2002
Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes
I. – Articles originaux
Grec homérique λωβη ou l’offense faite à Achille : étude sémantique et étymologique
[*]
Pierre Ragot
L’examen minutieux des données homériques invite à conclure que le substantif grec λώβη signifie primitivement « prise », ce qui permet de le rattacher à la racine de λάζομαι « prendre, saisir ». Toutefois, comme λώβη a, le plus souvent, le sens de « outrage, insulte », on est amené à supposer qu’il est un substantif « délocutif » tiré d’une formule que l’on peut reconstituer comme *λαβεῖν τὸ γέρας « prendre la part d’honneur ».
A careful examination of the Homeric evidence leads to the conclusion that the noun λώβη originally meant seizure, allowing its linking to the root of λάζομαι, take seize. Nonetheless, since λώβη usually means « outrage, insult », one has to suppose that it is a delocutive noun, the result of a formula that can be reconstructed as *λαβεῖν τὸ γέρας = take the side of honour.
On connaît depuis longtemps le sujet du chant A de l’Iliade : Agamemnon doit rendre Chryséis à son père pour mettre un terme à l’épidémie de peste qu’Apollon a fait s’abattre sur les Achéens. Afin de compenser cette perte, le roi décide alors de s’approprier Briséis, la captive d’Achille, qui est aussi sa part d’honneur (
γέρας)
[1]. Cette attitude déraisonnable provoque aussitôt la colère du roi des Myrmidons qui considère qu’il est injustement lésé, victime d’un abus de pouvoir et atteint dans son honneur (
τῑμή)
[2]. En revanche, on a peu prêté attention à un autre mot clé, le substantif féminin
λώβη « honte, outrage »
[3], qui revient fréquemment dans la bouche d’Achille, dès que ce dernier fait allusion au différend qui l’oppose à Agamemnon
[4]. Le but du présent travail est de montrer que le sens premier de
λώβη est « prise, saisie » et que ce terme se rattache à la racine grecque
λαβ- « prendre, saisir », représentée en grec homérique par l’aoriste thématique
ἔ(
λ)
λαβον et par le présent suffixé
λάζομαι
[5]. Au cas où notre analyse serait correcte, le substantif
λώβη tendrait à confirmer que le résultat d’une séquence
*-oH2- de l’indo-européen ancien est effectivement *-
ō- aboutissant à -
ω- en grec commun et non à -
ᾱ-<
*-ā- comme on l’a longtemps soutenu
[6].
1. Examen critique des différentes étymologies proposées jusqu’à présent pour λώβη
À notre connaissance, trois étymologies ont été proposées depuis la naissance de la grammaire comparée.
1.1. L’étymologie de Fick
À la fin du siècle dernier, A. Fick
[7] a rapproché
λώβη «
Schmah, Schimpf » de lat.
lābēs «
Schande, Schandfleck » et de skr
. lajjate «
schämt sich ».
1.1.1. L’équation gréco-indienne
L’équivalence suggérée entre la base grecque
λωβ- et la racine
lajj- n’a pas résisté longtemps à l’examen
[8], pour deux raisons décisives :
–
λώβη n’a pas originellement le sens de « honte » : cette traduction, encore en vigueur dans certains passages de l’épopée
[9], résulte en réalité de l’attraction du mot
αἶσχος (§ 2.2.5).
– La racine
lajj-, qui n’est attestée qu’à partir de l’
Aitareya-
Brahmana, est l’aboutissement moyen-indien d’une séquence
*raj-y-, variante de
raj- « rougir » (sg. 3 impft. moy.
árajyata, AV 15, 8, 1), comme l’a montré J. Wackernagel
[10].
1.1.2. Le parallèle gréco-latin
On rencontre là aussi des difficultés rédhibitoires qui sont de deux ordres :
- à l’intérieur du latin, il conviendrait de résoudre les problèmes sémantiques posés par les deux homonymes lābēs « chute » et lābēs « souillure »
[11] et il faudrait par ailleurs comprendre les liens morphologiques qui unissent les verbes lābor, -eris, lābī, lapsus sum « glisser, chanceler » et lᾰbō, -ās, -āre, -āvī, -ātum « s’affaisser, s’écrouler », avant de songer à un quelconque rapprochement externe
[12].
- quoi qu’il en soit, la comparaison avec le grec ne tient pas : même si l’on voulait résoudre à tout prix le problème soulevé par l’alternance radicale lat. –ᾰ-/-ā- à côté de gr. -ω- grâce à la théorie des laryngales
[13], en admettant en outre que l’initiale soit claire, ce qui est loin d’être le cas
[14], lat. –b- ne peut remonter qu’à *-bh- (Monteil, op. cit., p. 53) alors que gr. -β- est obligatoirement issu de *-gw-
[15] ; enfin, il est indubitable que λώβη n’a jamais le sens de « chute », ni celui de « souillure », malgré ce qu’en dit L. Gernet
[16].
On ne s’étonnera donc pas que cette tentative n’ait pas retenu l’attention des chercheurs, bien qu’elle appartienne à l’histoire de notre discipline.
1.2. L’étymologie de Trautmann
En 1906, R. Trautmann
[17] s’efforce de rapprocher gr.
λώβη «
Mißhandlung, Schmah », lat.
lᾰbor, -
ōris «
Mühe, Last, Anstrengung, Plage » des formes baltiques lit.
luobà «
Tageswerk, Tagesarbeit » et lett.
luôbt «
die kleinen weiblichen Arbeiten im Hause verrichten ». On rejettera cette suggestion pour les raisons suivantes :
- on ne peut concilier lett.-lit. -b-, qui est le plus souvent issu de *-bh
[18], avec gr. -β-, qui reflète uniquement *-gw- puisqu’un s mobile semble exclu ici
[19].
- du point de vue de l’apophonie, lett.-lit. luob- pourrait remonter à une forme proto-baltique *lōb- (Stang, op. cit., p. 47), mais on s’accorde généralement à reconnaître que la base est *lōub-
[20], ce qui ne va pas avec les données gréco-latines.
- sur le plan sémantique, les faits sont obscurs aussi bien à l’intérieur du baltique, où l’on constate des influences réciproques entre plusieurs racines
[21], qu’entre les trois groupes de langues, le sens de λώβη étant inconciliable avec des termes dont la valeur générale est « travail »
[22].
Les difficultés que soulèvent les deux hypothèses examinées précédemment expliquent sans doute en partie le ralliement de l’ensemble des savants à l’analyse de W. Prellwitz 23 qui voit dans le substantif grec λώβη le correspondant nominal du verbe lituanien slé.gti, qui, d’après le LPKÆ, p. 493, signifie « presser, opprimer, tourmenter ». Avant d’examiner la validité de cette étymologie qui est considérée comme reçue, il convient de procéder d’abord à l’étude sémantique de λώβη.
2. Analyse morphologique, sémantique et métrique de λώβη en grec homérique
2.1. Le contexte morphologique
En raison de son isolement à l’intérieur de la langue grecque, le substantif
λώβη a toujours plus ou moins embarrassé les philologues qui ne savaient pas dans quelle catégorie morphologique ils devaient le classer
[24]. C’est pourquoi il est essentiel de le réinscrire dans la logique de la «
Wortbildung » de la langue.
L’analyse que nous proposerons au paragraphe 2.4.1., sur laquelle nous anticipons, nous permettra de vérifier un point déterminant :
λώβη est un nom d’action qui désigne en même temps – disons pour l’instant – l’acte d’« insulter » et le résultat qui en découle c’est-à-dire les « insultes ». On sait en effet que les substantifs abstraits « note[nt] indistinctement, et sans qu’il soit possible d’y reconnaître un ordre de priorité, le procès et son information concrète ou bien seulement l’un de ces deux aspects : c’est là affaire de parole qui n’engage pas la fonction »
[25]. À l’accent près
[26],
λώβη appartient donc à la classe des abstraits féminins du type
τομή.
Dans les cas les plus favorables, on constate que l’abstrait féminin s’intègre dans un système (Chantraine, op. cit., 1933, 20-3 et Risch, op. cit., 1974 § 5c sqq.) que l’on résumera à travers le tableau suivant, où T symbolise toute consonne ou groupe de consonnes :
verbe-base à degré e nom d’agent masculin à degré o oxyton nom d’action masculin à degré o oxyton nom d’action féminin à degré o baryton nom concret féminin à degré o baryton ΤέΤ-ε/ο- sens : « S » ΤοΤ-ό- « qui fait S » ΤόΤ-ο- « action de S » TοT-ᾱ / ή « action de S » TόT-ᾱ / η « résultat de S »
Bien entendu, toutes les racines ne présentent pas le jeu complet des cinq termes, l’essentiel étant de disposer au moins du verbe-base et de l’un des quatre substantifs correspondants. En fait, dès l’épopée, on rencontre trois cas de figure :
- le lien entre le verbe-base et le substantif en -η est bien établi, le dernier désignant l’action du premier : citons, entre beaucoup d’autres, βολή « action de lancer, trait » (ρ 283) par rapport à βάλλω
[27] « jeter, lancer » (ι 495), πομπή « fait d’accompagner, reconduite » (ν 150) par rapport à πέμπω « escorter, accompagner » (A 390), πληγή « fait de frapper, coup » (ρ 283) par rapport à πλήσσω « frapper » (E 763) ou encore ἀρωγή « fait de protéger, aide, secours » (Φ 360) par rapport à ἀρήγω « protéger » (A 77).
- le rapport entre le verbe-base et le substantif est clair, mais le substantif s’est « concrétisé » pour exprimer le résultat de l’action verbale, l’accent ayant tendance à remonter sur la racine : ainsi ζωή « genre de vie, ressources » (ξ 96, 208) par rapport à ζώω « vivre » (Π 14-15), θωή « présent, tribut »
[28] par rapport à τίθημι « poser », λώπη « cape, peau » (ν 224) par rapport à λέπω « éplucher, enlever l’écorce » (A 236, Φ 455), κώπη « poignée » et κάπη « crèche, mangeoire » par rapport à κάπτω « happer, saisir »
[29].
- le couple verbe-base/substantif s’est tellement distendu que le système a eu tendance à éclater, chaque membre gagnant peu à peu son autonomie :
- ou bien le substantif grec est totalement isolé, c’est-à-dire qu’il est dépourvu de base verbale non seulement en grec mais également dans les langues apparentées : c’est le cas de ἐρωή (1) « fait de quitter, d’échapper à » et ἐρωή (2) « élan » (DELG, p. 377-378).
- ou bien le terme en -η jouit d’une quasi-indépendance mais l’analyse des membra disjecta tant en grec qu’ailleurs permet de reconstituer le système : citons, par exemple, ἀνάγκη « contrainte, nécessité » (DELG p. 83), δίκη « (1) règle, usage ; (2) justice »
[30], αὐδή « voix humaine »
[31], ὀμφή « voix divine »
[32], *Ϝωγή « abri contre le vent »
[33], etc.
Dans cette optique, il est tentant de rétablir un système homérique λάζομαι, λώβη, λαβή comparable à la série κάπτω, κώπη, κάπη. Toutefois, si l’on voit bien quelles sont les relations entre κάπτω, κώπη, κάπη d’un côté, et λάζομαι « prendre, s’emparer de » et λαβή « poignée, prise » (ion.-att.) de l’autre, on bute sur le fait que λώβη signifie « insulte, outrage ».
2.2. Reconstruction de l’évolution sémantique de λώβη
2.2.1. Peut-on rétablir le sens primitif de λώβη ?
Si λώβη est le substantif déverbal de λάζομαι, il devait désigner à l’origine « l’action de prendre, la prise, la saisie », conformément au tableau proposé au paragraphe précédent. Or, il semble bien que l’Iliade ait conservé ce sens au chant Λ, v. 142. Agamemnon tient à sa merci Pisandre et Hippoloque, fils d’Antimaque. Ceux-ci prennent peur et supplient Agamemnon de les faire prisonniers afin que l’Atride puisse demander une rançon à leur père. Voici ce que leur rétorque le roi des Achéens :
|
Εἰ μὲν δὴ Ἀντιμάχοιο δαΐφρονος υἱέες ἐστόν,
ὅς ποτ᾽ ἐνι? Τρώων ἀγορῇ Μενέλαον ἄνωγεν,
ἀγγελίην ἐλθόντα σὺυ ἀντιθέῳ ᾽Οδυσῆϊ,
αὖθι κατακτεῖναι μηδ᾽ ἐξέμεν ἄψ ἐς Ἀχαιούς,
νῦν μὲν δὴ τοῦ πατρὸς ἀεικέα τίσετε λώβην.
Vous êtes donc les fils d’Antimaque le Brave, de celui qui jadis, à l’assemblée troyenne, le jour où Ménélas y portait un message, avec Ulysse pareil aux dieux, était d’avis de les tuer sur place, au lieu de les laisser retourner vers les Achéens ? En ce cas, voici pour vous l’heure de payer l’infâme λώβη d’un père.
|
La situation est nette : alors que Ménélas et Ulysse se rendaient chez les Troyens pour leur porter un message, Antimaque avait ouvertement souhaité profiter de la situation en recommandant la prise de corps des deux guerriers grecs. Nous traduirons donc le vers 142 de la manière suivante :
|
Eh bien maintenant vous allez payer l’infâme tentative de rapt <fomentée> par votre père.
|
À ce passage, on comparera, entre beaucoup d’autres, Z 233, où nous lisons :
|
χεῖρας τ᾽ ἀλλήλων λαβέτην καὶ πιστώσαντο
ils [Diomède et Glaucos] se prennent les mains, engagent leur foi.
|
Si l’idée de « prise » ressort nettement du contexte, il faut relever que la « saisie » exprimée par
λάζομαι
[34] est ici volontaire et réciproque tandis que la
λώβη est une « prise » subie et involontaire.
2.2.2. Contexte social de λώβη
L’extrait qui vient d’être cité n’explique pas l’évolution sémantique de λώβη, car on ne passe pas graduellement du sens de « prise » à celui d’« outrage, insulte ». Il permet néanmoins de relever un point capital : λώβη est un concept subjectif, qui dépend entièrement de l’appréciation que se fait le locuteur de la situation.
Ainsi, on sait qu’en Grèce le statut des ambassadeurs a toujours été précaire (cf. p. ex. Th. 1, 53) : seuls les hérauts, en raison de leurs fonctions religieuses, étaient assurés de l’immunité diplomatique
[35]. Antimaque n’a donc rien tenté d’illégal, mais Agamemnon estime que son comportement est indigne parce que, par l’intermédiaire de Ménélas et d’Ulysse, ses représentants
[36], il a porté atteinte à sa
τῑμή.
On pourrait toutefois se demander si cet extrait n’offre pas une situation exceptionnelle par l’ampleur de ses implications politiques. Dans l’hymne homérique à Hermès (H. Merc. 315-6), Apollon traîne Hermès devant Zeus pour que le roi des dieux puisse trancher leur querelle :
|
ὁ μὲν νημερτέα φωνῶν
οὐκ ἀδικῶς ἐπὶ βουσὶν ἐλάζυτο κύδιμον Ἑρμῆν
|
À la suite d’A. Ludwich, G.C. Wakker
[37] comprend : «
faßte ihn (mit Worten) an wegen der Rinder » : en réalité, cette traduction, qui invite à considérer que
λώβη serait tout simplement « le fait de
s’en prendre (
λάζομαι)
verbalement à quelqu’un », ne tient pas : dans le contexte de
l’hymne à Hermès, Apollon, qui a déjà tenté de
s’en prendre physiquement à Hermès au v. 295 –
παῖδα λαβὼν φέρε Φοῖβος Ἀπόλλων –, provoquant au v. 307 l’indignation d’Hermès –
πῇ με φέρεις […]
θεῶν ζαμενέστατε
[38] πάντων ; « par où
m’entraînes-tu […] ô toi
le plus violent de tous les dieux ? » –, ne cherche ici qu’à renouveler son geste, comme le souligne l’imparfait à valeur conative
ἐλάζυτο : « il s’efforçait de l’empoigner ». À notre avis, la racine
λαβ- a ici sa signification première et habituelle et n’a donc rien à voir avec le verbe
καθάπτομαι au sens de « s’adresser à quelqu’un ». Notons en outre qu’en
σ 415 =
υ 423,
καθάπτομαι litt. « s’attacher » est accompagné du syntagme au datif
ἀντιβίοις ἐπέεσσι, mot à mot « s’attacher à (se laisser aller à) des répliques brutales », comme si la valeur primitive du verbe était encore sensible. À cela s’ajoute le fait que d’autres contextes concernent la
τῑμή perdue de celui qui est victime d’une
λώβη.
Les vers 622-623 du chant N de l’Iliade présentent une situation comparable à celle du chant Λ étudiée plus haut. Examinons l’ensemble du passage (v. 620-7). Ménélas s’adresse aux Troyens :
|
Λείψετέ θην οὕτω γε νέας Δαναῶν ταχυπώλων,
Τρῶες ὑπερφίαλοι, δεινῆς ἀκόρητοι ἀυτῆς,
ἄλλης μὲν λώβης τε και? αἴσχεος οὐκ ἐπιδευεῖς,
ἥν ἐμὲ λωβήσασθε, κακαι? κύνες, οὐδέ τι θυμῷ
Ζηνὸς ἐριβρεμέτεω χαλεπὴν ἐδδείσατε μῆνιν
ξεινίου, ὅς τε ποτ᾽ ὔμμι διαφθέρσει πόλιν αἰπήν·
οἵ μευ κουριδίην ἄλοχον καὶ κτήματα πολλὰ
μὰψ οἴχεσθ᾽ ἀνάγοντες, ἐπεὶ φιλέεσθε παρ᾽ αὐτῇ.
Voilà comment vous quittez les nefs des Danaens aux bons coursiers, Troyens insolents, qui n’êtes jamais las de l’affreuse huée, pas plus que de la λώβη, de l’infamie, où vous n’excellez pas moins – témoin la λώβη que vous m’avez faite à moi, chiens méchants, vous dont le cœur n’a pas tremblé devant le lourd courroux de Zeus retentissant, Zeus protecteur des hôtes, par qui sera un jour anéantie votre haute cité, vous qui avez, pauvres sots ! pris le large, en m’emmenant ma légitime épouse et des trésors sans nombre, alors que vous aviez reçu accueil chez elle.
|
Ménélas s’insurge ici contre l’enlèvement de sa femme et des biens qui lui sont plus ou moins assimilés (ἀνάγοντες) : l’idée de « prise » n’est donc pas absente du passage mais ce n’est plus λώβη qui la porte véritablement.
C’est un fait bien connu qu’à l’époque homérique, les femmes jouissaient d’une certaine liberté, dans la mesure où elles n’étaient pas liées à un mari jusqu’à la fin de leurs jours
[39].
Ce qui constitue ici l’«
offense »
[40] – car c’est ainsi que nous traduirons
λώβη –, c’est l’affront fait à sa
τῑμή de roi cumulé à celui fait à
Ζεὺς ξείνιος. Tel est donc bien le sens de
λώβη ici : offense en tant que atteinte physique, déprédation, et préjudice social.
2.2.3. L’offense faite à Achille
La querelle entre Achille et Agamemnon, dont nous avons rappelé plus haut les circonstances, s’inscrit parfaitement dans cette optique. À l’ambassade qui lui a été envoyée au chant I pour l’exhorter à reprendre la lutte contre Troie, Achille oppose un refus catégorique (v. 385-387) :
|
οὐδ᾽ εἴ μοι τόσα δοίη ὅσα ψάμαθός τε κόνις τε,
οὐδέ κεν ὧς ἔτι θυμὸν ἐμὸν πείσει Ἀγαμέμνων,
πρίν γ᾽ ἀπὸ πᾶσαν ἐμοὶ δόμεναι θυμαλγέα λώβην.
m’offrît-il même des biens aussi nombreux que tous les grains qui sont de sable ou de poussière, non, même alors Agamemnon ne saurait convaincre mon cœur, avant d’avoir d’abord entièrement payé l’offense dont souffre mon âme.
|
Achille n’accepte pas la « prise » de Briséis parce qu’elle constitue son
γέρας – sa « part d’honneur » –, c’est-à-dire le témoin matériel de sa
τῑμή
[41]. Il suffit, pour s’en convaincre, de relever les expressions distillées avec soin par le poète tout au long du chant A
[42] :
138-139 : […] τεὸν […] γέρας […] ἄξω ἑλών […] Agamemnon 159 : # τιμὴν ἀρνύμενοι … Achille 161 : καὶ δή μοι γέρας αὐτὸς ἀφαιρήσεσθαι ἀπειλεῖς # Achille 170-171 : […] οὐ δέ σ᾽ ὀίω ἐνθάδ᾽ ἄτιμος ἐών […] Achille 184 : […] ἄγω Bρισηίδα καλλιπάρῃον # Agamemnon 203 : […] ὕβριν […] Ἀγαμέμνονος Ἀτρεΐδαο # Achille 214: # ὕβριος εἵνεκα τῆσδε […] Athéna
229-230 : […] πολὺ λώιόν ἐστι […] δῶρ᾽ ἀποαιρεῖσθαι […] Achille 275 : # μήτε σύ […] ἀποαίρεο κούρην # Nesto 278 : […] οὔ ποθ᾽ ὁμοίης ἔμμορε τιμῆς # Nestorr 299 : […] ἐπεί μ᾽ ἀφέλεσθέ γε δόντες # Achille 322-324 : Ἔρχεσθον κλισίην Πηληιάδεω Ἀχιλῆος· χειρὸς ἑλόντ῝ ἀγέμεν Bρισηίδα καλλιπάρῃον· εἰ δέ κε μὴ δώῃσιν, ἐγὼ δέ κεν αὐτὸς ἕλωμαι Agamemnon
Il se dégage clairement des citations précédentes que l’idée de « prise » est très présente dans le formulaire (
αἱρεῖσθαι, ἄγειν, ὕβρις) mais qu’elle est toujours étroitement associée au contexte social (
γέρας, τῑμή, ἄτιμος)
[43].
2.2.4. Λώβη, un substantif « délocutif » ?
Les deux sphères sémantiques sont directement en contact dans ces propos d’Achille (A 355-356)
[44] :
|
ἦ γάρ μ᾽ Ἀτρεΐδης εὐρὺ κρείων Ἀγαμέμνων
ἠτίμησεν· ἑλὼν γὰρ ἔχει γέρας, αὐτὸς ἀπούρας
car voici le fils d’Atrée, le puissant prince Agamemnon, qui vient de me faire affront : il m’a pris, il me retient ma part d’honneur ; de son chef, il m’a dépouillé.
|
À partir de ces vers, il est donc possible de dégager une expression homérique qui devait être, sous sa forme la plus simple,
ἑλεῖν τὸ γέρας. En prenant en compte le fait que
λώβη est uniquement un mot de
discours et que le verbe
αἱρεῖν n’a pas de substantif verbal qui lui corresponde dans les épopées
[45], il serait tentant de considérer
λώβη comme le substantif « délocutif » de l’expression
ἑλεῖν τὸ γέρας, exactement comme
ἱκέτης « suppliant » est le délocutif de la formule
ἱκέσθαι γούνατα « parvenir aux genoux » ou le verbe
λίσσομαι « supplier » celui de la formule
λίσσεσθαι γούνων « toucher les genoux »
[46]. Ainsi que le précise E. Benveniste (
op. cit., I, p. 266) « bien des notions en linguistique […] apparaîtront sous un jour différent si on les rétablit dans le cadre du discours, qui est langue en tant qu’assumée par l’homme qui parle, et dans la condition d’intersubjectivité, qui seule rend possible la communication linguistique ». Nous croyons que c’est précisément le cas de
λώβη.
Il reste toutefois à répondre à deux objections :
- αἱρεῖν n’est en principe pas synonyme de λάζεσθαι
[47]
- λάζεσθαι ne semble pas attesté avec γέρας dans le formulaire.
Si E. M. Geiß a bien montré que
αἱρεῖν, ou plus exactement
ἑλεῖν, «
bezeichnet den entscheidenden Augenblick einer Situation […] eine urspr. Bed. “mit der Hand fassen, greifen” ist daher nicht wahrscheinlich », cette dernière définition s’appliquant à la racine
λαβ-, elle précise aussi que «
ἑλεῖν tendiert zu einer abgeschwärten Bed. “nehmen”, in der es dann in die Nähe von
λαβεῖν […] rückt
. Diese Tendenz ist besonders stark im part. akt. », forme attestée précisément en A 138-139, cité au paragraphe précédent
[48].
Enfin, on rappellera qu’à l’expression ἄξω ἑλών (A 139) répond, en Φ 35-36, la séquence :
|
Λυκάονι, τόν ῥά ποτ᾽ αὐτὸς
ἦγε λαβὼν ἐκ πατρὸς ἀλῶης οὐκ ἐθέλοντα
[…] Lycaon qu’il [Achille] a pris lui-même naguère et par force emmené du verger de son père […].
|
dans un contexte identique. À cela il convient d’ajouter qu’une forme
λαβών est attestée indirectement à la place de
ἑλών dans le vers 356 cité plus haut à travers le témoignage d’une variante et que la présence du participe éolien
ἀπούρᾱς
[49] dans le même vers garantit que
ἑλών a pris ici le sens de
λαβών (
LfgrE, p. 354).
Nous sommes donc en droit de restituer une formule *
λαβεῖν τὸ γέρας « prendre la part d’honneur », dont la substantivation aboutit à *
λωβὴ τοῦ γέραος « prise de la part d’honneur » puis à
λώβη « offense », avec recul de l’accent en raison de l’évolution sémantique
[50] due à l’intégration du sème de
γέρας dans celui du substantif
λώβη
[51].
2.2.5. Bilan
Maintenant que le rapport logique entre
λαβεῖν et
λώβη est établi, il suffira d’admettre que le sème de
λώβη « offense » tend à évoluer de la même façon que le verbe français « offenser » ainsi que son substantif « offense », le sens propre disparaissant peu à peu au profit du sens figuré « outrage, insulte ». Néanmoins, le sens d’« offense »
[52] peut s’appliquer partout, celui d’« outrage » étant plutôt circonscrit à l’
Odyssée
[53].
2.3. Le témoignage de la métrique
Étant donné la liaison postulée entre λώβη et la racine λαβ-, on s’attend à retrouver trace d’une initiale géminée λλ- directement comparable à hom. ἔλλαβον. Si l’on se fie au textus traditus, il semble que λώβη présente toujours un λ- simple. On distingue trois catégories d’occurrences :
- les cas où λώβη est en début de vers, situation naturellement non pertinente
[54].
- les cas où le mètre exige λ- : λώβη est en fin de vers et constitue le spondée final, ce qui n’est absolument pas probant dans la mesure où, à l’instar du digamma, « l’allongement d’une syllabe devant deux consonnes […] est généralement évité chez Homère au temps faible »
[55] (p. ex. υ 169)
[56] :
- les cas où l’on ne peut rien affirmer, car, si le syllabe est bien répartie sur deux mètres différents, la syllabe qui précède λω- est longue par nature ou par position (p. ex. H 97)
[57] :
La recherche apparaît donc décevante, mais on sait combien le texte homérique, qui est souvent un « concentré d’histoire », a été remanié avant d’être définitivement fixé par Aristarque, si bien qu’il n’est pas rare que le
Urtext affleure sous le
textus traditus
[58].Considérons
τ 373 :
L’adverbe νῦν qui comporte à la fois un υ– et un ν final, perturbe l’interprétation de l’initiale λω-. Si nous admettons que νῦν a pris la place d’un plus ancien νύ, le vers devient :
Sur le plan métrique, deux remarques s’imposent :
- la syllabe *λλω- appartient au deuxième pied dont elle constitue le temps faible ;
- la présence de l’enclitique et de la césure trochaïque garantissent l’absence de rupture de la chaîne parlée.
Il nous appartient maintenant de vérifier que cette restitution est également acceptable sur le plan sémantique.
Il est avéré que la particule
νύ peut renforcer le démonstratif en position d’anaphorique
[59] et qu’elle peut avoir une valeur soit légèrement causale (
δ 197), soit légèrement conclusive (
β 320).
Dans le chant τ, Ulysse déclare à Pénélope, v. 344-348 :
|
οὐδὲ γυνὴ ποδὸς ἅψεται ἡμετέροιο
τάων, αἵ τοι δῶμα κάτα δρήστειραι ἔασιν
εἰ μή τις γρηῦς ἐστι παλαίη, κέδν’ εἰδυῖα
ἥ τις δὲ τέτληκε τόσα φρεσὶν ὅσσά τ᾽ ἐγώ περ
τῇδε δ᾽ ἄν οὐ φθονέοιμι ποδῶν ἅψασθαι ἐμεῖο
et nulle ne touchera mes pieds des femmes qui se trouvent au service de la maison, à moins que tu ne trouves une vieille bien dévouée qui ait passé par autant d’épreuves que moi : à celle-là je permettrai de toucher mes pieds.
|
Comme certaines servantes se sont commises avec les prétendants, Ulysse intervient pour s’opposer au cours naturel des choses qui eût voulu que ce fût une des servantes du manoir qui prît soin du mendiant.
Dès lors, le passage dans lequel s’insère le vers restitué s’éclaire (v. 370-374) :
|
οὕτω που καὶ κείνῳ ἐφεψιόωντο γυναῖκες
ξείνων τηλεδαπῶν, ὅτε τευ κλυτὰ δώμαθ᾽ ἵκοιτο
ὡς σέθεν αἱ κύνες αἷδε καθεψιόωνται ἅπασαι
*τάων νύ λλώβην τε και? αἴσχεα πόλλ᾽ ἀλεείνων
οὐκ ἐάᾳς νίζειν
Qui sait si des servantes ne le raillent pas aussi chez des hôtes lointains, en quelque glorieuse demeure, comme l’ont fait ces chiennes ? Et c’est pour éviter leurs insultes que tu refuses d’être lavé par elles.
|
Euryclée reprend clairement ici les propos d’Ulysse : νύ est donc bien anaphorique (τάων v. 345 repris v. 373) et légèrement conclusif puisque les propos d’Euryclée sonnent comme un bilan.
On peut donc admettre que la langue homérique a conservé une trace de *λλώβη, ce qui étaye la reconstruction d’une base alternante -λλαβ- / * -λλωβ-.
2.4. Validité de l’étymologie de Prellwitz
À l’issue de cette analyse détaillée, il est temps d’évaluer l’hypothèse de W. Prellwitz qui, au lieu du rapprochement « interne » que nous suggérons, préfère comparer gr. λώβη à lit. slgti.
2.4.1. Les données sémantiques
Comme le rappelle A. Blanc
[60], proposer une étymologie consiste « à mettre en lumière la liaison sémantique entre le terme dont on s’occupe et l’étymon qu’on lui suppose ».
Or, c’est bien ce lien, qu’à notre connaissance, les partisans de l’équation gréco-lituanienne slgti /slúogas / λώβη n’ont jamais essayé de faire nettement ressortir. Voici comment le DÆ rend compte des sens de slgti et de ses composés nuslgti et prislgti qui ont tous trois l’intonation douce généralisée :
-
slgti (slẽgia, slgė) :
-
pr. « charger d’un poids, écraser, faire ployer »
- ex. ẽgliuþ šakàs slẽgia sniẽgas « la neige fait ployer les branches des sapins »
-
fig. « accabler » (physiquement)
- ex. vargaĩ slgė « la misère [l’] a accablé »
-
fig. « accabler » (moralement)
ex. lidnos miñtys slgė síelaþ « de tristes pensées accablaient son âme »
-
nuslgti (nùslegia, nùslėgė) :
-
pr. « épuiser en accablant »
-
pr. « écraser totalement (jusqu’à faire mourir), étouffer »
-
– prislgti (prìslegia, prìslėgė), syn. de prispáusti :
-
pr. « écraser »
- ex. jám mẽdis kójaþ prìslėgė « un arbre lui écrasa la jambe »
- 2) fig. « accabler »
- ex. rpesčiuþ prìslėgtas « accablé de soucis », prìslėgtas pris comme adj. souvent syn. de lidnas « triste » dont le sens étymologique est également « écrasé < penché ».
Parmi les dérivés nominaux, citons slúogas « pr. presse, objet à presser », slogà (avec -o- au lieu de -uo- par « Ablautsentgleisung ») « pr. rhume < *ce qui pèse sur la poitrine, fig. difficulté », slogùs « pr. lourd (en parlant du temps), fig. accablant, désagréable », slogùtis « pr. cauchemar < ce qui pèse sur l’esprit, fig. difficulté, douleur ».
Pour rendre compte du sens de gr.
λώβη par ce biais, il faudrait donc reconstruire une filiation « presse, pression, accablement > outrage »
[61]. Cet enchaînement paraît de prime abord envisageable, puisqu’il est déjà connu en grec pour la famille de
ὕβρις, ὑβρίζω
[62].
Λώβη est-il synonyme de
ὕβρις ?
Il se trouve que les deux racines sont employées côte à côte dans un passage de l’Odyssée :
υ 166-171 : ΕϒΜ. – Ξεῖν᾽, ἦ ἄρ τί σε μᾶλλον Ἀχαιοὶ εἰσορόωσιν ἦέ σ᾽ ἀτιμάζουσι κατὰ μέγαρ᾽ ὡς τὸ πάρος περ […] ; ΟΔϒ. – Αι῍ γὰρ δή, Εὔμαιε, θεοὶ τισαίατο λώβην, ἥν οἷδ᾽ ὑβρίζοντες, ἀτάσθαλα μηχανόωνται οἴκῳ ἐνὶ ἀλλοτρίῳ, οὐδ᾽ αἰδοῦς μοῖραν ἔχουσιν
Rappelons tout d’abord le contexte : Eumée, qui a laissé Ulysse déguisé en mendiant dans son propre palais pour vaquer à ses occupations (
ρ 602-606) revient apporter les trois porcs promis à Télémaque (
ρ 600 et
υ 163-164). Le porcher profite de cette occasion pour s’informer de la situation de son maître. Or, on sait qu’Ulysse a dû faire face à plusieurs affronts, et ce, sous les yeux d’Eumée. Ainsi, en
ρ 229-238, Mélantheus, après avoir insulté Eumée et son maître (v. 216-232), se met à frapper Ulysse : « Alors, s’approchant, ce forcené [Mélantheus], le
frappa [
ἔνθορεν]… il [Ulysse] ne bougea pas du sentier, mais tint ferme et se prit à réfléchir s’il allait d’un seul coup de bâton
l’assommer […
ῥοπάλῳ ἐκ…
ἕλοιτο] ou l’enlever de terre et lui
briser le crâne au sol […
πρὸς γῆν ἐλάσειε κάρη] »
[63].
Puis, en ρ 460-464, c’est au tour d’Antinoos de l’agresser, après l’avoir, lui aussi, invectivé (v. 446-452) : « Il [Antinoos] prit l’escabeau et atteignit l’épaule droite [βάλε δεξιὸν ὦμον] …Ulysse resta ferme comme un roc, le coup d’Antinoos ne put même pas l’ébranler [οὐδ᾽ἄρα μιν σφῆλεν βέλος Ἀντινόοιο] ».
L’examen du chant ρ permet de comprendre avec certitude le contexte du chant υ : dans le passage cité plus haut et que nous n’avons pas encore traduit, Eumée veut savoir si, pendant son absence, Ulysse a encore été victime de coups et d’insultes, l’ensemble constituant une atteinte à la τῑμή de son maître (v.167 : ἀτιμάζουσι). Comme le chant σ, dans lequel Eumée n’apparaît pas, présente une construction parallèle à celle du chant ρ, durant lequel Eumée a été témoin des différentes agressions, on peut en déduire qu’Ulysse reprend ici en chiasme, les insultes de Mélantho (σ 327-336), que « résume » λώβη v. 169, et les coups portés par le mendiant Iros (σ 90-97), que « synthétise » ὑβρίζοντες v. 170. La traduction du passage est dès lors parfaitement limpide :
– Étranger, les Achéens te prêtent-ils davantage attention ou te traitent-ils,
par la demeure, avec le même dédain qu’auparavant ? […]
– Puissent les dieux, Eumée, venger les insultes que ces individus ont orchestrées contre moi tout en
me frappant violemment dans la demeure d’autrui, sans éprouver la moindre honte ».
(trad. pers.)
ςϒβρις désigne donc bien « une violence physique qui s’abat et s’appesantit sur l’être qui en est la victime » (Perpillou, op. cit., p. 129) alors que λώβη a nettement ici le sens d’« insultes », comme le confirment parallèlement les occurrences des dénominatifs λωβάω « insulter » (A 232, B 242) et λωβεύω (ψ 15 et ψ 26), même si, dans ces deux derniers cas, le sens de « se moquer de » semble plus approprié. Un constat identique vaut aussi pour le nom d’agent λωβητήρ « insulteur » (B 275, Λ 385 et Ω 239).
Précisons encore qu’en A 232 λωβάω paraît amorcer une évolution semblable à celle que nous venons de commenter dans l’Odyssée : au v. 191 Achille songe à « tuer » [ἐναρίζοι] Agamemnon dont il qualifie l’acte d’« offense » [ὕβριν] (v. 202). Athéna intervient juste à temps pour le dissuader de commettre un tel méfait à l’encontre du chef suprême des Grecs et l’exhorter à se contenter d’insultes (« blâme-le en paroles » [ἔπεσιν … ὀνείδισον], v. 211). Le Péléide se laisse alors convaincre d’user de « mots insultants » [ἀταρτηροῖς ἐπέεσσιν] (v. 223) et d’affirmer : « il se pourrait que tu lances tes dernières insultes [νῦν ὕστατα λωβήσαιο] (v. 232).
Le constat que l’épopée invite à faire constitue donc déjà à lui seul une objection dirimante contre l’équation gréco-baltique proposée par W. Prellwitz, objection que la phonétique et la morphologie verbale des langues baltiques ne va pas aider à lever.
2.4.2. Les données phonétiques et morphologiques
2.4.2.1. Le substantif grec
À partir du moment où une relation entre la famille de slgti et λώβη est admise, λώβη ne peut remonter qu’à *slōgw-ā avec *slōgw- issu de *sloH1gw-. Le terme grec ne fait pas difficulté pourvu que :
- l’on n’essaie pas de s’appuyer sur l’équation λώβη/slé.gti pour démontrer l’existence en proto-grec de substantifs féminins en -ᾱ (ion.-att. -η) accentués sur l’initiale et dotés d’un degré long ancien, comme le fait B. Vine (op. cit., p. 689-690). En effet, si une telle supposition peut paraître légitime pour le couple λέπω « éplucher, enlever l’écorce » / λώπη « peau, cape »
[64], un étymon *slH1gw-eH2 est non seulement indémontrable
[65], voire impossible si, avec F. Kortlandt
[66], on admet qu’un substantif du type *slōH1gw- aboutit à *sluõg- en lituanien, y compris quand la voyelle longue est suivie d’une laryngale
[67].
- l’on ne considère pas le lexème lituanien slogà « blessure, peine, fatigue, tourment » et son correspondant letton slāga « id. » (LiEW, p. 834) comme des équivalents exacts de λώβη
[68], un o lituanien ne reflétant pas directement un *ō indo-européen
[69]. Le traitement attendu est -uo- en lituanien, comme le montre le masculin slúogas (sluõgas par métatonie douce, cf. § suivant) « presse, objet à presser », seule formation parallèle – au genre près – à λώβη (Stang, ibid., p. 39-40).
2.4.2.2. Autour de lit. slgti
Comme il faut s’y attendre, on rencontre les problèmes les plus délicats dans le dossier baltique. Pour que le débat qui s’ouvre soit clair, rappelons tout d’abord que, quand elle est
ancienne – c’est-à-dire
héritée –, l’intonation rude du lituanien, notée à l’aide de l’accent aigu
[70] aussi bien sur les voyelles que sur les diphtongues – ou parfois de l’accent grave (Petit,
op. cit., 1999, p. 30 et
op. cit. n. 66, p. 243) dans les diphtongues commençant par [i] et [u] – est la preuve de l’existence, en proto-lituanien, d’une ancienne voyelle longue ou d’une ancienne diphtongue longue. Si nous nous limitons, pour notre propos, aux
voyelles lituaniennes intonées rudes, ces dernières sont susceptibles de recevoir, du point de vue de l’indo-européen, deux explications : ou bien la voyelle intonée rude est issue d’une séquence indo-européenne voyelle + laryngale :

< vH ; ou bien elle est le résultat de l’ « allongement Winter » (cf. ci-dessous) :

<

’D, D symbolisant toute consonne sonore de l’indo-européen. En revanche, dans le cas d’un allongement morphologique, le lituanien atteste une voyelle intonée douce, notée à l’aide de l’accent circonflexe :

< v + allg
t morph. Étant admis provisoirement que le seul couple susceptible d’une reconstruction est constitué par la paire lituanienne
slúogas/slgti, comparable, dans son principe de formation, au binôme grec
λείπω « laisser, quitter, abandonner » /
λοιπός « qui reste », on peut reconstituer avec assurance une apophonie letto-lituanienne
*slēg-/*slōg- et il faut bien avouer que c’est là notre unique certitude, à cette étape de la discussion
[71]. En effet, pour peu que l’on veuille remonter plus haut que le proto-baltique, on se heurte immédiatement à une suite d’ écueils que nous énumérons maintenant :
2.4.2.2.1. L’initiale de la base *slēg-/*slōg-
Quelle que soit l’initiale originelle de gr. λώβη, le groupe *sl- du baltique est susceptible de recevoir deux explications :
- soit il reflète un ancien groupe *sl- de l’indo-européen
[72]
- soit il s’agit d’une préfixation de date baltique
[73].
2.4.2.2.2. La voyelle apophonique *-ē-/*-ō- et la finale *-g
[74]
En tenant compte de la phonétique baltique qui veut que *-g représente aussi bien i.-e. *gw, *gwh, *g, ou *gh (Stang op. cit., p. 90) ainsi que des acquis de la théorie des laryngales et de la théorie glottalique, proto-balt. *slēg-/ *slōg- peut représenter :
-
*sleH1gw- / *sloH1gw-
-
*sleH1gwh- / *sloH1gwh-
-
*sleH1gh- / *sloH1gh-
-
*slĕ’g- / *slŏ’g- < *slĕg- / *slŏg-
-
*slĕ’gw- / *slŏ’gw- < *slĕgw- / *slŏgw-
La solution 1) n’est garantie que par gr. λώβη : l’ensemble demeure donc bien fragile puisqu’on ne dispose pas de base verbale hors du baltique, alors que toutes les autres sont envisageables, dès lors qu’on laisse de côté le mot grec.
La solution 2) est toute théorique, mais on ne peut l’exclure a priori ne serait-ce que sur le plan de la méthode de travail.
La solution 3) aurait pour appui le cas comparable, sur le plan phonétique, de
žándas « mâchoire »
< *ĝon(H-)-dh-o- où l’intonation rude est due à la laryngale comme le montre parallèle grec
γν
θος « id. » malgré la difficulté posée par l’
α bref
[75].
Les solutions 4) et 5) sont une application directe de la loi de Winter
[76], pour laquelle le recours aux laryngales est superflu, puisqu’elle admet pour le balto-slave un allongement des voyelles brèves devant les occlusives sonores simples de l’indo-européen
[77].
Par ailleurs, il faut poser un problème que nous avons jusqu’à présent volontairement négligé : celui de l’existence, dans la langue, de deux séries de formes. Les balticistes parlent alors de « métatonie » et qualifient de « métatonie douce » les formes qui attestent une intonation rude, notée à l’aide de l’accent aigu, alors qu’on attendrait une intonation douce, c’est-à-dire un circonflexe. Dans la situation inverse, là où se manifeste un circonflexe tandis qu’on s’attendrait à trouver l’aigu, on parle de « métatonie rude »
[78]. Tout l’enjeu du débat consiste donc à distinguer la forme fondatrice
ancienne et héritée des formes fondées
récentes et analogiques. Eu égard aux formes verbales, K. B
ūga
[79] estime que l’intonation rude y est ancienne, l’intonation douce résultant d’une métatonie imputable à l’allongement de l’
ė en syllabe accentuée : c’est ainsi qu’il explique l’intonation douce généralisée dans les formes dialectales inf.
slgtie, prés.
slgia, prét.
slẽgė. Reste que la langue standard connaît bien ce phénomène également : ainsi l’inf.
lkti « voler (pour un oiseau) » et le prét.
lkė comportent un

tandis que le prés.
lekiù /
lẽkia atteste un
ĕ ; de même on peut opposer d’une part l’inf.
grsti « menacer » et le prét.
grsė avec

au prés.
gresiù /
grẽsia avec
ĕ d’autre part
[80] ;
drbti « éclabousser, flanquer » et
drbė à
drẽbia, etc. Ce constat conduit W.R. Schmalstieg
[81] à considérer que le circonflexe a été analogiquement généralisé dans la série
slgti /
slgė /
slgia d’après le modèle de
drbti, ce qui permet de justifier le choix de certains dictionnaires – dont le DÆ cité au paragraphe précédent – en faveur des formes intonées douces. Quoi qu’il en soit, le bilan de l’étude morphologique que nous venons de mener est clair : puisque le baltique est le seul groupe linguistique disposant d’une racine verbale, on est conduit, malgré l’antiquité probable des formes à intonation rude, à proposer
plusieurs hypothèses toutes valables
a priori. Or, une forme qui est susceptible d’avoir plusieurs étymons n’en a, en réalité, aucun, et ce, d’autant plus que les sens des deux lexèmes rapprochés ne coïncident pas.
3. Problèmes posés par l’établissement de la racine de λάζομαι
Puisque l’étymologie de W. Prellwitz ne tient pas, il nous faut par conséquent intégrer la base λωβ- < *λλωβ- dans le système de la racine λαβ-. Avant tout, il est nécessaire de revenir sur l’analyse des principaux représentants de λαβ- en grec pour répondre aux deux questions clés que soulève cette racine :
- doit-on poser un étymon avec une aspirée finale ?
- quelle antiquité accorder à l’apophonie ληβ- / λαβ- ?
3.1. Les formes à aspirée
3.1.1. Le parfait εἴληφα
En se fondant sur le verbe védique
rábhate « saisir », le parfait grec
εἴληφα < *
σε-
σλᾱφ-
α (Lejeune,
op. cit., p. 122) et l’aoriste grec
ἔ(
λ)
λαβον, on a longtemps considéré que l’étymon avait la forme
*(s)lbh-
[82], l’
s mobile permettant d’expliquer les trois allophones
*lăbh- (véd.
rábhate),
*slābh- (gr.
εἴληφα) et
*slăb- (gr.
ἔ(
λ)
λαβον)
[83] sans difficulté, pourvu que l’on admette que le présent
λάζομαι comporte un -
ζ- reposant sur * -
βy-. Comme on ignore le résultat d’une séquence * -
βy- en grec faute d’exemple
[84], les différents savants ont estimé avec raison que -
ζ- ne pouvait représenter que
*-gwy- (Lejeune
ibid., p. 80) et que
λάζομαι, λαμβάνω et
ἔ(
λ)
λαβον étaient issus de
*slăgw-
[85]. Désormais, on a tendance à penser que
εἴληφα est, avec véd.
rábhate, le seul représentant verbal grec de
* *(s)lbh-
[86].
Cette solution n’est acceptable que si le -
φ- de la forme grecque est hérité : c’est la thèse que défend D. Ringe qui voit dans
εἴληφα la forme pivot à partir de laquelle s’est constituée en grec classique la catégorie des parfaits à aspirée
[87].
À notre avis, ce point de vue est intenable car tout montre, au contraire, que la forme
εἴληφα est une création de l’attique littéraire
[88]. Aux arguments de D. Ringe, on objectera les remarques suivantes :
- la multiplicité des formes de parfait et le désaccord entre l’ionien (λελάβηκα, λέλαμμαι) et l’attique (εἴληφα, εἴλημμαι et λέλημμαι) prouvent qu’il s’agit de créations parallèles et récentes
[89], ce qui n’étonne pas dans une racine « aoristique »
[90].
- en attique même, outre la présence des deux formes concurrentes εἴλημμαι et λέλημμαι
[91], on notera que εἴλημμαι s’explique à partir de *εἰληβ-μαι
[92], l’aspirée étant donc limitée à l’actif.
- comme l’a bien vu S.R. Slings
[93], la forme à esprit rude εἵληφα, attestée dans les inscriptions attiques, est la forme attendue dans la mesure où la loi de Grassmann ne joue plus (Lejeune, ibid., p. 58 ; Slings, ibid., p. 11, n. 13). Quant à la forme littéraire « dissimilée » εἴληφα, bien loin de s’expliquer par l’influence de εἴρηκα (Slings, ibid., p. 14), elle s’intègre, à notre avis, dans l’économie du système : à partir du moment où le thème de parfait, si jamais il a existé dans cette racine, a perdu le degré o radical qui le caractérisait par rapport aux autres thèmes, l’aspirée -φ- devient désormais un phonème distinctif du thème de parfait et donc « incontournable », tandis que l’esprit rude était inessentiel et pouvait par conséquent être négligé sans dommage pour l’équilibre du système.
- on ne peut suivre D. Ringe quand il récuse le rôle des formes de pluriel médio-passives dans l’introduction des formes à aspirée sous prétexte que leur emploi était relativement rare. On sait, en effet, que la base de départ d’une innovation n’est pas nécessairement large. Or, il est possible de suivre l’émergence de cette nouvelle catégorie chez Homère où le moyen est introduit peu à peu au parfait. « Dans quelques verbes on observe chez Homère pour le même parfait le moyen et l’actif sans aucune nuance de sens »
[94] et P. Chantraine de citer ἄνωγα « j’ordonne » (α 269) et ἄνωχθε « vous ordonnez » (χ 437) qui remonte à *ἄνωγ-σθε
[95]. C’est donc bien en partant de séquences *-ληβ-σθε et *-ληβ-σθαι qui aboutissaient phonétiquement respectivement à -ληφθε et -ληφθαι, réanalysées ensuite en -ληφ-θε et -ληφ-θαι, qu’il convient de justifier l’extension du radical -ληφ- en attique.
- εἴληφα apparaît parfois comme variante stylistique de ἔλαβον, ce qui est caractéristique de la langue classique et de la κοινή
[96].
Il n’est donc pas possible de comparer gr. εἴληφα à véd. rábhate, ni aux autres formes grecques en -β-.
3.1.2. Ἀμφιλαφής et τὰ λάφυ–ρα
3.1.2.1. Ἀμφιλαφής « vaste »
Attesté à partir d’Hérodote
[97], cet adjectif est généralement considéré comme apparenté à
εἴληφα et à la racine
*(s)lbh-. Si l’on suit M. Mayrhofer (
EWAia II, p. 435), on peut proposer deux solutions :
- si les formes indiennes à nasale (véd. RAMBH-) sont héritées, on pourrait alors poser une racine *lembh- dont le degré zéro justifierait sans difficulté les formes védiques dépourvues de nasale : ainsi rábhate < *lbh-
-. Mais il faudrait supposer dans ce cas que le substantif sigmatique rábhas- ainsi que le *λάφος grec postulé reposent sur *lbh-()s-, ce qui est surprenant car on attend un degré e radical dans les formations anciennes type γένος / εὐγενής, μένος / εὐμενής, etc.
[98]
- si les formes à nasale sont secondaires – resterait à expliquer leur création –, alors le présent rábhate remonte à *lébh-
- et rábhas- à *lébh-()s-, ce que l’on attend
[99]. Dès lors, il n’est plus possible d’expliquer la base grecque λαφ-, à moins de recourir, comme le propose M. Mayrhofer, à un étymon *lEbh- où *-E- symboliserait un archiphonème valant aussi bien */-e-/ que */-a-/ pour RABH-. Il admet, en outre, que la forme attendue en grec – c’est-à-dire *λεφ- – aurait été refaite en λαφ- par étymologie populaire et rapprochement sémantique avec la racine λαβ-.
La première solution est difficile, car elle présuppose que le grec a connu un substantif neutre *
λάφος, dont on n’a aucune trace (Chantraine,
op. cit., 1933, p. 426-427), et dont le degré radical aurait été remanié. Quant à la seconde hypothèse, elle est fondée sur l’existence d’un étymon dont l’archiphonème ressemble fort à une création
ad hoc. Autrement dit, si on part de
*lebh-, on explique les formes grecques par une réfection ; si on procède à partir de
*labh- avec
*-a- « immobile », la filiation est plus simple, mais cet étymon est bien peu satisfaisant dans le cadre de la reconstruction de l’indo-européen
[100]. Le constat s’impose donc : il est fort probable que nous ayons à faire à des données non directement comparables, d’autant que la racine védique pose des problèmes sémantiques sérieux. Elle signifie à la fois « saisir, recevoir » et « s’appuyer »
[101], sens qui ne sont pas faciles à concilier, et si l’on ajoute au dossier l’adjectif
surabhí- « bien odorant »
[102], l’affaire se complique encore. Il est préférable, par conséquent, de se tourner vers une « solution grecque » en laissant de côté les données védiques
[103].
A. Blanc
[104] a bien montré qu’il existe deux catégories d’adjectifs en -
ης : ceux dont le second membre repose sur un substantif sigmatique, tel
δυσμενής « hostile » par rapport à
μένος « ardeur guerrière », qui sont hérités et représentent environ 40 % du matériel, et ceux dont le second membre repose sur une base verbale, tel
θεοσεβής « qui respecte les dieux » par rapport à
σέβομαι « vénérer, respecter », ce dernier groupe constituant 60 % du matériel. Il est donc tentant de rattacher
ἀμφιλαφής à la seconde catégorie, comme le suggère indirectement E. Risch
[105].
Ἀμφιλαφής appartient en effet à une série d’adjectifs dont voici la liste : *
ἀμφιδασής « hérissé des deux côtés
[106], toute velue
[107] »
ἀμφιδρυφής « déchiré des deux côtés »
[108] ἀμφιθαλής « florissant des deux côtés »
[109],
ἀμφιπαγής « fixé des deux côtés » (Nonn. +),
ἀμφιφανής « visible des deux côtés » (E. +) et
ἀμφιχανής « ouvert des deux côtés »
[110]. Ces adjectifs se rattachent, à l’exception du premier cité
[111], respectivement aux aoristes
ἔδρυφον, ἔθαλον, ἐπάγην, ἐφάνην et
ἔχανον.
Nous proposons à titre d’hypothèse deux solutions entre lesquelles nous ne sommes pas en mesure de choisir, faute de matériel suffisant. Si
ἀμφιλαφής est un adjectif « expressif », il conviendrait alors de suivre E. J. Furnée
[112] et S.R. Slings à sa suite (
ibid., p. 11 n. 14), en proposant de le rapprocher du verbe
λαφύσσω « avaler goulûment ».
Si l’on veut rapporter ἀμφιλαφής à la racine de λαμβάνω, il faut résoudre un problème phonétique – la présence du -φ- – et également une difficulté sémantique, par laquelle nous commencerons.
Comme nous le fait justement remarquer le prof. A. Blanc, l’explication traditionnelle « qui prend (la place) des deux côtés » d’où « vaste » laisse sceptique, dans la mesure où il faut expliquer le sens global du composé en partant de
ἀμφι- « des deux côtés » et d’une sorte d’adjectif verbal actif ou passif. S.R. Slings (
ibid.) a bien vu que le seul moyen de relier sémantiquement
λαβ- « saisir » et
ἀμφιλαφής « vaste » est de passer par l’intermédiaire de « étendre, s’étendre ». Ainsi
ἀμφιλαφής signifierait primitivement « qui est étendu des deux côtés »
[113], d’où « vaste ».
Reste à vérifier si
λαβ- peut avoir le sens de « étendre », ce que S.R. Slings ne fait pas. J. Haudry a montré que la construction de certains verbes védiques ainsi que d’autres langues anciennes dont le grec obéissaient à « la théorie des deux modèles », c’est-à-dire qu’il existait historiquement deux constructions syntaxiques qui permettent de rendre compte de sens apparemment divergents et inconciliables. Le « modèle 1 » présente « l’instrumental de l’objet-en-contact » et « l’accusatif de l’objet prospectif » alors que le « modèle 2 », plus récent, comporte « l’accusatif de l’objet-en-contact » et « le datif, le locatif ou une construction prépositionnelle pour l’objet prospectif »
[114]. Considérons les trois passages suivants de l’Iliade :
|
Ω 480 : χερσὶν Ἀχιλλῆος λάβε γούνατα
modèle 2 : « il saisit les genoux d’Achille avec ses mains »
< modèle 1 : « il étendit ses mains en direction des genoux d’Achille »
[115]
E 302 : ὁ δὲ χερμάδιον λάβε χειρὶ / Τυδεΐδης
modèle 2 : « le fils de Tydée saisit une pierre avec sa main »
< modèle 1 : « le fils de Tydée étendit sa main en direction d’une pierre »
P 620 : καὶ τά γε [ἡνία] Μηριόνης ἔλαβεν χείρεσσι φίλῃσι
modèle 2 : « Mérion saisit les rênes avec ses mains »
< modèle 1 : « Mérion étendit ses mains en direction des rênes »
|
On constate que, sur le plan synchronique, ces trois phrases correspondent précisément au « modèle 2 » avec un accusatif d’objet, l’élément principal, et un datif-instrumental, l’élément secondaire. Il suffit pourtant de donner à la racine λαβ- le sens de « étendre » pour retrouver une construction de « type 1 » avec un « instrumental de l’objet-en-contact », l’élément principal (χερσίν, χειρί, χείρεσσι), et un « accusatif de l’objet prospectif », l’élément secondaire (γούνατα, χερμάδιον, τά), ce qui explique notre seconde traduction.
Le « modèle 1 » tend à disparaître peu à peu au profit du « modèle 2 », ainsi :
|
Θ 116 : Νέστωρ δ᾽ ἐν χείρεσσι λάβ᾽ ἡνία φοινικόεντα
« Nestor prit les rênes écarlates dans ses mains »
et Z 233 : χεῖρας τ᾽ ἀλλήλων λαβέτην
« ils saisirent les mains l’un de l’autre »
|
Pour être confirmée, cette analyse demanderait une étude d’ensemble du sémantisme de la racine, qui dépasserait largement le cadre du présent travail
[116]. Toutefoi