2007
Revue de Métaphysique et de Morale
Études critiques
L’esthétique et l’éthique sont-elles une ?
• Éthique, littérature, vie humaine, sous la direction de Sandra Laugier, Paris, PUF,
collection « Éthique et philosophie morale », 2006,372 p. (avec des contributions de
Jacques Bouveresse, Stanley Cavell, Monique Canto-Sperber, James Conant, Vincent
Descombes, Cora Diamond, Élise Domenach, Emmanuel Halais, Sandra Laugier, Martha
Nussbaum, Layla Raïd, Jean-Jacques Rosat).
• Hadrien FRANCE-LANORD, Paul Celan et Martin Heidegger. Le sens d’un dialogue,
Paris, Fayard, « Les Quarante Piliers », 2004,313 p.
Paul CELAN, La Bibliothèque philosophique/Die philosophische Bibliothek. Catalogue
raisonné des annotations établi par Alexandra Richter, Patrik Alac et Bertrand Badiou.
Préface de Jean-Pierre Lefebvre. Publié par l’Unité de recherche Paul Celan de l’École
normale supérieure (Presses de l’École normale supérieure), Paris, Éditions Rue d’Ulm,
2004,844 p.
Éthique, littérature, vie humaine, sous la direction de Sandra Laugier, Paris, PUF,
collection « Éthique et philosophie morale », 2006,372 p. (avec des contributions de
Jacques Bouveresse, Stanley Cavell, Monique Canto-Sperber, James Conant, Vincent
Descombes, Cora Diamond, Élise Domenach, Emmanuel Halais, Sandra Laugier, Martha
Nussbaum, Layla Raïd, Jean-Jacques Rosat).
Si l’éthique est sans contenu, comme l’affirme Wittgenstein dans son
Traité, cela ne
veut pas dire pour autant qu’elle est vide, irréelle ou simplement formelle (comme chez
Kant), c’est plutôt qu’elle n’est pas une doctrine (
Lehre) pouvant s’enseigner ni même
se dire et que, « transcendantale » comme la logique, elle ne peut que « se montrer ».
Mais le parallélisme, pour ne pas être fourvoyant, ne doit pas être poussé plus loin, entre
la logique, dont les formules (tautologies) sont effectivement vides de sens et purement
formelles, sans contenu ni autre message que celui de montrer les traits formels du réel,
et l’éthique, qui, elle, n’est pas vide en ce sens-là : au contraire il y a pour Wittgenstein
une plénitude de l’éthique à condition qu’elle soit vécue ou corresponde à une vie
« heureuse », indépendante des contingences de l’existence (« le monde de l’homme
heureux n’est pas celui du malheureux »). Wittgenstein peut avoir à l’esprit l’expérience
de l’exemplarité morale qu’il a faite en lisant les romans de Tolstoï et de Dostoïevski,
et c’est peut-être la littérature qui lui fournit sa conception de l’éthique dont la nature
défie tous les livres. « L’éthique », écrit Bouveresse dans
Éthique, littérature, vie
humaine, p. 108, « n’a pas de domaine particulier au sujet duquel elle formulerait des
vérités d’une espèce spéciale ». Et comme l’écrivait déjà Cavell dans
Statuts d’Emerson :
« Dans la façon de penser d’Emerson comme dans celle de Wittgenstein, l’éthique n’est
pas un domaine d’étude philosophique séparé, mais chaque mot que nous énonçons,
l’adresse de chaque pensée est un acte moral, le choix d’un camp, mais non d’un camp
dans une simple discussion
[1]. » Enfin, plus récemment, Hilary Putnam défendait, dans
la mouvance de Wittgenstein, une « éthique sans ontologie » selon laquelle, loin d’être
univoques, préétablis et applicables tels quels à la réalité, nos
concepts moraux sont
impliqués dans la narration que nous faisons de notre existence et dépendent de ce qui
compte (
matter) pour nous. Il y aurait une dialectique de la morale et de la vie, tout
comme il y a, me semble-t-il, chez le second Wittgenstein, une interaction, une mutuelle
dépendance de nos concepts en général et de notre vie : « Serait-il juste de dire que
notre vie se reflète dans nos concepts ? Ils se tiennent au milieu d’elle » (
Remarques sur
les couleurs, III, § 302), ils imprègnent notre vie, tout comme le langage : « La régularité
de notre langage imbibe (
durchdringt) notre vie » (
ibid., § 303) ; entrelacés dans le « flux
de la vie » à nos sentiments, nos actes, nos émotions comme des motifs dans un tapis,
nos concepts ont une fonction d’outils vitaux qui « nous conduisent à faire des recherches.
Ils sont l’expression de notre intérêt et dirigent notre intérêt » (
Recherches philosophiques, § 570). Il est trop évident qu’on peut appliquer cette idée aux concepts moraux
et à leur présence dans notre vie, élaborer une notion d’éducation morale par sensibilité
et attention portée à la vie et au langage ordinaires, d’instruction morale et de formation
du sentiment par la littérature et le cinéma comme source d’aventure éducative et d’exploration conceptuelle. Comme le soutient Cora Diamond, insensible à la mythologie de
l’argumentation, la pensée éthique procède aussi bien au moyen d’histoires et d’images
que d’arguments (
La Pensée réaliste, p. 26, cité p. 175), aussi trouve-t-elle fondamental
de ne pas perdre en la matière toute attention aux usages ordinaires et au langage.
Dans sa maturité l’Autrichien de Cambridge préféra le cinéma, notamment de robustes
westerns américains, moralement plus porteurs selon lui que les ouvrages d’éthique
donneurs de leçons ou les articles de
Mind. Rien d’étonnant si certains élèves ou partisans
de Wittgenstein (Murdoch, Nussbaum, Cavell, Diamond, Bouveresse, Laugier, etc.) se
sont intéressés à la dimension éthique de la littérature (et du cinéma, qui, selon Cavell,
« nous rend meilleurs »
[2] ) et à la place de l’éthique dans notre vie, de manière plus
concrète et vivante que ne le fait ordinairement une philosophie morale souvent dominée
par un modèle juridique et normatif
[3]. Pour Diamond notamment comme pour l’auteur
du
Traité, l’éthique pénètre toute pensée, tout discours, imprègne toute notre existence,
elle tient plus à une attitude ou à un « esprit » (être « heureux » au sens du
Traité,
c’est-à-dire vivre dans un « autre monde » que l’homme malheureux) qu’au respect de
règles définies ou à l’adhésion à des vérités morales caractérisées. C’est dire qu’elle
croit bien peu au réalisme moral si courant à l’heure actuelle.
L’éducation morale par la littérature est donc au centre de ce livre collectif dirigé par
Sandra Laugier qui rassemble des auteurs convaincus que si l’éthique a quelque chose
à voir avec la vie, elle est du même coup indissolublement liée au roman ou au cinéma
qui jouent un si grand rôle dans notre existence. C’est l’antidote au réalisme moral. C’est
prendre aussi le contre-pied de tous ceux qui ont dénoncé, tel Flaubert, le roman
[4], ou
tel Rousseau, le spectacle, accusés de « corrompre la jeunesse », alors même qu’au
contraire on invoquait classiquement depuis Aristote la
catharsis réalisée notamment par
la tragédie. Mais dans cet ouvrage collectif il n’est question ni de
catharsis ni de
corruption par la littérature, mais de la portée éthique des romans qui nous éduquent à
la morale peut-être plus efficacement que des livres relevant d’une discipline spéciale,
l’éthique, avec un corps défini de vérités. Cette éducation peut, et même doit, rester
implicite. Ainsi
Madame Bovary ne comporte aucune « voix d’auteur » tirant à la fin la
morale (affreuse) de l’histoire : il y a une neutralité affichée de Flaubert, et si morale il
y a, elle est implicite, transparaissant dans chaque détail cruel du livre, elle n’a pas
besoin d’être explicitée. Les faits parlent d’eux-mêmes. Si la littérature peut aussi être
morale de manière explicite, tels les ouvrages édifiants de la comtesse de Ségur, les
fables de La Fontaine, ou, à un autre niveau, la littérature engagée, la morale ne passe
jamais aussi bien que quand elle n’est pas dite, et nombre des contes moraux ont adopté
la stratégie « objectiviste » de
Madame Bovary.
L’ouvrage collectif dirigé par Sandra Laugier traite donc de la valeur éducative immanente à la littérature, surtout il est vrai anglo-saxonne (le livre s’appuie beaucoup sur
les romans d’Henry James et sur un cinéma américain foncièrement optimiste). Cette
thèse marche moins bien dans le cas des romans français pessimistes comme ceux de
Flaubert et de Maupassant, dont l’impact moral est évident, mais déprimant au sens où
un film américain des années 1940, même très noir (comme
Le Faucon maltais), ne peut
pas l’être. C’est à mon avis le seul reproche à faire à la thèse centrale du livre, d’ailleurs
nourrie par des auteurs anglo-américains : elle vaut surtout pour l’âge d’or du cinéma
américain revisité par Cavell et pour des romanciers comme Henry James, lequel, sans
être précisément un romancier euphorisant, porte la marque d’Emerson et se trouve
lui-même plus constructif que Maupassant ou Flaubert, crispés dans leur haine de la vie
et leur refus de toute consolation. Car une bonne part de la littérature (et au premier
chef l’
Å“uvre d’Henry James qui, enfant, a écouté des conférences d’Emerson) et surtout
du cinéma américain est marquée par une culture optimiste et par le perfectionnisme
moral d’Emerson, une influence diffuse dans l’inconscient américain, dont Cavell s’est
fait à juste titre l’écho à propos du cinéma (et il est d’ailleurs loin d’avoir étudié tous
les films hollywoodiens dérivés du « transcendantalisme »
[5], non seulement les Capra,
mais beaucoup d’autres encore). Mais la grande force de l’ouvrage, qui en cela offre
une alternative intéressante au réalisme moral de Ruwen Ogien, est d’exposer la spécificité de l’éducation éthique par la littérature ou par le cinéma (tel que vu par Cavell),
par rapport à la théorisation morale : l’éducation par les films et les romans est étrangère
à toute moralisation; si elle impose des leçons, c’est de façon immanente, en s’immisçant
dans notre vie, comme aurait dit Wittgenstein, et ce sont des leçons de vie (comme dans
l’extraordinaire
L’Homme qui tua Liberty Valance, de Ford, 1962), non des leçons de
morale. Wittgenstein voyait dans l’Évangile et ses paraboles des « règles de vie mises
en images », et la formule pourrait aussi s’appliquer à nombre de films étudiés par Cavell.
Et pour ce qui est de la littérature, Iris Murdoch a entièrement raison de soutenir que
« notre univers moral est pour une bonne part littéraire et [que] notre relation à la morale
est une relation à des
Å“uvres, à des références et à des modèles littéraires » (Bouveresse,
p. 133). Ces modèles, et
a fortiori ceux venus du cinéma, sont beaucoup plus prégnants
et ont un pouvoir d’inculcation morale plus grand que n’importe quelle autre façon de
communiquer un message éthique. Il me semble d’ailleurs que plus le message est latent,
mieux il passe, je trouve par exemple la mise en scène d’un style d’éducation qui se
réclame explicitement de Thoreau, Emerson et Whitman dans
Le Cercle des poètes
disparus moins efficace que la leçon entièrement latente et même cryptée des comédies
du remariage qui portent elles aussi sur l’éducation. Peut-être d’ailleurs est-il trompeur
de parler de message éthique à transmettre, mieux vaudrait dire que les modèles éthiques
issus de la littérature guident ou orientent nos vies, de façon entièrement pratique, car
il s’agit moins d’information à communiquer et de jugements moraux à porter que de
vies à modeler, de voies possibles à explorer, d’aventures à tenter. Ainsi pour Diamond,
citée par Laugier à la page 172, « il arrive fréquemment que la compréhension morale
soit transmise sans recours à des jugements moraux. Wittgenstein était convaincu par
exemple que Tolstoï faisait passer de la manière la plus puissante son point de vue moral
là où il restait entièrement
latent dans l’histoire racontée, comme dans
Hadji Mourat ».
Voilà pour le versant éthique. Mais ce volume recèle aussi, surtout chez Nussbaum
et Bouveresse (ce dernier ayant été un grand pourfendeur du structuralisme, et Descombes
sur ce point ne le désavouerait pas), une véritable charge contre la « théorie critique »
formaliste qui a failli, non seulement à montrer la portée éthique et existentielle du
roman, mais à rendre compte du contenu vivant des
Å“uvres, fourvoyée qu’elle était par
le textualisme et l’illusion de l’autoréférence du langage littéraire : le seul message que
la littérature pouvait transmettre concernait la langue ou le texte… Elle a donc péché
par excès d’abstraction et échoué à voir l’impact éthique vivant et concret du roman et
du film sur notre vie. Et cela a d’ailleurs été aussi, il est vrai, un bonheur d’être libéré
par Stanley Cavell d’une critique cinématographique française trop formaliste et sémiologique et d’avoir redécouvert avec lui le plaisir d’une lecture des films « au premier
degré », plus naïve et attentive au contenu, à l’« histoire » racontée, en même temps
qu’une conception éthique du cinéma plus positive que celle, méprisante, d’Adorno et
d’Horkheimer, qui n’ont pas su voir qu’un tel « art de masse » avait justement, comme
médium propre, d’extraordinaires possibilités éducatives (cf. le merveilleux
Born Yesterday de Cukor, 1950), ce qui n’a rien à voir avec un étalage de bons sentiments. Car
le cinéma se rend éthiquement efficace en forgeant, avec son art de la projection (au
sens de Cavell dans
La Projection du monde), des types qui impressionnent durablement
le spectateur, que ce soit dans le rire ou les larmes, et ce ne sont paradoxalement pas
toujours les Capra émersoniens qui ont, me semble-t-il, le meilleur potentiel éducatif,
car un peu trop didactiques et moralisants ; des comédies plus légères, mais au fond
graves, de Cukor comme
Philadelphia Story et
Born Yesterday ont peut-être plus fait
pour une prise de conscience par le public américain des années 1940 de la force éthique
propre que recèle la Constitution des États-Unis ; quant aux comédies du remariage,
elles nouent, selon Cavell, des liens entre mariage et démocratie comme consentement
contractuel
[6].
North by Northwest d’Hitchcock nous montre de façon assez cryptée ce
qu’est l’éducation de deux êtres au mariage.
De par son médium, ses genres et grâce à l’incarnation par des acteurs, le cinéma
opère tout un travail de typification de la star lorsque, à travers ses différents rôles et
les différents genres qu’elle aborde (western, comédie, polar hitchcockien)
[7], elle finit
par cristalliser des vertus dans la conscience des spectateurs : tel James Stewart, devenu
à ce point icône des valeurs prônées par la Constitution qu’il en vint à être surnommé
«
Mister America », transportant avec lui dans chaque nouveau rôle la mémoire de ses
emplois antérieurs : là, il n’y a ni pensée moralisatrice, ni peut-être « pensée » morale,
mais la vivante incarnation de valeurs qui ne peuvent être aussi bien inculquées que par
ce médium-là (même si James Stewart a aussi – rarement – joué des rôles de méchant !).
Pénétration par l’éthique du roman et du cinéma, où la typicalité des personnages est
le véhicule de l’exemplarité morale qui y est à l’
œuvre
[8]. Affinités reconnues et proclamées par Cavell entre cinéma et philosophie, non pas mélange des genres ni brouillage
des sacro-saintes frontières, mais intérêt réciproque, voire interaction, comme, en France,
dans le jeune cinéma et dans la jeune philosophie. Tout cet aspect me paraît juste et
passionnant.
Par contre je ne suis pas sûre d’être d’accord avec Bouveresse et Murdoch sur la
question du lien entre la perfection de la forme et la valeur éthique en littérature, sauf
à penser, comme Musil et le Wittgenstein du
Tractatus, qu’« éthique et esthétique sont
une ». Bouveresse semble voir dans le culte de la perfection formelle de Flaubert, et son
labeur sur l’écriture, ou dans les efforts de Musil pour marier au plus haut niveau le
roman et l’essayisme, quelque chose d’intrinsèquement éthique (p. 135). Certes, ces
deux romanciers mettent bel et bien en
Å“uvre, tout comme Wittgenstein, une véritable
éthique de l’écriture, mais l’imposition d’une forme à un matériau qui n’en possède
aucune est-elle en soi donatrice de sens, donc éthique, comme le pense Murdoch ?
Bouveresse cite en ce sens Proust selon lequel « c’est plutôt à la qualité du langage
qu’au genre d’esthétique qu’on peut juger du degré auquel a été porté le travail intellectuel
et moral » (p. 134), notant que cela pourrait s’appliquer à Flaubert dont l’exigence en
matière d’écriture serait signe d’une vision intellectuelle et morale d’un niveau comparable à celui de ses efforts pour bien écrire. Or il me semble que le vrai miracle en art
comme en philosophie, et ce qui peut être du même coup, en un certain sens, éthique,
ce ne sont pas les efforts ou le labeur, mais la perfection obtenue dans l’adéquation de
la forme au contenu, les traces du travail
n’apparaissant plus (ce qui est justement le
cas chez Flaubert).
Törless, une réussite de jeunesse, a peut-être plus de portée éthique
que
L’Homme sans qualités, même si c’est en un sens injuste
[9]. La « voix froide et
claire » en laquelle Murdoch voit le
summum de la philosophie, c’est-à-dire le moment
où le philosophe affronte un problème « sur la ligne de front », est-elle intrinsèquement
éthique ? Wittgenstein parlait de courage dans l’écriture et Kraus du courage de ne pas
écrire. Manifestement pour Murdoch et Bouveresse, comme pour Loos et l’avant-garde
viennoise des années 1920, l’esthétique se confond avec l’éthique dans une seule et
même dynamique de recherche de la perfection et d’épuration du style, et le
Tractatus
se fait l’écho de ce lieu commun viennois qu’en même temps il illustre admirablement,
avec une ascèse de l’écriture digne de Schönberg et de Loos. L’ornement est un crime
[10]
et le dépouillement une vertu
[11]. L’écriture exigeante de Flaubert est le signe d’une
élévation morale (or à mon avis il n’y a rien d’éthique dans ce labeur et cette exigence
en dehors du fait que l’écriture était tout ce qui comptait pour Flaubert; et bien sûr, si
on travaille l’écriture, le résultat esthétique est meilleur ; mais Balzac et Zola se
moquaient, quant à eux, d’écrire mal). Sans doute, pour ces deux disciples de Wittgenstein que sont Murdoch et Bouveresse, l’esthétique (telle qu’ils la conçoivent) coïncide-t-elle avec l’éthique, mais cela ne va pas sans inconvénient : si on condamne par exemple,
comme Loos, la surcharge au profit de l’épure et de la stylisation, ne doit-on pas accorder
au chant grégorien une supériorité éthique sur
L’Art de la fugue, avec toutes ses ornementations baroques ? Ce qui semble étrange. Même remarque à propos de leur critique
de la décoration rhétorique (p. 114) : la posture antirhétorique n’est-elle pas encore une
posture rhétorique ? Le fait de trouver éthique l’absence de rhétorique fait songer aux
critiques adressées au « charlatanisme » par Kraus et Wittgenstein, auxquelles ils adhèrent certainement, sans doute à juste titre. Je crois cependant qu’ils n’ont que partiellement raison : « l’éthique et l’esthétique sont une » seulement dans quelques cas miraculeux de réussite totale, de parfaite expression du fond par la forme, de labeur dominé,
maîtrisé, et
qui a su effacer ses traces, que ce soit en art ou en philosophie, c’est-à-dire
dans les si bien nommés chefs-d’
Å“uvre, les « exemples » par excellence, et les cas trop
rares d’unité de l’esthétique et de l’éthique…
Christiane CHAUVIRÉ
Christoph ASMUTH, Interpretation – Transformation. Das Platonbild bei Fichte,
Schelling, Hegel, Schleiermacher, Schopenhauer und das Legitimationsproblem der
Philosophiegeschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006,376 p.
L’ouvrage de C. Asmuth propose une recherche philosophico-historique sur la réception active de la philosophie platonicienne chez une série d’auteurs phares de l’idéalisme
allemand, de Fichte à Schopenhauer, en passant par Schelling, Hegel et Schleiermacher.
Loin de se réduire à une enquête historique, une telle confrontation procède du
problème intrinsèquement philosophique du rapport ambivalent qui lie inséparablement
la philosophie à son histoire. La tension essentielle qui se manifeste ici entre le contexte
historique et le complexe systématique de la philosophie doit en effet être traitée du point
de vue systématique à partir duquel une reconstruction génétique des médiations entre
« vérité » et « histoire » du philosopher peut être opérée par les procédés complémentaires de l’interprétation et de la transformation de l’histoire de la philosophie. Mais,
parce que cette tension s’effectue historiquement, elle gagne fort à être éclairée par le
contexte particulier de l’interprétation-transformation de Platon par les auteurs les plus
significatifs de l’idéalisme allemand, lesquels, en même temps qu’ils produisaient chacun, à partir de l’impulsion kantienne, un système propre et inédit, reconnaissaient à la
philosophie platonicienne une actualité philosophique enfin renouvelée.
Il est ainsi remarquable que « l’auto-penseur par excellence », Fichte, qui ne manifesta
nul grand intérêt pour l’histoire de la philosophie, ait reconnu à Platon d’avoir pour la
première fois distingué entre le savoir objectif et empirique et le pur savoir dont les
Idées sont les modèles productifs [Vorbilder] du monde réel. Cependant, le platonisme
en est resté à la pure forme idéaliste de la connaissance de soi, dont la matière n’a été
introduite dans l’histoire que par le Christ, en tant qu’image absolue de l’être absolu, la
spéculation transcendantale constituant alors l’unité dynamique entre ces deux pôles
idéalistes et réalistes. De sorte qu’en pointant la pertinence actuelle de Platon pour sa
propre philosophie, Fichte abolit du même coup la distance historique, le contexte et la
teneur spécifiques du platonisme, le réduisant à une image inaccomplie de la Doctrine
de la Science. Chez Schelling, au contraire, la lecture beaucoup plus intensive de Platon
s’intégra organiquement à l’évolution de sa propre philosophie, au prix d’un mouvement
croisé entre l’interprétation et la transformation réciproque des deux complexes philosophiques. Mais ce mouvement, Hegel fut sans doute celui qui l’assuma le plus systématiquement. La reconnaissance de la distance historique qui sépare la modernité de
l’esprit de la Grèce antique incarné par Platon est solidaire d’un accès exclusivement
philosophique à la proximité spirituelle de ce « penseur commençant » qui a mené
la philosophie à sa première expression scientifique, sans en être toutefois arrivé à
son niveau conceptuel et dialectique ultime, faute d’avoir pu séparer le spéculatif du
mythique.
L’auteur reprend alors systématiquement ces analyses particulières en déterminant les
conditions constitutives d’un domaine d’objectivité de l’histoire de la philosophie, et en
proposant un modèle conceptualisant l’ambivalence principielle d’une histoire philosophique de la philosophie, dont le pôle subjectif tend toujours à s’identifier à son objet
comme à son propre passé systématiquement intégré, mais qui reconnaît en même temps
dans le « non-comprendre » le ressort interne de la relation de compréhension qui lie
ces deux pôles. L’implication réciproque des pôles de la compréhension peut alors être
reconstruite par ce que l’auteur appelle une « analyse transcendantale de la compréhension de l’histoire de la philosophie », effectuée par la « genèse idéale-typique » des
mouvements croisés de la distanciation progressive par l’interprétation (exposer, tester,
ordonner, évaluer) et de la dédistanciation par la transformation (projeter, décontextualiser, implémenter, identifier).
Quentin LANDENNE
Hadrien FRANCE-LANORD, Paul Celan et Martin Heidegger. Le sens d’un dialogue,
Paris, Fayard, « Les Quarante Piliers », 2004,313 p.
Paul CELAN, La Bibliothèque philosophique/Die philosophische Bibliothek. Catalogue
raisonné des annotations établi par Alexandra Richter, Patrik Alac et Bertrand Badiou.
Préface de Jean-Pierre Lefebvre. Publié par l’Unité de recherche Paul Celan de l’École
normale supérieure (Presses de l’École normale supérieure), Paris, Éditions Rue d’Ulm,
2004,844 p.
L’ouvrage de H. France-Lanord entend rassembler tous les documents relatifs au
rapport entre Heidegger et Celan qui culmine dans la journée du 25 juillet 1967 avec la
visite par le poète du « penseur » dans son chalet. Il s’agit dans l’esprit de l’auteur d’une
rencontre « épochale » (p. 116), de signification « historiale » (p. 209), qui matérialise
un possible rapprochement de la « pensée » et de la « poésie », « poétiser et penser [étant]
les deux versants d’une même montagne » (p. 52). De cette « rencontre au sommet »,
qui fut peu loquace, il fait un « dialogue ». L’enjeu est de montrer l’existence d’une
« entente » entre la poésie et la pensée, attestée par un intérêt mutuel et sanctionnée par
cette visite.
L’intérêt de Celan pour la philosophie est documenté par les relevés de ses marginalia
et soulignements sur ses livres qu’ont recensés Alexandra Richter, Patrik Alac et Bertrand
Badiou dans La Bibliothèque philosophique de Paul Celan. On y constate comme statistiquement l’importance de ses lectures, notamment des ouvrages de Heidegger. Il est
plus difficile de reconstituer exactement la nature de son intérêt. Ces textes pouvaient
être les pourvoyeurs de certaines connaissances philosophiques générales, l’attirer
comme Être et Temps par l’insistance sur l’existence individuelle ou encore lui inspirer
une réflexion sur le langage et la langue allemande en particulier, voire lui fournir une
matière première disponible pour des refaçonnements poétiques. C’est l’étude renouvelée
des poèmes qui pourra dire dans quelle mesure certaines inventions verbales empruntées
au corpus philosophique ont pu nourrir la fabrique poétique de Celan. À ce titre, il faut
saluer la patience des éditeurs, mais s’interroger aussi sur le privilège accordé à la
bibliothèque philosophique, alors que les lectures géologiques ou botaniques par exemple
promettent, du point de vue de l’éclairage de la langue des poèmes, un intérêt comparable,
pour ne pas parler de sa lecture de la tradition poétique. La mise à la disposition des
chercheurs de ce type de connaissance est comparable à la publication progressive des
correspondances et des dossiers de documents comme celui sur l’« affaire Goll » dont
l’effet pervers est qu’ils peuvent s’interposer entre les poèmes et leur lecteur. La facilité
de l’accès anecdotique ou biographique risquerait alors de masquer le travail poétique
qui ne se donne à connaître et à goûter nulle part ailleurs que dans la langue des poèmes.
C’est à partir de leur étude que l’apport documentaire, indispensable en toute recherche,
peut devenir fécond, permettant de reconstituer non pas la référence elle-même, mais la
distance de sa reconstruction.
C’est sans doute la faiblesse la plus grande de la monographie de H. France-Lanord
que de contourner les poèmes. Ce sont les lettres, les traces de lecture et le discours
conçu pour la remise du prix Georg Büchner avec ses propres brouillons qui sont
mobilisés, alors que les poèmes ne sont pas interprétés, pas même « Todtnauberg ». La
revendication maintes fois rappelée de « sérieux » est en effet mise à mal par la perspective qui reste centrée sur la reconstitution d’une rencontre et d’une promenade en
forêt sous la pluie dont l’auteur résiste mal à l’envie de faire un grand moment de la
pensée : une rencontre sur ce qu’est la langue, la parole poétique et le vide de l’époque,
une proximité nonobstant le souvenir de la « faute » heideggérienne qui gâche un peu
l’harmonie. Pour Celan, le rapport de transformation de la langue était fondamental et
son intérêt pour les innovations de Heidegger en ce domaine devait compter. Pour autant,
il est hasardeux de lui faire partager le goût des étymologies du penseur de la Forêt-Noire
(p. 90), car Celan s’impose au contraire un réexamen critique des mots et de leur histoire :
la pensée-don (Denken/Danken) ne tire pas sa vérité de la nature de la langue plus ou
moins bien reconstruite, mais se construit dans l’histoire de ses poèmes. Il est aussi
difficile de penser que Celan ait cherché à « réapprendre l’allemand » (p. 37) comme
« langue mère », car une césure a eu lieu et a rompu la confiance native en cette langue.
Il s’efforcera au contraire de porter la contradiction dans la langue allemande elle-même
pour en faire une Gegensprache ou « contre-langue », la remettant en question, avec la
tradition littéraire qui l’avait illustrée, d’une façon radicale qui est bien éloignée de la
méditation destinale de Heidegger.
Faute de passer par l’explication entre deux langues, nous sommes donc réduits ici à
nous demander si « la rencontre s’est bien passée ». Mais si elle s’est « bien passée »,
cela veut-il dire que Celan a obtenu satisfaction, une réponse allant dans son sens ou la
promesse d’une excuse publique du penseur ? Ou bien cela veut-il dire que sa démonstration du mal dont le penseur paraissait peu conscient a pu effectivement être menée
jusqu’à la descente aux enfers fixée dans le poème « Todtnauberg » qui réinterprète
l’événement de la rencontre pour lui conférer la signification d’une damnation, comme
l’a avancé Jean Bollack dans sa lecture « Le Mont de la mort » ? Pour en décider, il
faudrait quitter la solidarité entre les sommets de l’Être et la matérialité documentaire
(utilement réunie p. 223 à 307) pour affronter directement la lecture des poèmes.
Denis THOUARD
[1]
Trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, L’Éclat, 1992, pp. 23-24.
[2]
Cf. S. CAVELL,
Le Cinéma nous rend-il meilleurs ?, trad. fr. C. Fournier et É. Domenach,
Paris, Bayard, 2003; et Élise DOMENACH, « Le cinéma comme éducation chez Stanley Cavell »,
Critique, 708, mai 2006.
[3]
Sur la mise en cause du modèle législatif en morale et pour la présentation de l’éthique du
care comme modèle alternatif, cf. S. LAUGIER et P. PAPERMAN (éd.),
Le Souci des autres, « Raisons
pratiques », Éd. de l’EHESS, 2005, Présentation, p. 17. Il s’agit de promouvoir cette éthique pratique
sans théorisation contre l’abstraction de la morale académique dont Anscombe dénonçait déjà en
1958 le caractère desséché dans un célèbre article sur la « philosophie morale moderne », et de
réhabiliter le sensible et le sentiment en matière de morale.
Bien entendu il n’est pas question de confondre l’éthique du
care, l’éthique sans ontologie et
l’idée wittgensteinienne que l’éthique se montre sans pouvoir se dire; mais elles se rejoignent dans
le fait de proposer des alternatives au réalisme moral.
[4]
Un des propos de
Madame Bovary est justement de montrer le mal fait aux jeunes filles par
la lecture des romans sentimentaux de l’époque ; aux yeux de Flaubert
Madame Bovary constitue
un antidote aux aspirations romantiques des jeunes personnes. Mais sans aucun doute sa portée
éthique va bien au-delà et il est admis qu’il fait à sa manière progresser la connaissance morale
(un livre qui montre la déchéance d’une femme tombée ne saurait être entièrement mauvais, a-t-il
fallu expliquer aux juges).
[5]
Voir mon numéro « La Nouvelle Angleterre »,
Critique, pp. 541-542, juin-juillet 1992.
[6]
Sur toutes ces questions, voir
La Poursuite du bonheur et
La Projection du monde de Cavell
ainsi que
Stanley Cavell, cinéma et philosophie, S. Laugier et M. Cerisuelo (éd.), Presses de la
Sorbonne nouvelle, 2001.
[7]
Voir sur ce point « Stanley Cavell : pour une esthétique de l’art impur », une étude par
Emmanuel Bourdieu du genre au sens de Cavell et de la star comme type, dans le livre cité dans
la note précédente.
[8]
Pour une lecture wittgensteinienne de la notion cavellienne de projection du monde et une
analyse du film comme preuve itérable et formelle, voir « La preuve par le film », de J.-Ph. NAR-BOUX, in
Stanley Cavell, cinéma et philosophie.
[9]
D’ailleurs la remarque de Proust que cite Bouveresse (« Une
Å“uvre où il y a des théories est
comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix ») pourrait s’appliquer cruellement à
L’Homme sans qualités…
[10]
Voir le célèbre texte de Loos contre l’ornement. Il faut rappeler l’extraordinaire épanouissement artistique, en tous domaines, que connut Vienne deux fois de suite, d’abord avec la Sécession
(autour de 1900), dont Karl Wittgenstein fut le mécène officiel, puis dans l’après-guerre, vers
1918-1920, avec un style avant-gardiste plus austère en architecture (Loos), en musique (l’école de
Vienne), en danse, et dans les arts décoratifs. Wittgenstein est partie prenante de ce mouvement, à
un double titre, d’abord en écrivant à l’intention d’une revue d’avant-garde le
Tractatus dans ce
même style dépouillé qui me rappelle
Le Manifeste du purisme d’Ozenfant (1928) (où il est question
de dévoiler en peinture la structure logique de la réalité, en représentant des objets schématisés et
des masses géométrisées); ensuite en s’essayant à l’architecture dans le style de Loos ; cf. Paul
WIJDEVELD,
Ludwig Wittgenstein Architect, The Pepin Press, 1993-2000. Les membres du cercle
de Vienne participèrent eux aussi à cet élan moderniste de tous les arts, que Carnap sut symboliser
dans le titre de son
Aufbau der Welt.
[11]
Une telle conception doit être replacée dans son contexte, car le style dépouillé des arts
viennois dans les années 1920 vient réagir au luxuriant
Jugendstil qui l’a précédé dans cette même
ville aux alentours de 1900. L’excès d’ornementalisme engendre l’idéal ascétique en art… et
inversement ! Mais il ne faut pas plus moraliser les normes esthétiques que les normes cognitives.
L’inconvénient de la position de Murdoch et Bouveresse me semble être d’absolutiser ce dépouillement, cette nudité, des arts viennois qui est un style parmi d’autres, sauf évidemment à l’appeler
classicisme et à le soustraire au temps. Ce qui est une possibilité car l’architecture et le mobilier
des années 1920, par exemple, ont fait date, et inspirent encore les contemporains; nous vivons
toujours en un sens à l’ère du
Bauhaus qui fait, semble-t-il, définitivement figure de classique
.