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Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes

2002/2 (Tome LXXVI)



Pages 199 - 215 Article suivant

1 - Circum, adverbe et préverbe

1

Les pages qui suivent ont pour objet d’éclairer certains aspects de la genèse et de l’implantation progressive de circum, adverbe, préverbe, préposition, dans la langue latine. Le sort de circum est exceptionnel, puisque circus est le seul substantif qui, en latin, à l’époque historique, ait été à l’origine d’une nouvelle forme non casuelle, circum, adverbe-préposition-préverbe. La génération des préverbés en circum est récente, elle vient d’émerger à l’époque de Plaute. L’univerbation n’est pas encore totalement achevée. On voit circumire prendre le relais de ambire ou circumplector concurrencer, sans le supplanter, amplector. Il est certain que circum a remplacé l’élément amb-, qui a cessé d’être productif dès l’époque préhistorique. On se demandera pourquoi circus a été figé à l’accusatif et non à l’ablatif, cas circonstanciel par excellence. Gr. κύκλῳ, qui équivaut souvent à circum, est figé au datif, cas circonstanciel. Il est vrai qu’un ablatif circō se confondrait pour la forme avec les adverbes directifs en -ō de la question quō et avec les préverbes intrō et retrō, eux aussi directifs. Cependant, la préposition circum devait être sentie comme mal caractérisée puisque la langue lui a substitué circā, dont la finale adverbiale est plus nette [1]  Circum préposition connaît un développement net aux... [1] . En particulier, dans les combinaisons avec des adverbes en -ā, dans un type de jonction adverbiale ancien [2]  Surtout avec liaison …-que …-que, cf. gr. περί τ᾽ ἀμφί... [2] , circum devait détoner :

hoc uide, circum supraque quod complexu continet/terram.

Pacuv. trag. 86-7

[...] uariae circumque supraque

adsuetae ripis uolucres et fluminis alueo

aethera mulcebant [...].

Verg. Aen. 7, 32-4

gentibus innumeris circumque infraque relictis

Aethiopum populos Cepheaque conspicit arua.

Ov. Met. 4, 668-9

Plaute présente déjà la forme adverbiale à āmreḍita circumcircā, qui permet de mieux comprendre l’alignement de circum sur les adverbes en ā :

(gallus) occepit ibi scalpurrire ungulis/circum circa.

Aul. 467-8

hoc accedebat ut aqua praeterquam in ipso oppido unam circumcirca nusquam reperiretur propius milia passuum viii.

Cf. B. Hisp. 41, 4

Reste à savoir dans quelles conditions l’accusatif de circus s’est trouvé décatégorisé et adverbialisé. La génération spontanée n’existant pas plus en linguistique qu’ailleurs, le figement adverbial d’une forme casuelle se produit nécessairement à partir de contextes favorables, qu’il convient de mettre en évidence. Ainsi, on a p. ex. chez Plaute le syntagme statim stare [3]  Amph. 276 : ita statim stant signa « les étoiles restent... [3] dans lequel on verra, en synchronie, un adverbe statim. Toutefois, originellement, statim est l’accusatif du nom de procès *statis, et c’est l’objet interne de stare. Les accusatifs de l’objet interne sont certainement l’une des sources des adverbes en -tim de première génération (ceux qui sont l’acc. de vieux noms en *-ti-). Une autre source probable pour l’émergence de formations adverbiales figées à l’accusatif (et, partant, de préverbes et prépositions) est l’accusatif d’extension. Dans le cas qui nous occupe, on posera au départ une structure circum ire (uel sim.) dans laquelle circum est un accusatif d’extension, sur le modèle de celui qu’on a dans uiam ire. Ce serait « aller selon un mouvement circulaire ». Une telle genèse suppose que circum se soit figé d’abord aux côtés de verbes de mouvement. On ne peut d’ailleurs exclure que le point de départ soit tout simplement circum ire [4]  On sait que circumīre était prononcé circuīre, alors... [4] ou l’un de ses substituts, p. ex. les passifs intransitivants, intrinsèques :

ubi circumuortor, cado.

Pl. Pseud. 1278

Si l’on admet que circum est à la base un accusatif d’extension, donc un circonstant, la position objet reste libre. Aux verbes de mouvement proprement dits s’ajoutent les verbes de regard : circumspicere (-spectare) « jeter un regard circulaire, parcourir du regard ». L’accusatif d’extension se justifie ici aussi. Chez Plaute, circumspicere a encore des emplois intransitifs :

– Circumspicedum, numquis est

sermonem nostrum qui aucupet. – Tutum probest.

– Circumspice etiam. – Nemo est. Loquere nunciam.

Most. 472-4

– Sed circumspice. – Nemost.

Trin. 151-2

Il est un signe que circum s’est bien figé dans des configurations qui dénotaient un mouvement : circum préverbe n’entre que secondairement dans la constitution de verbes d’état (il n’y a pas de verbe *circumesse). Les verbes « entourer » du latin sont prioritairement des triactanciels à orientation causative, dont le sujet est toujours agentif, et qui expriment un processus : c’est « mettre quelque chose autour de quelque chose ». Le latin n’a pas vraiment développé de verbe d’état construit avec objet locatif [5]  Le fossé entoure le château, la montagne surplombe/domine... [5] , comparable à fr. « entourer » entendu comme « être autour de ». Circumstare/-sistere ou circumsedere existent, mais ce ne sont pas des équivalents de fr. « entourer », et ils ont toutes chances de s’être développés comme symétriques statifs de verbes de mouvement. Tout ce qui peut se rapprocher d’un verbe « entourer » statif avec objet locatif, c’est un emploi, rare, de ambire, relayé ensuite par circumire :

Tiberis amnis, quod ambit Martium Campum et urbem.

Varr. L.L. 5, 28

En revanche, l’osque, de son côté, connaît un développement statif de son verbe amferom « circumferre », attesté dans le cippe d’Abella [6]  Pages 114-115 dans Rix, 2002. [6]  :

B 6 : ehtrad feíhúss pús Herekleís fíísnam amfret.

À l’extérieur des murs qui entourent le sanctuaire d’Hercule. [7]  Trad. latine Buck, 1928, p. 227 : « extra muros qui... [7]

B 19 : púst feíhúss pús físnam amfret.

Au-delà des murs qui entourent le sanctuaire.

En latin, l’expression usuelle est le passif exprimant un état [8]  Cet emploi est issu de l’actif agentif, la passivation... [8]  :

prouincia quae mari cincta, portibus distincta, insulis circumdata esset.

Cic. Flac. 27

(urbs) prope ex omnibus partibus flumine et palude circumdata.

Caes. B.G. 7, 15, 5

Les emplois intransitifs de ferre en préverbation ne sont pas inconnus du latin ; differre « être différent » est bien sûr un bon exemple [9]  Il faudrait aussi certainement relier l’amferom statif... [9] .

2 - Remarques sur la construction des préverbés en circum

2.1 - Préverbés biactanciels (sujet et objet)

2

Les préverbés en circum- se construisent avec un accusatif. L’usage de Plaute laisse voir la genèse de la construction. Dans les préverbés biactanciels en circum-, circumire ou circumspicere pourvus d’un complément d’objet, cet objet à l’accusatif est pour le sens complément du préverbe, non du verbe, puisque c’est un objet de la chose entourée. Ainsi, se circumspicere veut dire « regarder autour de soi » :

circumspicedum te, ne quis adsit arbiter

nobis, et quaeso identidem circumspice. [10]  L’objet de circumspicere est normalement un réfléchi... [10]

Trin. 145-6

On fait alors d’une pierre deux coups : le circum qui naît dans ces circonstances peut être aussi bien préverbe que préposition, comme le montre l’équivalence entre circum uicinos uagare et fana circumire :

quae circum uicinos uagas.

Mil. 423-4

qui fana uentris causa circumis.

Rud. 140

Sur le même modèle, on pourrait déplier se circumspicere en *specere circum se [11]  À partir de l’époque classique, circumspicere passe... [11] . Cette dualité de structures explique la genèse de l’emploi préverbal à partir de l’emploi adverbial. Cependant, dès Plaute, la possibilité de passivation montre que cet accusatif est un véritable complément d’objet, désémantisé :

quia enim in cauea si forent

conclusi, itidem ut pulli gallinacei,

ita non potuere uno anno circumirier.

Curc. 449-51

La situation est comparable à celle de adire aliquem, passivable en aliquis aditur, à ceci près que adire n’offre jamais de « tmèse », car il est de formation plus ancienne que les préverbés en circum.

2.2 - Préverbés triactanciels

3

La syntaxe des préverbés triactanciels en circum-, ceux qui signifient « entourer qun/qch de qch, mettre qch autour de qun/qch », nous retiendra longuement. Trois constructions sont possibles. Deux sont anciennes et probablement héritées, la troisième, avec double accusatif, est plus récente et due en propre à la présence de circum. La double construction ancienne des verbes « entourer » est bien connue : on peut dire aussi bien circumdare urbem muro (« modèle 1 » selon J. Haudry) que circumdare murum urbi (« modèle 2 » selon J. Haudry). Cette syntaxe a été étudiée en détail par J. Haudry, auquel nous reprenons les appellations de « modèle 1 » et « modèle 2 » [12]  Cette double construction n’est pas l’apanage des verbes... [12] . Cette dualité de construction est ancienne, héritée, puisqu’elle se retrouve p. ex. en indo-iranien avec pári-dhā- « mettre autour » [13]  Cf. Haudry, 1977, p. 271-272. [13] . Dans le « modèle 1 », le complément à l’ablatif (muro dans l’exemple-type), qui ne peut se comprendre, en diachronie du moins, que comme l’objet [14]  Le « mur » de l’exemple est bel et bien l’objet du... [14] , recouvre certainement un ancien instrumental d’objet indo-européen [15]  Cf. Haudry, 1977, p. 169-171 et Haudry, 1994, p. 99-100.... [15] .

4

La construction du « modèle 1 » [16]  Dont Haudry affirme l’antériorité par rapport au « modèle... [16] a été productive en latin ancien, comme le montre encore, à l’époque de Plaute, circumtendere aliquem aliquā rē :

erus meus elephanti corio circumtentust, non suo. [17]  Dans circumtendere aliquem coriō, le « cuir », qui... [17]

Mil. 235

Plaute montre même les deux constructions dans un seul vers :

bcircumda torquem brachiis, meum collum circumplecte. [18]  Circumdare torquem brachiis, c’est le type circumdare... [18]

As. 696

Le cas de circumducere est analogue. C’est foncièrement un terme institutionnel, qui sert à désigner le tracé du sillon par lequel on délimite une ville. On a circumducere oppidum aratro « délimiter le pourtour d’une ville avec l’araire » :

oppida condebant in Latio Etrusco ritu multi, id est iunctis bobus, tauro et uacca interiore, aratro circumagebant sulcum (hoc faciebant religionis causa die auspicato). […] Quare et oppida quae prius erant circumducta aratro ab orbe et uruo urbes. [19]  Circumagere sulcum aratro est un hapax, mais l’expression... [19]

Varr. L.L. 5, 143

Emploi avec ellipse ou plutôt intégration au verbe de l’objet oppidum, au passif impersonnel :

ne quis intra fines oppidi coloniaeue qua aratro circumductum erit.

CIL 1, 592, 2

Emploi plus large, peut-être issu du précédent par « laïcisation » :

flumen Dubis ut circino circumductum paene totum oppidum cingit.

Caes. Gall. 1, 38, 4

Il existe parallèlement circumducere aratrum « passer l’araire pour faire un tracé circulaire » [20]  Dans ce cas, circum est originellement un accusatif... [20]  :

tu autem insolentia elatus omni auspiciorum iure turbato Casilinum coloniam deduxisti, quo erat paucis annis ante deducta, ut uexillum tolleres, ut aratrum circumduceres.

Cic. Phil. 2, 102

À côté de ces deux constructions, il en existe une troisième, plus rare, pratiquement limitée à l’époque archaïque, avec double accusatif :

istum, puere, circumduce hasce aedis et conclauia.

Pl. Most. 843

duas partes terrae circumdato radices uitis.

Cat. Agr. 114

mando tibi, Mani, uti illace suouitaurilia fundum agrum terramque meam, quota ex parte siue circumagi siue circumferenda censeas.

Cat. Agr. 141, 1

agrum terram fundumque meum suouitaurilia circumagi iussi.

Cat. Agr. 141, 2

Cette construction avec double accusatif peut provenir des préverbés biactanciels en circum-. En effet, les préverbés triactanciels en circum- peuvent être considérés comme les causatifs qui leur correspondent [21]  C’est particulièrement vrai, semble-t-il, pour circumagere... [21] . C’est circum qui a induit la construction à double accusatif, en imposant une syntaxe transparente : premier objet en dépendance du verbe de base, second en dépendance du préverbe [22]  Interprétation différente dans Bortolussi, à paraître,... [22] . Ainsi, on pourrait redéployer le syntagme istum circumduce aedis et conclauia en *duce istum circum aedis et conclauia. Aedis et conclauia dépendent de circum, istum est l’objet de ducere. Même chose avec circumagere, on pourrait recomposer les syntagmes en détachant circum, ce qui donnerait p. ex. *circum agrum suouitaurilia agere « conduire les suouetaurilia autour du champ ». Mais le double accusatif n’est pas, ainsi qu’on l’a rappelé, la construction originelle des verbes « entourer/mettre autour ». Il s’agit d’une construction innovante à l’époque de Plaute ou Caton, qui n’a pas réussi à supplanter les constructions anciennes restées plus usuelles [23]  Ce n’est un paradoxe qu’en apparence que de dire qu’un... [23] . On assiste ainsi à une montée en puissance de circum-, qui s’est cependant stabilisée, puisque la domination des constructions anciennes du type circumdare urbem muro / circumdare murum urbi n’a pas été ébranlée. Cette montée en puissance est le signe que circum se mettait en place peu à peu dans la langue latine. En revanche, un vieux verbe comme amplector ne connaît que la construction la plus archaïque amplector aliquid aliqua re. Il semble bien d’ailleurs que amplector ne soit plus vraiment conçu en synchronie comme un verbe « entourer ». Son sort a été en effet flottant. On a vu émerger un circumplecto(r) demeuré une illustration inaboutie du processus de remplacement de amb- par circum-. Ce circumplecto(r) est une création récente à l’époque de Plaute, qui renouvelle amplector et complector, sans avoir toutefois réussi à les supplanter, loin s’en faut [24]  Ernout-Meillet suggère que circumplecto(r) calque περιπλέκω.... [24] . C’est un verbe qui est resté rare, même chez Plaute [25]  Chez qui complector est infiniment plus fréquent. Chez... [25] . En revanche, on a chez Virgile une situation curieuse, amplector pouvant être renforcé par un circum mobile, ce qui produit une sorte de surpréfixé en puissance [26]  Un circumcomplector tardif a existé. Cf. Flobert, 1975,... [26]  :

molli circum est ansas amplexus acantho.

Verg. Buc. 3, 45

alter Amazoniam pharetram plenamque sagittis

Threiciis, lato quam circum amplectitur auro

balteus.

Verg. Aen. 5, 311-3

2.3 - Circumambulation et lustration : syntaxe de lat. circumferre, ombr. amferom

5

Un facteur a joué un rôle important dans l’histoire des notions d’entourage et de circulation-circumambulation : les rites religieux de purification par circumambulation, qui sont anciens, communs aux Latins et aux peuples de langue osco-ombrienne. Nous avons précédemment évoqué un verbe qui décrit la circumambulation lors des sacrifices ruraux : circumagere, connu grâce à Caton. Il est un autre verbe dont l’archaïsme est patent, mais dont on n’a pas tiré toutes les conclusions : circumferre dans son sens rituel de « purifier, exorciser » par lustration [27]  Les autres emplois de circumferre, qui se ramènent... [27] . C’est un verbe peu attesté dans cet emploi, sorti de l’usage sans doute peu après l’époque de Plaute, mais dont on a encore une occurrence précieuse chez Virgile :

quaeso, quin tu istanc iubes

pro cerrita circumferri ?

Pl. Am. 775-6

pro laruato te circumferam.

Pl. frg inc. 169

tum facta omnia, sum circumlatus.

Lucil. 64

idem ter socios pura circumtulit unda

spargens rore leui et ramo felicis oliuae,

lustrauitque uiros dixitque nouissima uerba.

Verg. Aen. 6, 229-31

Or dans les tables Eugubines, le verbe qui désigne la purification par circumambulation est un préverbé en amb- sur ferom « ferre » :

pune puplum aferum heries.

Quand vous voudrez accomplir une lustration du peuple. [28]  Trad. anglaise de Poultney, 1959 : « when you wish... [28]

Ib 10

pone poplo aferom heries.

Quand il voudra accomplir une lustration du peuple. [29]  Poultney, 1959 : « when he wishes to perform a lustration... [29]

VIb 48

esisco esoneir seueir popler anferener et ocrer pihaner perca arsmatia habitu. [30]  Poultney, 1959 : « at each of these rites for the lustration... [30]

VIa 18-19

Lors de chacun de ces rites de lustration du peuple et de purification de la citadelle, (l’adfertor) doit tenir en mains le bâton rituel.

6

Les données concernant cette cérémonie, à Rome et en milieu ombrien, ayant été rassemblées commodément par Devoto [31]  Devoto, 1940, p. 260-261. [31] , nous y renvoyons. En latin, il n’y a pas le moindre verbe préfixé en amb- qui réfère aux rites de circumambulation, mais il ne fait guère de doute que circumferre est le pendant exact de amferom, et que c’est probablement le substitut d’un verbe plus ancien dont le préverbe était le prédécesseur de circum. Quelques conclusions syntaxiques et sémantiques inaperçues méritent ici d’être dégagées. Circumferre et amferom ont même construction, avec un objet qui désigne la ou les personnes auxquelles s’applique la purification [32]  Comme tout vrai verbe transitif, circumferre est p... [32] . Mais il surgit une difficulté sémantique : si le sens de « purifier » est issu de « faire le tour de », on ne peut aboutir directement de « porter autour » (circum-/amb-fer-) à « faire le tour de ». En outre, le complément d’objet ne peut sémantiquement dépendre de fer-, puisque la purification ne consiste pas à porter l’objet ou l’être à purifier. Il s’agit plutôt de porter quelque chose autour (circum-, amb-) de la personne ou de l’objet à purifier. L’objet de la personne purifiée est en dépendance du préverbe. On est donc amené à penser que circumferre/amferom pouvait avoir un autre objet, généralement ellipsé parce que systématique, et intégré au sémantisme verbal (type fr. pondre). Cet objet, en l’occurrence un objet instrumental, nous l’avons, explicite, chez Virgile : circumferre aliquem undā purā « porter de l’eau lustrale autour de qun », selon le même patron syntaxique que circumdare urbem muro ou circumtendere erum corio. L’objet instrumental couramment ellipsé car évident, c’est la substance lustrale, eau, feu, soufre :

circumtulit, id est purgauit… nam lustratio a circumlatione dicta uel taedae uel sulfuris. [33]  Les génitifs compléments du nom de procès circumlatio... [33]

Serv. ad Aen. 6, 229

En synchronie, circumferre « purifier » et circumferre « porter autour » sont disjoints pour des raisons sémantiques mais aussi syntaxiques, puisque circumferre « purifier » porte la trace d’une construction syntaxique ancienne, qui se retrouve dans son équivalent ombrien, et qui permet de rendre compte du sens rituel particulier de circumferre et de amferom. En latin classique, circumferre a été supplanté dans cet emploi par lustrare, dénominatif de lustrum [34]  Nous ne discutons pas ici l’étymologie de lustrum,... [34] . Lustrare se coule d’ailleurs sans difficulté dans le moule syntaxique de circumferre, lustrare aliquem aliqua re :

terque senem flamma, ter aqua, ter sulphure lustrat.

Ov. Met. 7, 261

Au besoin, lustrare reçoit le renfort de circum :

ipseque te circum lustraui sulphure puro.

Tib. 1, 5, 11

Ce verbe lustrare assume et intègre le trait sémantique « mouvement tournant », que rien n’exprime explicitement dans sa forme. Par un effet en retour, lustrare en vient à pouvoir dire « faire le tour de », là encore avec le renfort occasionnel de circum :

at uigiles mundi magnum uersatile templum

sol et luna suo lustrantes lumine circum

perdocuere homines annorum tempora uerti

et certa ratione geri rem atque ordine certo. [35]  Cet extrait montre la combinaison de deux idées dans... [35]

Lucr. 5, 1436-9

3 - Conclusions

3.1 - De amb à circum

7

Quan on traite de circum, deux phénomènes sont à distinguer : d’une part, la genèse d’une préposition-préverbe circum ; d’autre part, la substitution de circum à ce qui lui préexistait. Le latin a remplacé amb- par circum- lorsque la dénotation explicite d’un mouvement tournant était indispensable. Il subsiste en latin des préverbés en amb-, peu nombreux : ambire, ambulare, ambigere, amicire, amplecti, amputare, antestor [36]  Antestor « appeler comme témoin » est archaïque, purement... [36] . On voit d’emblée que le groupe n’est pas unitaire. Ambulare est inanalysable en synchronie, et son sens global ne conserve rien du préverbe. Ambigere, intransitif, est à part [37]  En outre, le lien sémantique n’est pas facile à voir... [37] . Amicire a cessé d’être compris en synchronie comme un préfixé de iacio, ce que montrent son entrée dans la 4e conjugaison et ses parfaits amixi/amicui, sans rapport avec ieci. Ne restent que ambire et amplecti qui puissent être compris et analysés par les locuteurs. Ambire, quoique relayé largement par circumire dans l’usage, a conservé, à côté de son évolution sémantique dans le vocabulaire politique, de beaux restes de son sens primitif. Amplecti est certainement le verbe en amb- demeuré le plus proche de ses origines, celui dans lequel se garde le mieux l’idée d’« entourage » apportée par le préverbe. Encore a-t-il connu des développements qui l’en ont éloigné. Toutefois, en synchronie, en l’absence de verbe simple, amplecti et son équivalent complecti fonctionnent globalement, et non comme de vrais préverbés. En un mot, en synchronie, amb-, quand il subsiste, exprime rarement l’idée d’un mouvement circulaire, si ce n’est dans ambire. Dans amicire, amputare ou amplecti, il n’est pas vraiment question de décrire un cercle, de tourner autour. Amb- a perdu sa spécificité dès l’époque préhistorique. Or les rites de circumambulation et de délimitation d’une cité supposent un tel mouvement. Il devenait donc indispensable que le latin se dotât d’un sémantème susceptible de convoyer ces notions, pourtant très banales en apparence, que plus rien ne pouvait dénoter avant la création de circum [38]  Enfin, en latin se posait un problème supplémentaire,... [38] . Car, qui plus est, il n’existait plus non plus de préposition amb/am [39]  Pas de préposition *amb(i) non plus en osco-ombrien.... [39] . On en a cependant des traces. Trace indirecte : les noms de cérémonies ambarualia et amburbium sont des dérivés hypostatiques tirés des syntagmes *amb arua ou *amb urbem. Souvenirs directs :

am praepositio loquelaris significat circum.

P. Fest. p. 4 L

ueteres an pro circum ponere solebant, ut Cato in Originibus : arator an terminum, id est circum terminum, et ambire dicitur pro circumire. [40]  Frg. 5 des incertorum librorum fragmenta dans éd. Chassignet,... [40]

Macr. Sat. 1, 14, 5

Soumise au sandhi, cas unique en latin – donc hors système [41]  Il y a certes des faits d’accommodation, p. ex. un... [41] –, cette antique préposition était malcommode : /amb/ devant voyelle, /an/ devant dentale, /a?/ devant vélaire [42]  On peut partir d’une forme unique *amb, ou supposer... [42] . La dissymétrie entre suouetaurilia circumagere d’un côté et ambarualia de l’autre trahit deux strates chronologiques distinctes. Les formes nominales sont plus archaïques et n’ont pas connu de renouvellement du préfixe.

3. 2 - De circus à circum en passant par *amno-

8

Sollemnis et *amno-

9

L’osque a un substantif thématique *amno-, attesté seulement à l’ablatif amnúd, probable dérivé en *-no- sur la base amb-, qui dénote le « tour », le périmètre » :

paí teremenniú múiníkad tanginúd prúftúset rehtúd amnúd.

quae termina communi sententia posita sunt recto circuitu.

Abella A 15-17

Il est possible que le latin ait connu un substantif correspondant à osq. amno-. Plusieurs indices plaident en ce sens. On en a une trace probable dans l’adjectif sollemnis « qui revient régulièrement », en parlant d’une fête religieuse, « cyclique ». À la flexion près, sollemnis répond à un adjectif thématique osque attesté à l’ablatif féminin pluriel, súll[a]m[n]aís, restitué par H. Rix [43]  Pour plus de détails, cf. Untermann, 2000, p. 713-714... [43] . Comme il s’agit de fêtes religieuses, le sens de « qui revient régulièrement » est possible [44]  Le caractère cyclique des opérations rituelles est... [44] . C’est ce substantif qui a dû disparaître le premier et qui a été remplacé par circus [45]  C’est peut-être la quasi-homonymie avec amnis « fleuve »... [45] . Il a entraîné dans sa chute amb-, préposition et préverbe, qui a été remplacé à son tour par circum sauf dans des formes figées pour des raisons diverses. On n’imagine pas que le latin ne disposait pas d’un terme indigène (voire de plusieurs) pour dénoter une réalité aussi banale que le mouvement tournant, et ce d’autant plus que l’italique avait un mot.

10

Idcircō

11

Quant à la locution figée idcircō, rien, ni dans les emplois de circus ni dans ceux de circum ne l’explique à première vue. Idcircō est fait sur le modèle de ideō, qui conjoint deux formes de l’anaphorique au neutre, id et l’ablatif , qui redouble et remotive id, forme à dentale dont la valeur synchronique d’accusatif rendait peu explicite l’expression de la cause [46]  Id peut déjà en soi exprimer la cause dans le type... [46] . Idcircō fait irrésistiblement penser à l’osque amno- par l’emploi d’un nom du « mouvement tournant » pour l’expression de la cause, cause finale en l’occurrence pour amno- – mais pas uniquement pour idcircō. Les exemples sont dans la table de Bantia [47]  Rix, 2002, p. 123-125. [47]  :

egmas touticas amnud « rei publicae causa »,

5-6

pieisum brateis auti cadeis amnud « cuiuspiam gratiae aut odii causa ».

7

Il n’y a évidemment pas en latin de tournure *génitif + circō, mais idcircō en est le substitut adverbial, qui intègre le remplaçant de *amno- – autre trace indirecte que *amno- a existé en latin.

12

Circus

13

Les emplois attestés de circus expliquent difficilement l’emploi figé de l’accusatif circum. Car on doit le reconnaître, circus s’emploie fort peu pour dénoter autre chose que le lieu où se déroulent les ludi justement appelés circenses. Encore faut-il se demander comment s’est formée cette appellation. La réponse est fournie par le seul autre emploi assez vivant de circus, l’emploi astronomique, qu’il partage avec son diminutif circulus : « circus et circulus s’appliquent aussi bien à la trajectoire circulaire d’un astre qu’au tracé d’un cercle céleste. Le fait n’est pas particulier au latin ; car en grec, κύκλος ne signifie pas seulement “cercle” mais aussi parfois “révolution” […]. Du moins, la confusion est-elle sans doute plus fréquente en latin qu’en grec ; elle se manifeste principalement dans l’emploi du nom circulus, qui désigne à la fois le mouvement lui-même et surtout l’orbite parcourue. » [48]  Le Bœuffle, 1987, p. 89. Voir principalement les articles... [48] Nous nous contenterons ici d’un fragment d’Accius, cité par Nonius p. 30 L. :

Circus dicitur omnis ambitus uel gyrus : cuius diminutiuum est circulus. Accius Andromeda : Quot luna circlos annuo in cursu institit. [49]  V. 380 éd. Dangel, CUF, 1995 : « autant que la lune... [49]

En un mot, circus paraît désigner beaucoup plus, à l’origine, le mouvement circulaire, la rotation, que la forme circulaire d’un objet [50]  Pour cela, il y avait orbis, qui est plutôt du côté... [50] . Ainsi, même si cela est paradoxal, circus a-t-il dû s’appliquer au commencement à la rotation des chars de course, au tour de piste, dénomination qui est passée par métonymie à l’endroit où avaient lieu ces courses [51]  Si circus est bien le remplaçant de *amno-, l’idée... [51] . On sait que pendant très longtemps, chez les Étrusques comme à Rome, il n’a pas existé de « cirque » fixe et construit [52]  Cf. Thuillier, 1996, p. 31 (Des « cirques » étrusques ?)... [52] . Il est donc improbable que circus ait été au départ la désignation d’un lieu particulier, qui n’existait pas en tant que tel. On connaît l’homologie, en latin comme en grec, entre course de chars et mouvement apparent des astres [53]  Le virage (le contournement de la meta, chez les Romains)... [53] . Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un seul mot s’applique aux deux. Nous avons assez d’indices pour reconstituer le déroulement des faits. Assez vite, circus a été relayé par circulus, qui, de diminutif, était devenu une forme plus étoffée [54]  Une fois spécialisé au sens de « cirque », circus a... [54] . Mais avant de s’effacer, circus a eu le temps de donner circum. Pour le sens, circus équivaut à κύκλος [55]  Circus et circulus « apparaissent comme les équivalents... [55] , non à κίρκος/κρίκος, ce qui fait rebondir le vieux débat, au fond oiseux, sur l’origine grecque ou latine de circus [56]  « Les avis sont partagés sur l’origine de circus “cercle”... [56] , qui a l’air d’un mot voyageur, et qui a opportunément permis au latin de combler le vide laissé par l’effacement de amb et de *amno-. Si ce mot ne fait pas partie du fonds italique, il fait bien partie du fonds latin, et si c’est un emprunt au grec κίρκος/κρίκος, en tout cas, la désignation de la course des astres ou des chars, elle, ne provient pas de κίρκος/κρίκος [57]  Une indication donnée par Le Bœuffle, 1987, p. 204... [57] . Dans le vocabulaire latin de l’astronomie, il y a beaucoup d’imitation du grec, mais aussi, certainement, des restes du vieux fonds paysan latin attentif à scruter le ciel [58]  Le Bœuffle, 1987, p. 41-42 rappelle que ambages et... [58] . La constitution de circumire « aller en décrivant un mouvement circulaire » confirme bien notre hypothèse que circus a désigné d’abord le mouvement tournant, à une époque anté-historique, qui a certainement précédé de peu l’apparition de la documentation écrite. Les modernes semblent un peu gênés que les sens de κίρκος/κρίκος et circus ne se recouvrent pas [59]  André, 1978, p. 45 récuse la thèse de l’emprunt au... [59] . Si le latin a ingéré un circus venu d’ailleurs – mot grec ou mot voyageur –, il l’a doté d’une fonction qui correspondait à un besoin du moment [60]  C’est ce que d’aucuns appelleront « refonctionnalisation ».... [60] . Ce besoin, c’était l’effacement de la base amb- et, probablement, d’un dérivé proche de *amno-. L’écart sémantique, en latin historique, entre le substantif circus et circum adverbe-préposition-préverbe n’a rien d’étonnant ; une fois instaurée, la rupture morphologique entre circus et circum s’est doublée d’une divergence sémantique croissante.


Bibliographie

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  • Untermann, Jürgen, Wörterbuch des Oskisch-Umbrischen, Heidelberg, Carl Winter, 2000.
  • Vigneron, Paul, Le Cheval dans l’Antiquité, Nancy, Annales de l’Est, 1968.

Notes

[1]

Circum préposition connaît un développement net aux époques archaïque et classique puis s’efface progressivement devant circā, à partir de Tite-Live. Cf. Ernout-Meillet s.v. circus pour l’histoire de circum et circā. Cependant, on n’affirmera pas, comme Ernout-Meillet, que les préverbés en circum- sont pour la plupart des calques de verbes grecs en περι-. Pour des verbes aussi courants que les verbes « entourer », on pensera plutôt à des développements parallèles. Dans les préverbés, une fois faite la soudure entre préverbe et verbe, circum n’a bien sûr pas été remplacé par circā.

[2]

Surtout avec liaison …-que …-que, cf. gr. περί τ᾽ ἀμφί τε, sk. …-ca …-ca ( ca párā ca « en s’approchant puis en s’éloignant » p. ex.).

[3]

Amph. 276 : ita statim stant signa « les étoiles restent ainsi immobiles à leur place ».

[4]

On sait que circumīre était prononcé circuīre, alors qu’on attendrait *circīre, comme on a uēnīre < uēnum īre, animaduertere < animum aduertere. Cf. Leumann, 1977, p. 224. Circumire a donc subi un traitement phonétique sui generis lors de l’univerbation, dont on ne voit pas bien la raison.

[5]

Le fossé entoure le château, la montagne surplombe/domine la ville, la route longe la côte : il ne s’agit là que de verbes dénotant un état, mais le sujet n’exerce aucune action sur l’objet. Si ces verbes sont transitifs, pourvus d’un complément d’objet, c’est que la langue française, comme beaucoup de langues indo-européennes modernes, a largement étendu le modèle biactanciel des verbes transitifs hors de son domaine initial propre.

[6]

Pages 114-115 dans Rix, 2002.

[7]

Trad. latine Buck, 1928, p. 227 : « extra muros qui Herculis fanum ambiunt ».

[8]

Cet emploi est issu de l’actif agentif, la passivation permettant de faire disparaître l’agent, et le perfectum ou le participe parfait est nécessaire, car l’infectum exprimerait un processus en cours, non un état. On a donc affaire à une double transformation à partir d’un actif transitif qui est historiquement premier.

[9]

Il faudrait aussi certainement relier l’amferom statif de l’osque à ce que le latin connaît dans ambigere, qui est un verbe d’état alors que le verbe de base agere, transitif ou intransitif (Pl. Pers. 216 quo agis ? « où vas-tu », cf. agmen), décrit un déplacement, « (se) mettre en mouvement ». Mais ceci dépasse le cadre de la présente recherche.

[10]

L’objet de circumspicere est normalement un réfléchi (circumspice te), parce que cet accusatif dépend pour le sens de circum, et non du verbe -spicio. Ce n’est pas un accusatif de l’objet regardé.

[11]

À partir de l’époque classique, circumspicere passe au sens de « examiner », avec changement de nature de l’objet, qui est en dépendance globale du verbe. Une nouvelle transitivité se met en place dans la chaîne des évolutions sémantiques : circumspicere (se) « regarder tout autour (de soi) » → « regarder attentivement » → aliquid circumspicere « regarder qch attentivement ».

[12]

Cette double construction n’est pas l’apanage des verbes « entourer », ni non plus des préverbés ; elle concernait de nombreux verbes (potentiellement) triactanciels à un certain stade de l’indo-européen, et est liée à un emploi particulier du cas instrumental indo-européen, l’« instrumental d’objet ». Elle suppose également que l’accusatif qui, dans les langues historiques sert à marquer la pure dépendance verbale (le « complément d’objet direct »), a été précédemment un cas chargé d’un sémantisme plein, désignant l’objet visé ou atteint.

[13]

Cf. Haudry, 1977, p. 271-272.

[14]

Le « mur » de l’exemple est bel et bien l’objet du verbe « mettre en place ».

[15]

Cf. Haudry, 1977, p. 169-171 et Haudry, 1994, p. 99-100. L’expression est empruntée à la syntaxe des langues germaniques, où les compléments d’objet à l’instrumental sont assez fréquents, auprès des verbes « lancer », « semer », « pousser », « cracher », « pleuvoir » (liste Delbrück, Synkretismus. Ein Beitrag zur germanischen Kasuslehre, Strasbourg, 1907, p. 175). Pour les verbes « lancer », voir p. ex. gr. bavllein livqon « lancer une pierre » vs bavllein livqw/ tina « lancer une pierre à qun, atteindre qun d’une pierre ». Dans le « modèle 1 », l’accusatif est considéré par Haudry comme étant initialement un directif de l’objet visé ou atteint.

[16]

Dont Haudry affirme l’antériorité par rapport au « modèle 2 », cf. Haudry, 1977, p. 175-182. Cette antériorité supposée pouvant sans doute être discutée, nous ne reprendrons les appellations de « modèle 1 » et « modèle 2 » que par convention.

[17]

Dans circumtendere aliquem coriō, le « cuir », qui figure à l’ablatif, est l’objet de tendere, c’est l’objet tendu autour. L’autre objet, à l’accusatif, est synchroniquement en dépendance sémantique du préverbe (même s’il s’agit plus anciennement d’un accusatif directif, qui n’est plus guère vivant en latin).

[18]

Circumdare torquem brachiis, c’est le type circumdare murum urbi ; circumplectere collum <torque>, c’est le type circumdare urbem muro.

[19]

Circumagere sulcum aratro est un hapax, mais l’expression doit être archaïque. L’ancienneté de agere sulcum est garantie par la dénomination grecque du « sillon », ὄγμος ; la racine *h2eg- a pu prendre le sens de « tracer », comme le montre gr. ἀγυιά « rue ». On retrouve dans circumducere le sens ancien de ducere « tirer (un trait) », « tracer (une ligne) ».

[20]

Dans ce cas, circum est originellement un accusatif d’extension : « conduire l’araire selon un mouvement circulaire ». C’est la contre-partie causative de circum ire « aller selon un mouvement circulaire ».

[21]

C’est particulièrement vrai, semble-t-il, pour circumagere et circumducere, qui incluent un sème de mouvement, que ne possède pas nettement circumdare. Il n’y a qu’un exemple de circumdare avec double accusatif, celui de Caton.

[22]

Interprétation différente dans Bortolussi, à paraître, qui souligne à bon droit les difficultés spécifiques posées par ce double accusatif, peu vivant (« récessif »), attesté après un préverbé dont le préverbe est de création récente (circum). En conclusion, Bortolussi fait remarquer que « les préverbés en trans- et circum- se laissent paraphraser de manière systématique avec l’adverbe-préposition correspondant : traducere = ducere trans, etc. Ceci revient à dire qu’à l’analyse morphologique se superpose une analyse sémantique componentielle. Le choix de l’accusatif relève ici d’une harmonisation morpho-sémantique plutôt que de rection : de même que l’ablatif est corrélé à la présence d’un sème d’éloignement-privation dans les verbes comme egeo ou priuo, l’accusatif est corrélé ici aux sèmes véhiculés par trans- et circum-. » Ce point de vue est valable en synchronie et ne préjuge en rien de ce qu’on peut mettre en évidence en faisant l’histoire du tour.

[23]

Ce n’est un paradoxe qu’en apparence que de dire qu’un fait attesté chez Plaute et Caton est une innovation. En l’occurrence, c’est une tentative d’innovation par rapport à une situation héritée et conservée largement par ailleurs dans la langue. Et ce changement est, à notre avis, lié au remplacement de amb- par circum-.

[24]

Ernout-Meillet suggère que circumplecto(r) calque περιπλέκω. On peut se passer de cette supposition. Le latin n’a pas eu besoin du grec pour faire des préverbés en circum- ; ceux-ci sont le relais de préverbés plus anciens en amb-, qui ne devaient rien au grec.

[25]

Chez qui complector est infiniment plus fréquent. Chez Plaute et Caton (de Agr. 21, 2), on n’a en fait que la variante active circumplecto (cf. Flobert, 1975, p. 115 et n. 3) ; il y a une poignée d’occurrences de circumplector dans la prose classique.

[26]

Un circumcomplector tardif a existé. Cf. Flobert, 1975, p. 152.

[27]

Les autres emplois de circumferre, qui se ramènent tous à « porter un objet autour de qch », avec un accusatif de l’objet porté, p. ex. Pl. Pers. 821 cité supra, ne posent pas de problème, et ne seront pas examinés ici.

[28]

Trad. anglaise de Poultney, 1959 : « when you wish to perform a lustration of the people ».

[29]

Poultney, 1959 : « when he wishes to perform a lustration of the people ». La forme heries est l’indicatif futur 2e p. sg du verbe « vouloir », à valeur indéfinie (on, vous). Cf. Buck, 1928, p. 169.

[30]

Poultney, 1959 : « at each of these rites for the lustration of the people and the purification of the mount, (the adfertor) shall hold a ritual wand ».

[31]

Devoto, 1940, p. 260-261.

[32]

Comme tout vrai verbe transitif, circumferre est passivable.

[33]

Les génitifs compléments du nom de procès circumlatio correspondent ici aux objets portés, non à la personne purifiée.

[34]

Nous ne discutons pas ici l’étymologie de lustrum, débattue, même si le rapport avec la lumière, la brillance, particulièrement celle des astres, paraît vraisemblable. Cf. Szabó, 1939.

[35]

Cet extrait montre la combinaison de deux idées dans l’emploi de lustrare : le mouvement cyclique et la lumière.

[36]

Antestor « appeler comme témoin » est archaïque, purement technique et rare. Ce verbe était d’ailleurs mal compris des Anciens eux-mêmes, certains y voyant une haplologie de *antetestor, ce qui est impossible. Il y a certes une petite série de préverbés de testor, antestor, detestor, obtestor, mais antestor est opaque aux locuteurs, et difficile à justifier même pour nous modernes. Antestor signifie-t-il primitivement « s’entourer de témoins » ? Il n’y a malheureusement pas de parallèles. Pour plus de détails, cf. Flobert, 1975, p. 76.

[37]

En outre, le lien sémantique n’est pas facile à voir entre ambigere et le substantif ambages.

[38]

Enfin, en latin se posait un problème supplémentaire, auquel l’osco-ombrien n’était pas confronté : un préverbé en amb- sur la racine « porter » pouvait, s’il était vraiment ancien, être de la forme *amber-, ou, s’il était plus récent, de la forme *amfer- (comme on a in-/condere, etc. en face de facere et de ses préverbés). À supposer qu’il fût du type *amber-, il devenait inanalysable en synchronie.

[39]

Pas de préposition *amb(i) non plus en osco-ombrien. Pour l’osco-ombrien, on peut toujours incriminer la maigreur de la documentation.

[40]

Frg. 5 des incertorum librorum fragmenta dans éd. Chassignet, Caton. Les Origines, CUF, 1986. On aura noté que circum, forme nominale figée, ne se construit jamais avec le génitif quand il est préposition, comme c’est le cas (au moins dans une première phase) lorsqu’une forme nominale se fige comme « pré- » ou « postposition » en devenir, cf. lat. gratiā, causā, osq. amnúd. C’est que circum a tout simplement repris le cas gouverné par amb.

[41]

Il y a certes des faits d’accommodation, p. ex. un assourdissement qui peut affecter apud devant sourde, mais amb présentait un sandhi qui le rendait beaucoup plus méconnaissable.

[42]

On peut partir d’une forme unique *amb, ou supposer que le latin a hérité de *amb et *am, sans /b/ (comme germ. um), et a redistribué les formes selon la phonétique syntactique.

[43]

Pour plus de détails, cf. Untermann, 2000, p. 713-714 s.v. súll[a]m[n]aís : « Wie lat. sollemnis komp. aus *sollo- “ganz” und *amno- “Umkreis, Runde”, “der einen ganzen Umkreis hat, der eine ganze Runde bildet” > “(in einem Zyklus) regelmäßig wiederkehrend”, aber nicht, wie sollemnis, als Komp. zum -i-Stamm geworden. »

[44]

Le caractère cyclique des opérations rituelles est définitoire de la religion. Durkheim l’avait noté dans ses Formes élémentaires de la vie religieuse, 2e éd., Paris, 1925, p. 89 : « un culte n’est pas simplement un ensemble de précautions rituelles que l’homme est tenu de prendre dans certaines circonstances ; c’est un système de rites, de fêtes, de cérémonies diverses qui présentent toutes ce caractère qu’elles reviennent périodiquement » (souligné par l’auteur).

[45]

C’est peut-être la quasi-homonymie avec amnis « fleuve » qui a entraîné l’élimination de *amno-.

[46]

Id peut déjà en soi exprimer la cause dans le type id gaudeo (objet interne réinterprété comme une cause) ; cf. également la conjonction causale quod, souvent appuyée sur le corrélatif ideō.

[47]

Rix, 2002, p. 123-125.

[48]

Le Bœuffle, 1987, p. 89. Voir principalement les articles circulus (269) p. 88-90 et circum- (270) p. 90-91 pour les préverbés du lexique astronomique. Toutes les références utiles aux textes y sont données.

[49]

V. 380 éd. Dangel, CUF, 1995 : « autant que la lune a accompli de révolutions dans sa course annuelle. » J. Dangel édite circlos, comme Ribbeck, Mercier et Lindsay circos ; les mss. ont circulos, exclu par la métrique.

[50]

Pour cela, il y avait orbis, qui est plutôt du côté du « disque », mais dont le domaine chevauche incontestablement celui de circus.

[51]

Si circus est bien le remplaçant de *amno-, l’idée de virage est incontestable, comme dans arator an terminum : le laboureur tourne la borne.

[52]

Cf. Thuillier, 1996, p. 31 (Des « cirques » étrusques ?) et 61 : « bien souvent, on s’est contenté d’un espace naturel judicieusement choisi, par exemple une plaine herbeuse au pied d’une colline, ou mieux entre deux collines, espace que l’on complétait par quelques installations des plus rudimentaires […] tout cela en bois évidemment. Ce n’est pas un hasard si l’on n’a pas mis au jour de cirque étrusque et il n’est pratiquement aucun hippodrome grec de l’époque classique. »

[53]

Le virage (le contournement de la meta, chez les Romains) est le moment essentiel de la course. C’est techniquement le passage difficile, c’est aussi le point critique qui fonde l’homologie. Cette homologie vient des temps indo-européens, et se retrouve tant dans le mythe de Phaeton que dans le char des aurores védiques. Bien que la Grèce primitive ait connu la piste rectiligne (cf. Vigneron, 1968, p. 191-193), les chars de course tournent normalement en boucle, selon un mouvement orbital, comme les astres. C’est pourquoi il nous paraît à première vue possible que lustrum et lustrare en soient venus à désigner les mouvements circulaires à caractère rituel à partir d’un emploi astronomique, celui de la course lumineuse du soleil. Cette hypothèse a été évoquée par Szabó, 1939, mais cela devrait faire l’objet d’une autre étude détaillée.

[54]

Une fois spécialisé au sens de « cirque », circus a été relayé dans les autres emplois p. ex. par circuitio et circuitus. Par rapport à circus, circuitio et circuitus sont plus explicites, puisque le radical -i- porte l’idée de mouvement. Toutes les composantes de circum ire se retrouvent dans circuitio et circuitus, qui sont post-verbaux. Circuitio est plutôt affecté au calque de περίοδος « période oratoire, circonlocution » dans ses attestations les plus anciennes, circuitus est d’emploi général.

[55]

Circus et circulus « apparaissent comme les équivalents sémantiques du grec κύκλος. » (Le Bœuffle, 1987, p. 88).

[56]

« Les avis sont partagés sur l’origine de circus “cercle” (Plt.) : emprunt au grec (ce que l’on admet généralement), ou formation héritée, à redoublement ? » (Biville, 1990, p. 351-352). Contre l’emprunt : André, 1978, p. 45.

[57]

Une indication donnée par Le Bœuffle, 1987, p. 204 peut apporter quelque lueur sur la pénétration de circus en latin : « orbis semble avoir été considéré comme moins prosaïque et plus relevé que circulus, et la fréquence relative d’emploi de ces deux mots varie suivant les auteurs. Ainsi, Cicéron, dans ses Aratea, ne se sert pas de circulus, mais a recours 15 fois à orbis. » Si circus est bien un mot voyageur, on peut comprendre la réticence de certains auteurs à l’employer en style soutenu.

[58]

Le Bœuffle, 1987, p. 41-42 rappelle que ambages et anfractus ont été utilisés par le latin pour décrire les mouvements circulaires des astres, et l’on n’est pas obligé d’y voir des calques du grec. Tout observateur, qu’il fût latin, grec ou autre, ne pouvait que constater les trajectoires circulaires des astres.

[59]

André, 1978, p. 45 récuse la thèse de l’emprunt au grec parce que les sens sont différents. Il reste quand même l’idée de circularité.

[60]

C’est ce que d’aucuns appelleront « refonctionnalisation ». Ainsi que le remarque André, 1978, p. 45, le latin avait un mot pour les objets circulaires, anus. Mais précisément, l’existence de anus permettait d’orienter circus vers d’autres significations.

Résumé

Français

Étude lexicale et syntaxique. Circum préposition et préverbe remplace l’élément hérité amb ; c’est l’accusatif figé du nom circus, dont le sens premier devait être « mouvement tournant », et qui a supplanté un terme plus ancien reposant sur la base amb- (cf. osq. amno-). Circum s’est figé aux côtés de verbes de mouvement, comme le montrent les plus anciens préverbés tel circu(m)ire ; il n’existe pas de verbe *circumesse « être autour ». À côté des deux constructions usuelles des verbes « entourer », circumdare murum urbi et circumdare urbem muro, la préverbation en circum- a induit, dans les triactanciels (circumagere, -ducere, -ferre), une construction à double accusatif, circumagere bouem agrum, innovation sans lendemain du latin archaïque. On évoquera enfin le parallélisme de construction entre lat. circumferre « purifier » (archaïque) et ombr. amferom « id. » : ces deux verbes ont un accusatif de la personne purifiée, et le latin, seul, a une trace, dans aliquem unda circumferre (Verg.), d’un ancien objet instrumental de la substance lustrale.

English

Circum as a preposition and preverb replaces the element amb- inherited from Indo-European ; it is the immobilised accusative of circus, of which the primary sense ought to be « circular movement » and which replaced an earlier term based on amb- (compare Oscan amno-). Circum usually appears with verbs of movement, as appears from early words with preverbs such as circu(m)ire ; there is no verb circumesse. Beside the two common constructions for « surround », circumdare murum urbi and circumdare urbem muro, the use of circum as preverb led also in the case of triactanciels (circumagere, -ducere, -ferre) to a construction with a double accusative, circumagere bouem agrum, in innovation of archaic Latin that did not develop further. The article deals finally with the parallelism in use between circumferre, meaning « to purify » in archaic Latin, and Umbrian amferom, with the same meaning. These two verbs take an accusative of the person purified, but only Latin preserves a trace of the instrument used for the lustration, in aliquem unda circumferre in Vergil.

Plan de l'article

  1. Circum, adverbe et préverbe
  2. Remarques sur la construction des préverbés en circum
    1. Préverbés biactanciels (sujet et objet)
    2. Préverbés triactanciels
    3. Circumambulation et lustration : syntaxe de lat. circumferre, ombr. amferom
  3. Conclusions
    1. De amb à circum
    2. De circus à circum en passant par *amno-

Pour citer cet article

Brachet Jean-Paul, « Circus et circum : aperçus historiques », Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes 2/ 2002 (Tome LXXVI), p. 199-215
URL : www.cairn.info/revue-de-philologie-litterature-et-histoire-anciennes-2002-2-page-199.htm.


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