Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130567936
144 pages

p. 281 à 284
doi: 10.3917/rmm.082.0281

Veille sur la revue
Vous consultez

n° 58 2008/2

 
Denis Thouard, Schleiermacher. Communauté, individualité, communication, Paris, Vrin (coll. « Histoire de la Philosophie »), 2007,282 p.
 
 
Le savoir critique depuis longtemps déployé par Denis Thouard dans le domaine de l’herméneutique philosophique (Critique et herméneutique dans le premier romantisme allemand, Villeneuve-d’Ascq, 1996; éd., L’Interprétation des indices. Enquête sur le paradigme indiciaire autour de Carlo Ginzburg, Lille, 2007; Josef Simon, Signe et interprétation, traduction en coopération, Lille, 2004) nous avait déjà familiarisés avec une figure clé du romantisme en la personne de Friedrich Schlegel (éd., Symphilosophie. F. Schlegel à Iéna, Paris, 2002; présentation de F. Schlegel, L’Essence de la critique. Écrits sur Lessing, Lille, 2005). Après son édition de l’Esthétique et de la Dialectique de Friedrich Schleiermacher (Paris, Cerf, respectivement 2004 et 1997), nous avons ici une nouvelle synthèse monographique sur cette période charnière entre l’Aufklärung et l’idéalisme. Denis Thouard nous indique d’ailleurs clairement la position méthodologique de l’ouvrage : cette étude, pour laquelle nous nous autorisons ici le terme de « monographie » puisqu’elle centre de fait ses analyses autour de la figure centrale de Schleiermacher, est pourtant aussi autre chose qu’une monographie, sachant être dans une certaine mesure moins pour être aussi davantage : il ne s’agit pas d’envisager la pensée de Schleiermacher dans toute sa diachronie, il ne s’agit même pas d’envisager le « système philosophique de la maturité » : à cette tâche répondait en effet déjà l’ouvrage de Christian Berner, La Philosophie de Schleiermacher. Herméneutique, dialectique, éthique (Paris, Cerf, 1995). Mais pour s’en tenir aux « étapes de la formation de la pensée de Schleiermacher », Denis Thouard n’est pourtant nullement dans les marges : entreprendre cette reconstruction nous ouvre en réalité à toute celle des relations intellectuelles complexes et contrastées qui fournissent les véritables clés de toute l’époque. L’intérêt de cet ouvrage excède donc de beaucoup celui qu’on peut porter à sa figure centrale, quoique de celle-ci nous soient aussi données toutes les entrées permettant de la lire, avant même donc qu’il soit question du projet herméneutique central de la maturité. De façon précise et documentée, il nous permet de situer sur l’échiquier de l’histoire philosophique les figures d’Eberhardt pour la philosophie rationaliste de l’Aufklärung, de Jacobi pour sa mise en question fidéiste, de Kant justement en lien avec Jacobi sur la question de la rationalité possible de la foi, de Fichte dans une confrontation cruciale à la Destination de l’homme : c’est déjà un gain substantiel pour qui s’intéresse de près à cette période ou encore pour qui, sans la connaître, prendra dès lors d’autant mieux conscience de la signification plus large qui la renvoie à la fois à ses sources et à ce qu’on pourra alors enfin apercevoir comme ses prolongements (à l’instar de n’importe quel autre courant de pensée, ni l’idéalisme ni l’herméneutique ne jaillissent un jour préformés dans leur projet propre). L’intérêt de la méthode génétique délibérément affichée par Denis Thouard est de donner à réfléchir le mouvement de contrastes duquel l’approche nouvelle peut surgir : le balancier entre Kant et Jacobi peut-il donner autre chose qu’une perpétuelle dialectique aux termes irréconciliables ? Il nous donne Schleiermacher et sa théorie originale du sentiment. Peut-être le lecteur français doit-il en effet être rééduqué à ne pas placer unilatéralement Schleiermacher du côté des philosophies de l’immédiat, de la croyance et, justement, du « sentiment » en tant que celui-ci ne saurait se qualifier à aucune articulation avec la « pensée ». Les analyses de Denis Thouard sur les questions successivement abordées de la « communauté », de l’« individualité », de la « subjectivité » et de la « communication » (déterminant le plan quadripartite de l’ouvrage) suffisent si besoin était à déconstruire un tel préjugé; sans aucune lourdeur, mais au contraire avec une ouverture problématique intéressante (et, là encore, excédant la dimension historique et monographique de l’objet « Schleiermacher ») consistant précisément dans la mise en relation de ces catégories prises pour elles-mêmes. N’apparaissant pas dans la structuration d’ensemble de l’ouvrage, la question du sentiment est donc le fil directeur qui ordonne les recoupements : dans l’ordre de la communauté, le sentiment a justement souvent pour fonction la communication des individualités entre elles et avec le tout; dans celui de l’individualité (que l’on suppose comme pendant à celui de la communauté, dans un premier ordre d’oppositions – encore que soient justement investigués leurs rapports dialectiques, d’une dialectique dont Denis Thouard rappelle d’ailleurs fort bien qu’elle n’est pas celle de Hegel en montrant sur quel terrain critique elle a sa validité propre), le sentiment –, « conscience immédiate de soi » qui n’est pourtant plus la « conscience immédiate de la réalité » de Jacobi – a cette fois pour fonction de présenter à elle-même le fond propre de cette singularité infinie, sans jamais pourtant se couper des puissances de la médiation. Ici est le point essentiel : à cet égard, la thèse centrale de Schleiermacher rejoint certainement celle en laquelle Denis Thouard entend placer lui-même l’accent philosophique, à savoir l’articulation selon lui originale des deux concepts d’individualité et de subjectivité. La subjectivité, entendue comme structure transcendantale formelle, n’est pas à moins de s’individuer. Par cette individuation on entend un procès qui rend donc nécessaires toutes les médiations, médiations entre le sentiment, le langage (bien étudié notamment dans l’avant-dernier chapitre) et la raison. L’individualité pas plus que la subjectivité n’est absolument donnée à elle-même : ce qui, dans le premier cas, distingue Schleiermacher de Jacobi, dans le second, du courant idéaliste postkantien selon la lecture qu’en fait Denis Thouard. Est ici en jeu ce qui constitue la seconde dialectique constante et décisive du propos : celle qui articule pour ce « sujet s’individuant » les conditions de sa « dépendance » et de sa « liberté ». L’analyse à laquelle donne lieu cette articulation dans le domaine de l’expérience de la foi et de l’implication de cette expérience pour la position même du sujet (chapitre 4) est un moment dans lequel l’approche de Denis Thouard nous convaincra particulièrement de la fécondité des solutions proposées par Schleiermacher. Une telle conception cherche bien, derrière l’articulation des deux faits de la liberté et de la dépendance, posés comme tels, la confrontation dernière du fini et de l’infini. Là encore, la solution propre de Schleiermacher et d’une approche critique est aux antipodes de celle de Fichte : est en jeu une autre articulation de l’activité et de la passivité, qui passe par un sentiment autonome de religiosité. « La figure du sujet religieux, rapporté à l’Univers avant de l’être à lui-même […], n’est plus opposé[e] à l’individualité empirique, mais au contraire solidaire de son individualisation. » Il n’est pas non plus opposé au sujet transcendantal. Mais si la confrontation à Fichte et la démonstration des points de contact avec Schleiermacher sont à cet égard très intéressantes (c’est à nouveau notamment le cas sur la question du sentiment) et mettent bien en Å“uvre la « revendication d’une autre forme de subjectivité », peut-être attendra-t-on pourtant d’un autre ouvrage qu’il précise le concept d’« individualité qualitative » avancé ici par Denis Thouard pour rendre compte de ce procès d’individuation de la subjectivité : si ce concept résume en effet la thèse centrale du propos, pourquoi ne le voir explicité qu’en une page aux indications qu’on aurait justement pu voir développées (p. 152 : « Schleiermacher combine l’ontologie spinoziste avec la théorie de la phénoménalisation ») ? Du point de vue logique, il paraît qu’il y ait là à déployer des implications plus larges. De même, on serait intéressé à trouver d’autres prolongements lorsque les thèses mises en avant par Schleiermacher recoupent des enjeux encore très actuels, par exemple les conclusions du premier chapitre sur les voies d’une socialisation équilibrée entre libéralisme et communautarisme : bien que la conclusion de l’ouvrage y revienne rapidement, montrant d’ailleurs par là même la circularité efficace du propos, une montée en puissance des concepts pourrait encore sans doute permettre, alors que tout l’ouvrage y tend d’ailleurs nettement, la position d’un modèle définitivement actuel et personnel de la conjonction des quatre catégories directrices ; parmi elles, on songera notamment au concept de communication qui est finalement celui dont les présupposés sont le moins disséqués pour eux-mêmes et qui vaut davantage ici par la considération de son rôle fonctionnel. On avancera l’hypothèse que cet effet est peut-être dû à la volonté de superposition de la structuration historique et de la structuration problématique : chaque partie consacrée à l’une des quatre grandes catégories se déclinant finalement dans l’évocation ordonnée des relations de Schleiermacher avec ses différents contre-modèles, et/ou dans l’analyse d’ailleurs à chaque fois minutieuse et éclairante d’un texte précis : les Discours sur la religion (1799), les Monologues (1800). Ce modèle sert parfaitement le propos génétique mais la superposition des deux ordres, sans doute contraignante pour l’auteur lui-même, peut parfois sembler occasionner quelques recoupements ou au contraire distanciations dans les aspects suivis de la problématique. Ainsi, entre la première et la quatrième partie, une continuité s’avère sans avoir pu être développée et permettrait d’approfondir le concept important de « grammaire » à la juste mesure du rôle qu’il joue dans l’entreprise de restitution génétique des présuppositions de l’herméneutique « générale ». (Si ce point est bien traité dans le chapitre 7, mais finalement en restant aussi assez isolé de la problématique générale, il ne s’articule pas explicitement avec l’idée de la « grammaire sociale » au chapitre 2.) Mais peut-on pourtant penser comme une réelle limite la propriété que l’ouvrage a donc de laisser libres ses propres fermenta cognitionis ? Présentant la genèse de la démarche herméneutique à travers les champs multiformes où on ne la soupçonnerait peut-être pas pour commencer, de l’éthique à la théologie en passant par l’évaluation attentive des enjeux de la philosophie transcendantale, Denis Thouard réussit donc en même temps à mettre en Å“uvre cette même démarche pour nous la présenter en acte.
Charlotte COULOMBEAU
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis