Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130561859
144 pages

p. 145 à 146
doi: 10.3917/rmm.072.0145

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n° 54 2007/2

2007 Revue de Métaphysique et de Morale

Présentation

Du langage et du symbole

Alexis Philonenko
Il faut parler pour expliquer la parole, et écrire pour expliquer l’écriture; conscient de cette difficulté, je n’ai pas voulu la compliquer en recherchant une unité systématique. J’ai simplement demandé aux personnes savantes qui ont bien voulu m’honorer de leur concours de se sentir libres, et libres pour la philosophie.
Je voudrais dire quelques mots en guise d’avant-propos. Dans ma jeunesse, je regardais la métaphysique comme bien illustrée par la merveilleuse histoire de la « peau de chagrin », qui se rétrécissait chaque fois que le héros voulait que se réalisent des choses qu’il ne pouvait par lui-même effectuer. C’était l’histoire de la métaphysique qui se déposait dans ce conte fantastique. Faite de doctrines de plus en plus orgueilleuses, elle limitait son domaine à la langue elle-même, dont elle se servait pour indiquer les choses. Il s’agissait d’une représentation bien grossière, je l’avoue, mais qui à travers ses contradictions m’éclairait ; puis vint l’époque bergsonienne, dont je ne sais comment il se peut faire qu’elle occupe si peu de place.
Dans mes quelques consultations j’ai pu, déconcerté, assister à des prises de positions très arrêtées et à des passes d’armes fulgurantes. Le sol du combat a été délimité par le premier des volumes de la Philosophie des formes symboliques : « die Sprache ». On peut rechercher un fil conducteur. Conscient des apories que soulevaient les recherches philosophiques de son époque (surtout celles de Herder) et des énormes recueils qui s’ensuivraient, Kant régla la question d’un trait : avant la civilisation proprement dite, avec la conscience réflexive, le langage était le second grand pilier de la préhistoire, fondement et principe de la philosophie. C’est dire que la linguistique est une interrogation sur le fruit défendu. Cela en un sens limite la taille des volumes. Il faut, je crois, distinguer quatre époques, se succédant de plus en plus vite : d’abord l’existence de la conscience anté-prédicative; puis le surgissement de la conscience réflexive dans la préhistoire, exprimée par le « Je comprends que je comprends » que Marsile Ficin, suivant sa symbolique, date de quarante mille années avant J.-C. Cette période ne trouve sa fin qu’avec l’apparition du machinisme qui ouvre l’époque de la philosophie du langage comme méta-critique (Herder). La quatrième époque est le langage (secret) des codes industriels et militaires, reliés à des machines traductrices instantanées. Cette dernière époque achève pour nous la métaphysique issue de Goethe. Il faut donc compter avec une future critique de la linguistique (déjà esquissée dans les Dialogiques).
Ainsi ai-je regretté de ne pouvoir faire appel au maître incontesté de cette discipline, mon ami le professeur Francis Jacques, par ailleurs débordé de travail. Mme Goyard-Fabre, mon amie de toujours à l’université de Caen, encore affectée par un deuil récent, n’écoutant que la vérité, n’a pas écrit un article, mais un livre. Elle a ramené son ouvrage aux dimensions d’un article. Le livre sera publié en son temps et le lecteur y trouvera plus que des additions au premier texte ici publié.
Bien qu’assurant la responsabilité de ce numéro, je me défendrai bien de porter un jugement sur les contributions de ceux qui m’ont enchanté par leur science et leur profondeur philosophique. Je joindrai cependant quelques remerciements, mais non sans chaleur, à Mme Sandra Laugier, qui depuis le commencement m’a « managé », et dont le travail méthodique, instruit et souriant domine ce cahier. En un sens, je n’aurais jamais dû en diriger la rédaction, car, essentiellement historien de la philosophie, je ne m’y retrouve en linguistique qu’en suivant les traces d’Ernst Cassirer, qui me guide « tant bien que mal ».
Encore un mot. On trouvera des fautes de pensée dans ce cahier; il faut les imputer au fait que la « linguistique » (je prends ce dernier terme au sens que lui donne Wilhelm von Humboldt dans sa longue lettre programmatique adressée à Rémusat) est une science encore très jeune dans notre schème des quatre époques. Laissons-la « vieillir et exister », sans rien préjuger de ses formes à venir. Mais, comme on aura l’occasion de bien y réfléchir en lisant le très beau texte de jeunesse de George Steiner, on verra que, inaccessible, le futur ne laisse pas de nous visiter.
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