2008
Revue de Métaphysique et de Morale
Recension
Denis Thouard, Schleiermacher. Communauté, individualité, communication, Paris,
Vrin (coll. « Histoire de la Philosophie »), 2007,282 p.
Le savoir critique depuis longtemps déployé par Denis Thouard dans le domaine de
l’herméneutique philosophique (Critique et herméneutique dans le premier romantisme
allemand, Villeneuve-d’Ascq, 1996; éd., L’Interprétation des indices. Enquête sur le
paradigme indiciaire autour de Carlo Ginzburg, Lille, 2007; Josef Simon, Signe et
interprétation, traduction en coopération, Lille, 2004) nous avait déjà familiarisés avec
une figure clé du romantisme en la personne de Friedrich Schlegel (éd., Symphilosophie. F. Schlegel à Iéna, Paris, 2002; présentation de F. Schlegel, L’Essence de la
critique. Écrits sur Lessing, Lille, 2005). Après son édition de l’Esthétique et de la
Dialectique de Friedrich Schleiermacher (Paris, Cerf, respectivement 2004 et 1997),
nous avons ici une nouvelle synthèse monographique sur cette période charnière entre
l’Aufklärung et l’idéalisme. Denis Thouard nous indique d’ailleurs clairement la position méthodologique de l’ouvrage : cette étude, pour laquelle nous nous autorisons ici
le terme de « monographie » puisqu’elle centre de fait ses analyses autour de la figure
centrale de Schleiermacher, est pourtant aussi autre chose qu’une monographie, sachant
être dans une certaine mesure moins pour être aussi davantage : il ne s’agit pas d’envisager la pensée de Schleiermacher dans toute sa diachronie, il ne s’agit même pas
d’envisager le « système philosophique de la maturité » : à cette tâche répondait en
effet déjà l’ouvrage de Christian Berner, La Philosophie de Schleiermacher. Herméneutique, dialectique, éthique (Paris, Cerf, 1995). Mais pour s’en tenir aux « étapes de
la formation de la pensée de Schleiermacher », Denis Thouard n’est pourtant nullement
dans les marges : entreprendre cette reconstruction nous ouvre en réalité à toute celle
des relations intellectuelles complexes et contrastées qui fournissent les véritables clés
de toute l’époque. L’intérêt de cet ouvrage excède donc de beaucoup celui qu’on peut
porter à sa figure centrale, quoique de celle-ci nous soient aussi données toutes les
entrées permettant de la lire, avant même donc qu’il soit question du projet herméneutique central de la maturité. De façon précise et documentée, il nous permet de situer
sur l’échiquier de l’histoire philosophique les figures d’Eberhardt pour la philosophie
rationaliste de l’Aufklärung, de Jacobi pour sa mise en question fidéiste, de Kant
justement en lien avec Jacobi sur la question de la rationalité possible de la foi, de
Fichte dans une confrontation cruciale à la Destination de l’homme : c’est déjà un gain
substantiel pour qui s’intéresse de près à cette période ou encore pour qui, sans la
connaître, prendra dès lors d’autant mieux conscience de la signification plus large qui
la renvoie à la fois à ses sources et à ce qu’on pourra alors enfin apercevoir comme
ses prolongements (à l’instar de n’importe quel autre courant de pensée, ni l’idéalisme
ni l’herméneutique ne jaillissent un jour préformés dans leur projet propre). L’intérêt
de la méthode génétique délibérément affichée par Denis Thouard est de donner à
réfléchir le mouvement de contrastes duquel l’approche nouvelle peut surgir : le balancier entre Kant et Jacobi peut-il donner autre chose qu’une perpétuelle dialectique aux
termes irréconciliables ? Il nous donne Schleiermacher et sa théorie originale du sentiment. Peut-être le lecteur français doit-il en effet être rééduqué à ne pas placer
unilatéralement Schleiermacher du côté des philosophies de l’immédiat, de la croyance
et, justement, du « sentiment » en tant que celui-ci ne saurait se qualifier à aucune
articulation avec la « pensée ». Les analyses de Denis Thouard sur les questions successivement abordées de la « communauté », de l’« individualité », de la « subjectivité » et de la « communication » (déterminant le plan quadripartite de l’ouvrage)
suffisent si besoin était à déconstruire un tel préjugé; sans aucune lourdeur, mais au
contraire avec une ouverture problématique intéressante (et, là encore, excédant la
dimension historique et monographique de l’objet « Schleiermacher ») consistant précisément dans la mise en relation de ces catégories prises pour elles-mêmes. N’apparaissant pas dans la structuration d’ensemble de l’ouvrage, la question du sentiment
est donc le fil directeur qui ordonne les recoupements : dans l’ordre de la communauté,
le sentiment a justement souvent pour fonction la communication des individualités
entre elles et avec le tout; dans celui de l’individualité (que l’on suppose comme
pendant à celui de la communauté, dans un premier ordre d’oppositions – encore que
soient justement investigués leurs rapports dialectiques, d’une dialectique dont Denis
Thouard rappelle d’ailleurs fort bien qu’elle n’est pas celle de Hegel en montrant sur
quel terrain critique elle a sa validité propre), le sentiment –, « conscience immédiate
de soi » qui n’est pourtant plus la « conscience immédiate de la réalité » de Jacobi –
a cette fois pour fonction de présenter à elle-même le fond propre de cette singularité
infinie, sans jamais pourtant se couper des puissances de la médiation. Ici est le point
essentiel : à cet égard, la thèse centrale de Schleiermacher rejoint certainement celle
en laquelle Denis Thouard entend placer lui-même l’accent philosophique, à savoir
l’articulation selon lui originale des deux concepts d’individualité et de subjectivité.
La subjectivité, entendue comme structure transcendantale formelle, n’est pas à moins
de s’individuer. Par cette individuation on entend un procès qui rend donc nécessaires
toutes les médiations, médiations entre le sentiment, le langage (bien étudié notamment
dans l’avant-dernier chapitre) et la raison. L’individualité pas plus que la subjectivité
n’est absolument donnée à elle-même : ce qui, dans le premier cas, distingue Schleiermacher de Jacobi, dans le second, du courant idéaliste postkantien selon la lecture
qu’en fait Denis Thouard. Est ici en jeu ce qui constitue la seconde dialectique
constante et décisive du propos : celle qui articule pour ce « sujet s’individuant » les
conditions de sa « dépendance » et de sa « liberté ». L’analyse à laquelle donne lieu
cette articulation dans le domaine de l’expérience de la foi et de l’implication de cette
expérience pour la position même du sujet (chapitre 4) est un moment dans lequel
l’approche de Denis Thouard nous convaincra particulièrement de la fécondité des
solutions proposées par Schleiermacher. Une telle conception cherche bien, derrière
l’articulation des deux faits de la liberté et de la dépendance, posés comme tels, la
confrontation dernière du fini et de l’infini. Là encore, la solution propre de Schleiermacher et d’une approche critique est aux antipodes de celle de Fichte : est en jeu une
autre articulation de l’activité et de la passivité, qui passe par un sentiment autonome
de religiosité. « La figure du sujet religieux, rapporté à l’Univers avant de l’être à
lui-même […], n’est plus opposé[e] à l’individualité empirique, mais au contraire
solidaire de son individualisation. » Il n’est pas non plus opposé au sujet transcendantal. Mais si la confrontation à Fichte et la démonstration des points de contact avec
Schleiermacher sont à cet égard très intéressantes (c’est à nouveau notamment le cas
sur la question du sentiment) et mettent bien en Å“uvre la « revendication d’une autre
forme de subjectivité », peut-être attendra-t-on pourtant d’un autre ouvrage qu’il précise le concept d’« individualité qualitative » avancé ici par Denis Thouard pour rendre
compte de ce procès d’individuation de la subjectivité : si ce concept résume en effet
la thèse centrale du propos, pourquoi ne le voir explicité qu’en une page aux indications qu’on aurait justement pu voir développées (p. 152 : « Schleiermacher combine
l’ontologie spinoziste avec la théorie de la phénoménalisation ») ? Du point de vue
logique, il paraît qu’il y ait là à déployer des implications plus larges. De même, on
serait intéressé à trouver d’autres prolongements lorsque les thèses mises en avant par
Schleiermacher recoupent des enjeux encore très actuels, par exemple les conclusions
du premier chapitre sur les voies d’une socialisation équilibrée entre libéralisme et
communautarisme : bien que la conclusion de l’ouvrage y revienne rapidement, montrant d’ailleurs par là même la circularité efficace du propos, une montée en puissance
des concepts pourrait encore sans doute permettre, alors que tout l’ouvrage y tend
d’ailleurs nettement, la position d’un modèle définitivement actuel et personnel de la
conjonction des quatre catégories directrices ; parmi elles, on songera notamment au
concept de communication qui est finalement celui dont les présupposés sont le moins
disséqués pour eux-mêmes et qui vaut davantage ici par la considération de son rôle
fonctionnel. On avancera l’hypothèse que cet effet est peut-être dû à la volonté de
superposition de la structuration historique et de la structuration problématique : chaque
partie consacrée à l’une des quatre grandes catégories se déclinant finalement dans
l’évocation ordonnée des relations de Schleiermacher avec ses différents contre-modèles, et/ou dans l’analyse d’ailleurs à chaque fois minutieuse et éclairante d’un
texte précis : les Discours sur la religion (1799), les Monologues (1800). Ce modèle
sert parfaitement le propos génétique mais la superposition des deux ordres, sans doute
contraignante pour l’auteur lui-même, peut parfois sembler occasionner quelques
recoupements ou au contraire distanciations dans les aspects suivis de la problématique.
Ainsi, entre la première et la quatrième partie, une continuité s’avère sans avoir pu
être développée et permettrait d’approfondir le concept important de « grammaire » à
la juste mesure du rôle qu’il joue dans l’entreprise de restitution génétique des présuppositions de l’herméneutique « générale ». (Si ce point est bien traité dans le chapitre 7, mais finalement en restant aussi assez isolé de la problématique générale, il
ne s’articule pas explicitement avec l’idée de la « grammaire sociale » au chapitre 2.)
Mais peut-on pourtant penser comme une réelle limite la propriété que l’ouvrage a
donc de laisser libres ses propres fermenta cognitionis ? Présentant la genèse de la
démarche herméneutique à travers les champs multiformes où on ne la soupçonnerait
peut-être pas pour commencer, de l’éthique à la théologie en passant par l’évaluation
attentive des enjeux de la philosophie transcendantale, Denis Thouard réussit donc en
même temps à mettre en Å“uvre cette même démarche pour nous la présenter en acte.
Charlotte COULOMBEAU