2008
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Carlos Lévy
Il est peu de penseurs de l’Antiquité dont l’image ait autant évolué dans ces
dernières décennies que celle de Cicéron. Considéré par la Quellen forschung
triomphante de la fin du XIXe siècle et du début du XXe comme un passeur
maladroit d’Å“uvres grecques pour la plupart disparues, souffrant de la projection
de ses erreurs politiques sur sa pensée philosophique, rendu suspect par une
abondance oratoire généralement peu prisée des philosophes, il n’était pris au
sérieux que par une poignée de chercheurs, pour la plupart français, qui s’obstinaient, contre vents et marées, à le considérer comme un philosophe. Le
renouveau, dans les années 1960, des études sur la pensée hellénistique obligea
les spécialistes de celle-ci à étudier attentivement les textes cicéroniens qui
contiennent souvent des témoignages précieux sur le stoïcisme, l’épicurisme ou
l’Académie. Progressivement, le monde anglo-saxon, le plus rétif à admettre
que Cicéron n’était pas un amateur, alors même qu’au XVIIIe siècle un penseur
de la taille de David Hume n’hésitait pas à le considérer comme supérieur à
Aristote, évolua dans un sens plus favorable, jusqu’à la parution d’un ouvrage
collectif, que nous évoquons un peu plus loin, au titre impensable il y a quelques
décennies : Cicero the Philosopher. Du coup, les études cicéroniennes ont elles-mêmes évolué. Sans pour autant délaisser les grands problèmes éthiques, elles
sont devenues beaucoup plus attentives au problème du langage, à la philosophie
de la connaissance, à la doxographie sous toutes ses formes, elles ont acquis
une plus grande précision, une plus grande technicité, tout simplement parce
que Cicéron a été intégré dans le monde philosophique qui était celui de son
époque, à la frontière des naturalismes hellénistiques et du moyen platonisme
épris de transcendance. C’est de cette nouvelle physionomie que nous avons
voulu donner une idée, quitte à décevoir ceux qui se seraient attendus à ce que
nous présentions un Cicéron plus humaniste, plus engagé dans la réflexion sur
le politique, questions dont nous ne sous-estimons nullement l’importance, mais
à propos desquelles les changements nous paraissent avoir été moins profonds.
Nous ouvrons ce numéro spécial par une étude qui porte à la fois sur la situation
philosophique de Cicéron et sur sa capacité à créer une langue philosophique
nouvelle, à travers l’invention du concept de qualitas, promis à un si bel avenir.
A.M. Ioppolo s’intéresse ensuite au Cicéron sceptique qui, dans le Lucullus,
nous aide à mieux comprendre des aspects importants de la pensée néoacadémicienne, au sujet de l’opinion notamment. W. Görler souligne tous les aspects,
philosophiques mais aussi rhétoriques, du mode de raisonnement ex consequentibus, par lequel Cicéron dégage des solutions probables sur tous les grands
problèmes qui lui tiennent à cÅ“ur. L’article de S. Aubert est consacré à l’attitude
cicéronienne à l’égard de la parole stoïcienne, à propos de la nature de la
dialectique, il met en évidence ce que l’Académicien Cicéron attend lui-même
du langage. A. Garcea se situe au point de rencontre de la linguistique, de la
grammaire, de la rhétorique et de la philosophie pour étudier les positions de
Cicéron et de Varron sur la question de la vérité. Enfin F. Prost nous introduit
dans le monde de l’éthique cicéronienne en analysant tous les enjeux philosophiques du Laelius, De amicitia, une Å“uvre parfois considérée, bien à tort,
comme mineure.
Nous tenons à remercier A. Bronowski pour sa traduction de l’article
d’A.M. Ioppolo et S. Aubert pour l’aide qu’elle nous a apportée tout au long
de la préparation de ce numéro.