Cicéron et la parole stoïcienne : polémique autour de la dialectique
Sophie Aubert
Sous la République, la parole stoïcienne fit l’objet, de la part de Cicéron,
d’analyses aussi nombreuses et précises que polémiques. La coexistence d’un style
syllogistique et d’un autre plus ample au sein d’un même discours conduisit l’Arpinate
à discréditer la rhétorique des Stoïciens au point de ne plus reconnaître à ces philosophes
qu’un seul mode d’expression – le mode dialectique, dont il conteste la validité tant sous
l’angle de la pratique philosophique, jugée inefficace, que du point de vue de l’éloquence,
celle-ci étant foncièrement inappropriée à tous les auditeurs. Dans le De Oratore, Crassus
analyse le mode d’expression philosophique des Stoïciens sous un angle oratoire, alors
qu’il étudie l’éloquence philosophique des Académiciens et des Péripatéticiens sans
chercher à examiner si elle conviendrait à un orateur. Dans le Brutus, le personnage
éponyme insiste quant à lui sur le caractère prétendument unitaire d’une éloquence
stoïcienne censée être identique à Rome et à Athènes, au cours d’entretiens philosophiques ou de discours oratoires. La description du style de Diogène de Babylonie par
Antoine confirme pour finir la réduction du style des Stoïciens à la dialectique ainsi
que son incapacité à charmer, émouvoir ou même enseigner, sa sécheresse, son obscurité
(due à un constant décalage entre le fond et la forme du discours), son inutilité dans le
cadre de l’invention et de la topique, et surtout sa propension à l’autodestruction. Pour
autant, la dialectique du Portique était bien dotée d’une fonction heuristique, et non
uniquement défensive ou agonistique.
In many passages, Cicero analyzes Stoic language in a precise, though
polemical, way. Since a syllogistic style coexists with a more abundant one in the same
speech, he wholly discredits Stoic rhetoric and declares that the philosophers of the Porch
only possess one way of expressing themselves – the dialectical one, whose validity
he contests both in the practice of philosophy, which he thinks is ineffective, and in the
field of oratory, because such a style is fundamentally inappropriate to every possible
audience. In De Oratore, Crassus analyzes Stoic philosophical expression from a rhetorical
point of view, whereas he studies Academic and Peripatetic philosophical eloquence
without examining if it would suit an orator. In Brutus, the eponymous character insists on
the so-called unity and homogeneity of Stoic eloquence, both in Athens and in Rome, in
philosophical conversations and in forensic, deliberative or encomiastic speeches. The
description of Diogenes of Babylon’s style by Antony confirms that Stoic language is
restricted to dialectic, and thus unable to delight, to move or even to teach. It is also dry,
obscure (because of a constant gap between res and uerba), useless as far as invention and
topics are concerned, and above all, self-destructive. However, Stoic dialectic did have a
heuristic function, and not only a defensive or an agonistic one.