Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130567950
138 pages

p. 435 à 438
doi: 10.3917/rmm.084.0435

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n° 60 2008/4

2008 Revue de Métaphysique et de Morale

Présentation.

La pensée peut-elle s’affranchir du pouvoir ?

Hugues Choplin Université de Technologie de Compiègne EA 2223 Costech
1. La pensée ne doit-elle pas être libérée du pouvoir ? Cette inquiétude semble tout particulièrement habiter la philosophie française contemporaine. La remise en cause du pouvoir que celle-ci propose n’enveloppe-t-elle pas en effet une contestation explicite de la métaphysique elle-même ou encore de la pensée occidentale dominante ? S’appuyer – serait-ce de manière critique – sur ce geste contemporain pour faire valoir des recherches singulières, visant à disqualifier le primat du pouvoir de et dans la pensée : telle est l’exigence directrice de ce numéro.
2. Les quatre textes qu’il réunit dans cette perspective confirment tout d’abord le lien étroit, constitutif, qui unit la métaphysique – ou l’ontologie (Didier Debaise) – et le pouvoir. Plus précisément, c’est en termes de rapports que ce numéro conduit à caractériser l’affinité entre le pouvoir et la pensée métaphysique (et, partant, à formuler le problème d’une pensée affranchie du pouvoir). On sait depuis Foucault que le pouvoir est d’abord l’exercice d’un rapport. Mais établir un rapport – en tant que raison suffisante (Jean-Luc Marion) – : n’est-ce pas là, justement, une définition possible du philosopher (ou du penser métaphysique) ? Que le philosopher enveloppe en lui-même un rapport de pouvoir, plus précisément : un geste de hiérarchisation, c’est ce qu’établit l’analyse qu’en propose la non-philosophie (François Laruelle), proche en cela de la déconstruction derridienne. Constituant le mécanisme général de pouvoir de la philosophie, cette hiérarchisation engage, du point de vue non-philosophique, un rapport précisément défini comme couple hiérarchisé de contraires, rapport qui structure en particulier l’intériorisation par la philosophie de registres qui lui sont extérieurs (tels que la politique).
Dans ces conditions, le problème posé paraît particulièrement aigu. Le pouvoir entendu comme rapport – de hiérarchie ou de domination – ne désigne-t-il pas en effet l’élément même de la pensée ? Dès lors, comment serait-il légitime d’affranchir celle-ci de toute inscription dans des rapports ou des jeux de pouvoir ? L’idée même d’un au-delà du pouvoir ne doit-elle pas être disqualifiée ? Sans doute serait-il possible d’expliciter dans cette perspective certaines limites des philosophes français contemporains – par exemple celles de Levinas et Deleuze, lesquels, pour contester la force de la raison occidentale ou revendiquer une tradition minoritaire de la pensée, semblent bien reconduire, malgré tout, le pouvoir en tant qu’autorité du visage ou en tant que puissance de la vie. Ces insuffisances ne procèdent-elles pas en effet de ce que les rapports inventés par les contemporains – rapports sans rapport ou autres rapports –, s’ils transgressent les rapports dits métaphysiques – ou plutôt justement : parce qu’ils les transgressent –, demeurent des rapports – d’autorité ou de puissance, de force ou de faiblesse [1] ?
3. Faire valoir des rapports qui soient hétérogènes aux rapports de pouvoir : les quatre articles de ce numéro nous semblent converger pour relever ce défi singulier. Tous proposent en effet d’établir un type, jugé très spécifique, de rapport :
  • l’im-pouvoir, en tant qu’il se refuse aussi bien au contre- qu’au non-pouvoir, toujours pris dans les filets du pouvoir (Marion) ;
  • le rapport de possession, lequel tranche sur le rapport de pouvoir qui peut s’établir entre entités pré-existantes (Debaise) ;
  • un rapport de traversée – traversée du milieu de la confiance par le pouvoir lui-même (Hugues Choplin);
  • le non-rapport non-philosophique, hétérogène, en tant qu’uni-latéral, aux rapports, toujours circulaires (ou bi-latéraux), structurant le couple hiérarchisé de contraires mis en jeu par le philosopher lui-même (Laruelle) [2].
Dans quelle mesure ces quatre types de (non-)rapport se soustraient-ils aux rapports de pouvoir comme tels ?
4. Entre ces quatre élaborations, trois points hétérogènes de divergence paraissent devoir être marqués [3]. Le premier engage la dimension qui structure les quatre gestes proposés de contestation du pouvoir. Ces gestes opèrent en effet, nous semble-t-il :
  • soit du côté de l’immanence, que celle-ci soit entendue comme dynamique possessive, irréductible à toute domination (Debaise), ou bien comme immanence radicalesans-pouvoir – de l’homme-en-personne (Laruelle) ;
  • soit de celui de la transcendance de l’appel, transcendance, à la fois forte et faible, ou plutôt ni forte, ni faible, et, partant, hétérogène au régime même du pouvoir (Marion);
  • soit enfin de celui de la transmanence, en tant qu’elle désigne cela même que traversent les puissances immanentes et les autorités transcendantes (Choplin).
Le second point de divergence concerne le diagnostic qui semble finalement porté sur la philosophie française contemporaine [4]. Doit-on estimer qu’elle dispose de certaines ressources pour affranchir la pensée des rapports de pouvoir, dans la mesure où elle fait valoir depuis Tarde un mouvement possessif hétérogène à toute prise de possession (Debaise) ou encore, dans une perspective post-heideggérienne, des phénomènes singuliers – tels l’appel, la substitution ou le don – qui relèvent de l’impouvoir en tant qu’il n’obéit ni à un dépassement ni à un renversement du pouvoir (Marion) ? Ou au contraire : s’affranchir du pouvoir, cela exige-t-il aussi de s’affranchir des invariants de la philosophie française contemporaine, que peuvent désigner les motifs de la soustraction ou du retrait (Laruelle) ou encore la logique de la force d’une épreuve (Choplin) ? Ces invariants ne témoigneraient-ils pas en effet de ce que la philosophie française contemporaine, en cherchant à renverser, délocaliser ou encore blesser le pouvoir – de la pensée métaphysique –, est demeurée, comme telle, prisonnière de son régime ?
Le troisième point de divergence, enfin, concerne l’humain. Le pouvoir de et dans la pensée désigne-t-il, précisément, ce dont l’exercice ne peut que manquer l’humain (Marion, Laruelle) – ce dont il importe de se libérer si l’on veut accéder à celui-ci – ou ce qui, au contraire, demeure irréductiblement intriqué avec lui (Debaise, Choplin), l’humain se définissant peut-être même par cette intrication ? Autrement demandé : établir la pensée selon des rapports hétérogènes aux rapports de pouvoir conduit-il à instituer une nouvelle forme d’humanité – celle de l’adonné (Marion) ou de l’homme-en-personne (Laruelle) – ou bien plutôt à disqualifier l’idée même d’humanité, pour faire valoir des puissances pré-personnelles (Debaise) ou, comme nous le proposons, la trans-personnalité de la confiance [5] ?
 
NOTES
 
[1]Exemplaire nous semble être de ce point de vue la recherche, par Blanchot, d’un « autre rapport », susceptible d’engager un « non-pouvoir qui ne serait pas la simple négation du pouvoir » (L’entretien infini, Gallimard, 2002, respectivement pp. 61,62, souligné par Blanchot). Car, chez Blanchot, le neutre – que structure cet autre rapport du non-pouvoir – demeure, malgré tout, inséparable d’une « puissance souveraine » (ibid., p. 581. Nous soulignons).
[2]Rendu possible par la radicalité-sans-contraire de l’homme-en-personne, ce non-rapport unilatéral, tranchant sur la circularité du couple philosophique, légitime, aux yeux de Laruelle, l’institution de la non-philosophie comme science rigoureuse – portant sur la philosophie elle-même. Le déploiement ici de cette discipline non-philosophique sur cet objet particulier que constitue, de son point de vue, la philosophie du pouvoir (ou le couple philosophie/politique) donne à la non-philosophie la couleur d’une science non-politique.
[3]On pourrait également, bien sûr, travailler à montrer comment chacun des quatre points de vue développés conduit à relever les limites des trois autres. Ainsi, du point de vue de l’impouvoir (Marion), la discipline non-philosophique (Laruelle) ou la dynamique possessive (Debaise) demeurent sans doute prisonnières de puissances encore métaphysiques. Du point de vue de cette dynamique (Debaise) cette fois-ci, l’adonné (Marion) et l’homme-en-personne (Laruelle) engagent peut-être des formes d’identité sinon pré-existantes du moins susceptibles d’être emportées par les forces de possession. Ou encore : du point de vue non-philosophique (Laruelle), la traversée de la confiance (Choplin), tout comme probablement les rapports de possessions (Debaise) et l’appel (Marion), enveloppent encore d’ultimes cercles (du pouvoir et de la confiance, etc.).
[4]On pourra regretter l’absence dans ce numéro de toute référence significative à une démarche de type structuraliste, surtout si l’on considère, comme Étienne Balibar, que le structuralisme (auquel Balibar rattache les noms de Althusser, Lacan, Foucault ainsi que de Derrida et Deleuze) constitue « le moment vraiment marquant, pour ce qui est de la philosophie, dans la pensée française de la deuxième moitié du XXe siècle » (« Le structuralisme : une destitution du sujet ? » in « Repenser les structures », Revue de Métaphysique et de Morale, PUF, 2005/1, p. 6). Balibar propose d’analyser ce moment structuraliste à partir de la question de la « destitution du sujet ». Pour notre part, nous faisons l’hypothèse que la destitution structuraliste du sujet procède, d’abord, de l’invention de forces (autorités ou puissances) caractéristiques de la philosophie française contemporaine – et donc non spécifiques du structuralisme. Une telle invention atteste selon nous de ce que, relativement au régime du pouvoir, les contemporains font valoir un double geste : de contestation et de renouvellement.
[5]Nous retrouvons ici la question contemporaine de la déconstruction du sujet. Mais sans doute s’agit-il – une fois considérés comme acquis les apports de cette déconstruction – de franchir un cran dans la recherche. Penser sans pouvoir – sans force ni faiblesse –, cela engage-t-il donc une humanité qui, irréductible au sujet (déconstructible), se constitue selon des (non-)rapports peut-être indéconstructibles (Marion, Laruelle) ? Ou cela conduit-il, comme nous le pensons, à ouvrir le régime de l’humain comme tel sans cependant requérir les puissances – ou autorités – qui gouvernent encore, sans doute, la déconstruction ?
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