2008
Revue de Métaphysique et de Morale
Études critiques
Sébastien LAOUREUX, L’immanence à la limite. Recherches sur la phénoménologie
de Michel Henry, Cerf, 2005,269 p.
Comment questionner une Å“uvre comme celle de Michel Henry qui tout entière
semble faire valoir l’hétérogénéité radicale de la vie et du monde ? Comment la questionner sans requérir les objections spontanées du lecteur philosophe : objection d’exclusion soulignant que cette radicalité, impossible, n’est ni pensable ni dicible, ou bien
objection d’inclusion contestant la teneur spécifique de la vie en s’attachant à montrer
combien elle intériorise en réalité encore, à sa manière, le monde ? Bref : comment
« prendre au sérieux » (p. 246) les problèmes que cette Å“uvre pose et saisir ainsi la
« singularité » (p. 245) de la phénoménologie matérielle qu’elle établit ?
L’ouvrage de S. Laoureux propose deux stratégies pour affronter ces questions. La
première, externe, consiste à confronter la phénoménologie matérielle à la phénoménologie contemporaine. Cette confrontation, l’ouvrage l’organise à plusieurs reprises
selon des analyses en triangle, mobilisant : Descartes, Ricœur et Henry ou encore
Husserl, Derrida et Henry. Exemplaire de ce point de vue, le chapitre II dégage la
spécificité de la lecture par Henry de Maine de Biran au regard de celles proposées
par les contemporains (RicÅ“ur, Derrida et Merleau-Ponty) – et donne ainsi à comprendre la singularité de la problématisation henrienne du corps subjectif. L’auteur amorce
même, via Maine de Biran, une comparaison des deux immanences de Henry et de
Deleuze. N’ouvre-t-il pas ici une piste pour délivrer la recherche de Henry de sa seule
compréhension phénoménologique ? N’est-ce pas seulement dans cette perspective
qu’il est possible de prendre la mesure de l’immanence de Henry – thème conducteur
de l’ouvrage –, laquelle semble bien en effet conjoindre l’auto-donation phénoménologique et un mouvement (ou un « auto-mouvement », p. 240) dont seule une philosophie délivrée de la phénoménologie (comme celle de Deleuze) paraît pouvoir rendre
compte ?
Cette première stratégie semble subordonnée à une seconde stratégie, interne, qui,
faisant valoir une certaine « hétérogénéité » (p. 244) de l’Å“uvre henrienne, consiste « à
interroger la phénoménologie matérielle selon ses propres exigences phénoménologiques » (p. 64). Ainsi le chapitre III de l’ouvrage s’emploie-t-il à questionner la dernière
partie de l’Å“uvre à l’aune des exigences proposées par Henry dans L’essence de la
manifestation : l’évolution henrienne vers un « hyper-transcendantalisme » (p. 116)
– c’est-à-dire vers une élucidation de la structure de l’immanence, conduisant en particulier à y distinguer les deux auto-affections du moi et de Dieu – n’attesterait-elle pas
de ce que le dernier Henry sollicite à sa manière la métaphysique que disqualifiait
pourtant L’essence de la manifestation ?
C’est la conjugaison de ces deux parcours – dans la pensée contemporaine et dans
l’Å“uvre henrienne – qui nous semble constituer la spécificité et tout l’intérêt de cet
ouvrage.
Hugues CHOPLIN
Jacob ROGOZINSKI, Le moi et la chair. Introduction à l’ego-analyse, Cerf, 2006,368 p.
La perspective centrale du livre, qui consiste en une réhabilitation de l’ego et une
forme de retour au cartésianisme, est préparée par une première partie, résolument
critique, portant sur ces deux grands « égicides » que sont Heidegger et Lacan. Mais il
ne faut pas s’y tromper : à travers ces deux auteurs « privilégiés », ce sont à la fois la
phénoménologie (151) et la pensée française (147), c’est-à-dire le structuralisme, qui
sont visées en tant qu’elles destituent l’ego au nom d’une instance anonyme – l’Être,
l’Autre, la Chair du monde, la Vie absolue ou la Structure – et affirment donc une
absolue passivité du sujet, rendant à peu près impossible une authentique pensée de
l’agir. De là la revendication d’un retour à Descartes, dont l’interprétation met à profit
la lecture, désormais classique, que propose Michel Henry dans Généalogie de la psychanalyse (117). L’ego cogito nomme l’événement de l’auto-révélation de l’ego, événement que je ne précède pas et auquel je ne saurais non plus survivre puisque je suis
cet événement : « je suis, j’existe, je pense, je sens, je vis, ces termes sont parfaitement
synonymes et proclament tous la même vérité, une vérité qui ne vaut que pour un moi
vivant, qui est la vérité de sa vie – la vie elle-même comme site de la vérité » (118).
Mais il ne suffit pas de revenir à Descartes : encore faut-il donner un sens à cet ego en
lui permettant de résister à l’aliénation à laquelle il n’échappe pas chez Descartes lui-même. Telle est l’ambition de cette ego-analyse, objet d’une troisième partie qui constitue
le cœur du livre.
J. Rogozinski montre que, par-delà leur opposition, les philosophies de l’ego et les
égicides partagent un présupposé : celui de l’unité de l’ego. L’ego ne peut cesser d’être
un sans cesser d’être un moi; « ainsi, ceux qui, de Descartes à Husserl, considèrent l’ego
comme une vérité première présupposent son unité; et ceux qui, de Hume à Deleuze,
contestent cette unité au nom du multiple n’y voient qu’une simple illusion. Défenseurs
et adversaires de l’ego s’accordent au moins sur ceci : que le moi, s’il existe, est originairement un. S’il n’y avait pas d’Un, s’il n’y avait que du multiple, il n’y aurait pas de
moi » (159). Ce constat est décisif car il commande l’originalité de la démarche de
J. Rogozinski. Il s’agit en effet pour lui de dépasser, ou plutôt de refuser cette alternative
en mettant en évidence la possibilité d’un retour à l’ego qui n’entraîne pas le renoncement
à sa multiplicité constitutive, celle au nom de laquelle les égicides dénonçaient toute
égologie. Mieux, il s’agit précisément de s’appuyer sur la multiplicité interne de l’ego
pour surmonter les limitations caractéristiques des philosophies centrées sur le sujet. En
effet, la difficulté majeure des pensées qui prennent pour point de départ l’immanence
de la révélation de soi à soi réside dans l’impossibilité de rendre compte de la transcendance – qu’il s’agisse de cette transcendance de premier degré, transcendance dans
l’immanence, qu’est le corps propre ou de la transcendance d’autrui. Le pari de J. Rogozinski est de surmonter cette difficulté, non pas en renonçant à l’ego mais en s’enfonçant
dans sa profondeur : il est d’ouvrir un chemin qui conduise de l’ego à la transcendance
par le biais d’une compréhension radicalisée de celui-ci. Cette compréhension repose
sur une époché spécifique qui porte non plus sur l’ego mais sur son unité : il s’agit de
« mettre hors jeu le préjugé du Moi-Un, pour laisser enfin paraître la multiplicité originaire d’où je viens » (160). La fonction de cette époché est de montrer que les difficultés
auxquelles nous expose la philosophie de l’ego ne reposent pas sur son égoïté mais sur
son unité, de telle sorte que, en neutralisant celle-ci, on se donne les moyens de briser
la clôture du moi à partir du moi lui-même.
Cependant, le premier résultat de cette époché est de faire apparaître une multiplicité
interne au moi, qui n’en est pas seulement le tissu mais la source. Autant dire que
J. Rogozinski procède à une véritable genèse de l’ego en mettant radicalement en question
le présupposé selon lequel celui serait donné une fois pour toutes ou ne serait pas, bref
serait toujours déjà constitué : « toute unité se forme à partir d’une multiplicité primitive,
toute identité (y compris celle du moi ou de l’« individu ») s’est constituée à travers des
synthèses d’identification ; et ce qui se présente comme une chose immuable s’est
d’abord donné dans un flux, comme une série d’esquisses fluentes qui se succèdent et
s’enchaînent » (162). Or, dans la mesure où, d’autre part, le moi ne peut surgir à partir
de ce qui n’est pas lui et est donc en un certain sens toujours présupposé dans sa propre
genèse, il faut admettre un niveau « inférieur » du moi, où l’unité ne s’est pas encore
produite, niveau à partir duquel s’effectuera la genèse. Ce niveau correspond à celui des
impressions élémentaires et originaires qui, en tant qu’impressions, impliquent déjà un
moi mais ne sont pas encore unifiées entre elles sous la forme de l’ego proprement dit,
de l’ego unitaire, celui qui dit « je ». J. Rogozinski les nomme pôles de chair et conclut
qu’il y a « autant de pôles charnels qu’il y a d’impressions, des myriades de pôles séparés
des autres pôles ; et en chacun d’eux se loge un moi-chair, un ego touchant, écoutant ou
voyant, désirant ou souffrant, détaché de tous les autres » (172). Toute la difficulté est
alors de rendre compte de la genèse du moi à partir de cette myriade de pôles charnels
que l’auteur nomme aussi « egos parcellaires » ou « larves d’ego ». Cette genèse prendra
la forme d’une synthèse immanente aux pôles charnels, c’est-à-dire d’une synthèse
charnelle. De là l’importance capitale du concept de chiasme, hérité de Merleau-Ponty,
qui décrit la modalité très spécifique de cette synthèse charnelle. C’est en effet en tant
que tel pôle charnel va sortir de son isolement et empiéter sur un autre pôle charnel pour
s’y reconnaître que l’unité du moi final peut se constituer. J. Rogozinski distingue
d’abord, dans une perspective très husserlienne, deux niveaux de synthèse : d’une part,
la synthèse horizontale, synthèse d’incarnation, par laquelle un pôle charnel, c’est-à-dire
une impression reconnaît cette même aptitude à sentir, la même égoïté inchoative dans
un autre pôle charnel ; d’autre part, la synthèse transversale, synthèse d’incorporation,
par laquelle chaque pôle de chair touchante se perçoit depuis l’autre pôle comme une
chose corporelle touchée par lui, bref découvre qu’il est lui aussi un corps.
Toutefois, un tel constat ne dispense pas d’une réflexion sur la signification et la
possibilité du chiasme, réflexion d’autant plus nécessaire que les auteurs qui ont abordé
cette question, principalement Sartre, Merleau-Ponty et Derrida, sont restés pour le moins
hésitants. C’est ici que J. Rogozinski rompt avec la tradition phénoménologique et la
renouvelle par là-même en procédant à une sorte de coup de théâtre théorique. Si le tort
de Derrida est de ne pas voir que l’écart propre au chiasme (l’impossibilité de la
coïncidence) doit être imputé au toucher lui-même et non à l’irruption d’une dimension
de visibilité, le tort de Merleau-Ponty est de comprendre cet écart sur un mode seulement
négatif, comme échec ou imminence de la coïncidence. Or, il s’agit de dépasser cette
alternative et de comprendre que l’écart, l’impossibilité de la coïncidence et donc l’échappement à soi qui caractérisent le chiasme tactile relèvent bien du toucher lui-même (et
non de la vision), mais au titre de dimension constitutive. C’est sur ce point que J. Rogozinski se démarque de Merleau-Ponty, qui voyait encore dans l’écart une coïncidence
manquée : « plutôt que l’imminence d’une synthèse virtuelle et toujours différée, il faut
y voir l’intermittence d’une synthèse effective, mais toujours défaillante » (195). De là
procède l’hypothèse centrale du livre : « si l’identification qui s’opère dans le chiasme
demeure précaire, discontinue, clignotante, c’est parce qu’elle est partielle, qu’elle génère
chaque fois un reste, un résidu de non-chair indissociable de ma chair. C’est cet élément
étranger au sein même de la chair que j’appellerai désormais le restant » (195). Ainsi,
au cÅ“ur de l’identification ou de la synthèse charnelle se fait jour un élément radicalement
hétérogène, irréductible et invisible, qui s’immisce entre la chair et elle-même, brise son
unité à l’instant où elle se constitue, l’ouvre dans le processus même par lequel elle
cherche à se clore. L’auto-donation est toujours hétéro-donation, au sens où le moi
demeure autre à lui-même et ce en raison du surgissement en son sein de cet autre absolu,
de cet étranger qu’est le restant. Le restant est « archi-transcendance au sein de l’immanence » (268) et c’est la raison pour laquelle J. Rogozinski parle d’auto-hétéro-donation.
Il est capital de comprendre ici – et c’est l’un des apports décisifs de l’auteur – que le
restant n’est pas seulement un obstacle à la synthèse mais sa condition, que l’autoaffection n’est donc pensable qu’hétéro-affectée par une archi-transcendance. En effet,
si le chiasme n’échouait pas, la fusion absolue des pôles charnels conduirait à un
effondrement du moi-chair dans un chaos aveugle, que l’auteur nomme aphanisis. Le
restant est ce qui protège le moi de cette aphanisis : il garde la synthèse chiasmatique
du risque de la pure coïncidence; en résistant à la synthèse, il permet à celle-ci d’avoir
lieu. Ainsi, le restant est une transcendance qui surgit dans l’immanence de la synthèse
charnelle, qui, à ce titre, est étrangère au monde et à l’Être et qui produit un clivage au
sein du moi, un effet d’inconscient, de hantise.
On voit maintenant comment, en neutralisant l’unité du moi, J. Rogozinski se donne
les moyens de mettre en évidence une genèse synthétique, c’est-à-dire un chiasme qui
fait surgir au sein du moi un élément d’altérité et donc de transcendance radicale. Il
faudrait ajouter que cette altérité et cette transcendance sont d’autant plus radicales
qu’elles surgissent au sein de la synthèse égologique et sont donc étrangères au monde
et à l’Être. Ce qui peut être situé sur le plan du monde, assigné au règne de l’extériorité,
peut être regardé en face et récupéré alors qu’il n’y a pas d’altérité plus étrange, menaçante et irréductible que celle qui hante le moi sans jamais pouvoir être projetée sur le
plan du monde. Le restant n’est ni le moi comme tel, puisqu’il s’interpose entre lui et
lui-même, introduit un élément d’opacité, ni non plus extérieur au moi et situable sur le
plan du monde, puisqu’il est la condition immanente de la synthèse égoïque. En vérité,
il échappe à l’alternative de la conscience et de l’extériorité et, par là-même, il en
conditionne la possibilité. En effet, il est évidemment la condition de la synthèse du moi
mais, en tant qu’il est transcendance originaire au sein de l’immanence, sur lui repose
la possibilité de constituer toute forme d’altérité, aussi bien celle du corps que celle des
autres. J. Rogozinski montre en effet, dans la suite de l’ouvrage, comment l’incorporation
consiste à « incarner le restant, à lui conférer certains traits de la chair, tandis que
celle-ci s’approprie certaines de ses déterminations » (214). De même, il établit que c’est
encore le restant qui confère une véritable altérité à cette surface de projection de mon
propre ego à quoi se réduit d’abord celui que j’appelle autrui.
Grâce à ce concept de restant, J. Rogozinski parvient à ouvrir le moi sans le destituer,
à fonder sur sa clôture même la possibilité de la transcendance et donc à dépasser
l’alternative entre philosophie solipsiste et égicide En ce sens, il surmonte les difficultés
de la philosophie de Michel Henry, à laquelle il se réfère tout au long de l’ouvrage.
Alors que celui-ci soumet la phénoménalité au partage préalable de la transcendance et
de l’immanence, de telle sorte que l’immanence de l’auto-affection pure ne recèle pas
en elle la possibilité de la transcendance, J. Rogozinski construit au contraire un concept
de l’immanence où l’auto-affection enveloppe nécessairement un élément d’hétéroaffection, de telle sorte qu’il parvient à frayer, à partir de l’immanence pure, une voie vers
la transcendance. On peut donc affirmer que l’auteur procède à une radicalisation de la
pensée de Michel Henry dans le sens d’une synthèse avec la perspective constitutive
husserlienne. Tout autant, en mettant en évidence un principe de dispersion et d’opacité
au cÅ“ur du moi, il parvient à dessiner un point de convergence entre la perspective
deleuzienne, qui affirme le primat de ce multiple qu’est le plan d’immanence sur l’Un,
et la démarche phénoménologique. Enfin, en mettant au jour une dimension d’altérité et
d’étrangeté au principe de la genèse du moi, il ouvre la voie d’une réappropriation ou
d’une relève phénoménologique de la psychanalyse. On ne peut donc qu’être admiratif
devant la puissance synthétique et la fécondité de l’hypothèse du restant.
Néanmoins, je ne peux dissimuler une certaine perplexité, qui se résume en une
question : a-t-on vraiment surmonté l’alternative que l’on prétendait surmonter, c’est-à-dire a-t-on vraiment réussi à briser la clôture solipsiste de l’égologie ? Cette radicalisation brillante de l’égologie par réduction de l’unité de l’ego nous donne-t-elle vraiment
accès à la transcendance ? Autrement dit, dès lors qu’il surgit dans l’ego, à la faveur de
sa genèse synthétique, le restant ne demeure-t-il pas quelque chose de l’ego, de telle
sorte que sa transcendance demeurerait une transcendance dans l’immanence. Je spécifierai ma question à trois niveaux. 1/Il y a à mes yeux une difficulté qui concerne le
plan sur lequel le moi doit être saisi et, finalement, son mode d’être ultime. En effet,
celui-ci apparaît deux fois : sous la forme des pôles de chair fugitifs correspondant à
telle ou telle impression; sous la forme du moi « véritable » constitué par unification
de cette myriade de « larves de moi ». On s’interroge sur le sens de cette dualité. Il est
vrai qu’on ne peut faire une genèse du moi à partir d’éléments non égologiques, que le
moi se présuppose donc lui-même. Mais alors, si les pôles de chair sont déjà des moi,
si toute impression est impression d’un moi, on ne voit pas l’utilité de cette synthèse
chiasmatique, sauf à réintroduire dans le concept du moi une dimension constitutive
d’unité qui lui avait été déniée. Tout le moi n’est-il pas déjà présent dans l’impression
la plus simple, comme dimension auto-affectée de cette impression ? La position d’un
moi de degré supérieur (unitaire) et l’appel à la synthèse chiasmatique n’auraient-ils pas
alors pour seule fonction de faire apparaître le restant comme condition d’une transcendance qui est évidemment absente des simples pôles de chair ? 2/Or, même au niveau
du moi unifié, au sein duquel le restant a fait son apparition, on peut se demander si la
clôture égologique a été surmontée, si l’ouverture à une véritable transcendance est
possible. La question concerne précisément le passage de la transcendance comme
étrang(èr)eté du restant à la transcendance comme extériorité, bref le passage du restant
au monde. En effet, autrui demeure une « projection narcissique » et en rejetant sur lui
mon propre restant je ne lui confère pas de véritable altérité puisque, ce faisant, c’est
encore une dimension de mon ego que je lui attribue. Rien n’est plus significatif à cet
égard que la conception de l’amour développée dans ce livre, puisque, aux yeux de
l’auteur, tout amour s’enracine dans un archi-amour essentiellement narcissique (286,
292). Comme il le dit lui-même à la fin, sa démarche demeure centrée sur un « moi
solipsiste » (336) et on ne voit pas clairement comment le restant permet de fonder un
rapport à une transcendance qui ne soit pas seulement étrangeté mais aussi extériorité :
le moi dont il s’agit est un moi blessé mais pas encore un moi ouvert au monde et aux
autres. En cela, J. Rogozinski demeure à mon sens prisonnier de la partition entre
immanence et transcendance qui commande la pensée de Michel Henry. Comme il l’écrit
très clairement : « si la transcendance était originaire, si j’étais toujours déjà hors de
moi, jamais je ne pourrais revenir à moi et mes projections seraient insurmontables »
(320). 3/Il me semble que, dans cette affirmation, s’exprime un présupposé essentiel de
la démarche : l’idée qu’il n’y a d’auto-révélation de l’ego que comme auto-donation (ce
que l’auteur affirme explicitement p. 114). C’est évidemment ce présupposé qui détermine l’affirmation antérieure : si l’épreuve de l’ego est auto-donation, alors, en effet,
l’ego ne saurait être originairement en rapport avec une transcendance, originairement
hors de soi. Mais c’est là un présupposé intuitionniste qui subordonne toute épreuve à
un « voir » et donc à une présence. Or, rien n’est moins évident. Il est en effet concevable
que, comme le dit Patoka, dans l’ego il n’y ait rien à voir, que l’être de l’ego soit celui
du défaut ou du manque. Par là même, il est concevable que ce ne soit qu’en se rapportant
originairement à une transcendance que l’ego se retrouve lui-même, qu’il ne s’atteigne
lui-même qu’en s’échappant à lui-même, de telle sorte que l’ego serait son propre horizon
et que son accomplissement coïnciderait avec celui du monde. C’est sans doute la raison
pour laquelle Heidegger, que l’auteur critique sur ce point, pouvait parfaitement définir
le Dasein par la Jemeinigkeit tout en se refusant à l’identifier à une conscience. Quoi
qu’il en soit, il me semble qu’il ne suffit pas de critiquer l’unité de l’ego, comme
J. Rogozinski le fait très bien, mais qu’il faut – dès lors que l’on veut rendre compte
véritablement de toutes les formes de transcendance à partir de cet ego – aller jusqu’à
contester la détermination de son épreuve comme auto-donation, ce qui revient tout
simplement à renoncer à le penser comme conscience.
Le livre de Jacob Rogozinski impressionne par sa radicalité, sa cohérence et sa
fécondité. C’est assurément un ouvrage important, qui ouvre une brèche au sein du
champ de la phénoménologie, mais aussi de la psychanalyse et qui circonscrit, sous le
concept d’ego-analyse, un nouveau champ de recherches, dont il ne reste plus qu’à
espérer qu’il en poursuivra l’exploration.
Renaud BARBARAS