2008
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation.
La pensée peut-elle s’affranchir du pouvoir ?
Hugues Choplin
Université de Technologie de Compiègne EA 2223 Costech
1. La pensée ne doit-elle pas être libérée du pouvoir ? Cette inquiétude semble
tout particulièrement habiter la philosophie française contemporaine. La remise
en cause du pouvoir que celle-ci propose n’enveloppe-t-elle pas en effet une contestation explicite de la métaphysique elle-même ou encore de la pensée occidentale
dominante ? S’appuyer – serait-ce de manière critique – sur ce geste contemporain
pour faire valoir des recherches singulières, visant à disqualifier le primat du pouvoir de et dans la pensée : telle est l’exigence directrice de ce numéro.
2. Les quatre textes qu’il réunit dans cette perspective confirment tout d’abord
le lien étroit, constitutif, qui unit la métaphysique – ou l’ontologie (Didier Debaise)
– et le pouvoir. Plus précisément, c’est en termes de rapports que ce numéro
conduit à caractériser l’affinité entre le pouvoir et la pensée métaphysique (et, partant, à formuler le problème d’une pensée affranchie du pouvoir). On sait depuis
Foucault que le pouvoir est d’abord l’exercice d’un rapport. Mais établir un rapport
– en tant que raison suffisante (Jean-Luc Marion) – : n’est-ce pas là, justement, une
définition possible du philosopher (ou du penser métaphysique) ? Que le philosopher enveloppe en lui-même un rapport de pouvoir, plus précisément : un geste de
hiérarchisation, c’est ce qu’établit l’analyse qu’en propose la non-philosophie
(François Laruelle), proche en cela de la déconstruction derridienne. Constituant
le mécanisme général de pouvoir de la philosophie, cette hiérarchisation engage,
du point de vue non-philosophique, un rapport précisément défini comme couple
hiérarchisé de contraires, rapport qui structure en particulier l’intériorisation par
la philosophie de registres qui lui sont extérieurs (tels que la politique).
Dans ces conditions, le problème posé paraît particulièrement aigu. Le pouvoir entendu comme rapport – de hiérarchie ou de domination – ne désigne-t-il
pas en effet l’élément même de la pensée ? Dès lors, comment serait-il légitime
d’affranchir celle-ci de toute inscription dans des rapports ou des jeux de pouvoir ? L’idée même d’un
au-delà du pouvoir ne doit-elle pas être disqualifiée ?
Sans doute serait-il possible d’expliciter dans cette perspective certaines limites
des philosophes français contemporains – par exemple celles de Levinas et
Deleuze, lesquels, pour contester la
force de la raison occidentale ou revendiquer
une tradition
minoritaire de la pensée, semblent bien reconduire, malgré tout,
le pouvoir en tant qu’
autorité du visage ou en tant que
puissance de la vie. Ces
insuffisances ne procèdent-elles pas en effet de ce que les rapports inventés par
les contemporains – rapports
sans rapport ou
autres rapports –, s’ils transgressent les rapports dits métaphysiques – ou plutôt justement : parce qu’ils les
transgressent –, demeurent des rapports – d’autorité ou de puissance, de force
ou de faiblesse
[1] ?
3. Faire valoir des rapports qui soient hétérogènes aux rapports de pouvoir : les
quatre articles de ce numéro nous semblent converger pour relever ce défi singulier.
Tous proposent en effet d’établir un type, jugé très spécifique, de rapport :
- l’im-pouvoir, en tant qu’il se refuse aussi bien au contre- qu’au non-pouvoir,
toujours pris dans les filets du pouvoir (Marion) ;
- le rapport de possession, lequel tranche sur le rapport de pouvoir qui peut
s’établir entre entités pré-existantes (Debaise) ;
- un rapport de traversée – traversée du milieu de la confiance par le pouvoir
lui-même (Hugues Choplin);
- le non-rapport non-philosophique, hétérogène, en tant qu’uni-latéral, aux
rapports, toujours circulaires (ou bi-latéraux), structurant le couple hiérarchisé
de contraires mis en jeu par le philosopher lui-même (Laruelle)
[2].
Dans quelle mesure ces quatre types de (non-)rapport se soustraient-ils aux
rapports de pouvoir comme tels ?
4. Entre ces quatre élaborations, trois points hétérogènes de divergence paraissent devoir être marqués
[3]. Le premier engage la dimension qui structure les
quatre gestes proposés de contestation du pouvoir. Ces gestes opèrent en effet,
nous semble-t-il :
- soit du côté de l’immanence, que celle-ci soit entendue comme dynamique
possessive, irréductible à toute domination (Debaise), ou bien comme immanence radicale – sans-pouvoir – de l’homme-en-personne (Laruelle) ;
- soit de celui de la transcendance de l’appel, transcendance, à la fois forte
et faible, ou plutôt ni forte, ni faible, et, partant, hétérogène au régime même
du pouvoir (Marion);
- soit enfin de celui de la transmanence, en tant qu’elle désigne cela même
que traversent les puissances immanentes et les autorités transcendantes
(Choplin).
Le second point de divergence concerne le diagnostic qui semble finalement
porté sur la philosophie française contemporaine
[4]. Doit-on estimer qu’elle dispose de certaines ressources pour affranchir la pensée des rapports de pouvoir,
dans la mesure où elle fait valoir depuis Tarde un
mouvement possessif hétérogène à toute prise de possession (Debaise) ou encore, dans une perspective
post-heideggérienne, des
phénomènes singuliers – tels l’appel, la substitution
ou le don – qui relèvent de l’impouvoir en tant qu’il n’obéit ni à un dépassement
ni à un
renversement du pouvoir (Marion) ? Ou au contraire : s’affranchir du
pouvoir, cela exige-t-il aussi de s’affranchir des
invariants de la philosophie
française contemporaine, que peuvent désigner les motifs de la
soustraction ou
du
retrait (Laruelle) ou encore la logique de la
force d’une épreuve (Choplin) ?
Ces invariants ne témoigneraient-ils pas en effet de ce que
la philosophie française contemporaine, en cherchant à renverser,
délocaliser ou encore
blesser le
pouvoir – de la pensée métaphysique –, est demeurée, comme telle, prisonnière
de son régime ?
Le troisième point de divergence, enfin, concerne l’humain. Le pouvoir de
et dans la pensée désigne-t-il, précisément, ce dont l’exercice ne peut que
manquer l’humain (Marion, Laruelle) – ce dont il importe de se libérer si l’on
veut accéder à celui-ci – ou ce qui, au contraire, demeure irréductiblement
intriqué avec lui (Debaise, Choplin), l’humain se définissant peut-être même
par cette intrication ? Autrement demandé : établir la pensée selon des rapports
hétérogènes aux rapports de pouvoir conduit-il à instituer une nouvelle forme
d’humanité – celle de l’
adonné (Marion) ou de l’
homme-en-personne
(Laruelle) – ou bien plutôt à disqualifier l’idée même d’humanité, pour faire
valoir des puissances
pré-personnelles (Debaise) ou, comme nous le proposons,
la
trans-personnalité de la
confiance
[5] ?
[1]
Exemplaire nous semble être de ce point de vue la recherche, par Blanchot, d’un «
autre
rapport », susceptible d’engager un «
non-pouvoir qui ne serait pas la simple négation du pouvoir »
(
L’entretien infini, Gallimard, 2002, respectivement pp. 61,62, souligné par Blanchot). Car, chez
Blanchot, le
neutre – que structure cet autre rapport du non-pouvoir – demeure, malgré tout,
inséparable d’une «
puissance souveraine » (
ibid., p. 581. Nous soulignons).
[2]
Rendu possible par la radicalité-
sans-contraire de l’
homme-en-personne, ce non-rapport unilatéral, tranchant sur la
circularité du couple philosophique, légitime, aux yeux de Laruelle, l’institution de la non-philosophie comme
science rigoureuse – portant sur
la philosophie elle-même.
Le déploiement ici de cette discipline non-philosophique sur cet objet particulier que constitue, de
son point de vue, la philosophie
du pouvoir (ou le couple philosophie/politique) donne à la non-philosophie la couleur d’une science
non-politique.
[3]
On pourrait également, bien sûr, travailler à montrer comment chacun des quatre points de
vue développés conduit à relever les limites des trois autres. Ainsi, du point de vue de l’impouvoir
(Marion), la
discipline non-philosophique (Laruelle) ou la dynamique
possessive (Debaise) demeurent sans doute prisonnières de puissances encore métaphysiques. Du point de vue de cette dynamique (Debaise) cette fois-ci, l’adonné (Marion) et l’homme-en-personne (Laruelle) engagent peut-être des formes d’identité sinon pré-existantes du moins susceptibles d’être emportées par les forces
de possession. Ou encore : du point de vue non-philosophique (Laruelle), la traversée de la confiance
(Choplin), tout comme probablement les rapports de possessions (Debaise) et l’appel (Marion),
enveloppent encore d’ultimes cercles (du pouvoir et de la confiance, etc.).
[4]
On pourra regretter l’absence dans ce numéro de toute référence significative à une démarche
de type structuraliste, surtout si l’on considère, comme Étienne Balibar, que le structuralisme (auquel
Balibar rattache les noms de Althusser, Lacan, Foucault ainsi que de Derrida et Deleuze) constitue
« le moment vraiment marquant, pour ce qui est de la philosophie, dans la pensée française de la
deuxième moitié du XX
e siècle » (« Le structuralisme : une destitution du sujet ? »
in « Repenser les
structures »,
Revue de Métaphysique et de Morale, PUF, 2005/1, p. 6). Balibar propose d’analyser
ce moment structuraliste à partir de la question de la « destitution du sujet ». Pour notre part, nous
faisons l’hypothèse que la destitution structuraliste du sujet procède, d’abord, de l’invention de
forces (autorités ou puissances) caractéristiques de la philosophie française contemporaine – et donc
non spécifiques du structuralisme. Une telle invention atteste selon nous de ce que, relativement au
régime du pouvoir, les contemporains font valoir un double geste : de contestation
et de
renouvellement.
[5]
Nous retrouvons ici la question contemporaine de la déconstruction du sujet. Mais sans doute
s’agit-il – une fois considérés comme acquis les apports de cette déconstruction – de franchir un
cran dans la recherche. Penser sans pouvoir – sans force ni faiblesse –, cela engage-t-il donc une
humanité qui, irréductible au
sujet (déconstructible), se constitue selon des (non-)rapports peut-être
indéconstructibles (Marion, Laruelle) ? Ou cela conduit-il, comme nous le pensons, à ouvrir le
régime de l’humain
comme tel sans cependant requérir les puissances – ou autorités – qui gouvernent
encore, sans doute, la déconstruction ?