2001
Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes
II. – Notes et discussions
Les nouvelles tablettes de Thèbes
(Autour d’une publication récente)
Jean-Louis Perpillou
• Vassilis L. Aravantinos, Louis Godart, Anna Sacconi, Thèbes, Fouilles de la Cadmée I, les tablettes en linéaire B de la Odos Pelopidou, édition et commentaire, Pise-Rome, Istituti Editoriali e Poligrafici Internazionali, 2001, 460 pages
Vassilis L. Aravantinos, Louis Godart, Anna Sacconi, Thèbes, Fouilles de la Cadmée I, les tablettes en linéaire B de la Odos Pelopidou, édition et commentaire, Pise-Rome, Istituti Editoriali e Poligrafici Internazionali, 2001, 460 pages
Huit ans après les premières découvertes lors d’une fouille de précaution entreprise en 1993 dans le périmètre de la Cadmée à Thèbes, paraissent les 238 tablettes et fragments de tablettes d’argile provenant d’un lieu distant de quelques mètres seulement de celui où avait été trouvé l’essentiel de la cinquantaine de documents déjà connus. Ce long délai peut s’expliquer notamment par les difficultés de reconnaissance, de consolidation et de sauvegarde d’objets mal cuits, très fragmentés et imprégnés d’eau : de ce beau et difficile travail il faut remercier en particulier Vassilis Aravantinos.
Si ce ne sont en effet pas les premiers textes mycéniens exhumés de la Cadmée, sous l’actuelle ville de Thèbes, leur importance particulière tient à leur grand nombre et, surtout, à leur remarquable homogénéité : il s’agit de listes d’offrandes établies à l’occasion ou en prévision de la célébration de cultes agraires.
À la fin d’une introduction qui fait l’historique de cette découverte et constate une fois de plus la destruction soudaine d’un palais mycénien, alors que rien dans les textes ni dans les activités brusquement interrompues ne semble refléter aucun état de crise, Louis Godart émet l’hypothèse que seul un tremblement de terre est susceptible d’expliquer le caractère à la fois brutal et général dans le monde mycénien de cette ruine des palais aux environs de 1200 avant J.-C. Il allègue, à titre d’indice local, le fait que plusieurs tablettes portent des traces nettes d’un écrasement dû à la chute inopinée de matériaux sur une argile encore molle, donc en cours d’utilisation, avant la cuisson provoquée par l’incendie consécutif à l’écroulement.
* * *
L’ouvrage se divise en deux parties principales qui sont l’édition proprement dite avec photographie, fac-similé, translittération latine et apparat critique de chaque document (p. 26-154), et un commentaire philologique qui reprend la translittération, propose une traduction (c’est parfois assez risqué) et apporte des éclaircissements sur la forme, la valeur, l’interprétation grecque et l’importance institutionnelle ou linguistique des termes (p. 157-315). Puis, fruit de l’exploitation déjà longue de ces documents par les auteurs, un exposé sur « Les tablettes de la Odos Pelopidou et la religion grecque » (p. 317-325), sur quoi on reviendra plus en détail. Un bref chapitre (p. 355-361) est consacré à l’assise territoriale du royaume de Thèbes qui devait avoir pour marches occidentales les territoires de Halai, du Ptoion, de Thespies et Kreusis, contenu qu’il était vers l’ouest par Orchomène. À l’est, la partie sud de l’Eubée, avec Karystos et Amarynthos bien présentes dans ces documents, était sous l’autorité du palais. Mais s’il est tout à fait intéressant de reconnaître, au besoin à travers leurs ethniques, des noms comme ceux d’Ἐλεών, de Κρεῦσις, d’Ἴσος, du Πτῷον ou de Ἅλαι et autres lieux béotiens, on sera plus réservé sur l’interprétation de la forme lative a2-pa-a2-de comme nom du sanctuaire d’Aphaia à Égine : sur cette mention unique qui peut concerner un lieu thébain, il est inquiétant de voir suggérer une extension du royaume dans cette direction et jusque là, d’autant qu’il faudrait rendre compte d’une aspiration certaine (a2-), qui est absente d’Ἀφαία. De l’un à l’autre a pu jouer la dissimilation de Grassmann, mais il faudrait alors poser une étymologie par laquelle on serait désormais certain que cette loi n’a pas encore joué en mycénien. Des rapports avec d’autres régions du monde mycénien sont certains et bien illustrés, comme à Pylos, par des allusions à Milet, et c’est une des grandes curiosités de ces textes que d’y avoir trouvé ce Λακεδαιμόνιος/Λακεδαίμνιος et son fils (u-jo). Mais si la présence d’étrangers semble évoquer celle de délégations pour une panégyrie, est-ce bien justement le cas pour ces deux personnages ? S’ils sont là au titre de Sparte, on s’explique mal la présence insistante du père dans les textes de la série Fq (une bonne dizaine de fois) parmi des gens ordinaires et le fait que l’unique fois où il est question de ce fils, c’est sans autre référence que patronymique, comme s’il s’agissait de citoyens de Thèbes bien connus, quelle que soit leur origine, car il doit bien s’agir d’un sobriquet employé comme anthroponyme, comme le pensait Michel Lejeune : tout Langlais ou Lallemand n’est pas forcément un Anglais ou un Allemand. Sur ces deux points (Ἀφαία et Λακεδαιμόνιος) on peut se demander si le risque de surinterprétation a été complètement évité.
Parmi les autres éléments de cette édition, on relève un index et un glossaire (p. 375-398) qui, outre la totalité des références, rappellent les interprétations et résument les indications du commentaire avec, chose utile, les références des termes qui sont attestés sur les autres sites mycéniens ; les tables graphiques (p. 415-457) reproduisent les diverses réalisations de chaque signe, dont un *92 jusqu’à présent inconnu et, hapax pour l’instant, sans valeur reconnaissable.
* * *
Il s’agit, on vient de le dire, de documents religieux qui, avec les noms de divinités parfois organisées en un groupe qui ressemble à celui d’Éleusis, nous livrent de façon très inattendue tout un bestiaire en faveur duquel, comme pour les dieux, sont faites des offrandes respectivement d’orge et de farine (série Fq) et de vin et de farine (série Gp) dans deux séries qui suggèrent l’existence de deux sanctuaires, lieux de cultes agraires, enfin des désignations de gens de métier qui, constituées plusieurs fois sur des noms d’animaux, doivent concerner des membres du personnel de ces sanctuaires.
Les nouveautés sont donc nombreuses. Ainsi d’un panthéon agraire dominé par une triade dont les membres ne sont pas toujours présents tous les trois à la fois : mais leur importance respective est donnée à la fois par la fréquence et par l’ordre dans lequel ils sont énumérés. En tête se trouve la divinité féminine
ma-ka où l’on a reconnu
Δημήτηρ sous le nom de
Μᾶ Γᾶ encore connu d’Eschyle (
Suppl. 890-892). Sa vocation agraire est encore plus explicite dans l’épiclèse
si-to à lire
Σιτώ, déjà connue à Mycènes comme
Σιτὼ Πότνια. Apparaît ensuite comme son parèdre un
o-po-re-i (datif) où l’on a d’autant moins de peine à identifier un Zeus
Ὀπώρης que cette épiclèse est encore présente au I
er millénaire en Béotie, à Acraiphia. Le troisième personnage est, comme on s’y attend alors,
ko-wa c’est à dire
ΚόρϜᾱ, fille de ce couple à Éleusis. D’autres désignations sont moins assurées et peuvent être extérieures à cet ensemble. En tout cas, Déméter-Sito a un environnement animal caractéristique : dans le texte Fq 126 où la triade
ma-ka, o-po-re-i, ko-wa se trouve au complet apparaît en outre un mot
ke-re-na-i (dat. plur.) qui est certainement à lire *
γερένᾱhι « aux Grues », ces oiseaux étant bien connus pour être ceux de Déméter (voir
CEG 4, 2000,
s.v. γέρανος), cependant qu’à Sito se trouve associé (Ft 219
et al.), comme à Déméter dans le culte d’Éleusis, comme aussi dans des représentations archaïques, un goret, présent ici sous la forme
ko-ro-qe à lire
χοίρῳ(
τε). Mais là ne se limite pas la présence animale et nombre d’animaux d’affectation moins précise figurent parmi les destinataires d’offrandes. Ont en effet filtré bien avant la publication de cet ouvrage les mentions de mules (
e-mi-jo-no-i =
ἡμιόνοιhι), de serpents (
e-pe-to-i =
ἑρπετοῖhι) qui dans la série Gp reçoivent du vin ; dans les séries Fq et Ft reçoivent des olives les oies (
ka-no =
χανῶν,
ka-si =
χα(
ν)
σί), les oiseaux (
o-ni-si =
ὄρνισι), le goret déjà évoqué (
ko-ro(-qe) =
χοίρῳ), et reçoivent de la farine les chiens (
ku-ne =
κύνες,
ku-no =
κυνῶν,
ku-si =
κυ(
ν)
σί), toutes offrandes qui n’ont bien sûr pas l’apparence d’offrandes alimentaires adaptées à ces animaux, et font penser à un culte rendu à leurs images (en particulier pour les serpents) ou lors de fêtes les concernant s’ils sont divinisés. Les auteurs pensent cependant pour certains d’entre eux à des animaux réels et en veulent pour preuve l’interprétation de certains noms de desservants : mais
ka-ne-jo, hapax d’un texte sans oies (Fq 254[+]255) peut très bien, venant juste après la mention d’Oporès, qualifier quelque responsable de corbeilles plutôt qu’un gardien d’oies ; mais
ku-na-ki-si, interprété après discussion (p. 167) comme le nom de « chasseresses » (
κυνᾱγίσι) ou « gardiennes de chiens » (seconde traduction qui fragilise l’exégèse étymologique proposée), malgré l’intérêt de fournir un féminin aux
ku-na-ke-ta pyliens paraîtra, dans cette sorte de culte, moins probable que
γυναιξί, hypothèse cependant écartée. En revanche la présence de chevaux est rendue certaine par celle, récurrente, de « palfreniers »
i-qo-po-qo (
ἱπποφορβοί) mais, absents des attributions, ces animaux ont-ils bien le même statut que les serpents, oiseaux etc. et ne feraient-ils pas plutôt partie de l’équipement du sanctuaire, pour tirer des chars cérémoniels ou pour porter certains participants ou célébrants, ceux qui sont dits
e-pi-qo ἔφιπποι (Fq 214.[

]
et al.) ?
* * *
D’autres termes sont interprétés à juste titre étant donné leur contexte comme nommant des membres du personnel des sanctuaires, mais des difficultés importantes s’opposent à plusieurs des lectures retenues. On admettra volontiers l’analyse proposée de la tablette Fq 254[+]255 (p. 224-227) qui évoque la confection d’une bouillie rituelle d’orge (o-te, a-pi-e-qe … pa-ta = ὅτε ἀμφί-hεκwε παστά) destinée à la triade divine et à divers personnages, circonstance où un de-qo-no = *δειπνός « banquetier » semble jouer un rôle important (un suppléant po-ro-de-qo-no existe à Cnossos dans un contexte semblable en KN F 51) : si l’on admet cette interprétation, elle apporte à la connaissance du mot un point nouveau qui est la labiovélaire, mais l’étymologie n’en est pas plus accessible pour l’instant. Le point le plus intéressant est le verbe qui, avec ἀμφέπω « préparer un mets (pour le servir) », ainsi que l’avait suggéré Michel Lejeune, ne relèverait plus de la racine *sep- de skr. sapati et de lat. sepeliō, mais bien de *sekw- qui ne serait donc ni uniquement moyen ni limité au sens de « suivre », d’où des conséquences à prévoir pour l’interprétation du terme institutionnel e-qe-ta = ἑπέτᾱς qu’on a toujours rapporté au sens classique de ἕπομαι.
Mais, dans le même document, plusieurs identifications nous paraissent les unes très douteuses, d’autres susceptibles d’amélioration. Il est complètement impossible de voir dans a-ko-da-mo un *ἀγορό-δᾱμος, pour plusieurs raisons formelles : le nom d’agent de la racine *ἀγερ-, *ἀγορο-, forme thématique à vocalisme radical ο, sert uniquement en second membre de composé (cf. δημ-ηγορός), tandis qu’au premier membre on attendrait *ἀγερσι- vel sim. Surtout, un groupe -γρο-, tout comme -γορο-, n’est jamais écrit autrement que -ko-ro-, la notion de scriptio plena ne s’appliquant, et à titre exceptionnel, qu’à la situation inverse : la sonante précède immédiatement l’occlusive. En conséquence, si a-ko-da-mo (dont il y a plus de 20 exemples) possède un r, c’est avant l’occlusive notée ko, et a-ko-ro-da-mo (exemple unique) ne saurait en être la scriptio plena qui serait *a-ro-ko- : c’est donc ou une faute ou un autre mot. Sur a-ke-ne-u-si, présent dans le même texte et interprété comme le dat. plur. d’un *ἁγνεύς à rapprocher de ἁγνεύω, on observera que le sens passif prêté à ce mot, « celui qui est purifié, le pur », ne convient pas à ce type de dérivé toujours actif. D’autre part, chez un scribe 305 qui use normalement de a2 pour noter hα, la constance dans l’emploi du a simple (8 exemples de l’initiale non mutilée, sans contre-exemple) au lieu du a2 attendu dans ce mot devrait faire renoncer à cette lecture.
Parmi les autres noms de fonctions attestés on trouve to-pa-po-ro-i (dat. plur. Av 101 et al.), forme intéressante interprétée (p. 172) comme le nom de « porteurs de torches » comparables à ceux d’Éleusis. Si cette valeur est possible en effet, demeure une difficulté formelle : le groupe de ἀστερόπη, ἀστράπτω et στροπή · ἀστραπή Πάφιοι (Hsch.) qui est invoqué comporte un second terme de composé *okw- dont le mycénien devrait montrer la labiovélaire. Faut-il alors renoncer à une étymologie généralement acceptée pour ce groupe, ou changer la lecture du mot mycénien ? Une torche étant faite de matériaux solidarisés par torsion (voir d’ailleurs l’étymologie du mot français lui-même), ne peut-on alors songer à une acception technique dans le groupe de στρέφω « tordre », en particulier à l’emploi fait de στροφαλίζω « tordre (pour filer) » ? On pose ici aussi, il est vrai, une labiovélaire, mais appuyée seulement sur le mycénien ku-su-to-ro-qa, lequel pourrait tout aussi bien relever de τρέπω (*trekw-).
Dans ce vocabulaire se trouve aussi un nom compris comme celui de musiciens :
ru-ra-ta-e (Av 106.7) où les auteurs lisent le duel de *
λυραστ
ς « joueur de lyre » et citent
λυριστής. Le cas est instructif, car ce terme repose directement sur
λύρᾱ et indique du même coup que le type dénominatif
δικάζω, auquel appartient potentiellement un *
λυράζω, existe en mycénien (à moins de lire tout simplement *
λυρ
τᾱς, comme
αἰχμητής ou
κομήτης ?). En revanche il semble alors que la généralisation de -
ίζω dans les verbes « jouer d’un instrument » à partir de
σαλπίζω, συρίζω etc. ne soit pas encore d’actualité. En tout cas
λυρίζω ne nous apparaît qu’un millénaire plus tard.
Il faudrait encore, parmi les nouveautés lexicales, citer pa-ta (Fq 254 [+] 255) qui ne serait pas, ici, πάντα, mais, comme objet de a-pi-e-qe « prépare », le nom τὰ παστά « purée d’orge », qui n’était attesté jusqu’à présent avec ce sens qu’à l’époque romaine et chez Hésychius : un pareil écart chronologique n’est pas inconnu dans les lexiques techniques.
* * *
La morphologie flexionnelle se voit elle aussi enrichie de nouveautés importantes, particulièrement dans le domaine des alternances vocaliques suffixales. Il apparaît ainsi que la neutralisation de cette alternance dans les thèmes en n n’est pas encore totale, puisque le mot τέκτων, déjà bien connu à Pylos au nom. sing. te-ko-to et à Cnossos au nom. plur. te-ko-to-ne, a pour datif pluriel te-ka-ta-si = τέκτᾰσι (Fq 247 et al.) : on a ici le degré zéro attendu de la syllabe suffixale, avec vocalisation de n. On rappellera d’ailleurs qu’une forme de ce type, mais une seule, est encore attestée chez Pindare notamment et dans l’onomastique : φρᾰσί (Pyth. 2.26, Ném. 3.62) pour le φρεσί analogique où le timbre de φρένα, φρένες etc. s’est substitué au α attendu, comme τέκτοσι témoigne de la généralisation du timbre de τέκτων, τέκτονες etc.
On perçoit cependant au moins un début d’affaiblissement du type alternant dans le doublet de l’anthroponyme ra-ke-da-mi-ni-jo (Fq 229.4 et al.)/ra-ke-da-mo-ni-jo (Gp 227.2) = Λακεδαίμνιος/Λακεδαιμόνιος, le premier régulier au regard du système ancien, avec degré zéro du premier suffixe, le second néologique et généralisant le timbre de Λακεδαίμων etc. (est-ce du reste un hasard si c’est un hapax face à huit exemples du premier ?).
Autre nouveauté, on a enfin pour le nom du « fils » la forme attendue u-jo = υἱός, qui vient s’ajouter à un inventaire curieusement disparate où l’on trouvait un nominatif i-jo = *ἱός (à Thèbes) et un datif i-je-we = *ἱέϜει (à Pylos), ce qui fait penser au paradigme attique (mais avec une initiale dissimilée, souvenir d’un *huyus ?), et un i-*65 qu’on s’obstine à lire i-ju malgré l’absence de tout autre témoignage d’une telle lecture pour *65. Ce signe est attesté dans une douzaine au moins de mots différents que cette interprétation ne permet pas de lire, puisqu’une syllabe yu est, de fait, inconnue du grec… sauf dans ce mot. Mais cette querelle (qui est la nôtre) n’a pas lieu d’être à Thèbes où ce signe n’a pas encore été rencontré.
* * *
Enfin, la forme même des énoncés donne matière à des observations jusque là impossibles. En effet, si les phrases verbales pyliennes sont d’ordinaire introduites par un élément présentateur o- ou jo-, celles de ces nouveaux textes thébains commencent par la conjonction temporelle o-te (ὅτε). Or Michel Lejeune a montré (Mémoires IV, p. 273-276) qu’il s’agit là des deux versants d’un énoncé complexe dont les usages locaux n’auront retenu qu’un, rendant implicite la circonstancielle à Pylos et la principale à Thèbes (à moins qu’une tablette d’intitulé général commençant par o- ne soit perdue). Le cas célèbre de l’intitulé de l’inventaire de mobilier de Pylos (Ta 711.1) offre, dans son style pour une fois cérémoniellement explicite, le binôme complet en disant : o-wi-de, pu2-ke-qi-ri, o-te, wa-na-ka, te-ke, au-ke-wa, da-mo-ko-ro = ὡ(ς)-Ϝίδε Φυγέγωρῑς ὅτε Ϝάναξ θῆκε Αὐγέᾱν δᾱμο-x soit « Voici ce qu’a vu Phugébris lorsque le roi a nommé Augias aux fonctions de dâmo-x ». Hors de ce cas, l’usage pylien de n’exprimer que la principale est abondamment attesté avec o-de-ka-sa-to (δέξατο), o-da-sa-to (δάσσατο), o-di-do-si (δίδονσι), o-do-so-si (δώσονσι), o-do-ke (δῶκε) et, désormais, celui de Thèbes avec o-te, a-pi-e-qe = ὅτε ἀμφί-hεκwε (Fq 254[+]255.1), o-te, tu-wo-te-to (Fq 126.1), o-te, o-je-ke-te-to (Fq 13.1), à comprendre « [Voici ce qu’a fait, voulu ou dit X.] lorsque… ».
Mais nous nous séparons des auteurs sur l’interprétation des termes. En effet o-te, tu-wo-te-to est compris (à la suite de Michel Lejeune) ὅτε θύος θέτο « lorsque le sacrifice a été présenté » avec un aoriste moyen qui aurait par archaïsme valeur de passif : nous ne croyons pas la chose probable et il nous semble que le parallélisme entre o-te, wa-na-ka, te-ke, au-ke-wa, da-mo-ko-ro à Pylos et o-te, tu-wo-te-to à Thèbes illustre une opposition de diathèse entre θῆκε et θέτο qu’on retrouvera chez Homère, qui n’est pas celle d’un actif et d’un passif, et qui s’étend à d’autres verbes.
L’opposition classique que définit É. Benveniste (Problèmes [I], 1966, p. 170) entre les deux formes sanskrites :
yajati « il sacrifie » (pour un autre, en tant que prêtre), et
yajate « il sacrifie » (pour soi, en tant qu’offrant)
peut rendre compte aussi d’une opposition de diathèse entre les deux verbes mycéniens.
Ainsi, te-ke (θῆκε) « a installé » : celui qui exerce un pouvoir a agi ès qualités sur une personne en désignant le nouveau titulaire d’une fonction.
Cet emploi se compare à celui qu’on observe dans l’épopée :
Il. 1.296
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εἰ δέ μιν αἰχμητὴν ἔθεσαν θεοὶ αἰὲν ἐόντες
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Il. 6.300
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τὴν γὰρ Τρῶες ἔθηκαν Ἀθηναίης ἱέρειαν
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Od. 15.252-253
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αὐτὰρ ὑπέρθυμον Πολυφείδεα μάντιν Ἀπόλλων
θῆκε…
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En revanche, dans te-to (θέτο) « a offert », l’auteur innommé (puisque la principale est omise) agit comme dédicant, créant la circonstance où il s’implique lui-même, comme les Achéens instaurant un combat :
Il. 401-402
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…ἠῶθεν γὰρ
θήσονται περὶ ἄστυ μάχην ἑλίκωπες Ἀχαιοί
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ou organisant un festin :
Il. 7.475
Cette opposition vaut aussi pour l’instauration de l’état matrimonial, l’emploi de l’actif exprimant ici encore la notion d’un acte public concernant un tiers et posé par qui de droit :
Il. 19.298
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ἀλλά μ᾽ ἔφασκες Ἀχιλλῆος θείοιο
κουριδίην ἄλοχον θήσειν, ἄξειν…
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celui du moyen signifiant l’engagement personnel du sujet dans cet acte :
Od. 21.72
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ἀλλ᾽ ἐμὲ ἱέμενοι γῆμαι θέσθαι τε γυναῖκα.
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Le couple τετυκεῖν/τετύκοντο, quand il s’agit de repas, porte la même distinction. L’actif τετυκεῖν marque l’opération technique demandée à un personnel compétent et désigné pour cette action :
Od. 15.77
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… εἴπω δὲ γυναιξὶ
δεῖπνον ἐνὶ μεγάροις τετυκεῖν…
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Od. 15.94
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… δμῳῇσι κέλευε
δεῖπνον ἐνὶ μεγάροις τετυκεῖν…
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Mais si l’actif exprime donc ici l’exécution, le moyen omet cet aspect technique pour privilégier la conception même et l’initiative prise de l’opération :
Od. 20.390-391
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… δεῖπνον … τετύκοντο / ἡδύ…
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n’indique nullement que les personnages agissent de leurs propres mains : ils décident de se faire préparer un repas, ce qui est, du reste, le cas le plus fréquent, avec
δαῖτα comme avec
δο
πον.
* * *
Resterait le cas difficile de Fq 130, dont l’intitulé commence par o-te, o-je-ke-te-to, où les auteurs lisent *οyείγης θέτο et comprennent « quand fut faite l’ouverture de la fête » ou « quand fut faite la révélation » en rapprochant le mot de οἴγνῡμι, éol. ὀείγω (p. 196) et en faisant à nouveau de te-to un aoriste à valeur passive. En réalité une telle lecture est impossible, d’abord parce qu’un yod ne saurait noter la transition de o à e (p. 195), ce que seul peut faire un w. Or, précisément, même si l’on fait abstraction des rapprochements étymologiques habituels entre οἴγνῡμι et des formes germaniques (v. sax. wīkan) ou indiennes (skr. vijáte, vejate), les formes grecques suffisent à prouver la présence ancienne d’un w ancien après le o initial : l’imparfait et l’aoriste de ἀν-οίγνῡμι présentent des formes ἀν-έῳγον et ἀν-έῳξε dont l’augment, long avant la métathèse de quantité, est celui qui a précédé un Ϝ dans une base *η-Ϝοιγ-. Le phénomène est le même que celui qu’on constate dans l’imparfait d’ὁράω, *η-hϜορ- > ἑωρ- ou dans l’aoriste d’ἁλίσκομαι, *η-hϜᾰλ- > ἑᾱλ-. On attendrait donc un w dans la forme mycénienne si elle devait appartenir à οἴγνῡμι. Enfin, un substantif sigmatique animé en -ης est chose très insolite.
Il faut ajouter que la présence, signalée, d’une correction faite par le scribe peut engager à se méfier de toute la séquence graphique où elle est intervenue, car les corrections ne sont pas toujours faites ou placées judicieusement par les scribes mycéniens…
* * *
Bien sûr, ce sont là des discussions qui portent sur des questions à notre avis importantes, mais si l’on s’en tient au principal, qui est l’édition des nouveaux textes mycéniens de Thèbes, comment ne pas remercier les auteurs du renouvellement que cette publication permet aux études mycénologiques ?