2009
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Anne Baudart
Professeur de Première Supérieure à Paris Maître de conférences à l'Institut d'études politiques
L'universalisme est sans doute le thème le plus présent à la réflexion du
philosophe. Décliné sous des formes différentes, opposées, semble-t-il, parfois, il
est assurément un pôle vital de l'investigation philosophique antique et moderne.
Il hante la quête de l'esprit et du discours qui la traduit. Universalisme du sujet, de
l'objet, de l'être, de la pensée, du discours ou de l'action, comment relier les
modalités plurielles de son expression ? Comment mettre au jour, sous la diversité, l'unité ? Les auteurs de ce numéro, dans leur aire propre, s'y emploient.
Individualisme et cosmopolitisme brosse une sorte de tableau où se dessine, à
l'époque hellénistique, un jeu de relations fortes et fécondes entre deux polarités
conjointes et complémentaires de l'existence humaine : l'une qui pousse au repli
sur soi, l'autre qui élève à l'universalité cosmique et cosmopolitique. Épicurisme,
cynisme et stoïcisme, dans leur singularité philosophique propre, témoignent de
ce lien indéfectible entre l'homme individuel et le monde.
L'homme universel pensé par Pierre Magnard met au jour les traits d'une
singularité universelle, présente déjà à sa façon chez Socrate, mais reprise et
transformée par les auteurs chrétiens et les écrivains de la Renaissance. Le christianisme – en la personne du Christ et par son message – a apporté la lumière
nouvelle d'un homme universel et singulier à la fois, porteur de toutes les singularités humaines, celle de l'Homme-Dieu. Les Pensées de Pascal comme les
Essais de Montaigne offrent une méditation de choix sur la conjonction de l'universel et du singulier, sur une singularité riche d'une « universalité non plus
extensive, mais intensive ».
D'un bon usage de l'universel, élaboré par Bernard Bourgeois, examine tour à
tour « l'universalisme pratique de Kant, le particularisme ou différentialisme
practico-culturel, enfin la justification dialectico-spéculative de l'universalisation
concrète de l'existence ». Trois moments clefs qui conduisent à la nécessité de
repenser aujourd'hui, dans une époque « en proie aux dérives particularisantes
des appartenances communautaires », l'universalité concrète de l'humanité universelle. « C'est bien la pensée de celle-ci qui fait s'élever chaque culture, suivant
son vÅ“u fondamental de véritable culture, à tout l'accomplissement dont elle est
capable. » Enjeu contemporain de la philosophie, mais aussi signe pérenne d'un
questionnement que l'on doit affiner et réajuster sans relâche.
Y a-t-il de l'universel dans l'action ?, se demande Bertrand Saint-Sernin.
« L'action érigée en figure de la raison est-elle la même que l'action exécutée
par un individu » ou un groupe ? Faut-il voir un hiatus entre la mathématisation,
la formalisation, de l'action et son exécution, comme aimait à le souligner
Hayek, lors de la remise de son prix Nobel en 1974, l'économiste rejoignant, en
sa science propre, le philosophe Blondel, lui-même héritier d'Augustin ? Entre
l'universel, objet et matière de la pensée, et le passage à la sphère sensible de la
réalisation de l'idée, un abîme peut se creuser. N'était-ce pas déjà un enjeu
majeur du questionnement métaphysique et politique de la philosophie platonicienne ?
Dans Culture générique, Michel Serres dresse un tableau des âges passés et
présents de la culture. Celle qui advient et que l'avenir va consacrer, nommée
« générique », c'est-à-dire propre à l'espèce, s'inscrit dans un nouvel espacetemps, où les choses du monde et celles des hommes, enfin, tissent et déploient
ensemble un Récit commun. Le Contrat naturel est-il en train, sous nos yeux
incrédules, de faire ses preuves ?
La question de l'universel – sa nature, son histoire, son statut, sa fonction, les
revirements même de son expression – joue à coup sûr le rôle d'un opérateur de
liaison entre philosophes, par-delà les différends, les points de disparité, ou les
clivages qui peuvent se dresser entre eux. Nul ne peut se désintéresser de ce qui
constitue aujourd'hui, comme hier, l'essence de la philosophie et de la science
et jalonne leur histoire.