2007
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Bernard Bourgeois
Deux siècles, déjà, de réflexion ininterrompue sur l’un des plus difficiles
ouvrages, sinon le plus difficile, de toute la littérature philosophique ! Même
dans ce que le lecteur actuel peut considérer comme des longueurs, appelées
par l’intérêt de l’époque de gestation de l’Å“uvre, et qui n’est qu’enfoncement
dans le détail du thème alors traité, la densité où se dépose l’élan génial du
concept, toujours trop impatient pour notre entendement, ne livre jamais exhaustivement son sens. Tout, dans le texte dont nous célébrons le bicentenaire, est
à commenter, toujours. Sans cesse à ré-effectuer et approfondir est le savoir
ainsi vivant de l’élévation à soi-même du savoir absolu, qui est pourtant, selon
Hegel, aussi d’emblée présent en nous.
Les études qui suivent ont pris pour objet, dans la Phénoménologie de l’esprit,
l’esprit lui-même, proprement dit, qui n’apparaît comme tel que dans ce que
Jean Hyppolite – traducteur mais aussi commentateur pionnier – publia comme
la seconde partie du livre, à savoir ses trois derniers chapitres. Et qui apparaît
comme s’apparaissant à lui-même, alors que, dans les moments antérieurement
examinés : conscience, conscience de soi et raison, il ne s’apparaît pas spirituellement à lui-même. C’est une fois qu’il s’est totalisé, et, par là, réalisé – seul
est vraiment le tout –, et il le fait en tant qu’esprit du tout communautaire, que
l’esprit peut et doit revenir en lui-même, dans une rentrée en soi qui va culminer
dans la philosophie. À proprement parler, il n’y a effectivement de phénoménologie que de l’esprit en son sens strict, qui s’apparaît objectivement dans
l’esprit réel, effectif ou objectif, socio-politico-historique, subjectivement dans
l’idéalité religieuse, et à la fois subjectivement et objectivement dans l’idéalité
réalisée du discours philosophique. Tels sont les trois moments proprement
spirituels du parcours phénoménologique soumis à nouveau à la réflexion dans
le présent numéro.
Jacques D’Hondt retrace la genèse de la pensée objectivante de Marx à travers
la relecture critique que celui-ci fait de la Phénoménologie de l’esprit. Il montre
que l’objectivation marxienne de la dialectique maintient en elle-même, dans
son acte de penser réaliste – lequel en fait profiter son contenu, le capital créateur
de ses présuppositions –, la maîtrise de soi de la vie, « l’hypervitalisme et le
finalisme » s’accomplissant dans la vie de l’esprit; la dialectique qui a changé
de base avec Marx reste ainsi toujours la dialectique hégélienne. – Si l’objectivité ou effectivité de l’esprit, en l’apogée qu’elle atteint dans l’existence socio-politico-historique, reste ainsi elle-même spirituelle, inversement et réciproquement l’existence idéale libérée, déliée pour elle-même, absolutisée, dans la
religion et la philosophie, auxquelles sont consacrées les deux derniers chapitres,
reconnaît et re-pose en elle l’objectivité où la différenciation, la discursivité,
ont leur élément. On s’emploie à le vérifier à propos de l’achèvement de la
religion, c’est-à-dire du passage de celle-ci au savoir absolu, en montrant que
l’objectivité de la pensée religieuse, qui, comme représentation, se fixe dans
l’extériorisation ou objectivation de soi du contenu absolu, ne nie pas pour elle
son absoluité spirituelle. Et, pour ce qui est du savoir absolu lui-même, Hans
Friedrich Fulda – dont nous avons estimé que le texte devait être aussi publié
en français, inaugurant ainsi une pratique bienvenue, en particulier à l’époque
de la raréfaction en France de l’apprentissage de l’allemand – établit que ce
savoir absolu reconstruit dans lui-même son concept déjà phénoménologiquement justifié, se fait dans lui-même une phénoménologie ainsi absolue de lui-même comme passage du savoir absolu seulement apparaissant au savoir absolu
effectif, dans l’assomption intime du mouvement essentiel de son moment objectivant, de la sorte vraiment absous au sein de la vie absolue de l’esprit.
C’est bien le thème de l’assomption spirituelle de l’objectivité libérée comme
telle, en deçà de l’esprit existant comme esprit, dans la nature, qui sera évoqué
également, dans une Annexe, par les libres remarques de François Dagognet,
lecteur de la Philosophie de la nature de Hegel.
En tous les phénomènes, qui constituent bien son phénomène, l’esprit se fait
ainsi provenir de lui-même : tel est le message généreux que Hegel a proposé
dans son grand ouvrage de 1807, et que notre temps ne peut que gagner à se
rappeler.