2006
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Connaissance, nature, sens commun : G.E. Moore
Emmanuel Picavet
Sandra Laugier
Nous avons décidé de réunir ici un certain nombre des contributions au
colloque international organisé en juin 2003 à Amiens, à l’université de Picardie
Jules Verne et avec le soutien de l’Institut universitaire de France, autour de
l’Å“uvre de George Edward Moore, à l’occasion du centenaire de la première
publication des Principia Ethica.
L’Å“uvre de George Edward Moore compte au nombre de ces Å“uvres philosophiques dont le classicisme de forme et de méthode n’exclut pas la radicalité
du projet. L’essayiste Paul Johnson, dans son histoire du monde moderne, avait
cherché du côté de Moore et du cercle des « Apôtres » de l’université de Cambridge l’une des sources essentielles des bouleversements dans les mÅ“urs et
dans la manière de considérer la morale dans le monde occidental au XXe siècle
(A History of the Modern World, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1984). Mais
au-delà de l’intérêt historique de l’ouvrage, relire son chef-d’Å“uvre, Principia
Ethica, quelque cent ans après sa publication en 1903, c’est surtout reprendre
par soi-même l’examen d’une tentative radicale de révision et de refondation
en philosophie morale.
La première question qui se pose, la plus évidente si l’on veut, est assurément
celle de l’objectivité du jugement moral. À quel type de validité puis-je prétendre
si je dis qu’Hitler se montrait, dans son action politique, méchant homme ?
S’agit-il d’une objectivité inscrite dans des « faits moraux », voire des faits du
monde de la nature et de l’expérience, ou bien d’une objectivité d’un type
spécial, propre à la normativité ou à notre rapport à la normativité ? À une
époque où les tendances dominantes en philosophie affectaient de se désintéresser de la teneur même des jugements moraux, la question de l’objectivité
demeurait posée d’une certaine façon, et Moore passait pour en avoir précisé
la nature et la portée d’une manière décisive. Aux belles heures de la « métaéthique », il demeurait possible d’approcher par le biais de la structure du
langage moral, ou par la voie de la discussion des rapports entre morale et
biologie, de s’intéresser au type de rapport qu’entretiennent le jugement moral
et l’argumentation morale avec l’objectivité d’un type ou l’autre. La philosophie
morale de notre temps n’est certes plus confinée dans ce type de problématique.
Pour autant, le problème de l’objectivité en morale n’a rien perdu de son acuité;
il se pose même d’une manière toujours plus pressante, à mesure que se précisent
ses ramifications dans les manières d’aborder des problèmes d’éthique substantielle. L’examen de la spécificité du jugement moral s’impose toujours et encore,
tandis que la nouvelle frontière des approches « naturalistes » en éthique semble
bien être celle d’une reprise de l’examen de la morale avec les outils et les
ambitions des sciences de la nature, ce qui paraît présupposer (si tout au moins
l’on prétend bien traiter de la « morale » en tant que telle) que l’on ne s’intéresse
ni à de pures normes extérieures au monde sensible ni à des « faits moraux »
étrangers au domaine de l’expérience sensible, mais à un certain ensemble de
phénomènes mentaux, linguistiques et comportementaux propres à une espèce
particulière. Dans cette perspective même, toutefois, la question d’un éventuel
rapport « spécial » ou « particulier » aux faits ou à l’expérience ne peut être
entièrement congédiée. Pourquoi, en effet, s’intéresser à une certaine classe de
jugements, dits moraux ? Cela n’a-t-il aucun rapport avec une certaine manière
de renvoyer à l’expérience ? Avec l’article de Thomas Baldwin, nous revenons
opportunément aux sources de l’une des prises de parti les plus justement
fameuses de Moore : son anti-naturalisme éthique. Comme y insiste l’auteur, la
présentation initiale, chez Moore, associe étroitement différents thèmes et brasse
plusieurs arguments. Cette complexité dans la présentation, malgré la clarté
philosophique de la rédaction des Principia Ethica, demeure problématique et
ne se trouve pas complètement résolue par les précisions apportées ultérieurement par Moore lui-même. Ce qui surnage, c’est assurément la critique de
l’assimilation du jugement naturel à un jugement portant sur le monde naturel,
à la manière d’un jugement reflétant des qualités des objets de l’expérience.
Mais d’autres thèmes sont liés à celui-ci, qui ont tour à tour pris l’ascendant,
au-delà même de la contribution de Moore, dans la critique ou la défense du
naturalisme en morale. On ne peut ignorer la thématique de la possibilité ou
non de la définition ou de l’analyse des termes moraux fondamentaux (comme
le « bien »), non plus que celle d’une communauté d’objet avec les sciences de
la nature.
T. Baldwin montre – avec les nuances qu’impose la prise en compte de la
diversité des arguments et des présentations – que l’anti-naturalisme des Principia Ethica repose sur une thèse définie, d’après laquelle les vérités morales
fondamentales concernent la valeur de types généraux des choses, sans toutefois
présupposer en quoi que ce soit l’existence d’une catégorie d’objets dans le
monde de l’expérience, ni même dans un monde qui ne serait pas celui de
l’expérience ordinaire. C’est l’une des clefs d’une approche originale non pas
seulement de l’étude des jugements moraux à la manière de faits particuliers,
mais de la défense de la validité à laquelle peuvent justement prétendre des
jugements moraux. Mais l’étude des raisons morales, de la nature de l’« intrinsèque » en morale et des conflits de valeurs vient rappeler, contre toute réduction
de la doctrine à un principe unique, la richesse de la pensée de l’expérience
morale chez Moore. C’est cette pensée morale qui est explorée dans toutes ses
conséquences, notamment pour ce qui concerne les questions du réalisme et du
naturalisme, si prégnantes aujourd’hui, dans l’essai de Jay Elliott.
L’étude de René Daval porte sur la critique, dans Principia Ethica, de l’évolutionnisme éthique d’Herbert Spencer. Cette critique, montre l’auteur, gagne à
être rapprochée de celle que l’on trouve chez Henry Sidgwick. Dans les deux
cas aussi, peut-on ajouter, s’illustre la pertinence d’une approche proprement
philosophique qui, se jouant des séductions communes associées à la réception
hâtive d’un corpus scientifique naturaliste, identifie les principes fondamentaux
du jugement et dénonce les sophismes. En l’occurrence, l’incapacité à séparer
des jugements de valeur éthiques les contributions à la science explicative (celles
de Darwin en particulier) est une importante source de confusion, comme aussi
l’indistinction des critères et des buts.
La critique de Spencer chez Moore demeure exemplaire à plus d’un titre. Ce
qui semblait à Moore relativement singulier et isolé – la tendance à trouver des
valeurs dans des évolutions inscrites dans les enchaînements causals naturels –
est au contraire monnaie courante aujourd’hui. Le rapprochement avec
J.-M. Guyau esquissé par Moore et ici repris par R. Daval est potentiellement
éclairant, en ce qu’il permet de comprendre comment une certaine défiance à
l’endroit des morales traditionnelles peut déboucher sur des confusions mentales
insistantes au sujet des rapports entre morale et évolution naturelle. Un siècle
plus tard, de nouvelles « morales évolutionnistes » émergent sans cesse,
constamment nourries de nouvelles découvertes venant de la biologie des espèces, des neurosciences, ou encore (dans un registre plus proche des sciences
sociales) de la théorie des jeux évolutionniste. Quoi qu’il en soit de l’admiration
suscitée par les découvertes des sciences explicatives, la même question se pose
toujours : celle du rapport aux faits de l’entreprise d’explicitation ou de systématisation de la morale. Il faut s’instruire des faits, certes, mais il faut avant
toute chose préciser en quoi et pourquoi l’on s’attend à être instruit par les faits.
On pourrait certainement chercher dans les sophismes rappelés par R. Daval
quelques-unes des sources de nombreuses conceptions aberrantes, notamment
dans les aspects les plus contestables de la mouvance « bioéthique », au sujet
d’une « éthique » ramenée aux dimensions de processus d’accompagnement
verbal d’évolutions naturelles ou sociétales – évolutions dont le mouvement est
supposé exprimer on ne sait quelle tendance de la vie elle-même. Comme l’avait
bien distingué Moore dans sa critique de Spencer, la source d’erreur essentielle
tient à ce que l’on croit lire dans un processus causal une orientation vers ce
qui a de la valeur au sens éthique; c’est un peu comme si la vie ou l’évolution
posaient elles-mêmes des valeurs morales, et fixaient par là les conditions dans
lesquelles nos jugements de valeur sont corrects.
La pertinence du rapprochement avec Sidgwick est également notée par
Emmanuel Halais, qui s’attache à cerner la spécificité du type d’enquête sur la
morale propre à l’auteur de Principia Ethica. Il est en particulier montré comment l’effort pour cerner ce qui est « intrinsèque » en fait d’attribution de valeur
débouche, chez Sidgwick, sur une prise de position substantielle : « le seul Bien
qui puisse être intrinsèque et en même temps susceptible de fournir une norme
de conduite, est la Perfection ou l’Excellence de la vie consciente », ce qui
s’applique à des idéaux comme la Vérité ou la Beauté. Mais cette prise de
position, mise en perspective par E. Halais au moyen de comparaisons avec
McTaggart, Wittgenstein et Murdoch, reconduit à une question très générale :
comment l’expérience humaine peut-elle nous mettre en rapport avec ce qui ne
dépend pas d’elle ? E. Halais explique comment la thématique de l’objectivité,
privilégiant l’indépendance des faits par rapport au point de vue sur les faits,
aide Moore à circonscrire la nature de l’expérience morale. Il s’agit, de fait,
d’un fil conducteur souvent utile pour préciser l’apport des diverses théories de
la morale ou des normes. En l’occurrence, il apparaît essentiel à la compréhension de Moore de cerner pourquoi, rompant avec Sidgwick, il recherche une
distinction claire entre ce qui a de la valeur et ce qui motive l’action à faire, et
pourquoi il réaffirme la possibilité d’attributions de valeur séparées de l’existence factuelle de jugements de valeur chez des individus de l’espèce humaine.
Ici encore, on remarquera qu’au-delà de l’aspect consensuel de sa critique
classique du sophisme naturaliste, souvent présentée et acceptée en termes très
abstraits, l’enquête de Moore sur la morale n’a rien perdu de sa portée critique
à l’endroit des tentatives visant à substituer à l’étude du jugement moral celle
des réactions psychologiques que l’on peut étudier empiriquement chez les
individus de l’espèce humaine (plus précisément, chez les individus de la seule
espèce d’hominidés ayant survécu).
Les analyses de Ruwen Ogien se présentent comme un effort de délimitation
de la portée de l’argument dit de la « survenance » en philosophie morale.
L’argument de la survenance, rappelle R. Ogien, a servi des desseins opposés.
Il a pu être exploité dans une perspective « réaliste » – pour tenter de montrer
que certaines propriétés évaluatives existent indépendamment de nos attitudes
subjectives. Ce type d’approche joue un rôle dans la variété de réalisme non
naturaliste présentée par Moore, et dont R. Ogien retrouve certaines conclusions
par d’autres voies. Plusieurs philosophes en effet, à la suite de Moore, estiment
que l’argument de la survenance accrédite la réalité d’une sphère des évaluations
morales tout en rappelant l’ancrage primitif des propriétés évaluatives dans les
propriétés de la nature. Mais l’argument de la survenance est également sollicité,
notamment par Simon Blackburn aujourd’hui, pour critiquer certaines prétentions réalistes.
R. Ogien rappelle la contribution centrale de Moore à l’ontologie morale :
avoir montré qu’une propriété évaluative pouvait ne pas être une propriété
intrinsèque des choses sans être pour autant purement subjective. À partir de
cette thèse, il reste à préciser quelles sont les tâches de la philosophie morale
et, en particulier, quelles relations elle peut établir entre propriétés évaluatives
et propriétés naturelles. Cela engage la question du statut de la théorie en morale,
comme aussi la détermination du type exact de « nécessité » auquel il convient
de se référer si l’on veut affirmer la réalité ou l’absence de lien nécessaire entre
les propriétés des deux sortes.
La contribution de Christophe Alsaleh reprend d’une autre manière la question de l’objectivité et du corrélat ou de l’absence de corrélat, dans l’expérience,
pour le jugement moral. Le point de départ est l’examen d’une stratégie particulière de réponse au scepticisme radical : celle qui attire l’attention sur le type
de robustesse qu’apporte aux significations l’usage ordinaire du langage. On
recherche dans cette direction une réponse au scepticisme qui est aussi une
indication sur la manière de se situer face à la morale. Dans les deux problématiques, il se trouve que le rapport à la nature des faits est central.
Le sceptique soutient que pour qu’il renonce à son scepticisme il faudrait lui
apporter la preuve de la concordance des contenus mentaux et des faits. Le
moraliste, lui, croit posséder des faits : Hitler était un méchant homme, l’assassinat d’innocents est une chose injuste... Nous en jugeons bien comme de faits.
Mais ces faits ne paraissent pas entretenir avec les contenus mentaux, le jugement et les significations un rapport semblable à celui que l’on établit pour les
énoncés empiriques. Néanmoins, il est possible en suivant la voie ouverte par
Moore d’étudier comment se constituent, en morale, un monde commun et un
sens commun. Cela permet de caractériser un « réalisme des usages » dont
C. Alsaleh suit le développement de Moore à Malcolm tout en revenant, à l’aide
d’outils d’analyse issus de Grice, sur le problème général des conditions de
validité d’une prétention en forme de « je sais que Å ». Il est ainsi démontré
que certains aspects de la contribution de Moore dans Principia Ethica s’avèrent
fondamentaux tant pour une philosophie du langage et des pratiques ordinaires
que pour une analyse des significations au moyen de jeux linguistiques.
Élise Domenach nous introduit, par sa lecture originale de Moore, à un rapport
différent au sens commun et au scepticisme, dans la lignée de l’Å“uvre de Stanley
Cavell et de la vision du scepticisme développée dans Les Voix de la raison.
Le sens commun n’est pas si obvie, et sa communauté est toujours fragile,
revendiquée : l’objet philosophique que découvre Moore est alors moins un
ensemble de propositions stabilisées qu’un travail infini de notre sensibilité
commune, dans les pratiques de notre langage ordinaire. Nous avons ainsi voulu,
par ces contributions, présenter un Moore multiple et méconnu : pas seulement
le classique théoricien de l’éthique, ou le père fondateur de la philosophie
analytique, mais l’inventeur de voies non explorées et passionnantes de la philosophie contemporaine. Moore est en effet une figure centrale et fascinante,
mais maintenant peut-être plus négligée que d’autres, des débuts de la philosophie analytique. Un tel oubli est surprenant dans la mesure où Moore semble
un parfait représentant de la méthode analytique : il s’est essentiellement attaché
à critiquer les démarches philosophiques et positions métaphysiques traditionnelles par sa méthode d’analyse. Par ailleurs, il est à l’origine, non seulement
de ladite « première » philosophie analytique, mais aussi peut-être de la
« seconde analyse », à savoir la philosophie du langage ordinaire. Moore, cependant, est inclassable et c’est ce caractère que nous avons voulu mettre en évidence. Il ne ressemblait à aucun autre philosophe de son temps et a imposé,
comme le notait son élève I.A. Richards, un style de pensée très singulier :
Il ne ressemblait à aucun des autres enseignants que j’aie connus directement ou
indirectement. Il vous donnait la certitude que ce qui se passait comptait énormément
sans que vous ayez eu nécessairement même une vague idée de ce qui pouvait bien
se passer. À la vérité, nous subissions une influence extraordinairement puissante,
influence que, je suppose, Moore ne pouvait un seul instant concevoir. Ça ne l’intéressait pas du tout; ce qui l’intéressait, c’était le problème dont il était question : il
s’y intéressait plus, je pense, que quiconque j’aie jamais vu s’intéresser à quoi que
ce soit.
Avec Russell, Moore partage, sous une forme moins voire non technique, le
goût de la clarification par l’analyse : cependant il n’est pas venu à la philosophie
par la mathématique (à la différence des autres « pères fondateurs ») mais par
ses maîtres de Cambridge, Bradley et McTaggart. Comme le dit Françoise
Armengaud, qui fut pionnière dans l’étude de ce philosophe, « par un certain
étonnement socratique, moins devant les choses que devant la philosophie elle-même ». Ce qui distingue Moore des autres philosophes analytiques, outre sa
passion du sens commun, c’est sa façon d’être constamment sidéré, et en même
temps intéressé, par ce que disent les philosophes de la tradition. Il faut dire
que pour Moore, rien n’est à rejeter par principe, et si quelqu’un dit quelque
chose, il doit bien avoir une raison; il doit bien vouloir dire (« mean », « his
meaning ») quelque chose. C’est certainement ce rapport au vouloir dire (à ce
sens particulier de « meaning » que met en place la seconde analyse) qui lui a
permis de comprendre Wittgenstein mieux que bien d’autres, en dépit d’une
réelle distance : avec l’idée que ce qui importe, ce n’est pas de produire des
thèses en philosophie, de dire ce qu’il faut penser, c’est de savoir pourquoi nous
avons tendance à (sommes tentés de) dire ou penser ceci ou cela. Moore est
bien le philosophe du sens commun, et du langage ordinaire. Mais la méthode
qui part du langage ordinaire est examen du langage pour découvrir quelque
chose qui n’est pas dans le langage. Moore est pour ainsi dire, avant Strawson,
un métaphysicien du langage ordinaire (il ne partage en rien, comme plusieurs
contributeurs le relèvent, le refus de la métaphysique de certains premiers analytiques et du cercle de Vienne). Dans Principia Ethica, il note que la question
la plus fondamentale de toute l’éthique est : comment définir le bien (good)
(§ 5) et ajoute qu’on pourrait dire que c’est là une question purement verbale,
définir un mot avec d’autres mots, mais qu’il ne voit vraiment pas quelle
pertinence cela pourrait avoir. Moore ne s’intéresse pas aux usages, à ce que la
coutume a établi car le mot « bien », par exemple, renvoie à un objet ou à une
idée dont la nature est à découvrir, d’une manière indépendante de l’examen de
l’usage.
J’utiliserais donc le mot « bien » dans le sens où je pense qu’il est utilisé ordinairement, mais en même temps je n’ai pas envie de chercher à savoir si j’ai raison de
penser qu’on l’utilise de cette façon. La seule chose qui m’occupe, c’est cet objet, ou
cette idée, que le mot, que j’aie tort ou raison de le penser, sert habituellement à
représenter (stand for). Ce que je veux découvrir, c’est la nature de cet objet, ou de
cette idée, et j’ai vraiment envie de parvenir à un accord sur ce point (PE, p. 44-46).
Moore, dans la lignée de sa critique du naturalisme, pense qu’on n’a pas à se
fonder sur ce qui est (ordinairement). Mais il renvoie néanmoins sur l’accord,
inhérent à toute doctrine du sens commun. Moore définit la philosophie, au
chapitre I de Some Main Problems of Philosophy, comme une entreprise ontologique générale, une description générale de la totalité de l’univers, qui mentionne les sortes de choses les plus importantes que nous savons s’y trouver.
« Que nous savons » : l’idée est bien de décrire l’ameublement de l’univers. De
ce point de vue, Russell (1903) et Moore sont semblables (cf. leur arrière-plan
idéaliste commun, certes rejeté mais toujours présent, et qui détermine la forme
de leur questionnement : nous renvoyons à l’important livre de Peter Hylton
Russell, Idealism, and the Emergence of Analytic Philosophy, Oxford, 1990).
La démarche de Moore se distingue de celle du cercle de Vienne, comme le
montre sa critique de Ayer dans ses Leçons sur la métaphysique (Lectures on
Metaphysics, 1934-1935, Peter Lang, 1992). Jamais Moore ne dira que les
propositions de la métaphysique sont du non-sens, et notamment parce que selon
lui nous ne savons pas vraiment ce que veut dire le terme « métaphysique » et
qu’on peut les analyser pour déterminer leur validité : Moore n’a cessé d’essayer
de les comprendre et de les discuter, au lieu de vouloir simplement les « dépasser ». Ce souci métaphysique constant, et maintenu jusqu’à la fin, est apparemment ce qui éloigne aussi Moore de Wittgenstein puis d’Austin. Certes, Moore
se rapproche à la fois de l’empirisme anglais et du second Wittgenstein par
sa revendication du sens commun. Mais ce qui intéresse Moore, comme le
montrerait sa critique des conceptions du temps et de l’irréalité du temps de
McTaggart et de Bradley, c’est la conception (view) de l’univers qui est celle
du sens commun : « Ces deux conceptions présentent, je pense, une conception
très étrange de l’univers et toutes deux contredisent le Sens Commun » (SMPP,
p. 221). Décrire notre conception du monde de sens commun fait partie d’un
projet métaphysique. Ce n’est pas qu’il faille toujours suivre le sens commun,
mais, selon Moore, le philosophe sait bien que ces propositions du sens commun
sont vraies, et donc ne peut se contredire (auquel cas il ne pourrait vouloir dire
ce qu’il dit, « mean what he says », lorsqu’il énonce quelque chose de contraire).
Toute sa méthode repose sur le fait que nous savons certaines propositions, qui
constituent notre vision du monde de sens commun, nous les savons sans pour
autant les comprendre.
La question de savoir ce que veulent dire (mean) ces expressions – ce qui est signifié
par les mots « existe », « réel », « est », « est un fait », « est vrai » – n’est en rien
pertinente logiquement pour la question bien plus importante de savoir quelles choses
ont ces propriétés. (S) Dire qu’il est difficile d’être certain de ce que les expressions
signifient (ce qui est vrai, à mon avis) n’implique pas que nous ne puissions pas
comprendre tout à fait aisément la signification de phrases où elles se trouvent, et
être tout à fait sûrs que certaines de ces phrases sont vraies et d’autres fausses. Nous
pouvons faire tout cela sans savoir exactement, en un sens, ce que veulent dire ces
mots (SMPP, p. 224-225).
Le sens commun est un ensemble de propositions dont nous ne savons pas que
nous les savons, et auxquelles on parvient non pas par l’accord linguistique
(méthode privilégiée à Oxford, notamment de façon typique chez Austin) mais
par l’analyse, l’accord de l’esprit avec soi. En ce sens la démarche n’a rien à
voir avec celle d’Austin : non seulement parce qu’il ne s’agit pas d’accord
linguistique (« dans le langage », dira Wittgenstein), mais pas non plus d’accord
social/sensible comme chez Austin ou, d’une autre façon, dans la tradition
empiriste. Moore reste, pour l’histoire de la philosophie, le philosophe du sens
commun : mais il est intéressant que le sens commun soit, chez Moore, un
ensemble de propositions, et non pas une faculté ou une capacité innée, dont il
n’a rien à faire. Ces propositions n’ont pas à être comprises (au sens de la saisie
d’un sens) ni prouvées, ou déterminées à partir d’une faculté à voir les choses
clairement, mais analysées.
Cette dépsychologisation et cette évacuation du problème du non-sens donnent sa radicalité à la position de Moore, mais conduiront tout droit aux critiques
de Wittgenstein, ou d’Austin : comment dire que nous « savons » ces propositions ? Et pourquoi parler de propositions pour définir ce sens commun inséparablement cognitif, doxique, sensible et social ? Comme le dit Wittgenstein,
contre Moore, dans De la certitude :
Pour démontrer à quelqu’un qu’une proposition comme « la terre existe depuis plus
de 5 min » est vraie, il faudrait lui démontrer que notre Weltbild, dont elle constitue
un élément important, est vrai; ce qui est impossible. D’ailleurs, nous n’avons pas
fait nôtre cette représentation du monde parce que nous sommes persuadés de sa
vérité : Mon image du monde, je ne l’ai pas parce que je me suis convaincu de sa
correction; ni non plus parce que je suis convaincu de sa correction. Elle est le fond
hérité sur lequel je distingue entre vrai et faux (UG, § 94).
Il n’en reste pas moins que par son réalisme naturel et son appel au « commonsense » (au sens du sens commun justement : ce sur quoi tout le monde parviendrait à un accord) Moore anticipe sur les aspects les moins connus de la
philosophie du langage ordinaire, et par exemple les fines analyses d’Austin
dans Sense and Sensibilia. Citons par exemple :
Je crois peut-être que l’usage le plus commun du mot « réel » (real) dans la vie
ordinaire est en tant qu’il est opposé à « imaginaire »; comme par exemple quand
nous disons que les lions et les ours sont des animaux réels, et les centaures des
animaux imaginaires. Je pense que c’est là un sens très fondamental du mot, qu’il
soit le seul ou non; et je ne pense pas que quiconque considère que ce sens n’a
aucune importance (SMPP, p. 232).
Pour Moore les discussions sur le langage et les significations sont des discussions sur le monde, la nature de l’univers. Aucune discussion sur la signification
d’un mot n’est seulement (merely) à propos de la signification d’un mot (SMPP,
p. 226). On parle toujours du réel, du monde. Moore se demande certes constamment ce que nous voulons dire, ou plutôt ce que quelqu’un veut dire par telle
ou telle expression, mais, en demandant cela, il s’interroge moins sur le sens
que sur notre accès au monde. Au-delà des différences déjà relevées, cela
annonce bien Austin. Austin veut tracer des différences dans le langage, pour
relever des différences dans le réel. Le pas que Moore ne franchit pas est bien
celui-ci : aller jusqu’à penser que c’est dans le langage et ses petites différences
que se décrit la réalité. Mais c’est une autre histoire, une histoire qui commence,
certainement, avec Moore, comme le dit très bien T. Baldwin :
Les plus grands contributeurs à la philosophie ne sont pas seulement ceux dont on
répète les conceptions (si tant est que nous le fassions jamais). Ce sont aussi ceux
qui articulent pour la première fois des positions et des arguments qui n’étaient
jusqu’alors qu’à moitié exprimés, et qui, une fois entièrement exprimés, apparaissent
comme ayant beaucoup pour eux (même si nous ne nous trouvons pas en accord avec
eux). Ce qu’ils écrivent ainsi nous met au défi d’identifier les bases de nos désaccords,
et de trouver des arguments qui nous soient propres pour nos propres positions.