2008
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Christian Berner
Les conflits, qu’ils soient théoriques ou pratiques, individuels, sociaux ou
politiques, prennent des formes bien trop nombreuses par leurs objets ou leurs
causes pour que l’on puisse prétendre en couvrir le champ. Qu’on en fasse
l’éloge ou qu’on le blâme, qu’on le perçoive comme condition ou comme
destruction du monde et de la vie en commun, le conflit tient sa détermination
de son rapport à son autre, c’est-à-dire à la perspective de sa maîtrise ou de sa
résolution. Lorsque toute issue au conflit est jugée impossible, le litige, la
dispute ou la polémique se muent en différend qui peut prendre des figures
concrètes, s’accomplissant par la violence, dans l’affrontement, du duel à la
guerre. Le conflit peut aussi être suspendu dans le désaccord, prenant des formes
aussi variées que l’indifférence, le fanatisme ou la tolérance… Si tout conflit
exige qu’il y ait un désaccord quant à un objet, une contradiction entre propositions se rapportant à quelque chose, il faut aussi, pour que les jugements
entrent en lutte, qu’ils soient portés par une prétention à la vérité ou à la validité.
On peut alors penser que, lorsqu’on ne s’en tient pas au désaccord, le conflit
tire sa force de sa visée d’accord, qui s’établit par exemple au moyen du
dialogue, de la délibération, débouchant là aussi sur des formes diverses (consensus, compromis, etc.). Ces oppositions marquent, comme le soulignait Schleiermacher à propos des conflits dans le champ du savoir, le partage entre des
options engageant le monde commun :
[…] on trouve sous ce rapport les deux manières d’agir éternellement opposées entre
lesquelles doit choisir quiconque se trouve dans le domaine du conflit. L’une rejette
comme un vain effort toute conduite du dialogue sur le fondement du conflit. Ce qui
[…] ne signifie rien d’autre qu’une différence donnée dans la nature et aucunement
suppressible […]. Cette manière d’agir […] est l’essence du scepticisme conséquent.
La [manière] opposée, que nous nommons « dogmatisme » […] prend la conduite du
dialogue dans l’état de la pensée conflictuelle et part visiblement de la présupposition
que les aspirations opposées dans la pensée doivent être dépassées comme étant un
fractionnement séparant les penseurs les uns des autres [1].
Nous avons retenu des contributions qui, s’attachant aux figures sociales, culturelles et politiques que connaissent des conflits, ont cherché, à partir de leur
signification pour une société pluraliste, donc intrinsèquement marquée par le
conflit, à réfléchir aux formes qu’il pouvait prendre dans le cadre d’une possible
vie commune.
C’est ainsi que, partant du conflit de la raison avec elle-même et avec la
raison d’autrui présenté par Kant, j’esquisse ses prolongements dans la théorie
des conceptions du monde de Dilthey et Jaspers, qui apportent à leur pluralité
une solution critique et une solution dialogique. Ces approches trouvent une
nouvelle actualité dans les interrogations de John Rawls et Jürgen Habermas
sur la structure de sociétés contemporaines, dont le pluralisme affecte le vivre
ensemble et les institutions dans lesquelles il s’accomplit. Partant d’une définition plus strictement politique des conflits, Patrice Canivez dégage trois caractéristiques : ils ne concernent pas des individus mais des groupes, impliquent
les institutions étatiques et demandent une « solution politique », c’est-à-dire
une solution par la discussion et non par la violence. Dans ce contexte, le
« compromis » apparaît comme l’une des figures de l’autre du conflit. Patrick
Savidan réfléchit dans ce cadre aux dispositifs participatifs des sociétés démocratiques contemporaines. C’est parce que la représentation politique de la
société tend à être plus problématique, que Patrick Savidan soutient que les
principaux dispositifs participatifs et délibératifs ne permettent pas l’expression
politique des conflits structurant les sociétés démocratiques dans la mesure où
ils tendent à toujours réduire la diversité qui est au fondement même de ces
conflits. Dans la contribution qui vient clore cet ensemble, Mark Hunyadi propose une définition originale de la « tolérance » comme « mise en latence de
conflits continués ». La tolérance n’apparaît pas alors comme cette vertu politique qui permet de mettre un terme aux conflits par leur suspension, comme
chez Rawls ou Habermas chez lesquels elle vient garantir la stabilité d’une
société et d’un monde commun, mais prend au sérieux le fait que le monde est
fondamentalement marqué par la conflictualité et la pluralité. La tolérance apparaît alors à l’origine même d’un monde commun.
[1]
F. D. E. SCHLEIERMACHER,
Dialectique, trad. fr. Ch. Berner et D. Thouard, Paris, Cerf, 1997,
p. 272.