2007
Revue de Métaphysique et de Morale
Liminaire
Derrida
Françoise Dastur
L’Å“uvre de Derrida, qui s’étend sur exactement un demi-siècle – si du moins
on y inclut son premier essai, Le Problème de la genèse dans la philosophie de
Husserl, qui, rédigé en 1954, ne fut publié qu’en 1990 –, a été exceptionnellement prolifique, de sorte que tenter d’en donner une vue globale demeure
difficile, en dépit de sa remarquable unité thématique, une unité qu’on n’attendait guère à vrai dire de l’auteur de La Dissémination, lequel n’a jamais cessé
de critiquer de la manière la plus tranchante l’idée même de rassemblement.
En dépit de tous les nombreux commentaires qui ont été consacrés, aussi bien
en France qu’à l’étranger, aux divers aspects de la pensée derridienne, il semble
que ce qui constitue son cÅ“ur même requiert encore d’être questionné, et non
pas seulement, comme ce fut souvent le cas, soit violemment déprécié et rejeté,
soit emphatiquement loué et admiré.
Dans la toute dernière interview qu’il a donnée au journal Le Monde le 19 août
2004, Derrida a lui-même soulevé la question de la survivance de son Å“uvre.
Voici ce qu’il affirmait à cet égard :
J’ai le double sentiment que d’un côté, pour le dire en souriant et immodestement,
on n’a pas commencé à me lire, que s’il y a certes, beaucoup de bons lecteurs (quelques
dizaines au monde peut-être), au fond, c’est plus tard que tout cela a une chance
d’apparaître; mais bien aussi que, d’un autre côté, quinze jours ou un mois après ma
mort, il ne restera plus rien. Sauf ce qui est gardé par le dépôt légal en bibliothèque.
Je vous le jure, je crois sincèrement et simultanément à ces deux hypothèses [1].
L’écriture de Derrida peut en effet être considérée comme une extension de
lui-même, comme son véritable corps propre, de sorte qu’il a quelque raison
de croire qu’elle pourrait disparaître totalement après lui et qu’il ne resterait
de ses écrits que leur dépôt légal en bibliothèque, cadavre en quelque sorte de
l’écrivain, plus encore que du philosophe, qu’il fut. Mais ce qui pourrait
cependant rester, ou peut-être réapparaître, de manière en quelque sorte spectrale, après sa mort, ce pourrait être l’absolue singularité de la question qu’il
a posée à toute la tradition occidentale de pensée et qui est celle de la déconstruction de ce qu’il a lui-même nommé « métaphysique de la présence ».
Le temps semble donc maintenant venu de procéder à une sorte d’inventaire
de l’Å“uvre qu’il nous a léguée. C’est pour faire les premiers pas dans cette
direction que les textes réunis ici – issus de certains de ceux qui, sans jamais
être « derridiens », ont accompagné, en des époques, des pays et selon des styles
différents, la démarche de Derrida – entreprennent, de la manière la plus sobre
possible, l’examen de quelques-unes des facettes de cette Å“uvre, de son début
à ses tout derniers développements.
[1]
Jacques DERRIDA, « Je suis en guerre contre moi-même », propos recueillis par J. Birnbaum,
Le Monde, jeudi 19 août 2004, p. 12.