2009
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Adrien Klajnman
Lycée Jehan de Chelles (77) Paris I-Sorbonne
Issus de recherches effectuées ou discutées pour l’essentiel dans le cadre des
activités du Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées
dirigé par Pierre-François Moreau (CERPHI, UMR 5037, ENS-LSH)
[1], les travaux récents menés par un certain nombre de spécialistes des rationalités de
l’âge classique s’inscrivent dans une double perspective, dont la cohérence et les
horizons croisés justifient une publication thématique sous le titre « Méthode et
interprétation à l’âge classique » :
primo, étudier l’élaboration, la transformation
et les applications de savoirs méthodologiquement fondés, impliqués notamment dans les pratiques herméneutiques et inséparables des raisons internes qui
constituent l’architecture des grands systèmes philosophiques du XVII e siècle;
secundo, déterminer des points de contact et des lignes de démarcation entre la
Renaissance et l’âge classique en vue d’affiner les grandes orientations historiographiques communes à la généalogie des systèmes et à l’histoire des sciences
ou des idées.
Dans cette perspective, l’exigence méthodologique de la mise en ordre des
faits, des histoires et des textes apparaît décisive dans la constitution de l’interprétation comme savoir rationnel appliqué à l’Écriture. Or, mis en Å“uvre sous
des formes variées et pour des raisons différentes à chaque fois par des philosophes emblématiques comme Hobbes ou Spinoza, le principe de la Scriptura
sola semble en mesure de se substituer avec efficacité à la connaissance causale
et témoigne d’une caractéristique majeure du projet herméneutique de l’âge
classique : constituer un savoir textuel et linguistique en marge de la « science
vraie » réduite à la connaissance par la cause. Thème majeur des herméneutiques
du XVII e siècle et point crucial du Traité théologico-politique de Spinoza, l’indisponibilité d’une connaissance causale pour interpréter les textes sacrés a des
effets en retour qui contribuent à légitimer sur certains points les méthodes
partielles de l’empirisme, les savoirs descriptifs ou réflexifs opérationnels dans
des pans essentiels du « discours de la Méthode » constitué à l’âge classique. Par
conséquent, l’organisation des données de l’Écriture suivant une Méthode rationnellement contrôlée ou codifiée devient une raison puissante non seulement de
réévaluer l’épistémè de l’âge classique – qui ne se constitue pas d’un bloc, mais à
travers différentes lignes de force parfois contradictoires, parfois complémentaires –, mais encore de mettre en perspective des traits fondamentaux de sa
généalogie.
Déjà représenté dans le ramisme ou la Métaphysique de la Méthode de la
Schulmetaphysik, mis en Å“uvre dans toute sa radicalité par Galilée à travers la
Méthode géométrique, l’idéal d’une Méthode unique et universelle prend des
formes variées et produit des effets tranchés qui peuvent paraître inconciliables :
tantôt rejeter l’interprétation dans l’infinie querelle des exégètes et adosser la
démarche herméneutique à la démesure des théologiens, tantôt transposer l’univocité et les règles de la science dans le champ herméneutique. Les interprétations
de l’Écriture au XVII e siècle s’inscrivent ainsi dans un esprit herméneutique traversé par des courants contraires : d’un côté, la pénétration de l’idéal de la science
dans les règles de l’interprétation et l’expansion généralisée de ses normes; de
l’autre, la puissance du scepticisme, qui contribue à mettre en relief la limite entre
la méthode de la science vraie et les méthodes herméneutiques. Faible ou fort, le
modèle rationnel de l’herméneutique classique semble néanmoins réduire la distance qui sépare le savant de l’exégète. L’interprétation est autant une sphère
autonome que le témoignage ou la preuve des voies multiples empruntées par la
science classique venant justifier l’autonomie de l’interprétation dans le champ
herméneutique.
Il devient difficile de voir dans la transition entre la Renaissance et l’âge
classique le moment révélateur d’un divorce entre le savoir par concepts et
l’interprétation des symboles. Les Méthodes et les objets ne sont pas uniformément répartis entre ces deux champs. Le thème de l’interpretatio Naturae, dont
RicÅ“ur avait souligné les fondements et la portée exemplaire dans le déploiement de l’interprétation symbolique, suffit à en faire la démonstration : Bacon,
Descartes ou Spinoza se situent dans cet horizon commun, quitte à le subvertir
ou à renouveler profondément ses caractéristiques d’origine. Les rationalités
classiques apparaissent ainsi avoir gardé des liens avec la magia naturalis de la
Renaissance et défendre les valeurs de la systématicité de la connaissance sans
rompre définitivement ces liens.
Qui plus est, le contenu, l’exemplification et la fonction du principe de la
Scriptura sola au sein de la première herméneutique luthérienne révèlent la nécessité de développer un maillage conceptuel précis s’agissant de la Scriptura sola et
de questionner le sujet de l’interprétation. Autrement dit, de problématiser l’interprétation et sa méthode à travers une conceptualité trop massivement réduite au
cadre exceptionnel de la philosophie cartésienne du sujet : l’Écriture s’interprète
elle-même, mais le sujet pastoral reste toujours impliqué à travers la notion de
doctrine, dont la place est variable, mais décisive dans les théories et les pratiques
de l’interprétation en contexte luthérien. Ici, tantôt il s’agit de faire doctrine, de ne
pas seulement l’exposer, et la prescription exégétique se rapproche de l’exposition doctrinale, tantôt la part du doctrinal paraît réduite à travers la restauration
des cadres de la dispute académique et l’invention d’une Philologie sacrée où la
grammaire croise la rhétorique. Cette tension révèle que l’étude de l’idéal méthodique de l’âge classique gagne à s’enrichir de la connaissance d’histoires spécifiques et articulées, comme l’histoire des scolastiques modernes et l’histoire des
cultures confessionnelles.
Enfin, on aurait tort d’enfermer l’interprétation renaissante dans l’univers des
similitudes ou de la diluer dans les divers procédés de déchiffrage du caché. En
effet, au seuil de l’âge classique, la rationalité figure déjà au point de départ de
l’interprétation – en vue d’en préparer l’exercice, puis de la mettre en Å“uvre – et
à son point d’arrivée, puisque c’est de l’élaboration des matériaux d’une science
nouvelle qu’il s’agit. Cela signifie qu’un plan d’intelligibilité commun autorise à
rapprocher des textes aussi différents que ceux de Machiavel et Bodin pour faire
surgir la divergence fondatrice qui les articule dans ce plan. Ce plan est celui de
la rationalité de l’art politique, en tant qu’elle a à voir avec la lecture (lezione ou
lectio) des histoires. Dans ce registre particulier, il forme l’horizon au sein duquel
se déploient les efforts de Machiavel et Bodin, et à ce titre il est l’objet et le cadre
privilégié de l’investigation que ceux-ci mènent dans leurs travaux respectifs :
d’un côté un art de la lectio fonde sur le modèle de l’art juridique l’exercice de la
raison politique, telle qu’elle s’exerce parallèlement dans les maximes pratiques
du Prince, de l’autre un exercice de la raison fonde l’art de la lectio en vue de
fonder à son tour l’art du droit, étape vers la formulation d’un exercice de la
raison politique.
C’est dans ce contexte politique, où la constitution de la rationalité savante
requiert et détermine simultanément l’art d’interpréter, que s’ouvre ce numéro.
Au départ et à la fin, des études ciblées soulignent l’importance locale des
thèmes de la méthode et de l’interprétation chez des auteurs emblématiques de
la Renaissance et de l’âge classique (Machiavel, Bodin, Spinoza). En son centre,
deux études plus larges ou épistémiques (concernant le cartésianisme et la première herméneutique luthérienne) témoignent de l’extension de cette thématique, capable d’unifier des démarches variées et trop souvent perçues comme
éclatées ou isolées.
[1]
Nous avons organisé le 24 mars 2006 une Journée d’étude du CERPHI à l’École normale
supérieure de lettres et sciences humaines de Lyon, qui fut le point de départ de cette publication.