2001
Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes
I. – Articles originaux
Πενία et πένης : travailler pour vivre ?
Sandrine Coin-Longeray
L’étymologie traditionnellement admise de la famille de πενία est l’idée de « travailler pour vivre ». Mais les emplois de πένομαι, comme le peu d’associations avec l’idée du travail, infirment cette étymologie. Le sens d’origine est en fait celui de l’occupation, sens confirmé par l’absence politique du pauvre, dû au manque de temps libre qui l’empêche de se consacrer aux affaires de la cité.
The traditional etymology of the group of words based on πενία is the idea of « working for ones living ». But the usages of πένομαι, involving few links with the idea of work, do not support this etymology. The original sense is that of « being busy », a sense confirmed by the failure of the poor man to take part in politics, because of the lack of free time for the affairs of the city.
L’adjectif
πένης, « pauvre » en grec ancien, et le nom abstrait correspondant
πενία, « pauvreté », sont communément interprétés comme l’état de « celui qui doit travailler pour vivre ». C’est la définition qu’en donne la Pauvreté dans le
Ploutos d’Aristophane :
τοῦ δὲ πένητος ζῆν φειδόμενον καὶ τοῖς ἔργοις προσέχοντα /
περιγίγνεσθαι δ᾽ αὐτῷ μηδέν, μὴ μέντοι μηδ᾽ ἐπιλείπειν « (la vie) du pauvre, c’est d’épargner et de se consacrer au travail, sans qu’il ait jamais rien de côté, ni non plus qu’il manque de rien » (553-4). Pauvreté oppose alors le
πένης au
πτωχός, le « mendiant », qui est, lui, absolument misérable et manque de tout
[1].
Cette définition, couramment admise, serait conforme à l’étymologie : l’adjectif est en effet tiré du verbe
πένομαι issu d’une racine *
pen-
[2], que l’on traduit en général par « travailler dur »
[3]. L’adjectif désignerait donc « celui qui travaille (dur) pour gagner sa vie ».
Cette définition est-elle valide ? Nous proposons de le vérifier, au moins pour la poésie archaïque et classique, en étudiant d’abord les emplois du verbe, et en vérifiant si son sens est bien celui que l’on donne en général. Nous examinerons ensuite les occurrences où l’adjectif, ainsi que le nom abstrait correspondant
πενία, sont associés à l’idée d’un travail rude, nécessaire pour gagner sa vie, ce qui nous permettra de confirmer ou d’infirmer la signification traditionnellement accordée à cette famille. Enfin nous verrons quelle est la vision du
πένης dans la société grecque, et notamment la place qui lui est accordée dans l’espace politique
[4].
Ce verbe, à l’origine de toute la famille de
πενία, est relativement bien attesté dans la poésie épique (12 occurrences chez Homère et 4 chez Hésiode), mais il devient rare par la suite. Dans la poésie lyrique, il n’existe que deux occurrences, chez Théognis ; cinq dans la poésie tragique
[5] et deux chez Aristophane : en revanche, le nom et l’adjectif, rares dans la poésie épique, deviennent plus courants que le verbe dans la poésie postérieure
[6]. Ce changement, dans la fréquence d’emploi, entre l’épopée et la poésie postérieure, tient sans doute à une nette distinction sémantique, qui reste à étudier.
Les emplois épiques peuvent être partagés en deux catégories : premièrement, le verbe est employé à propos des tâches quotidiennes, de façon assez vague, puisque la tâche en question n’est pas toujours précisée :
τά dans l’
Iliade I 318, ou simplement
ἔργα chez Hésiode
Travaux 773. Il est particulièrement associé à la préparation du repas, avec comme complément
δαῖτα, et aussi
δεῖπνον dans une variante (
Odyssée IV 624 et XXIV 412)
[7]. La préparation des repas peut-elle être considérée comme un travail pénible et incessant, nécessaire pour gagner sa vie ? La signification habituellement donnée au verbe (un dur travail, cf. note 3) semble déjà devoir être remise en question.
Les autres emplois ne correspondent pas non plus à cette signification habituelle. En discutant avec Ulysse, de retour à Ithaque, des modalités de sa prochaine vengeance, Athéna lui dit : ὁπότε κεν δὴ ταῦτα πενώμεθα « quand nous nous occuperons de cela » (Odyssée XIII, 394). De même, quand l’on débat de prévenir ou non les serviteurs de la maison, Télémaque dit à Ulysse : ἀλλ᾽ ὕστερον ταῦτα πένεσθαι « mais nous verrons cela plus tard » (ibid., XVI 319). En XXIV 407, Dolios demande à Ulysse s’il faut prévenir sa femme et celui-ci refuse, avec une certaine sécheresse, sa proposition : τί σε χρὴ ταῦτα πένεσθαι ; « en quoi te faut-il t’occuper de cela ? ». Il n’y a alors aucune idée d’un travail pénible et nécessaire pour vivre, qu’il soit servile ou domestique, mais le sens large d’une occupation, n’importe laquelle. On peut donc en conclure que le sens d’origine du verbe, le sens habituel chez Homère, c’est l’idée d’occupation, de « vaquer à », et non l’idée du travail pour gagner son pain.
Cette absence de l’idée d’un labeur servile est d’autant plus claire que, si les sujets de l’action sont souvent, pour la préparation des repas, les domestiques (les δμῳαί), ce n’est pas systématique. Dans les exemples précédents, ce sont Ulysse et Athéna les sujets. En Odyssée II 322, les prétendants se consacrent ainsi au repas ; en Iliade XXIV 124, ce sont les ἑταῖροι d’Achille qui s’occupent de l’ἄριστον. La tournure est d’ailleurs intéressante : φίλοι δ᾽ ἀμφ᾽ αὐτὸν ἑταῖροι / ἐσσυμένως ἐπένοντο καὶ ἐντύνοντ᾽ ἄριστον « ses compagnons autour de lui s’occupaient avec énergie, et se préparaient le repas ». Si l’on admet, comme il est proposé dans notre traduction, que le COD ἄριστον ne dépend que de ἐντύνοντ᾽, le verbe ἐπένοντο serait alors employé de façon absolue, avec le sens de « s’occuper, s’empresser ».
On sait par ailleurs que la préparation des repas, emploi fréquent du verbe, n’était pas, dans la mentalité homérique, une tâche servile, puisque les rois et les héros ne dédaignaient pas de s’y consacrer. Il apparaît donc que πένομαι n’est presque jamais employé pour désigner un travail pénible, et qui permet de gagner sa vie, mais qu’il rend simplement l’idée d’être occupé, de vaquer à une tâche quelconque, « tâche » étant entendue au sens large.
De plus, si le sens était de travailler pour gagner sa vie, on s’attendrait alors à le trouver chez Hésiode, dont le sujet est précisément le travail nécessaire à la vie : mais le seul emploi des Travaux (773) désigne simplement les tâches propres à certains mois. L’autre emploi hésiodique est le vers 80 du fragment 204, très altéré : il semble que les prétendants jurent de réunir leurs forces, s’il devait arriver quelque chose à Hélène, pour la sauver, et de « ne s’occuper que de cela ». Ces deux occurrences sont comparables aux occurrences homériques.
Il apparaît donc que le verbe, dans la poésie épique, signifie « s’occuper », et ne contient ni l’idée de pauvreté ni de travail nécessaire pour vivre. Mais les emplois postérieurs montrent un changement sémantique brutal : il est employé chez Théognis, avec le sens « être pauvre »
[8], qu’il gardera dans la suite dans la poésie tragique et comique, et l’idée d’occupation, si nette dans les emplois homériques, disparaît définitivement.
S’il y a eu un moment précis, dans la langue, où est apparu le sens d’un travail rémunéré, nécessaire à la subsistance, d’où dériverait l’idée de pauvreté, il n’y en a pas trace. Mais force est de constater qu’après l’épopée, πένομαι est traité sémantiquement comme un dérivé de πένης, πενία, alors que c’est le contraire du point de vue étymologique. En même temps, nom et adjectifs dérivés deviennent plus courants, alors que l’emploi du verbe se raréfie. La distinction entre les emplois homériques et postérieurs est donc claire.
D’où vient cette évolution sémantique de l’occupation à la pauvreté ? Passe-t-elle par l’idée d’un travail payé, rendu obligatoire par la misère ? Il convient, pour tenter de répondre à cette question, d’examiner les occurrences où l’idée de pauvreté est associée au travail.
L’association du travail et de la pauvreté est, en fait, rare chez les auteurs, et elle ne se présente qu’avec le nom abstrait πενία. La poésie lyrique offre deux occurrences : Mimnerme parle ainsi de la nécessité du travail quand le patrimoine a disparu : πενίης δ᾽ ἔργ᾽ ὀδυνηρὰ πέλει « voici les douloureux travaux de la pauvreté » (frag. 2, 12) ; Solon use d’une tournure proche (frag. 1, 41) πενίης δέ μιν ἔργα βιᾶται « il est forcé aux travaux de la pauvreté ». La tournure au génitif montre la pauvreté comme une divinité, dont les bras seraient chargés de lourds travaux, en guise d’attributs.
Ce travail, bien que « douloureux », est défendu comme nécessaire par Pauvreté chez Aristophane : ἐγὼ γὰρ τὸν χειροτέχνην ὥσπερ δέσποιν᾽ ἐπαναγκάζουσα καθῆμαι / δία τὴν χρείαν καὶ τὴν πενίαν ζητεῖν ὁπόθεν βίον ἕξει « moi je trône en obligeant, comme une maîtresse, l’artisan à chercher, à cause du besoin et de la pauvreté, d’où il tirera sa subsistance » (Ploutos 532-4). L’autre occurrence de la pièce associe plus étroitement pauvreté et travail manuel, quand l’on se moque des deux en voulant τῶν χειροτεχνῶν / καὶ τῆς πενίας καταπαρδεῖν « péter au nez des artisans et de la pauvreté » (Ploutos 617-618).
Euripide joue-t-il sur l’étymologie, quand il écrit
Γάπονος δ᾽ ἀνὴρ πένης « Un homme pauvre travaille la terre » (
Suppliantes 420)
[9] ? On peut aussi considérer que cette association, étymologiquement redondante, signifie que l’adjectif, à cette époque, ne renvoie qu’à la pauvreté, sans l’idée du travail.
Ces cinq occurrences sont les seules, sur les 64 que compte en tout le corpus étudié, à associer labeur et misère matérielle. Il apparaît donc que ces associations sont peu nombreuses, et cette rareté infirme plutôt le lien entre travail et πενία, que l’on a toujours établi, et qui est sans doute moins évident qu’il n’y paraît.
En conséquence, selon le sens dégagé pour les emplois épiques du verbe, qui désignait l’idée d’occupation plutôt que d’un travail pour gagner sa vie, nous pouvons rectifier la définition de l’adjectif et du nom abstrait : le
πένης n’est pas, fondamentalement, celui qui travaille dur pour gagner sa vie, mais celui qui est occupé, souvent bien sûr par son travail. Le sème principal, du nom abstrait comme de l’adjectif, ce n’est pas le
πόνος, mais l’
ἀσχολία, l’absence de loisir. La seule raison possible de cette absence de loisir, dans la civilisation antique, est l’obligation d’un travail rémunéré ; et de même, la seule raison possible de cette obligation du travail est la misère. Ainsi peut-on reconstituer l’évolution sémantique qui va de l’occupation à la pauvreté, en remarquant que l’étape nécessaire, celle du travail, est pour ainsi dire occultée par les auteurs
[10].
La grande conséquence de cette absence de loisir, qui va entraîner la déconsidération du pauvre que l’on observe dans toute la littérature grecque, au moins païenne, est l’absence politique qui s’ensuit.
On sait que la conduite des affaires de l’état exige la disponibilité : ainsi les Spartiates interdisent-ils le travail aux citoyens, de même que, chez les Thessaliens existe une classe chargée du travail et exclue de la vie politique, celle des Πενέσται, mot dérivé de πένης.
Le pauvre, de façon générale, est isolé, rejeté de la classe des citoyens. La raison en est surtout l’absence de loisir, entraînée par l’obligation de travail, comme l’indique Euripide dans une occurrence déjà citée : Γαπόνος δ᾽ ἀνὴρ πένης, / εἰ καὶ γένοιτο μὴ ἀμαθής, ἔργων ὕπο / οὐκ ἂν δύναιτο πρὸς τὰ κοιν᾽ ἀποβλέπειν « Un homme pauvre travaille la terre, et même s’il n’est pas sans instruction, il ne peut veiller à l’intérêt commun, à cause de ses travaux » (Suppliantes 420-2). Cette analyse sort de la bouche du héraut des ennemis d’Athènes, et il exprime, contre la conception démocratique défendue par Thésée, l’opinion aristocratique.
Cette opinion aristocratique est celle de Théognis, qui indique le manque de participation du pauvre à la vie publique : πενίη […]· / οὔτε γὰρ εἰς ἀγορὴν ἔρχεται οὔτε δίκας · / πάντῃ γὰρ τοὔλασσον ἔχει, πάντῃ σ᾽ ἐπίμυκτος / πάντῃ δ᾽ ἐχθρὴ ὁμῶς γίγνεται, ἔνθαπερ ᾖ « la pauvreté […] : jamais en effet elle ne va à l’assemblée, ni dans les procès ; partout elle a le moins, partout on la conspue, partout elle est semblablement haïe où qu’elle soit » (vers 265-8). Le nom abstrait incarne ici l’ensemble des pauvres, et ces pauvres sont tenus à l’écart de la politique de la cité.
On remarque aussi chez Théognis l’affirmation de la haine que provoque la pauvreté
[11], l’autre raison pour laquelle on considère qu’on ne doit pas faire participer les pauvres à la vie politique. En effet, les misérables sont détestés, notamment, à cause de la croyance que la pauvreté avilit moralement, et que l’on ne saurait être bien si l’on est pauvre
[12].
On parle souvent d’ἀτιμία à propos des pauvres : chez Euripide ἐν τῷ πένεσθαι δ᾽ ἐστιν ἥ τ᾽ ἀδοξία, […], ἥ τ᾽ ἀτιμία βίου « être pauvre, c’est le discrédit […] et le mépris » (frag. 362 16). Cette idée se trouve notamment chez les lyriques, avec des mots de la famille de τιμή : chez Alcée (frag. Z 37) avec l’adjectif τίμιος dans une tournure négative οὐκ ἀπάλαμνον ἐν Σπάρται λόγον εἴπην, χρήματ᾽ ἀνὴρ, πενιχρὸς δ᾽ οὐδ᾽ εἵς πέλετ᾽ ἐσλὸς οὐδὲ τίμιος « il disait [Aristodamos], homme riche, une maxime qui n’est pas impuissante à Sparte, qu’un pauvre n’est jamais bon ni honorable », et chez Théognis Πᾶς τις πλούσιον ἄνδρα τίει, ἀτίει δὲ πενιχρόν « Chacun honore le riche, et pas le pauvre » (621).
Étymologiquement, l’
ἀτιμία, c’est le mépris, la considération de l’absence chez quelqu’un des
τίμια, des éléments qui méritent le respect ; et l’on sait qu’à Athènes, c’est le mot pour la privation des droits du citoyen. Ainsi la pauvreté, c’est l’absence de raisons de témoigner à quelqu’un du respect, de lui accorder de la valeur et par suite du poids dans la conduite de la cité. Cette conception repose sur un argument matériel qui est celui que donne Euripide, le travail qui empêche de se livrer sérieusement aux activités politiques. Comme on l’a dit, la ville de Thèbes excluait les gens vivant d’un métier manuel du corps des citoyens et c’est ce que propose Platon, dans son modèle de la cité idéale
[13].
Cette conception n’aurait normalement pas dû avoir cours dans les cités démocratiques, puisque l’idéal démocratique est de mettre à égalité politique tous les citoyens, quel que soit leur état de fortune : effectivement l’occurrence des Suppliantes d’Euripide est mise dans la bouche du héraut de Thèbes, ennemie d’Athènes, et Thésée la réfute. Mais les perturbations entraînées par l’état de pauvreté dans le fonctionnement de la démocratie sont soulignées par Aristophane. L’auteur évoque ainsi la démagogie, qui fait des pauvres des marionnettes et, dans le cas des procès, des chiens de chasse aux ordres de leur maître : Bούλονται γάρ σε πένητ᾽ εἶναι, καὶ τοῦθ᾽ ὧν εἵνεκ᾽ ἐρῶ σοι / ἵνα γιγνώσκῃς τὸν τιθασευτήν, κᾆθ᾽ ὅταν οὗτος σ᾽ ἐπισίζῃ / ἐπὶ τῶν ἐχθρῶν τιν᾽ ἐπιρρύξας, ἀγρίως αὐτοῖς ἐπιπηδᾷς « Ils veulent que tu sois pauvre, et je vais te dire pourquoi, pour que tu connaisses ton maître, et que, quand il te siffle, t’excitant contre ses ennemis, tu bondisses sauvagement sur eux. » (Aristophane Guêpes 703-5).
L’idée reste que l’on ne peut faire confiance aux pauvres, qui sont un instrument docile aux mains des ambitieux, toujours par la contrainte qu’exerce la pauvreté. Celle-ci les empêche de s’intéresser de près aux affaires politiques, et de plus elle les entraîne, comme dans le cas de la pièce, à tout faire pour les trois oboles du procès
[14]. Ce constat d’un peuple soumis aux orateurs se retrouve dans ce commentaire, à propos de ceux qui manipulent l’ecclésia :
οἱ δὲ γιγνώσκοντες εὖ /
τοὺς πένητας ἀσθενοῦντας κἀποροῦντας ἀλφίτων « ceux qui savent bien que les pauvres sont faibles et manquent de pain » (
Paix 635-6).
Le πένης va donc être exclu de la vie politique, à cause de considérations morales (l’avilissement provoqué par la pauvreté), et également pratiques, parce qu’il est un être « occupé » par définition, et qu’il ne peut donc se consacrer sérieusement aux affaires publiques, qui exigent la disponibilité.
Il apparaît donc que l’adjectif πένης, et le nom abstrait πενία, présentent par rapport au verbe πένεσθαι, dont ils sont issus, l’évolution sémantique suivante : le verbe ne signifie pas « travailler dur, pour gagner sa vie », mais « être occupé, vaquer à » : ce n’est que par la suite que ses dérivés (πένης et πενία) renvoient à la misère matérielle. Il faut supposer l’étape intermédiaire d’un travail nécessaire pour vivre, qui n’est que peu évoqué ; le verbe va alors changer radicalement de sens pour signifier « être pauvre », comme un dérivé dénominatif, alors qu’il s’agit d’un verbe radical.
Le πένης est donc bien, à l’époque classique, le pauvre qui travaille pour gagner sa vie, mais il faut supposer, entre ce sens et celui du verbe πένεσθαι tel qu’il est employé chez Homère, une étape qui est celle de « l’homme occupé ».
On peut supposer que l’adjectif a pris le sens de « pauvre » par suite de sa suffixation
[15]. De plus, son doublet
πενιχρός, plus employé en poésie
[16], présente une aspirée sans doute expressive
[17] et avait probablement, à l’origine, une valeur péjorative : c’était une façon de traiter avec mépris celui qui n’était pas de la classe aristocratique
[18].
De fait, la mauvaise considération du pauvre, dont nous n’avons montré que quelques exemples, est un fait constant de l’antiquité. Il est la cause d’une des critiques faites à la démocratie athénienne, qui acceptait les suffrages sans considération de fortune
[19]. Et si l’on songe à la pratique, qui n’est pas lointaine, du suffrage censitaire dans nos démocraties occidentales, on voit à quel point l’idée des mêmes droits politiques, quelle que soit la situation de fortune, est une conception rare dans l’histoire, que l’on ne trouve guère que dans l’Athènes classique et dans nos démocraties modernes.
[1]
Il faut noter qu’alors Chrémyle réplique qu’il n’a, « en épargnant », même pas de quoi se payer un tombeau, ce qui relève plus de l’état du mendiant que de celui de
πενία, si l’on suit les définitions données par Pauvreté.
[2]
Cette racine est également à l’origine de la famille de
πόνος, πονεῖσθαι (idée de « travail » ou de « souffrance ») avec un vocalisme radical o.
[3]
Cf. J. Hemelrijk,
Πενία en Πλοῦτος, Utrecht, 1925, p. 13 «
πένεσθαι betekent : hard werken, ingespannen bezig zijn ;
πένης, […] die voor zijn brood moet werken », (
πένεσθαι signifie : travailler dur, être occupé sans trêve ;
πένης […] celui qui travaille pour gagner son pain). Analyse semblable chez C. J. Ruijgh, « Einige Griekse adjectiva die “arm” betekenen », dans
Antidoron Antoniadis, Leyde, 1956, p. 13 : «
πένομαι : zwoegen » (
πένομαι : peiner). Cf. également E. Boisacq,
Dictionnaire étymologique de la langue grecque, 4
e édition, Heidelberg, 1950, p. 776 : «
πένομαι : travailler péniblement ». Il semble que Ruijgh et Boisacq, entre autres, se contentent de suivre la définition donnée par Hemelrijk, sans chercher à la vérifier.
[4]
Voir également l’article de D. Arnould, « Ploutos et Pénia dans la poésie lyrique, élégiaque et iambique archaïque », dans M. Woronoff (éd.),
L’univers épique, Besançon, 1992, p. 157-170.
[5]
Nous excluons ici les formes de participes substantivés, qui ne sont que des alternatives stylistiques à l’adjectif.
[6]
Le nom abstrait est attesté une fois chez Homère dans l’
Odyssée, XIV, 39 (à propos des mendiants qui racontent des mensonges, poussés par la pauvreté). L’adjectif est attesté sous sa variante
πενιχρός propre à la poésie (cf. pour l’explication de cette forme P. Chantraine,
Formation des noms en grec ancien, Paris, 1933, p. 225-226, et J. Van Leeuwen,
Aristophanes Ploutos, 1904, Leyde, réimp. 1968, p. 145, note 976) en
Iliade III, 348 à propos du manque d’étoffe.
[7]
Dans ces emplois, il est parfois accompagné de
κατά ou de
περί, qui, si l’on admet que ce sont des prépositions plutôt que des adverbes, indiquent que le complément n’est pas construit directement.
[8]
Il est employé en opposition au verbe
πλουτεῖν « être riche » en 315 et 929.
[9]
Rappelons que la famille de
πόνος, issue de la même racine que
πένομαι, signifie aussi « travail » (cf. P. Chantraine,
DELG,
s. v. πένομαι).
[10]
J.-P. Vernant,
Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, 1965, réimp. 1985, remarque que le travail suscite l’inintérêt plutôt que le mépris (p. 272-273) ; cela est sans doute dû au fait qu’il n’y a pas chez les Grecs « l’idée d’une grande fonction sociale et humaine unique, le travail, mais celle d’une pluralité de métiers » (p. 287).
[11]
Cf. Euripide frag. 248, 1 :
οὐκ ἔστι πενίας ἱερὸν αἰσχίστης θεοῦ « il n’est pas de dieu aussi haï que la Pauvreté ».
[12]
L’idée est fréquente, que la pauvreté entraîne l’avilissement parce qu’elle force à des actes honteux : cf. Théognis
σῶμα καταισχύνεις καὶ νόον ἡμέτερον « tu avilis mon cœur et mon esprit » (vers 650), en s’adressant à la Pauvreté (voir aussi 383-386).
[13]
Cf. Aristote,
Politique, II, 1278 a25. Même si cet opprobre ne concerne que les artisans, et normalement pas les agriculteurs, Platon envisage par ailleurs de faire cultiver la terre par une main-d’œuvre servile, les paysans se contentant alors de la gestion, en laissant le travail proprement dit aux esclaves : il semble donc que l’on méprise, selon l’idéal aristocratique, le travail manuel en général.
[14]
Voir là-dessus Sandrine Coin-Longeray, « Richesse, pauvreté et démocratie chez Aristophane », dans
Politique, société et comédie, Actes du colloque de Toulouse du 18 octobre 1999, CRATA, Toulouse, 1999, p. 85-96.
[15]
Suffixation en -
ης qui est celle de
θής et
χερνής. Ces adjectifs forment probablement avec
πένης un « ensemble sémantique » (cf. P. Chantraine,
Formation des noms en grec ancien, Paris, 1933, p. 81). Il semble que
πένης a un sens plus abstrait, qu’il signifie seulement « pauvre », alors que les deux autres désignent concrètement ceux qui travaillent de leurs mains pour se nourrir.
[16]
Cf. B. A. Van Groningen,
Théognis, le premier livre, Amsterdam, 1966, p. 65.
[17]
Cf. P. Chantraine,
op. cit., p. 225-226.
[18]
C. J. Ruijgh, art. cit., suppose la même origine pour la forme
πένης «
oorsprongelijk een scheldnaam », (« originellement un sobriquet »), p. 15. Dans les deux cas, ces adjectifs étaient, à l’origine, des insultes ou du moins des moqueries.
[19]
Platon critique d’ailleurs, dans la
République (417a-b et 422e) autant la richesse que la pauvreté, puisqu’elles entraînent l’existence de deux États antagonistes dans l’État.