Aussi, le lien entre tous ces textes est l’attention à l’autre discipline, pour, par la mise en commun des savoirs, progresser au sein de chacune d’entre elles. C’est ainsi que, en ouverture, C. Larrère s’intéresse au processus d’autonomisation de la sphère économique, et montre comment la lecture de cette autonomisation n’est pas seulement réductible au passage à des sociétés individualistes, lesquelles feraient suite aux sociétés holistes. Ce faisant, c’est le statut même de l’individu – concept décisif s’il en fut pour les deux disciplines – qu’il s’agit ici de retravailler. De la même manière, E. Picavet tente de penser le rapport entre la réflexion philosophique (Sidgwick et Moore) et les analyses économiques de l’information et de la décision. Il montre, d’une part, qu’il peut exister une déconnexion entre représentation des effets bénéfiques d’une règle et raisons de l’action individuelle, et, d’autre part, que la règle peut jouer un rôle de stabilisateur, au point que les agents devraient suivre la règle, quand bien même la transgression de la règle pourrait apparaître avantageuse. C’est à partir d’une tout autre perspective que B. Reynaud aborde ce concept de « règle » – concept là encore décisif s’il en fut pour les deux disciplines. Ainsi, B. Reynaud montre que l’instauration d’une nouvelle prime à la RATP ne peut être analysée et comprise comme une règle ex ante qui s’imposera aux agents. Au contraire, la règle ne devient telle que dans la manière dont elle est concrètement appliquée. Cette vision d’une règle, qui ne prend sens que dans l’usage que l’on en fait, se nourrit, aux yeux de B. Reynaud, d’une juste interprétation wittgensteinienne de l’usage de la règle. De manière générale, les économistes qui ont participé à ce numéro ont voulu montrer comment leur approche économique pouvait très concrètement se nourrir de la réflexion philosophique. C’est ainsi que H. Defalvard, s’inscrivant dans une lecture renouvelée de Commons, montre que si la réaction des salariés par rapport aux « 35 heures » peut avoir deux dimensions (celle du temps de la vie familiale, et celle du temps de la vie économique), une analyse qualitative des interprétations des « 35 heures » par les salariés peut être effectuée à l’aide de la théorie des signes de Peirce. C’est aussi Peirce qu’analyse C. Chauviré dans l’article suivant. Le monde du calcul, nous dit-elle, conduit Peirce à mettre en lumière un apparent paradoxe entre la « sphère du scientifique » et celle de l’intérêt. D’un côté, le travail scientifique devrait s’inspirer de la réflexion des économistes sur la nécessité d’économiser les ressources rares de façon à rendre plus efficace le travail de réflexion scientifique, et parvenir ainsi à une économie de la recherche, mais, d’un autre côté, la finalité de la science, la recherche de la vérité, ne peut se réaliser avec cette vision utilitariste. La recherche de la vérité présuppose, au contraire, que le scientifique soit totalement désintéressé au sens où il ne peut avoir pour objectif de défendre un intérêt purement privé. Nous voyons donc comment, en un même auteur (Peirce), peuvent se croiser des interrogations (de la philosophie par l’économiste et de l’économie par le philosophe), se former des ponts, se dessiner des passages. Ce passage d’une discipline à l’autre peut tout aussi bien s’exprimer par la peu orthodoxe et peu euclidienne mais néanmoins féconde « rencontre entre deux parallèles ». C’est ce que nous propose O. Favereau dans son analyse de deux puissants symboles des deux disciplines : Wittgenstein et Keynes. Pour O. Favereau, le Keynes de la Théorie générale n’est plus celui du Traité sur la monnaie. Or, ce changement, que l’on peut expliquer par l’incapacité de l’économie néoclassique à penser le chômage massif, conduit Keynes à réintroduire le langage ordinaire dans le langage savant, à l’instar de ce que « parallèlement et conjointement » revendique Wittgenstein. Au-delà de l’approche historique, c’est la construction d’une économie qui prend en compte le fait que les agents économiques sont dotés, non seulement, d’une capacité de calcul mais aussi d’une capacité de langage qui est revendiquée par O. Favereau. Enfin, le dernier article, écrit par deux spécialistes des deux disciplines (Claude Parthenay en économie et Isabelle Thomas-Fogiel en philosophie), tente de montrer comment une définition renouvelée de l’argument transcendantal permet de modifier certains débats en économie. Ce type d’argument philosophique se révèle fécond non pas seulement parce qu’il propose une autre histoire de la pensée économique mais encore parce qu’il autorise une réinterprétation de l’articulation entre la liberté individuelle des agents et le rôle des règles économiques.
Au total, ce numéro montre que l’économie en train de se faire, confrontée à des problèmes purement économiques (le chômage massif, la loi sur les 35 heures, la mise en place d’une prime dans un atelier, le rôle des institutions), peut se nourrir de la philosophie, et réciproquement, la philosophie s’enrichir et se renouveler au contact de l’économie. Singulière histoire des parallèles qui se rencontrent, tentative de fertilisation croisée de deux disciplines distinctes, tel est ce que souhaite suggérer ce numéro.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BACKHOUSE R. E. (1994), New Directions in Economic Methodology, Londres, New York, Routledge.
·  HAUSMAN D. (1994), The Philosophy of Economics, 2e éd., Cambridge University Press.
·  KIRMAN A. et GÉRARD-VARET L.-A. (1999), Economics Beyond the Millennium, Oxford University Press.
·  LEROUX A. et LIVET P. (2005), Leçons de philosophie économique; tome 1 : Économie politique et philosophie sociale, Paris, Economica.
·  MÄKI U. (2001), The Economic World View : Studies in the Ontology of Economics, Cambridge University Press.
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