2007
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Du langage et du symbole
Alexis Philonenko
Il faut parler pour expliquer la parole, et écrire pour expliquer l’écriture;
conscient de cette difficulté, je n’ai pas voulu la compliquer en recherchant une
unité systématique. J’ai simplement demandé aux personnes savantes qui ont
bien voulu m’honorer de leur concours de se sentir libres, et libres pour la
philosophie.
Je voudrais dire quelques mots en guise d’avant-propos. Dans ma jeunesse,
je regardais la métaphysique comme bien illustrée par la merveilleuse histoire
de la « peau de chagrin », qui se rétrécissait chaque fois que le héros voulait
que se réalisent des choses qu’il ne pouvait par lui-même effectuer. C’était
l’histoire de la métaphysique qui se déposait dans ce conte fantastique. Faite
de doctrines de plus en plus orgueilleuses, elle limitait son domaine à la langue
elle-même, dont elle se servait pour indiquer les choses. Il s’agissait d’une
représentation bien grossière, je l’avoue, mais qui à travers ses contradictions
m’éclairait ; puis vint l’époque bergsonienne, dont je ne sais comment il se peut
faire qu’elle occupe si peu de place.
Dans mes quelques consultations j’ai pu, déconcerté, assister à des prises de
positions très arrêtées et à des passes d’armes fulgurantes. Le sol du combat a
été délimité par le premier des volumes de la Philosophie des formes symboliques : « die Sprache ». On peut rechercher un fil conducteur. Conscient des
apories que soulevaient les recherches philosophiques de son époque (surtout
celles de Herder) et des énormes recueils qui s’ensuivraient, Kant régla la
question d’un trait : avant la civilisation proprement dite, avec la conscience
réflexive, le langage était le second grand pilier de la préhistoire, fondement et
principe de la philosophie. C’est dire que la linguistique est une interrogation
sur le fruit défendu. Cela en un sens limite la taille des volumes. Il faut, je
crois, distinguer quatre époques, se succédant de plus en plus vite : d’abord
l’existence de la conscience anté-prédicative; puis le surgissement de la
conscience réflexive dans la préhistoire, exprimée par le « Je comprends que je
comprends » que Marsile Ficin, suivant sa symbolique, date de quarante mille
années avant J.-C. Cette période ne trouve sa fin qu’avec l’apparition du machinisme qui ouvre l’époque de la philosophie du langage comme méta-critique
(Herder). La quatrième époque est le langage (secret) des codes industriels et
militaires, reliés à des machines traductrices instantanées. Cette dernière époque
achève pour nous la métaphysique issue de Goethe. Il faut donc compter avec
une future critique de la linguistique (déjà esquissée dans les Dialogiques).
Ainsi ai-je regretté de ne pouvoir faire appel au maître incontesté de cette
discipline, mon ami le professeur Francis Jacques, par ailleurs débordé de travail.
Mme Goyard-Fabre, mon amie de toujours à l’université de Caen, encore affectée par un deuil récent, n’écoutant que la vérité, n’a pas écrit un article, mais
un livre. Elle a ramené son ouvrage aux dimensions d’un article. Le livre sera
publié en son temps et le lecteur y trouvera plus que des additions au premier
texte ici publié.
Bien qu’assurant la responsabilité de ce numéro, je me défendrai bien de
porter un jugement sur les contributions de ceux qui m’ont enchanté par leur
science et leur profondeur philosophique. Je joindrai cependant quelques remerciements, mais non sans chaleur, à Mme Sandra Laugier, qui depuis le commencement m’a « managé », et dont le travail méthodique, instruit et souriant
domine ce cahier. En un sens, je n’aurais jamais dû en diriger la rédaction, car,
essentiellement historien de la philosophie, je ne m’y retrouve en linguistique
qu’en suivant les traces d’Ernst Cassirer, qui me guide « tant bien que mal ».
Encore un mot. On trouvera des fautes de pensée dans ce cahier; il faut les
imputer au fait que la « linguistique » (je prends ce dernier terme au sens que
lui donne Wilhelm von Humboldt dans sa longue lettre programmatique adressée
à Rémusat) est une science encore très jeune dans notre schème des quatre
époques. Laissons-la « vieillir et exister », sans rien préjuger de ses formes à
venir. Mais, comme on aura l’occasion de bien y réfléchir en lisant le très beau
texte de jeunesse de George Steiner, on verra que, inaccessible, le futur ne laisse
pas de nous visiter.