2002
Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes
I. – Articles originaux
Socrate et Aristophane. Les anthroponymes grecs à flexion sigmatique : continuité d’un procédé onomastique indo-européen et innovations
Alain Blanc
Université de Rouen
Les anthroponymes sigmatiques Σωκράτης et Ἀριστοφάνης correspondent à deux catégories d’appellatifs bien distincts : les adjectifs du type ἀκρατής, qui sont anciens et dont le second membre repose chaque fois sur un substantif (κράτος), et ceux du type de ἀφανής, dont le second membre repose chaque fois sur une racine verbale (φαν- de φαίνομαι) et qui constituent des innovations. Nous tentons de montrer que si le groupe des adjectifs à second membre déverbatif s’est largement développé, au point de l’emporter numériquement sur les adjectifs du type ἀκρατής, la situation est restée inverse pour les anthroponymes : les noms du type de Σωκράτης sont bien plus nombreux que ceux du type de Ἀριστοφάνης. Il faut y voir une trace du caractère conservateur de l’onomastique. Les modalités de création des noms propres en -χάρης et en -φάνης fait l’objet d’études particulières : il semble que les premiers aient été créés pour répondre à des noms en Χαρι- et que les seconds aient pris le relais des noms en -φάης.
The sigmatic anthroponyms Σωκράτης and Ἀριστοφάνης correspond to two quite different kinds of designations : adjectives of the type ἀκρατής, which are early and whose second element is always a noun (κράτος), and those of the type ἀφανής, whose second element is always a verb root (φαν- from φαίνομαι) and which are recent. The article seeks to show that even if adjectives of the second type grew in number to the point where they overtook those of the first type, the opposite is true for anthroponyms : names like Σωκράτης are much commoner than names like Ἀριστοφάνης. This is the result of onomastic conservatism. The article concludes with a case study of the creation of names ending in -χάρης and -φάνης : it appears that the first were created to complement names in Χαρι- and that the second took over from names ending in -φάης.
1. Le grec ancien a possédé des substantifs neutres à suffixe *-
e/os-, du type de
γένος, κλέ(
Ϝ)
ος, etc., et il a formé sur ces substantifs des adjectifs composés comme
εὐγενής, εὐκλε(
Ϝ)
ής, etc., qui sont généralement oxytons. Parallèlement, il possède aussi de nombreux anthroponymes à flexion sigmatique, qui se distinguent des adjectifs par leur accentuation constamment récessive (
Σω-
κράτης). En comparant des mots comme le sanskrit
jánas, gén.
jánas-as, le latin
genus, -
eris et l’arménien
cin (< *
génos), les comparatistes ont pu établir que la classe des substantifs sigmatiques existait déjà en indo-européen, et en comparant des adjectifs sigmatiques comme gr.
εὐ-
κλεής, skr.
su-śrávas-, v.irl.
sochlu, ils ont montré qu’il en était de même pour les adjectifs sigmatiques. Comme des anthroponymes à thème en *-
es- se rencontrent non seulement en grec, mais aussi en indo-iranien (
Vasu-manas-,
Su-śrávas-,
Pthu-śrávas-, etc.), on peut conclure que ces deux langues présentent là un héritage et qu’en indo-européen il était déjà possible de créer sur des substantifs sigmatiques des composés en *-
es- qui fonctionnaient soit comme adjectifs, soit comme anthroponymes
[1].
Tout ceci est parfaitement connu et il n’y aurait pas lieu d’y revenir s’il ne restait une question qui n’a pas encore été posée. On sait que les adjectifs sigmatiques composés ont été initialement tirés de substantifs (
ἀ-
κρατής :
κράτος), mais qu’avec le temps les seconds membres sigmatiques ont pu être tirés de racines verbales (
τηλε-
φανής : *
φαν-)
[2]. Ces composés à second membre verbal se sont-ils introduits dans l’anthroponymie et si oui, dans quelle proportion, voilà la question que cet article voudrait examiner. Pour tenter de répondre en ayant quelques chances de dégager une évolution, nous examinerons ces anthroponymes dans deux synchronies différentes : celle que livrent les épopées homériques et celle que constituent l’époque classique et sa suite directe, l’époque hellénistique.
2. Mais au préalable, il convient de voir quelle est dans le lexique la proportion des composés sigmatiques dont le second membre est tiré d’un nom et de ceux dont le second membre est tiré d’un verbe. Comme pour les anthroponymes, la tâche de distinguer les uns et les autres n’est pas toujours aisée, pour deux raisons : 1) un substantif sigmatique peut être sorti de l’usage après avoir fourni des composé sigmatiques ; on peut donc quelquefois se demander s’il faut reconstruire un substantif pour rendre compte d’un second membre sigmatique ou s’il faut rapporter directement ce second membre à une racine verbale ; 2) il arrive que le second membre soit en relation en synchronie à la fois avec un substantif et une racine verbale : ainsi, -γενής est lié à la fois à γένος et à γενέσθαι.
En prenant la liste des adjectifs sigmatiques du
Reverse Index de Buck-Petersen et en classant les seconds membres selon qu’ils sont tirés de substantifs ou de verbes ou qu’ils sont ambigus, on obtient, pour toute l’histoire du grec alphabétique, les données suivantes
[3] :
| type ἀκρατής | : | 73 seconds membres
[4] |
| type τηλεφανής | : | 244 seconds membres
[5] |
| type εὐγενής | : | 28 seconds membres
[6] |
On voit que les seconds membres tirés de verbes sont bien plus nombreux que les seconds membres tirés de noms : 3 pour 1 environ. Les composés du type de τηλεφανής ont en effet connu un grand essor, que leur second membre soit tiré d’un thème de présent thématique (hom. συν-εχές, ἁλιο-τρεφής, etc.), d’aoriste thématique (hom. θυμο-δακής), d’une racine sur laquelle repose un présent suffixé (hom. γυναι-μανής : μαίνομαι), etc. Il va s’agir maintenant de voir s’il y a eu l’équivalent dans l’onomastique.
3. Les anthroponymes sigmatiques attestés dans les épopées homériques sont les suivants :
|
Ἀγασθένης, père de Polyxenos, un chef éléen (B 624)
Ἁλιθέρσης, devin d’Ithaque (β 157, etc.)
Bαθυκλῆς, guerrier myrmidon (Π 594)
Γανυμήδης, échanson de Zeus (E 266, etc.), d’origine troyenne selon l’Iliade, l.c.
[7]
Διοκλῆς, fils d’Ortiloque, roi de Phères (E 542, etc.)
Διομήδης, fils de Tydée, roi d’Argolide (Δ 365, etc.)
Διώρης, fils d’Amaryncée, chef épéen (B 622, etc.)
Ἐπικλῆς, guerrier lycien, tué par Ajax (M 379)
Εὐάνθης, père d’un prêtre d’Apollon (ι 197)
Εὐπείθης, père d’Antinoos (α 383, etc.)
Ἡρακλῆς, le héros bien connu (passim)
Θρασυμήδης, fils de Nestor (I 81, etc.)
᾽Ιθαιμένης, guerrier troyen (Π 586)
Κλυτομήδης, Grec qui avait concouru contre Nestor (Ψ 634)
Λαέρκης, Myrmidon, père d’Alcimédon (Π 197)
Λειώδης, prêtre d’Ithaque (φ 144)
Λυκομήδης, guerrier achéen (Ι 84)
Μεγαπένθης, fils de Ménélas et d’une esclave (δ 11, etc.)
᾽Οϊκλείης, acc. -κλῆα, petit-fils de Mélampous (ο 243 et 244)
Περιήρης, grand-père d’un chef des Myrmidons (Π 177)
Περιμήδης, compagnon d’Euryloque (λ 23 et μ 195)
Ποδάρκης, fils d’Iphiclos, chef thessalien (B 704)
Πολυδεύκης, frère de Castor (Γ 237)
Πολυνείκης, fils d’Œdipe (Δ 377)
Πολυφείδης, devin (μ 249 et 252).
Πυλαιμένης, chef des Paphlagoniens, alliés des Troyens (B 851, etc.)
Ταλαιμένης, chef des Méoniens, autres alliés des Troyens (B 865).
|
4. Parmi ces noms, quelques-uns sont difficiles à interpréter du point de vue morphologique :
- Ποδάρκης n’est autre que l’adjectif ποδάρκης employé comme anthroponyme, mais on ne sait pas si le second membre repose sur le neutre ἄρκος « protection », qui n’est attesté que chez Alcée, ou directement sur la racine qui apparaît dans l’adjectif ἄρκιος, ou encore si c’est un dérivé inverse du verbe ἀρκέω
[8].
- Πολυδεύκης appartient à la famille de δεύκω que l’Etymologicum Magnum glose par βλέπω (260, 54, cf. δεύκει · φροντίζει, Hsch.). On trouve le même second membre dans l’adjectif homérique ἀδευκής, mais les données philologiques sont trop maigres pour que l’on puisse dire si un substantif sigmatique a existé ou non
[9].
- Λειώδης, Διώρης, et Περιήρης ne sont pas clairs. Le premier pourrait reposer sur *ΛαϜο-Ϝάδης (cf. ἁνδάνω, ἁδεῖν) et avoir un second membre déverbatif
[10] ; les deux derniers sont analysés *ΔιϜο-Ϝήρης et *Περι-Ϝήρης avec supposition d’un ἦρος = χάρις par H. von Kamptz, p. 88, à la suite de W. Schulze, Quaest. ep. 303, mais on ne peut pas exclure qu’ils présentent le même second membre que χαλκ-ήρης, εὐ-ήρης, etc.
[11].
- Enfin, Πυλαιμένης semble être apparenté plutôt à μένω qu’à μένος si l’on accepte l’idée que le personnage porteur de ce nom attend aux portes (d’Hadès)
[12]. Quant à ᾽Ιθαιμένης, l’interprétation du second membre dépend de celle du premier (adjectival ou adverbial) comme le remarque von Kamptz, p. 76.
5. Si l’on laisse de côté ces formes, d’analyse obscure, on relève dans le corpus homérique deux anthroponymes à second membre déverbatif,
Εὐπείθης qui s’inscrit dans la riche série qu’a relevée Bechtel,
HPN, p. 366 (cf.
πείθω, -
ομαι), et
Πολυφείδης qui se rattache directement à
φείδομαι
[13]. Chacun des autres a un second membre qui repose sur un substantif
[14] :
| -έρκης (Λα-) | : | ἕρκος |
| -θέρσης (Ἁλι-) | : | θέρσος |
| -κλέης (Bαθυ-, Διο-, | | |
| Ἐπι-, Ἡρα-, ᾽Οι-) | : | κλέος |
| -μήδης (Διο-, Κλυτο-, Λυκο-) | : | μήδεα, plurale tantum |
| -μένης (Ταλαι-) | : | μένος |
| -νείκης (Πολυ-) | : | νεῖκος |
| -πένθης (Μεγα-) | : | πένθος |
| -σθένης (Ἀγα-) | : | σθένος. |
On peut donc dire que si l’anthroponymie homérique fait quelquefois appel à des seconds membres sigmatiques tirés directement de racines verbales, elle continue surtout à illustrer le vieux procédé d’origine indo-européenne
κλέ(
Ϝ)
ος → -
κλέ(
Ϝ)
ης. Ajoutons que les hypocoristiques (« Kurznamen ») en -
κλος (
Ἔχε-,
Ἴφι-,
Πάτρο-,
Φέρε-), -
μενεύς (
᾽Ιδο-), -
σθεύς (
Μενε-), -
σθης (
Μενέ-) et -
σθιος (
Μενέ-) supposent aussi des seconds membres tirés de substantifs (
κλέος, μένος, σθένος), sans qu’il y ait d’hypocoristique de second membre verbal ; la part tenue par les anthroponymes du type de
Εὐπείθης et
Πολυφείδης n’en apparaît que plus réduite. En somme, les anthroponymes sigmatiques du type de
Ἀριστοφάνης existent bien dans l’
Iliade et l’
Odyssée, mais comme des innovations qui tiennent une place tout à fait minime
[15].
6. Pour disposer d’un corpus homogène à l’époque classique et hellénistique, il nous a semblé préférable de limiter notre étude à l’anthroponymie d’une seule région, celle dont la langue et la littérature sont le mieux connues, à savoir l’Attique. L’étude est maintenant aisée grâce au volume II du Lexicon of Greek Personal Names, volume dû à M. J. Osborne et S. G. Byrne (Oxford, Clarendon, 1994). Les relevés complets de ce répertoire permettent de calculer le nombre total des noms qui comportent un second membre tiré d’un nom ou d’un verbe, et même le nombre total des individus porteurs de ces noms dans les documents sur lesquels se fonde le Lexicon II. Il peut y avoir, bien entendu, des attestations douteuses, indiquées comme telles dans le Lexicon, mais il était hors de notre propos d’entrer dans le détail, et nous avons donc pris chaque fois le nombre total des individus recensés, cas litigieux inclus, dans la pensée que les données assurées l’emportent de loin sur celles qui le sont moins et que l’étude statistique n’en serait que très peu affectée. Les données sont les suivantes :
I. Anthroponymes du type de
Σωκράτης
[16] :
| Second membre | Nombres de noms formés avec le second membre | Liste des premiers membres(Le chiffre indique le nombre des porteurs du nom enregistrés dans le Lexicon II.) | Total des individus |
| -άνθης, cf. ἄνθος | 8 | Δημ- 7, Εὐ- 4, Νε- 2, Πολι- 1, | |
| Πολυ- 1, Τιμ- 6, ῾ϒπερ- 4, Φιλ- 9 | 34 | | |
| -δῆς, cf. δέος | 3 | Διο- 2, Θου- 4, Ἱερου-1 | 7 |
| -είδης, cf. εἶδος
[17] | 2 | Εὐ- 1, ῾ϒπερ- 3 | 4 |
| -έτης, cf. ἔτος | 1 | Εὐ- 3 | 3 |
| -θέρσης, cf. θέρσος
[18] | 1 | Ἱππο- 4 | 4 |
| -ήθης, cf. ἦθος | 1 | Συν- 1 | 1 |
| -ήκης, cf. ἄκος
[19] | 1 | Εὐ- 1 | 1 |
| -κέρδης, cf. κέρδος | 2 | Ἐπι- 1, Σω- 1 | 2 |
| -κλῆς, cf. κλέος | 141 | (liste dans Lexicon, p. 495)
[20] | 2 845 |
| -κράτης, cf. κράτος | 91 | (ibid., p. 497)
[21] | 2 018 |
| -κύδης, cf. κῦδος | 16 | (ibid., p. 495)
[22] | 53 |
| -μένης, cf. μένος
[23] | 64 | (ibid., p. 496)
[24] | 368 |
| -μήδης, cf. μῆδος | 25 | (ibid., p. 493)
[25] | 158 |
| -σθένης, cf. σθένος | 31 | (ibid., p. 496)
[26] | 291 |
| -τελής, cf. τέλος | 40 | (ibid., p. 495)
[27] | 323 |
| Total : | | | |
| 15 seconds membres | 425 noms | | 6 112 individus |
7. L’enregistrement de quelques formes dans le tableau ci-dessus appelle quelques commentaires.
1) Pour Bechtel, HPN 36, les noms en -άλκης reposent sur un substantif *ἄλκος qui a disparu de la langue. Le Lexicon livre trois noms qui comportent ce second membre : Δημ-άλκης, Εὐ- et Μεν-, mais nous avons jugé plus prudent de considérer leur second membre comme ambigu et de ne pas les prendre en compte. – On doit signaler par ailleurs que Εὐάλκης ne semble pas un nom attique. L’attestation enregistrée dans Lexicon II, p. 162 (source : Xénophon, Helléniques, IV, 1, 40) est vraisemblablement une déformation d’Εὔαλκος (A. Bresson, REG 115, 2002, 31-32).
2) Le Lexicon enregistre un (seul) composé en -έργης, Θρασυέργης (c. 342/1 BC), mais l’article montre que les deux dernières lettres ne sont pas assurées (Θρασυεργ[). Comme Bechtel, HPN 162, ne connaît que des noms en -εργος, nous ne retenons pas ce nom (qui, du reste, s’il a réellement existé, pourrait avoir eu une flexion de thème en *-ā-).
3)
Θουδῆς correspond à l’adjectif homérique
θεουδῆς « qui a la crainte des dieux » (cf.
δέος). Le point de départ est *
θεο-
δϜεyής /
Θεο-
δϜέyης. Dans l’adjectif épique, -
ου- est un artifice graphique qui note la longueur de la syllabe fermée (*
θεοδϜ-) ; dans l’anthroponyme
Θουδῆς, -
ου- est le résultat de la contraction de [e] + [o], et non un allongement compensatoire lié à l’amuïssement du wau car en attique un wau qui suit une dentale sonore s’amuït sans effet sur la voyelle précédente (*
δεδϜ- >
δεδ- dans
δέδια, δεδιέναι). – Si
Θουδῆς s’explique aisément, le nom enregistré dans le
Lexicon comme
Διώδης fait difficulté. La seule analyse vraisemblable est *
Διο-
δϜέyης
[28], mais d’après ce qui vient d’être dit le résultat doit être en attique
Διοδῆς, avec -
ο- et non -
ω-. Or les deux références données par le
Lexicon
[29] sont suivies des indications
Διόδες et
Διόδ[
ες], qui sont conformes à ce que l’on attend. On corrigera donc le -
ω- du lemme du
Lexicon en -
ο-. – Si
ΙΕΡΟϒΔΗΣ (
Lexicon 233, I
er s. de notre ère) a le même second membre, ou bien ce nom présente un trait de phonétique non attique (pour les auteurs du
Lexicon, il s’agit d’un étranger), ou bien il doit sa forme à l’analogie de
Θουδῆς (on aurait attendu *
Ἱερο-
δῆς). Le
Lexicon accentue quant à lui
Ἱερουδής (?).
8. II. Anthroponymes du type d’ Ἀριστοφάνης :
| Second membre | Nombres de noms formés avec le second membre | Liste des premiers membres(Le chiffre indique le nombre des porteurs du nom enregistrés dans le Lexicon II.) | Total des individus |
| -έλης (cf. ἑλεῖν)
[30] | 1 | Ἀφ- 5 | 5 |
| -εύχης (cf. εὔχομαι) | 3 | Δι- 11, Ἐπ- 2, Πολυ- 3 | 16 |
| -ήνης
[31] | 1 | Προσ- 1 | 1 |
| -κρίνης (cf. racine | | | |
de κρ νω) | 2 | Δημο- 1, Θεο- 3 | 4 |
| -μάρης (cf. racine | | | |
| de μείρομαι)
[32] | 1 | Εὐ- 3 | 3 |
| -μέλης (cf. μέλει)
[33] | 2 | Δημο- 4, Ἐργο- 1 | 5 |
| -μέμφης | | | |
| (cf. μέμφομαι) | 1 | Ἀ- 1 | 1 |
| -πείθης | | | |
| (cf. πείθω, -ομαι) | 15 | Ἀνδρο- 6, Ἀξιο- 2, Ἀριστο- 2, | |
| Διο- 63, Ἐπι- 2, Εὐ- 5, Θεο- 15, | | | |
| Θου- 2, Κλεο- 2, Λεω- 1, Νεο- 1, | | | |
| Νικο- 1, Ξενο- 12, Πολυ- 1, Φιλο- 1 | 116 | | |
| -πρέπης | | | |
| (cf. πρέπω) | 1 | Εὐ- 5 | 5 |
| -τάγης (cf. racine | | | |
| de τάσσω)
[34] | 1 | Εὐ- 1 | 1 |
| -σέβης | | | |
| (cf. σέβομαι) | 2 | Εὐ- 5, Θεο- 1 | 6 |
| -σφάλης (cf. racine | | | |
| de σφάλλω) | 1 | Ἀ- 3 | 3 |
| -τέρπης | | | |
| (cf. τέρπομαι) | 1 | Ἐπι- 1 | 1 |
| -τρέφης (cf. τρέφω) | 4 | Διει- 11, Διο- 1, Ἐπι- 1, Εὐ- 1 | 14 |
| -τύχης (cf. τυχεῖν, | | | |
| τυγχάνω) | 2 | Ἐπι- 1, Εὐ- 89 | 90 |
| -φάνης (cf. racine | | | |
| de φαίνω, -ομαι) | 48 | liste : voir ci-dessous, § 14 | 547 |
| -φράδης (cf. racine | | | |
| de φράζω, -ομαι) | 5 | Ἀρι- 5, Αὐτο- 1, Κλεο- 4, Ναυ- 1, | |
| Νου- 3 | 14 | | |
| -φύης (cf. φῦναι, | | | |
| φύομαι) | 1 | Εὐ- 1 | 1 |
| -χάρης (cf. χαίρω) | 36 | liste : voir ci-dessous, § 12 | 386 |
| -χέρης (cf. racine | | | |
| *gher- de χαίρω)
[35] | 1 | Εὐ- 1 | 1 |
| -ψέφης (cf. ψέφει · | | | |
| δέδοικεν, Hsch.) | 1 | Ἀ- 3 | 3 |
| Total : | | | |
| 21 seconds membres | 130 noms | | 1 245 individus |
9. Confrontation des résultats
[36]
Si l’on considère le nombre des seconds membres, le type Ἀριστοφάνης l’emporte sur le type Σωκράτης (21 contre 15), comme dans les adjectifs (mais en moins prononcé : on avait 244 contre 73). Si l’on considère le nombre des noms composés, le type Ἀριστοφάνης arrive cette fois loin derrière le type Σωκράτης : 130 contre 426, soit environ 1/3 ; si l’on considère enfin le nombre total des individus qui ont porté un nom du type Ἀριστοφάνης / Σωκράτης, on trouve 1 245 contre 6112, soit environ 1/5. Une double conclusion s’impose donc : 1) Par rapport à l’état homérique, on observe une inversion de la proportion des seconds membres en faveur des seconds membres verbaux : les noms du type de Ἀριστοφάνης se développent. 2) Malgré la productivité apparente des seconds membres verbaux, les noms du type de Ἀριστοφάνης ont été infiniment moins répandus que ceux du type de Σωκράτης.
Il convient de s’interroger sur les raisons de la fréquence des uns, de la relative rareté des autres, et sur les modalités du développement, même modeste, du type Ἀριστοφάνης.
10. Si les composés du type de
Σωκράτης, Σοφοκλῆς, Κλεοσθένης, etc., sont si nombreux, c’est en vertu de l’interchangeabilité des membres de composés, qui permet de créer des noms à volonté : les familles ne manquent pas, comme on sait, où le fils reprend une partie du nom du père, dans le nom duquel figure un élément qui rappelle le nom du grand-père. On observe même des combinaisons qui conduisent à des composés intraduisibles, que O. Masson a appelés composés irrationnels
[37].
Dans le type Ἀριστοφάνης, il n’en est pas du tout de même. Si -πείθης, -φάνης et -χάρης peuvent, comme les seconds membres -κλῆς, -κράτης, -σθένης, etc., se combiner avec des premiers termes nombreux (respectivement 14, 48 et 36), les autres seconds membres n’admettent que très peu de combinaisons (5 pour -φράδης, 4 pour -τρέφης, 3 pour -ευχής, 2 seulement pour -κρίνης, -μέλης, -σέβης, -τύχης) ou ne se trouvent que dans un unique composé. Il est patent dans ce dernier cas que l’on a affaire à des adjectifs du lexique qui sont employés comme noms de personnes :
| Ἀμέμφης | : | ἀμεμφής « irréprochable » |
| Ἀσφάλης | : | ἀσφαλής « qui ne trébuche pas, stable » |
| Ἀφέλης | : | ἀφελής « sans défaut » |
| Ἀψέφης | : | ἀψεφής « qui ne craint rien » |
| Ἐπιτέρπης | : | ἐπιτερπής « agréable, charmant » |
| Εὐμάρης | : | εὐμαρής « gentil, complaisant » |
| (θεός, S., Él. 179) | | |
| Εὐπρέπης | : | εὐπρεπής « qui a l’air beau, noble, distingué » |
| Εὐφύης | : | εὐφυής « qui a d’heureuses dispositions, |
| qui a du talent » | | |
| Εὐχέρης | : | εὐχερής « agréable » |
| Προσήνης | : | προσηνής « doux, gentil ». |
Cette observation est importante. Ce qui caractérise les anthroponymes du type de
Σωκράτης, c’est que ce sont des composés dont la plupart sont propres à l’anthroponymie et n’ont pas eu de correspondant dans le lexique : il y a 141 anthroponymes en -
κλῆς contre une toute petite série d’adjectifs en-
κλεής, dont seuls
ἀγα- et
εὐκλεής sont homériques
[38]. Ce qui caractérise en revanche les anthroponymes que nous considérons ici, c’est que ce sont des éléments du lexique courant qui sont transférés dans l’onomastique. Le phénomène de la composition n’a pas eu lieu au niveau de la création de l’anthroponyme, mais au niveau de la création de l’adjectif, avant son transfert à l’onomastique (cf. les noms propres
Ἀρχιτέκτων, Πρόξενος, etc.).
11. La liste des noms tirés d’adjectifs s’enrichit si l’on considère les seconds membres qui ont fourni plusieurs composés :
| Ἀριφράδης | : | ἀριφραδής « qui se remarque facilement » |
| (Hom.), « avisé, sensé » (Sophocle) | | |
| Διοτρέφης | : | διοτρεφής « nourri par Zeus » (Hom.) |
| Ἐπιπείθης | : | ἐπιπειθής « obéissant » (Aristote) |
| Ἐπιτύχης | : | ἐπιτυχής « qui atteint le but » (ion.-att.) |
| Ἐπιφάνης | : | ἐπιφανής « qui se distingue, illustre » |
| (ion.-att.) | | |
| Ἐπιχάρης | : | ἐπιχαρής « agréable » (Aesch., Pr. 160, hapax) |
| Εὐπείθης | : | εὐπειθής « qui persuade facilement » |
| ou « obéissant, discipliné » (ion.-att.) | | |
| Εὐσέβης | : | εὐσεβής « pieux » (ion.-att.) |
| Εὐτρέφης | : | εὐτρεφής « bien nourri, gras » |
| (ép. d’animaux, Od., Eur.) | | |
| Εὐτύχης | : | εὐτυχής « qui prospère, qui réussit » (ion.-att.) |
| Θεοσέβης | : | θεοσεβής « pieux, religieux » (ion.-att.) |
| Πασιφάνης | : | πασιφανής « visible pour tous » |
| (Bacchylide 12, 175) | | |
| Προφάνης | : | προφανής « visible à tous » (ion.-att.) |
| Τηλεφάνης | : | τηλεφανής « visible de loin » |
(Od., Pind., Ar.)
Si les Grecs formaient le plus souvent leurs anthroponymes en combinant différents élément onomastiques, ils ont aussi recouru, quoique dans une mesure bien moindre, à l’emprunt direct au lexique courant (Λέων « Lion », Μίκρος « Petit », etc.). En tant que simples substantivations d’adjectifs qualificatifs, les anthroponymes relevés ci-dessus appartiennent à la même catégorie que ces derniers. Cependant, en tant que composés, ces anthroponymes se trouvaient proches de l’autre catégorie et c’est sans doute à cela que le type Ἀριστοφάνης, qui est, rappelons-le, une innovation linguistique, a dû son développement : l’existence de Εὐπείθης (< εὐπειθής), permettait de créer par substitution du premier terme, Ἀνδροπείθης, Ἀξιοπείθης, Ἀριστοπείθης, etc., et il en a été de même à partir de Εὐτρέφης, Τηλεφάνης, Ἀριφράδης, Ἐπιχάρης, etc. C’est ainsi qu’issus du lexique courant les seconds membres sigmatiques déverbatifs se sont mis occasionnellement à fournir des anthroponymes en captant les possibilités de combinaison des composés du type de Σωκράτης.
Si le développement de ces anthroponymes sigmatiques à second membre verbal est resté modeste, comme on l’a vu, deux seconds membres (-χάρης et -φάνης) ont cependant connu une productivité tout à fait remarquable, fournissant respectivement 36 et 48 noms et totalisant ainsi à eux deux les trois quarts des anthroponymes de ce type. Comment expliquer ce développement inattendu ? La situation de ces deux seconds membres paraissant différente, nous proposerons des solutions distinctes.
12. Composés en -χάρης
Si l’on excepte Ἐπιχάρης (85 individus dans le Lexicon II), qui correspond, comme on vient de le voir, à l’adjectif ἐπιχαρής, les 35 autres anthroponymes en -χάρης ne sont pas liés à des adjectifs en -ής. Ce sont :
|
Ἀγωνο- (1), Ἀμφι- (13), Ἀντι- (27), Ἀστυ- (2), Δημο- (54), Διο- (8), Ἐργο- (20), Ἐτεο- (2), Εὐ- (12), Θελο- (1), Θεο- (11), Θου- (1), Θυμο- (13), Ἱππο- (2), Καλλι- (1), Κλεο- (13), Κτησι- (1), Λα- (6), Λεο- (3), Λεω- (24), Λυσι- (1), Μηνο- (1), Μνησι- (1), Ναυσι- (6), Νικο- (6), Οἰνο- (2), Οἰωνο- (1), Ξενο- (5), Παγ- (6), Πολυ- (8), Πουλυ- (1), Πρεσβυ- (4), Σω- (6), Τιμο- (3), Φιλο- (35).
|
Au niveau grec, la famille de
χαίρω compte plusieurs substantifs
[39], mais aucun qui puisse expliquer directement -
χαρής / -
χάρης
[40]. On pourrait d’abord penser que ce second membre doit son succès à la présence de
χάρις, la finale sigmatique s’étant en quelque sorte substituée, en composition, à la finale attendue, en l’occurrence -
ις, mais cette hypothèse se heurte à une objection. Il existe en grec un groupe tout à fait cohérent de noms composés à second membre -
χαρις :
Ἁγησίχαρις à Rhodes,
Ἀνδρόχαρις, Crétois à Milet, etc.
[41], et en Attique même,
Δεξίχαρις, Ἐπίχαρις, Εὔχαρις, Θεόχαρις et
᾽Ονησίχαρις
[42]. La flexion en -
ι- était donc possible et il n’y a aucune raison d’admettre que -
ης se soit substitué à -
ις. Il faut chercher une autre explication.
Il y a un groupe assez fourni de noms à premier membre
Χαρι- : par exemple
Χαρίδημος (68 individus dans le
Lexicon II),
Χαρίκλῆς (51), etc.
[43]. Or les composés du type de
Σωκράτης se trouvaient assez souvent avoir à côté d’eux d’autres composés, à premier membre en -
ι- :
θερσι-,
Κρατι-,
κυδι- à côté de -
θερσής, -
κρατής, -
κυδής, etc. On peut alors émettre l’hypothèse que -
χάρης a dû son développement dans l’onomastique à l’inversion de noms en
Χαρι- : dans une première phase, création de
Δημοχάρης, Κλεοχάρης, etc., à partir de
Χαρίδημος, Χαρικλῆς, etc., grâce à l’existence d’un second membre -
χαρής dans quelques adjectifs du lexique grec (
ἐπιχαρής Aesch. ;
περιχαρής ion.-att.) ; puis, dans une seconde phase, création d’autres noms par jeu des premiers membres :
Ἀγωνο-
χάρης, Ἀμφι-,
Ἀντι-,
Ἀστυ-, etc.
13. Le problème de savoir ce que représente Χαρι- (qui dans notre hypothèse préexisterait à -χάρης dans l’onomastique) n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire au premier abord. Dans les HPN de Bechtel (p. 466) et dans le DELG (p. 1248), les anthroponymes en Χαρι- sont classés sous χάρις, mais cette interprétation n’est pas assurée car lorsque l’on peut saisir les processus de nomination dans les familles, on s’aperçoit que Χαρι- alterne souvent avec des premiers membres à valeur verbale :
|
Χαρί-δημος père d’un Ἀρχί-δημος à Spalauthra (Thessalie),
Χαρι-κλεῖς Φιλοχάρειος à Pharsalos,
Χαρί-κλειτος fils d’un Ἀρχί-δημος à Kos
[44].
|
On peut donc penser que dans une bonne proportion de noms au moins,
Χαρι- représente un dérivé de la racine de
χαίρω et n’entretient pas de relation directe avec
χάρις. L’existence d’anthroponymes en
Χαιρε-,
Χαιρι- et
Χαιρο-, à l’évidence dérivés du thème de présent *
χαιρε/
ο-, accrédite dans une certaine mesure cette explication
[45].
Du point de vue du sens, on pourrait pousser plus loin l’analyse et se demander si dans les noms les plus anciens Χαρι- ne doit pas être mis en relation avec les formes à suffixe en *-m… qui traduisent l’idée de combat : χάρμᾱ f. « envie du combat, combat », μενεχάρμης « qui combat de pied ferme » (Hom.), -χαρμος (id.) et ἱππιοχάρμης « qui combat sur son char » (Hom., Aesch.). On comprendrait ainsi les associations avec le nom du lion (Χαριλέων, IVe siècle), du combat (Χαρίμαχος, Ve s.), de la force (Χαρισθένης, Ve s.), etc.
Pour conclure sur les noms en -χάρης, on peut dire qu’ils ont été surtout productifs comme inversions de composés en Χαρι- et que leur essor n’est donc pas dû directement à la productivité des seconds membres sigmatiques dérivés de verbes. Se confirme ainsi l’idée que le système anthroponymique productif était le type Σωκράτης et que les anthroponymes du type de Ἀριστοφάνης se sont développés comme par accident, comme substituts d’autres formations qui s’éteignaient.
14. Composés en -φάνης
Parmi les seconds membres déverbatifs, -φάνης est celui qui a fourni le plus d’anthroponymes (48) :
|
Αἰδο- 1, Ἀθηνο- 3, Ἀντι- 96, Ἀπολλο- 77, Ἀριστο- 57, Αὐτο- 1, Bενδι- 1, Δεξι- 1, Δηλο- 1, Δημο- 24, Δικαιο- 1, Διονυσι- 2, Διονυσο- 2, Ἐπι- 16, Εὐ- 29, Εὐθυ- 1, Ἡγησι- 2, Zηνο- 1, Θεο- 36, Θεσμο- 1, Θου- 3, Ἱερο- 2, Καλλι- 25, Κλεο- 9, Λεοντο- 1, Λεω- 1, Λυσι- 5, Μηνο- 3, Μητρο- 15, Μνησι- 2, Μοιρο- 1, Ναυσι- 1, Νεο- 1, Νικο- 3, Ξενο- 2, Παμ- 1, Πασι- 1, Προ- 2, Πρωτο- 2, Πυθο- 1, Στρατο- 1, Σωσι- 5, Σω- 24, Τηλε- 13, Τιμο- 1, Φιλο- 3, Χαιρε- 23.
|
L’origine déverbative du second membre, qui a fourni aussi, avec accentuation finale les adjectifs du type de
τηλε-
φανής, ne fait pas de doute. Vouloir chercher un substantif sigmatique *
φάνος ne débouche sur rien, l’absence d’une telle forme dans une famille pourtant très bien attestée étant significative. Quant à l’indication de Bechtel,
HPN 438, «
Φανο-, -
φάνης zu
φανε- in
φανερός », elle ne va pas au fond du problème ; -
φάνης (anthrop.) et -
φανής (adjectifs) sont certes en relation synchronique avec
φανερός, mais ils n’en sont pas dérivés. Comme pour les anthroponymes en -
χάρης, la raison de la vogue de -
φάνης demande explication. On pourrait bien entendu évoquer simplement un phénomène de mode, mais ce phénomène expliquerait plutôt le succès d’un nom particulier que d’un second membre de composé. Par ailleurs, on ne peut pas penser que -
φάνης se soit développé comme -
χάρης par inversion de composés à premier membre en -
ι- car *
Φανι- n’existe pas
[46].
15. Un fait ne semble pas avoir été assez remarqué : c’est la coexistence, à côté des formes en -
φανής / -
φάνης, d’adjectifs et d’anthroponymes en -
φαής / -
φάης. On sait que le grec a eu un aoriste thématique attesté par la 3
e sg. ind.
φ
ε « apparut », dit d’Éos,
Od. 14, 502, par le participe
ἀμφιφάων « bien visible » (Orac. ap. Synes.) et dans les noms propres
Ἀντι-,
Εὐρυ-,
Ξενο-,
Τηλε-
φάων
[47], ainsi que par les anthroponymes féminins
Εὐρυ-
φάεσσα, Πασι-
φάεσσα, etc., dont la finale repose sur *
φαϜ-
ατ-y
α, féminin archaïque de
φαών
[48]. Correspondant à ce thème verbal, il y a eu un substantif neutre
φάος, gén.
φάεος, φάους, d’où
φῶς qui a adopté secondairement la flexion en dentale (gén.
φωτός). Il existe aussi un second membre de composé sigmatique, -
φα(
Ϝ)
ής, qui doit du point de vue morphologique reposer sur
φάος, mais qui peut, synchroniquement, fonctionner comme un dérivé direct de la base verbale *
φαϜε/
ο-. Ce second membre apparaît dans plus de cinquante adjectifs composés (e.g.
χρυσο-
φαής « qui a l’éclat de l’or »,
νυκτι-
φαής, etc.)
[49] et dans la quinzaine d’anthroponymes qui suivent
[50] :
| Ἀντι | -φάης (Tégée) |
| Ἀριστο | -φάης supposé à Kymé d’Éolide, Bull. épigr. 1973, 371 |
| Δα | -φάης (Assos) |
| Διονυσο | -φάεις, fils d’un Πραξιφάνης, Thespies |
| Διο | -φάης en Attique, IG II2, 6571 (Ier siècle av. J.-C.) |
| Εὐ | -φάης (Tégée) |
| Καλλι | -φάης (Épidaure) |
| Λα | -φάης à Argos, en Attique et à Phlionte (Pausanias) |
| Ματρο | -φάης (Mytilène) |
| Νικο | -φάης (Argos) |
| Ξενο | -φάης (Larisa, Sicyone et région de Skepsis) |
| Παμ | -φάης à Thasos (plusieurs) ; un argien chez Pindare,Ném. X, 49 |
| Πολυ | -φάης Φλυεύς |
| Πρατο | -φάης, père d’un Εὐφανής, Pérée Rhodienne ;sous forme Πρωτο-, Ilion, Athènes, Methymna |
| Πυθο | -φάης (Mytilène, Érythrées) |
| Σκαμανδρο | -φάης en Éolide |
| et Ἀγλαοφαΐδας (Orchomène), supposant un *Ἀγλαο-φάης. |
On remarque que ces noms sont surtout attestés dans les régions autres que l’Attique. Le Lexicon II ne livre pour cette région que les formes suivantes :
| Διο | -φάης (un seul individu, Athènes, Ier siècle av. J.-C.), |
| Λα | -φάης (deux individus à Athènes, 119/118 av. J.-C. et 100/99 av. J.-C.) |
| Πολυ | -φάης (un individu à Athènes, 117/116 av. J.-C.) |
| Πρωτο | -φάης (un seul individu, Athènes, 157/156 av. J.-C.). |
16. Il saute aux yeux que ces noms apparaissent à Athènes nettement après l’époque classique. Une conclusion nette doit en être tirée : les anthroponymes en -
φάης ne font pas partie du stock onomastique de l’Attique. Partant de cette constatation, on pourrait considérer tout bonnement que ces anthroponymes n’ont pas été connus dans l’Athènes classique ou en ont tôt disparu parce que le nom qui était à la base du second membre,
φάος, était un vieux mot qui avait disparu de la langue courante
[51]. On pourrait penser aussi que la présence dans le dialecte attique des noms en -
φάνης a été favorisée par l’absence de -
φάης sans qu’il y ait de relation directe entre ces deux groupes de noms. Or un examen attentif de ces deux groupes permet de voir que les noms en -
φάνης ne se combinent pas avec n’importe quel premier membre, mais, d’une façon trop fréquente pour que ce soit fortuit, avec ceux qui figurent dans les composés en -
φάης :
| Ἀντι-φάνης | cf. Ἀντι-φάης |
| Ἀριστο-φάνης | cf. Ἀριστο-φάης |
| Διονυσι- et Διονυσο-φάνης | cf. Διονυσο-φάεις |
| Διο-φάνης | cf. Διο-φάης |
| Εὐ-φάνης | cf. Εὐ-φάης |
| Καλλι-φάνης | cf. Καλλι-φάης |
| Λεω-φάνης | cf. Λα-φάης |
| Μητρο-φάνης | cf. Ματρο-φάης |
Νικο-φα ης | cf. Νικο-φάης |
Ξενο-φα ης | cf. Ξενο-φάης |
| Παμ-φάνης | cf. Παμ-φάης |
| Πρωτο-φάνης | cf. Πρατο-φάης. |
Il faut à notre avis en tirer la conclusion que l’Attique a, comme les autres régions grecques, hérité d’anthroponymes en -φάης (< φάος), mais qu’à la suite d’une contamination avec le second membre -φανής (adjectifs) / -φάνης (anthrop.) dérivé de la racine de φαίνομαι, les anthroponymes en -φάης ont été massivement refaits en -φάνης : -φάνης s’est substitué en Attique à -φάης quand on a nommé les jeunes générations. Si les noms en -φάνης sont si nombreux, c’est qu’ils prennent le relais d’un groupe préexistant, qui était du type de Σωκράτης (second membre d’origine nominale). Du reste, des traces de ces réfections semblent s’observer dans les faits : en Pérée rhodienne, un Πρατο-φάης est le père d’un Εὐ-φάνης et, par le processus contraire, peut-être dû au désir de retrouver le nom des ancêtres, un Πραξι-φάνης de Thespies a pour fils un Διονυσο-φάης.
17. Si l’on considère le succès des noms en -
φάνης et -
χάρης comme dû à des causes extérieures et que l’on déduit par conséquent ces noms du total des anthroponymes sigmatiques à second membre déverbatif, il ne reste que 46 noms, dont 15 en -
πείθης, contre 425 du type de
Σωκράτης, et si l’on déduit le nombre des porteurs de ces noms enregistrés dans le
Lexicon II (534 et 393), il ne reste que 412 individus contre 6112
[52]. On constate donc l’existence d’un fossé entre les noms du type de
Σωκράτης, nombreux et fréquemment attribués, et les nouveaux venus, peu nombreux et peu courants.
On met souvent l’accent sur le caractère archaïque de l’anthroponymie, à juste titre. L’anthroponymie puise aux mêmes sources que le reste du lexique. Elle hérite des procédés ordinaires de la formation des noms, mais son retard à accepter les innovations peut être considérable. Les anthroponymes sigmatiques en sont un exemple flagrant : le procédé onomastique indo-européen qu’illustrent
Πατροκλέης, Διομήδης, Εὐμένης, Μεγασθένης, Σωκράτης, etc., se maintient avec une vitalité non émoussée ; le nouveau système qu’illustrent des noms comme
Δημοκρίνης, Εὐπείθης, et par raccroc
Ἀριστοφάνης, n’en est lui qu’à ses balbutiements
[53].
·
Bechtel, Friedrich, Die historischen Personennamen des Griechischen bis zum Kaiserzeit, Halle, Niemeyer, 1917 (reproduction, Hildesheim, Olms, 1982).
·
Blanc, Alain, Les adjectifs sigmatiques en grec, thèse (dactylographiée) de l’Université de Paris-Sorbonne soutenue le 17-2-1987.
·
Blanc, Alain, et Christol, Alain (éd.), Langues en contact dans l’Antiquité. Aspects lexicaux. Nancy-Paris, A.D.R.A.-De Boccard, 1999.
·
Brugmann, Karl, Grundriß der vergleichenden Grammatik der Indogermanischen Sprachen2, II/1, Strasbourg, Trübner, 1906.
·
Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, avec un Supplément sous la direction de Alain Blanc, Charles de Lamberterie, Jean-Louis Perpillou, Paris, Klincksieck, 1999.
·
DELG Suppl. : voir le précédent.
·
Dobias, Catherine, et Dubois, Laurent, « Introduction aux Onomastica Graeca Selecta » de O. Masson : voir Masson.
·
Kamptz, H. von, Homerische Personennamen, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1982.
·
Lexicon II : voir Osborne and Byrne.
·
LIV : Lexikon der indogermanischen Verben, Unter der Leitung von Helmut Rix, Wiesbaden, L. Reichert, 1998.
·
Masson, Olivier, Onomastica Graeca Selecta, I-II. Introduction et index de Catherine Dobias et Laurent Dubois, Université de Paris X-Nanterre, 1990.
·
Masson, Olivier, Onomastica Graeca Selecta, III. Indices de Catherine Dobias et Laurent Dubois. Genève-Paris, Droz, 2000.
·
Meier-Brügger, Michael, Indogermanische Sprachwissenschaft. 8. Auflage, Berlin-New York, W. de Gruyter, 2002.
·
Meißner, Torsten, s-Stem Nouns and Adjectives in Ancient Greek, Diss. Oxford, 1995.
·
Namenforschung / Name Studies / Les noms propres. Ein internationales Handbuch zur Onomastik […], I-II, éd. Ernst Eichler, Gerold Hilty, Heinrich Löffler et al., Berlin-New York, 1995.
·
Osborne, M. J., Byrne, S. G., A Lexicon of Greek Personal Names II. Attica, Oxford, Clarendon Press, 1994.
·
Risch, Ernst, Wortbildung der homerischen Sprache, 2. Auflage, Berlin-New York, W. de Gruyter, 1974.
·
Schmitt, Rüdiger, Dichtung und Dichtersprache in indogermanischer Zeit, Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1967.
·
Schwyzer, Eduard, Griechische Grammatik. I. Lautlehre. Wortbildung. Flexion, Munich, Beck, 1939.
·
Stüber, Karin, Die primären s-Stämme des Indogermanischen, Wiesbaden, L. Reichert Verlag, 2002.
·
Wackernagel, Jakob-Debrunner, Albert, Altindische Grammatik, II/2. Die Nominalsuffixe, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1954.
[1]
Cf. Brugmann,
Grundriß, II/1, p. 515 et 528, Wackernagel-Debrunner,
Ai. Gr. II/2, p. 224, Schwyzer,
Gr. Gr. I, p. 513. Bibliographie plus récente sur les anthroponymes dans les langues indo-européennes chez Meier-Brügger,
Idg. Sprachwiss.8, p. 301, avec renvoi notamment à
Namenforschung, 1995. – Sur les anthroponymes indiens cités ci-dessus, voir Schmitt,
Dichtung, p. 119, 83 et 73, respectivement.
[2]
Cf., entre autres, Schwyzer,
Gr. Gr. I, p. 513, Risch,
Wortbildung, p. 81, notre thèse (non publiée),
Les adjectifs sigmatiques en grec (Paris-Sorbonne, 1987), ainsi que la thèse de Torsten Meißner (1995) et le livre tout récent (2002) de Karin Stüber, p. 46-57.
[3]
Le nombre des composés s’élevant à plusieurs milliers, il nous a paru suffisant de dénombrer seulement les seconds membres.
[4]
Cf. notre thèse, p. 104-106.
[5]
Ibid., p. 235-7, 270, 274, 277-8, 294-5, 324, 327, 335, 337, 367, 372, 394, 398.
[6]
Ibid., p. 157.
[7]
On sait que les Troyens de l’
Iliade portent le plus souvent des noms explicables par le grec (cf.
Ἕκτωρ et
Ἀστύαναξ).
[8]
Cf.
DELG, p. 109-110.
[9]
Cf.
DELG, s.u.
ἀδευκής, et H. von Kamptz,
Hom. Personennamen (1982), p. 88-89. Sur le sens du verbe
δεύκω (« briller » / « voir »), sur
ἀδευκής et sur le nom du dieu latin Pollux, voir F. Bader, « De Pollux à Deukalion : la racine *
deu-k- “briller, voir” », dans Annemarie Etter (éd.),
o-o-pe-ro-si. Festschrift für Ernst Risch zum 75. Geburtstag, Berlin-New York, W. de Gruyter, 1986, p. 463-488.
[10]
Cf. von Kamptz, p. 76 (
Λει- graphie pour
Λη-).
[11]
Ce qui est la solution de E. Risch pour
Περιήρης (
Wortbildung, p. 86).
[12]
Interprétation de F. Bader, « Homère et le pélasge », dans
Langues en contact (Blanc et Christol dir.), p. 41.
[13]
Il n’y a pas de *
πεῖθος ni de *
φεῖδος et comme les familles de
πείθω et de
φείδομαι sont bien attestées en grec, il n’y a pas de raison de croire que cette absence soit le fait d’une lacune de notre documentation (cf. von Kamptz, p. 76, qui enregistre avec raison
Εὐπείθης et
Πολυφείδης dans les formes « mit eindeutig verbalem Bezug »).
[14]
Cf. von Kamptz, p. 88-89.
[15]
On remarquera que
Εὐπείθης et
Πολυφείδης apparaissent dans la plus jeune des deux épopées ; ce fait est peut-être significatif.
[16]
Étant arrivés maintenant à l’époque classique, nous pouvons sans anachronisme prendre comme représentants des deux catégories d’anthroponymes sigmatiques les noms du philosophe et du poète comique les plus connus d’Athènes, Socrate (cf.
κράτος n.) et Aristophane (cf. la racine *
φαν-).
[17]
Analyse de Bechtel,
HPN 149.
[18]
Forme à vocalisme plein conservée par l’éolien et confirmée par l’onomastique, cf.
DELG 423).
[19]
Telle est pour
Εὐήκης l’analyse de Bechtel,
HPN 191.
[20]
À titre indicatif, liste des noms en -
κλῆς pour lesquels le
Lexicon II donne plus de quarante références :
Ἀγαθο- 183,
Ἀνδρο- 70,
Ἀντι- 41,
Ἀριστο- 104,
Αὐτο- 45,
Δημο- 75,
Διο- 238,
Εὐθυ- 45,
Εὐ- 111,
Θεμιστο- 53,
Θεο- 61,
Θρασυ- 42,
Ἱερο- 79,
Καλλι- 56,
Κτησι- 43,
Λυσι- 49,
Μενε- 59,
Νικο- 65,
Ξενο- 98,
Πολυ- 58,
Προ- 60,
Πυθο- 45,
Στρατο- 55,
Σω- 52,
Τιμο- 59,
Φιλο- 136,
Χαρι- 51.
[21]
Parmi lesquels on notera :
Ἀμφι-
κράτης 11,
Ἀναξι- 21,
Ἀντι- 47,
Ἀριστο- 116,
Αὐτο- 20,
Δεινο- 17,
Δημο- 79,
Ἐπι- 151,
Ἑρμο- 18,
Εὐ- 66,
Εὐθυ- 51,
Ἱππο- 46,
᾽Ισο- 22,
Καλλι- 127,
Λεω- 27,
Λυσι- 46,
Μενε- 118,
Ναυ- 24,
Ναυσι- 24,
Νικο- 56,
Ξενο- 47,
Πιστο- 18,
Πολυ- 60,
Σω- 196,
Σωσι- 48,
Τιμο- 133 et
Φιλο- 195.
[22]
À savoir :
Ἀνδρο-
κύδης 3,
Ἀριστο- 1,
Δημο- 3,
Ἐπι- 5,
Ἑρμο- 1,
Θεο- 3,
Καλλι- 1,
Λεω- 1,
Μενε- 1,
Ναυ- 4,
Ναυσι- 8,
Νεο- 1,
Πραξι- 1,
Σω- 1,
Φερε- 2 et
Φιλο- 19.
[23]
Noter que certains composés peuvent se rapporter en fait à
μένω : notamment
Ἀντα-,
Διο-,
Ἐμ-,
Ἐπι-, Z
ηνο-,
Πρωτο-
μένης. Sur cette difficulté d’analyse, voir Bechtel,
HPN 306. Pour ne pas trancher arbitrairement, nous avons dans nos comptes attribué (tout à fait arbitrairement !) tous les composés en -
μένης à
μένος. On se souviendra donc que nos résultats statistiques ne sont que des approximations et qu’il faut les reconnaître comme tels.
[24]
Les plus répandus sont :
Ἀλκα-
μένης 16,
Ἀνδρο- 16,
Ἀντι- 16,
Ἀριστο- 58,
Αὐτο- 12,
Εὐ- 37,
Κλεο- 18,
Νικο- 14,
Παμ- 19,
Χαιρι- 10.
[25]
Les plus répandus :
Ἀριστο-
μήδης 15,
Διο- 17,
Θρασυ- 27,
Λυκο- 19,
Νικο- 10,
Πολυ- 13.
[26]
Dont :
Ἀνδρο-
σθένης 17,
Ἀντι- 36,
Δημο- 68,
Καλλι- 51,
Λεω- 18,
Σω- 16,
Τιμο- 12.
[27]
Dont :
Ἀριστο-
τέλης 70,
Δημο- 17,
Ἐπι- 22,
Εὐ- 10,
Θεο- 11,
Καλλι- 34,
Νικο- 15,
Πραξι- 57,
Σω- 18. – À mentionner un curieux
Εὐαιτέλης (?) en
IG I3 377, 22 (407/6 BC ?) selon le
Lexicon II.
[28]
Ainsi Bechtel,
HPN 130, à la suite de Schulze,
Q.E., p. 88, n. 1.
[29]
Kephisia : 409/8 BC
IG I3 474, 2 (PA 4525 ; 3882a) ; Paionidai : 447/6 BC
IG I3 265, 2.
[30]
Étymologie de
ἀφελής : voir
DELG Suppl. 1381 (J. Taillardat).
[31]
Reposant sur la racine *
ἀν- de
ἀναίνομαι, cf.
DELG Suppl. 1427.
[32]
Voir
DELG Suppl. 1400.
[33]
Pour cette analyse, Bechtel,
HPN 305.
[34]
Bechtel,
HPN 418 pose curieusement « -
τάγης zu einem Abstractum *
τᾱγος ‘Ordnung’ ». Hormis le fait que ce neutre n’existe pas, on ne voit pas pourquoi Bechtel veut un
α long. Les adjectifs sigmatiques sont pour leur part en -
τᾰγής (cf. Buck-Petersen, p. 701).
[35]
Voir
DELG 303, s.u.
δυσχερής.
[36]
Relèvent du type
Διογένης et n’ont donc pas été pris en considération parce qu’ambigus les noms en -
άγης (
Εὐ-,
Θε-,
Παν-), cf.
ἄγος et
ἄζομαι ; -
άρκης (
Παντ-,
Πολυ-), cf.
ἄρκος et la racine
ἀρκ- de
ἄρκιος et
ἀρκέω, si ce dernier n’est pas dénominatif ; -
γένης (67 : liste dans le
Lexicon, 496) ; -
γήθης (
Ἐπι-), cf.
γῆθος et
γέγηθα ; -
ήδης (
Ἀμφ-), cf.
ἦδος et
ἥδομαι ; -
θάλης (
Ἀνδρο-,
Εὐ-,
Ἱππο-,
Καλλι-,
Μεν-,
Παν-,
Τιμο-) ; -
κήδης (
Ἀμφι-, B
εγα-,
Δημο-,
Θεο-,
Λεω-,
Μνησι-,
Σω-,
Τιμο-,
Φιλο-), cf.
κῆδος et
κήδομαι) ; -
μάθης (
Αὐτο- et
Εὐ-), cf.
μάθος et
μαθεῖν ; -
φάης (
Διο-,
Λα-,
Πολυ-,
Πρωτο-), cf.
φάος et
φάε ; -
ωφέλης (
Ἀνδρωφέλης et
Οἰκοφέλ