2006
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
La question de l’être aujourd’hui
Jean-François Courtine
Université Paris-Sorbonne Archives Husserl de Paris ( ENS - CNRS )
Étienne Gilson demandait, il y a un demi-siècle : « Qu’y a-t-il de nouveau
dans les aventures de l’être ? »
[1]; la formule s’adressait,
cum grano salis, à
Heidegger, ou, comme l’écrivait aussi Gilson, au « cas Heidegger », lequel se
trouvait tout à la fois chaleureusement salué comme un compagnon de route et
sévèrement critiqué par le grand historien
[2].
Ce n’est assurément pas en ces termes – et même en faisant belle la part de
l’ironie intéressée dans la formulation gilsonienne – que l’on entend ici « relancer » l’interrogation concernant « la question de l’être aujourd’hui », aujourd’hui où l’ontologie se voit d’un côté récuser de manière principielle, sous le
titre assez étrangement inapproprié d’« ontologisme »
[3], et d’un autre côté
univoquement interpréter au sens de l’
ontological commitment
[4] – univoquement, puisque aussi bien l’être s’entend ici au sens de l’existence, selon un
ligne : Russell, Carnap, Quine, et où, plus encore, le terme est désormais revendiqué par l’informatique théorique
[5].
Il ne s’agit évidemment pas non plus, dans ce qui suit, de quoi que ce soit
qui se présente comme un bilan de ces nouvelles aventures de l’être durant le
siècle ou le dernier demi-siècle écoulé.
Pour une première raison, simple et élémentaire, qu’il n’y a probablement
aucun sens à déterminer quelque chose comme
une ou
la question de l’être,
fût-ce en exhibant des lettres de noblesse ou une généalogie parménidienne,
platonicienne (
Le Sophiste) ou aristotélicienne (
Métaphysique, Z 1). On peut
naturellement – et on l’a souvent fait magistralement – s’interroger sur
le
problème de l’être chez Aristote, ou sur la
Transformation des klassischen
Seinsverständnisses
[6] ou, plus généralement, sur la « thèse sur l’être », propre à
Kant, à Hegel (comme le fait ici B. Mabille, en envisageant à nouveaux frais
la dialectique : être – néant, rien, négation, négativité), ou même à Nietzsche,
voire à Plotin ou Levinas. Récuser l’ontologisme ne suffit pas en effet à se
délester de toute ontologie, au sens d’une
thèse sur l’être.
Ce qui en revanche pouvait mériter examen, c’est, de manière que nous avons
voulu concevoir quasi typologiquement, le prolongement de certaines enquêtes
historico-doctrinales, ouvertes par quelques-unes des réélaborations majeures
de « la » question de l’être, à partir de Husserl, de Heidegger et, sur le versant
de l’empirisme logique, de Quine.
Autant de noms propres ici, autant de choix, par définition, discutables : nous
défendons cependant l’idée que la décision husserlienne de réhabiliter, en 1913,
le terme alors décrié, au moins depuis Kant, d’« ontologie », aura joué un rôle
d’autant plus considérable pour la question de l’être aujourd’hui, que cette
décision est assortie d’une nouvelle distribution, celle de l’ontologie formelle
et des ontologies régionales – qui ne se laisse pas reconduire aux schémas
classiques de la métaphysique générale et de la métaphysique spéciale, voire
de la mathesis et des sciences ontiques ; tout de même que l’entreprise heideggérienne (au moins jusqu’au Kantbuch de 1929) aura ouvert la voie aux tentatives, assurément estimables, mais nécessairement aussi épigonales, d’ontologie
phénoménologique (ici celle de J. Patocˇka, étudiée par R. Barbaras) ou d’ontologie herméneutique (le Gadamer de l’« adage » savamment interrogé par Jean
Grondin : « l’être, qui peut être compris, est langage »).
Comme on sait, le § 10 d’Ideen I, « Régions et Catégories », est expressément
consacré à l’articulation entre ontologies régionales, matérielles, et ontologie
formelle, laquelle, si elle ne définit pas à proprement parler une région, ouvre,
à la mesure de l’essence formelle de l’objet en général, la « forme vide de
région en général ». À l’appui de cette élucidation, Husserl rappelle la distinction
introduite dans les Prolégomènes, § 67, et reprise au seuil de la IIIe des Recherches logiques, entre « catégories de significations » et « catégories objectives formelles », avant d’ajouter :
À cette époque, je n’osais pas encore adopter l’expression d’ontologie, devenue choquante pour diverses raisons historiques : je désignais leur étude (op. cit., p. 222 de
la première édition) comme un fragment d’une « théorie a priori de l’objet en tant
que tel », ce que A. v. Meinong a rassemblé sous le titre de Gegenstandstheorie
(théorie de l’objet). Au contraire, je tiens maintenant pour plus correct, en tenant
compte du changement de situation de notre époque, de remettre en vigueur l’ancienne
expression d’ontologie [7].
Le passage a été souvent commenté, et notamment pour prendre la mesure du débat
Husserl-Meinong
[8] et caractériser ce que Husserl, dans l’
Esquisse de Préface à la
réédition des
Recherches logiques, nommait « science purement rationnelle des
objets »
[9], par opposition à la tradition qui avait identifié « ontologie et science
a
priori de ce qui est effectivement réel (
wirklich) ». On s’est moins interrogé, en
revanche, sur le « changement de situation » qui permettait de redonner vie à l’idée
d’ontologie
[10]. Le fait que l’expression d’ontologie ait pu devenir « choquante pour
diverses raisons historiques » s’explique sans doute suffisamment en référence à
la décision kantienne, réitérée par les néokantismes, d’abandonner « le fier nom
d’une Ontologie », pour lui substituer celui plus « modeste d’une simple Analytique de l’entendement pur » (A 246/303); quant au changement permettant de
remettre en honneur « l’ancienne expression », il nous semble directement lié à
l’histoire de la
Gegenstandstheorie meinongienne, et en particulier à l’ouvrage
d’un élève de Meinong, Hans Pichler, auteur en 1910 d’un remarquable opuscule
Über Christian Wolffs Ontologie. Pichler en effet, bien loin de considérer Wolff
comme un illustre représentant de cette ontologie dogmatique condamnée par
Kant, voit dans son
Ontologia la préfiguration de la « science des objets en général », en rupture tranchée avec la métaphysique aristotélicienne :
L’ontologie n’est pas, comme la Métaphysique aristotélicienne, la science de l’étant en
général (Wissenschaft vom Seienden überhaupt), elle est plus universelle (allgemeiner).
L’identification de ens et de o[n, la traduction de ens par être <Sein> (« l’étant » <« das
Seiende »>) est non pertinente. Ens signifie bien plutôt chez Wolff – et déjà chez les
scolastiques – purement et simplement chose ou objet <Ding oder Gegenstand>. Ainsi
l’ontologie est, d’après la définition wolffienne : die Wissenschaft von den Gegenständen überhaupt, ohne Rücksicht auf Sein oder Nichtsein – la science des objets en général,
indépendamment de toute considération d’être ou de non-être. Cette traduction d’ens
par Ding ou Gegenstand est d’abord attestée par la Deutsche Metaphysik de Wolff, où
ens est rendu tout bonnement par « Ding ». C’est seulement avec la Critique de la raison
pure que l’expression Gegenstand prend le pas sur celle de Ding [11].
Le même Pichler souligne également très justement l’importance d’une autre
occurrence de l’ontologie – ou mieux de l’
ontologia – dans la première
Critique
(B 873), celle qui considère « le système de tous les concepts et principes qui
se rapportent à des objets en général »
[12], et il peut donc commenter ce passage,
en termes meinongiens :
Une telle considération des objets, à la mesure d’une théorie de l’objet libérée de
l’existence (die « daseinsfreie », gegenstandstheoretische Betrachtung der Gegenstände), résulte, pour l’ontologie, de ses tâches propres; la science de tous les objets
en général ne peut pas être la science de l’être-là (Dasein), car tous les objets n’existent
pas, et l’être-là n’est pas une propriété essentielle de tous les objets en général [13].
On notera aussi, mais cette fois dans l’après-coup par rapport à la décision
husserlienne de redonner ses titres de noblesse à une ontologie, substitut de la
théorie de l’objet, les changements qui affectent non seulement la terminologie,
mais aussi la systématique d’H. Rickert. Dans la préface à la 4
e et 5
e édition de
son
Gegenstand der Erkenntnis (1921), il reconnaît en effet qu’il lui a fallu
modifier son lexique et introduire un concept d’être, sous cette réserve évidemment capitale que « le mot n’est plus à présent utilisé pour l’effectif (
Wirkliches)
ou le réal (
Reales), par opposition au non-effectif, à ce qui est valide ou comportant de la valeur, mais qu’il est employé à titre d’expression la plus englobante pour tout le pensable en général, et qu’il comporte toujours par conséquent
à titre de clause additionnelle la question de savoir si cet être est réal ou non
réal »
[14]. Dans sa Préface à l’ouvrage de 1930,
Die Logik des Prädikats und das
Problem der Ontologie, Rickert revient sur cette nouvelle acception de l’être,
entendu comme « prédicat » :
Je nomme à présent « étant » (« seiend ») tout ce qu’il y a en général (alles, was
überhaupt « gibt »), autrement dit tout ce qui se laisse penser comme « quelque
chose » (« etwas »), et donc aussi bien la validité, le sens, la valeur et le devoir
(Sollen). Dans cette mesure, l’« ontologie » peut fort bien être à présent ce qu’il y a
d’« ultime » dans la science qui aspire à une connaissance du monde dans sa totalité [15].
C’est assurément dans ce contexte, très déterminé, et qu’il faudrait pouvoir
étudier plus précisément – en y intégrant Emil Lask et Paul Natorp, que Heidegger, dès 1919, aborde en mode critique la problématique du « es gibt », et
qu’il aborde expressément, mais toujours en mode critique, durant le semestre
d’été 1923 – la discussion du « titre “ontologie” ». Il s’agit bien pour Heidegger,
comme l’indiquait déjà l’intitulé du cours : « Ontologie (herméneutique de la
facticité) », de fournir grâce à la phénoménologie une « base problématique plus
sûre » à l’« ontologie moderne », entendue comme « Gegenstandstheorie », et
en particulier de la reconduire à son véritable fondement, l’herméneutique de
la facticité, ce terme étant lui-même entendu comme désignation du « caractère
d’être » de « notre » « propre »
être-là
[16]. L’herméneutique de la facticité
s’entend ici comme paléonyme de ce que Heidegger nommera dans
Sein und
Zeit (§ 4)
Fundamentalontologie, à mille lieux de l’idée, contre laquelle se
dresse précisément la
Fundamentalontologie comme « analytique existentiale
de l’être-là », que l’ontologie serait fondamentale
[17]. Ainsi, appréhender la
Seinsfrage heideggérienne, dans le véritable contexte de son élaboration, c’est d’abord
la situer différenciellement par rapport à la distribution husserlienne de l’ontologie formelle et des ontologies régionales, et aussi bien par rapport à toute
réacclimatation de l’ontologie au sens d’une théorie de l’objet, par-delà l’être
ou le non-être. La
Seinsfrage heideggérienne – le point a été souvent souligné
[18]
– est d’abord question du
sens de l’être, ou mieux du sens de « être », et par là
de la compréhension de l’être (
Seinsverständnis). À la formulation tout à fait
centrale de
Sein und Zeit :
Loin de restreindre le concept de sens à la signification de « teneur de jugement »,
nous le comprenons comme le phénomène existential caractéristique dans lequel
l’armature formelle de ce qui se laisse ouvrir dans le comprendre et de ce qui est
articulable dans l’explicitation devient visible en général [19],
fait très rigoureusement écho cette longue élucidation d’un séminaire tardif
(Le Thor) :
Que veut dire maintenant Seinsfrage dans Être et Temps ? Dans Être et Temps, la
question n’est pas : qu’est-ce que l’étant ? mais : qu’est-ce que le « est » ? – Aussitôt,
on tombe dans des difficultés. En effet, si le « est » est, il est un étant ! Et si, d’autre
part, il n’est pas, sera-t-il la simple copule vide d’un jugement ? – De cette aporie il
faut sortir. D’un point de vue purement grammatical, être n’est pas seulement un
verbe, c’est un auxiliaire. Mais si l’on questionne plus avant que la grammaire, il faut
demander : être, en tant qu’infinitif, n’est-il qu’une abstraction dérivée du « est » – ou
bien ne peut-on dire « est » que si par avance l’être est ouvert et manifeste ? – C’est
pourquoi Être et Temps attaque la question dans l’optique du sens de l’être. – Sens,
Sinn, a dans Être et Temps une signification tout à fait précise, même si aujourd’hui
elle est devenue insuffisante. Que veut dire Sinn von Sein (sens de l’être) ? Cela se
comprend à partir du domaine de projet (Entwurfsbereich) que déploie la compréhension de l’être (Seinsverständnis)... Sinn se comprend à partir de Entwurf qui s’explique
par le Verstehen [20].
Ernst Tugendhat a pu, à la fin des années soixante, et en partant d’une critique
interne de la
Seinsfrage d’un côté et de l’ontologie
à la Carnap
[21] de l’autre,
envisager la possibilité d’une « mutuelle complémentation » (
gegenseitige
Ergänzung) des deux entreprises, principalement opposées par un « antagonisme
idéologique »
[22], pour y renoncer bientôt après, accentuant sa critique de l’élargissement heideggérien – élargissement herméneutique, si l’on veut
[23] – de la
notion de sens, tout en maintenant, contre Carnap et Quine, la thèse de la
plurivocité du mot « être »
[24]. La contribution de Stéphane Chauvier fait bien
apparaître – au-delà des différences par ailleurs considérables qui peuvent séparer au sein de la tradition analytique l’ontologie au sens de Quine et l’ontologie
« classificatoire » dont Barry Smith s’est fait le champion – l’abîme apparemment infranchissable qui sépare la métaphysique analytique, alors même qu’elle
interroge les étants dans leur être, et ladite
Seinsfrage heideggérienne, qu’il
serait sans doute très insuffisant de caractériser comme une enquête (ou une
« méditation », si l’on tient à la
Besinnung) de l’être sans l’étant
[25]. L’amphibologie ici, comme le souligne avec force S. Chauvier dans la conclusion de
son étude, porte tout autant sur l’être – ou, encore, en d’autres termes, sur « ce
qu’il y a » – que sur la « question » elle-même. Analytiquement parlant, la
« question de l’être » n’est pas une question, ou en tout cas pas une question
qui se pose sensément
[26]; elle est, pour Heidegger, et ceux qui auront tenté
après lui, en modes divers, de s’engager dans le domaine ainsi ouvert à neuf,
la pointe même du questionner, celui porté par la différence ontologique, telle
qu’elle signe le
Da-sein en l’homme. Qu’une telle différence ne puisse être
formulée « dans le langage des choses », on en conviendra aisément, et du reste,
Heidegger n’a cessé d’en faire l’expérience, jusqu’à abandonner résolument le
vocabulaire de l’être – ce qui est sans doute une autre façon de faire apparaître
l’impasse de la
Seinsfrage
[27]. Celle-là même dont témoigne par exemple la
méditation vertigineuse de l’
Ereignis ouverte par les
Beiträge zur Philosophie
(titre qu’il est permis d’entendre par antiphrase), et dont la contribution de
Jean-François Marquet s’attache à élucider un motif central : l’être et Dieu.
Heidegger a lui-même assez souligné, notamment à travers la séquence « sens
de l’être », « vérité de l’être », « histoire de l’être »,
Ereignis, Gestell...,
l’« échec » de
Sein und Zeit, pour qu’on doive essayer aussi d’en prendre acte.
L’histoire de l’être – dans sa dimension « destinale », que toute critique en
termes d’historicisme ne peut que manquer – n’est susceptible, à nos yeux du
moins, de recevoir un sens philosophique que si on la reconduit, comme quelques passages semblent y autoriser, à l’être même et à sa nécessaire corrélation
ou correspondance avec la « compréhension de l’être »
[28].
La question de l’être aujourd’hui – ce pourrait être aussi celle de savoir si et
comment l’interrogation portant sur le sens de « être »,
i.e. d’abord celui du
« est », telle que
Sein und Zeit en aura magistralement rouvert la possibilité,
peut frayer d’autres chemins que celui du « tournant » conduisant, à travers la
« mythologie » hölderlinienne et le
Dichten – Denken, au
Geviert et au
Gestell,
les chemins du philosopher susceptibles de croiser à nouveau telle ontologie ou
métaphysique analytique
[29], cette dernière eût-elle renoncé à l’être
[30].
Il sera peut-être possible alors d’entendre à nouveau – et fût-ce
contra intentionem auctoris – ce beau précepte : « Soyons circonspects quand il s’agit de
faire des assertions et critiques quand il s’agit de les examiner, mais tolérants
quand il s’agit d’autoriser des formes linguistiques. »
[31]
[1]
Étienne GILSON,
Constantes philosophiques de l’être, éd. J.-F. Courtine, Paris, Vrin, 1983,
p. 201 : « Qu’y a-t-il de nouveau dans les aventures de l’être ? D’abord ceci, que son importance
vienne d’être redécouverte et que le problème ait repris vie dans la pensée de quelques philosophes
contemporains. Pour le rajeunir, on propose même de rapprocher ces données de ce qu’elles furent
à l’origine, avant que le dieu n’y eût pénétré ou qu’il n’y ait été introduit. »
[2]
« On voudrait savoir comment dire à Martin Heidegger combien il a de compagnons inconnus
sur la voie où l’on dirait parfois qu’il se croit seul. Et peut-être aussi que sur ces sentiers perdus
de la haute pensée philosophique, les forestiers les plus perspicaces s’illusionnent parfois en croyant
savoir où ils sont »,
L’Être et l’Essence, 1962
2, p. 377; « Quand on se décourage de méditer sur
l’être, on peut se reposer en observant le cas Heidegger. Car on le voit ici soucieux de protéger
contre Dieu une notion de l’être qui ne lui serait même pas venue à l’esprit s’il n’avait hérité de
ce qu’il y a de meilleur dans la théologie du Moyen Âge »,
Constantes philosophiques de l’être,
p. 210; ou encore,
ibid., p. 205 : « Il est simplement faux de dire, sans plus, que la métaphysique
s’est essentiellement bornée à la connaissance de l’étant et qu’il faut la dépasser pour atteindre
l’être. La philosophie s’invente, l’histoire de la philosophie s’apprend. »
[3]
Cf. É. LEVINAS,
De l’évasion, éd. J. Rolland, Fata Morgana, 1982, p. 69 et 96; « Martin
Heidegger et l’ontologie » (1932), repris in
En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger,
Paris, Vrin 1967, pp. 71-72. Il n’est pas sûr que le réinvestissement, par Levinas, d’un terme d’abord
destiné à caractériser les doctrines de Rosmini et de Gioberti soit très heureux, surtout s’il entend
ainsi caractériser unitairement, pour « rompre » avec elle, la thèse parménidienne de l’unité de l’être
(
Le Temps et l’autre, Fata Morgana, Paris, 1979, p. 20,78).
[4]
Le motif apparaît dès 1939, dans l’article « Designation and Existence » (
The Journal of
Philosophy, 36, p. 708 : « The Universe of Entities is the Range of the Value of a Variable »), avant
de trouver sa formulation « canonique » en 1948 « On what There is » (repris in
From a Logical
Point of View, trad. fr. sous la direction de S. Laugier, Paris, Vrin, 2003), et en 1960, avec
Word
and Object. Nous renvoyons ici, pour une analyse de l’« engagement ontologique » et de la
« présupposition d’existence », à la récente mise au point de Paul GOCHET, « L’Être selon Quine »,
in
Lire Quine, logique et ontologie, coll. sous la direction de J.-M. Monnoyer, Éditions de l’Éclat,
Paris-Tel Aviv, 2006, pp. 185-206.
[5]
Cf. sur ce point l’étude très bien documentée de Peter ØHRSTRØM, Jan ANDERSEN et Henri
SCHÄRFE, « What Has Happened to Ontology », F. Dau, M.-L. Mugnier, G. Stumme (éd.), International Conference on Conceptual Structures 2005, Lecture Notes in Artificial Intelligence 3596,
Springer Verlag, 2005, pp. 425-438. S’y trouve retracé, sinon un nouvel épisode des « aventures de
l’être », du moins de l’histoire de l’ontologie qui mériterait qu’on s’y arrête. On trouvera, à titre
d’illustration de cette ontologie classificatoire, sur le site http ://suo.ieee.org, la contribution, à
l’humour sans doute involontaire, de William ANDERSEN et Brian PETERSON : « An Ontology of
Modern Military Organisations and their Structure » (
MOrg et
MMO, comme il se doit).
[6]
P. AUBENQUE,
Le Problème de l’être chez Aristote, Paris, PUF, 1966; Rolf SCHÖNBERGER,
Studien zur Vorgeschichte des neuzeitlichen Seinsbegriffs im Mittelalter, De Gruyter, Berlin-New
York, 1986.
[7]
Idées directrices pour une phénoménologie, trad. fr. P. Ric
œur, Paris, Gallimard, 1950, p. 42.
[8]
Cf. récemment et exemplairement J. BENOIST, « Husserl, Meinong et la question de l’ontologie », in
Phénoménologie, sémantique, ontologie, Husserl et la tradition logique autrichienne, Paris,
PUF (« Épiméthée »), 1997, pp. 169-196.
[9]
§ 7, trad. fr. J. English,
in Husserl,
Articles sur la Logique, Paris, PUF (« Épiméthée »), 1975,
p. 384.
[10]
Ibid. « Or, dans mes
Recherches, l’idée de l’ontologie reprenait vie d’une manière propre,
sans reposer sur aucun appui historique, et en étant aussi par là exempte des obscurités et des
erreurs radicales qui affectaient les ontologies anciennes et qui ont justifié la résistance qu’on leur
opposait. »
[11]
H. PICHLER,
op. cit., Leipzig, p. 3.
[12]
Cf. Michel FICHANT, « L’Amphibologie des concepts de la réflexion et la fin de l’ontologie »,
conférence donnée à l’université de Sa
Ëœo Paulo, 10
e Internationaler Kantkongress, 4-9 septembre
2005, à paraître dans le cadre des
Actes aux éditions Walter De Gruyter.
[13]
H. PICHLER,
op. cit., p. 4.
[14]
H. RICKERT,
Der Gegenstand der Erkenntnis, 6
e édition, Mohr, Tübingen, 1928, p. XII.
[15]
H. RICKERT,
Die Logik des Prädikats und das Problem der Ontologie, Carl Winter Verlag,
Heidelberg, 1930.
[16]
Ontologie (Hermeneutik der Faktizität), Ga. 63, Klostermann, Francfort, 1988, p. 7 : «
Faktizität ist die Bezeichnung für den Seinscharakter “unseres” “eigenen”
Daseins. »
[17]
L’étude de LEVINAS, « L’ontologie est-elle fondamentale », publiée en 1951, dans la
Revue
de Métaphysique et de Morale, ayant certainement contribué ici à introniser un complet contresens
(repris in
Entre nous, Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1991).
[18]
Nous prenons ici la liberté de renvoyer à notre étude : « La question de l’être : sens de la
question et question du sens », in
Heidegger, l’énigme de l’être, coll. coordonné par Jean-François
Mattéi, Paris, PUF (« Débats philosophiques »), 2004, pp. 71-103.
[19]
Sein und Zeit, § 33, p. 156. C’est ce texte qui sert d’abord de fil conducteur à Jocelyn Benoist
dans l’article cité du collectif Maxence Caron.
[20]
Questions IV, Paris, Gallimard, 1976, pp. 267-268.
[21]
La référence va ici non pas à l’
Überwindung de 1932, mais à l’essai de 1950 « Empiricism,
Semantics and Ontology », repris comme premier « Appendice » dans la seconde édition de
Meaning
and Necessity (1956).
[22]
« Die sprachanalytische Kritik der Ontologie », in
Das Problem der Sprache, éd. Gadamer,
Munich, 1967, repris in
Philosophische Aufsätze, Suhrkamp, Francfort 1992, p. 25.
[23]
Cf. sur ce point les réflexions très fortes et pertinentes de Jocelyn BENOIST, « Heidegger, les
sens du sens et l’illusion herméneutique », in
Heidegger, « les Cahiers d’Histoire de la philosophie »,
éd. M. Caron, Paris, Le Cerf, 2006, pp. 329-360.
[24]
Cf. « Heideggers Seinsfrage » (1990), repris in
Philosophische Aufsätze, et déjà les
Vorlesungen zur Einführung in die sprachanalytische Philosophie, 1976. Cf. aussi, de manière beaucoup
plus nette, Ch. KAHN, « Retrospect on the verb “be” and the concept of Being », in
The Logic of
Being, éd. S. Knuutilla et J. Hintikka, Reidel Publishing Company, Dordrecht, 1968, p. 4 : « Je
n’entends pas ici partir en guerre contre la thèse générale du relativisme linguistique, et je ne veux
surtout pas nier le fait que l’union dans un seul verbe des fonctions prédicative, locative, existentielle
et véritative, soit une particularité saisissante des langues indo-européennes. [...] Je voudrais suggérer, à l’inverse, que l’absence d’un verbe à part pour “exister”, et que l’expression de l’existence
et de la vérité (et en outre de la réalité) par un verbe dont la fonction primordiale est prédicative,
aura certainement fourni un point de départ exceptionnellement favorable et fécond à la réflexion
philosophique sur le concept de vérité et la nature de la réalité, en tant qu’objet de connaissance. »
[25]
Heidegger, comme on sait, a corrigé une première formulation (1943) de sa postface à
Qu’est-ce la métaphysique ?, qui portait d’abord : «... si tant est qu’il appartienne à la vérité de
l’être que l’être se déploie bien sans l’étant, mais que jamais un étant n’est sans l’être » (
... daß
das Sein wohl west ohne das Seiende, daß niemals aber ein Seiendes ist ohne das Sein), qui devient :
«... si tant est qu’il appartienne à la vérité de l’être que l’être jamais ne se déploie sans l’étant et
qu’un étant n’est jamais sans l’être » (
Wegmarken, Ga., 9, Klostermann, Francfort, 1976, p. 306.
[26]
Cette position tranchée est certainement beaucoup plus féconde, pour ladite
Seinsfrage,
comme pour l’ontologie analytique, que la tentative esquissée par Dale JACQUETTE d’un dépassement
de la question heideggérienne par les réponses analytiques : « The implication of the totality of
logical possibilities involved in combinating all logical possible objects with all possible properties
in all logically possible states of affairs expressed by all logically possible propositions in logic
turn out to be sufficient to answer Heidegger’s question of being, to know what it means for
something to exist, and to arrive at a precise definition of these concepts in purely logical combinatorial terms »,
Ontology, Acumen Publishing Limited, Chesham 2002, p. 46. Dans la même page,
l’auteur s’interroge encore, curieusement : « The idea of answering the question of being from the
standpoint of logic does not seem to have occurred to Heidegger », comme si la « destruction de
l’histoire de l’ontologie » n’était pas directement liée à la « destruction » de la logique.
[27]
Cf. aussi, sur ce point, P. AUBENQUE, « Les dérives et la garde de l’être »,
in J.-F. Mattéi
(éd.),
Heidegger, l’énigme de l’être,
op. cit., pp. 17-41, et en particulier p. 39.
[28]
Cf.
Nietzsche II, Neske, Pfullingen 1961, p. 489 : « Die Seinsgeschichte ist das Sein selbst
und nur dieses. »
[29]
Cf., sur ce point, l’ouvrage remarquable de Dale JACQUETTE,
Ontology,
op. cit., dont la
conclusion ne peut cependant manquer de laisser rêveur tout lecteur tant soit peu frotté à l’histoire
des concepts et en particulier du vocabulaire de l’être : « The problem of ontology is to understand
the concept of being, of what it means for something to exist. Ontology investigates the fact, nature
and modal status of being, in the course of which it proposes a preferred ontology that is supposed
to include all and only existent things » (p. 275). D’autant plus rêveur que l’on sait que Dale
Jacquette compte aussi au nombre des excellents néomeinongiens (Dale JACQUETTE,
Meinongian
logic : The Semantics of Existence and Nonexistence, Walter de Gruyter, Berlin-New York, 1996).
[30]
Dans l’avant-propos de son
Qu’est-ce que la métaphysique ? (Paris, Folio, Gallimard, 2004),
F. NEF propose une formule elle aussi saisissante, du moins pour ceux qui demeurent attachés en
quelque façon à « la grammaire et l’étymologie du mot “être” » : « Ce livre montre que la question
de la métaphysique, en son centre qui est l’ontologie, n’est pas l’être, comme le voudrait une
étymologie rapide [
sic !], mais un réseau de concepts : le possible, l’essence, l’objet, l’événement... »
(p. 16). Dont acte ! Il suffisait de le dire.
[31]
R. CARNAP, « Empirisme, sémantique et ontologie », in
Signification et nécessité, trad. fr.
Fr. Rivenc & Ph. de Rouilhan, Paris, Gallimard, 1997, p. 335.