Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes
Klincksieck

I.S.B.N.2252034750
160 pages

p. 97 à 109
doi: en cours

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I. – Articles originaux

Tome LVXXII 2003/1

2003 Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes I. – Articles originaux

La Lettre X du Pseudo-Eschine

Jacques Puiggali
Manifestement apocryphe, cette lettre a sans doute été rédigée par un rhéteur au début de l’époque impériale. Elle met en scène le narrateur, accompagné du turbulent Cimon. Tous deux sont venus à Ilion pour y faire du tourisme. Durant leur séjour se déroule une fête, inventée par l’auteur à des fins grivoises, au cours de laquelle on vérifie la virginité des jeunes filles à marier. Cimon en profite pour prendre l’apparence du dieu Scamandre et abuser ainsi de la naïve Callirhoé. La découverte de cet attentat oblige les voyageurs à quitter la Troade de manière précipitée. Sur le plan littéraire, cette lettre, qui n’a d’épistolaire que le nom, est très agréable : elle met en scène, avec humour, un personnage inoubliable, Cimon, dont le cynisme et la bonne conscience s’opposent au rigorisme d’un narrateur dépassé par les événements. En outre, elle s’apparente à une courte nouvelle érotique et présente un intérêt pour l’étude du genre romanesque. Certainly apocryphal, the letter was probably composed by an early Imperial rhetor. It presents the narrator, accompanied by the unsteady Cimon ; both are at Troy as sightseers. While they are there, there is a festival, invented by the author for his own licentious reasons, in the course of which the virginity of girls who are to be married is tested. Cimon uses the occasion to take on the appearance of the god Scamander and thus takes advantage of the naive Callirhoe. The discovery of his assault forces the travellers to leave the Troad in a hurry. As a literary composition, the piece, which is only in form a letter, is highly agreeable : it presents in a humorous fashion an unforgettable character, Cimon, whose cynicism and lack of conscience stand in contrast to the uprightness of a narrator overtaken by events ; the piece is also in effect an erotic novel, and thus interesting for the development of the genre.
Les lettres apocryphes [1] attribuées à Eschine ont été éditées par R. Hercher, Epistolographi græci, Paris 1873 [2]. La Lettre X, de loin la plus plaisante, se situe aux pages 38 et 39 de ce vieil ouvrage. Même si le texte est souvent altéré et peu sûr, nous en proposons la traduction suivante :
(1) Cimon [3], quelles épreuves ne nous a-t-il pas fait endurer dans chaque cité, sur chaque rivage, sans respect pour aucune coutume, aucune loi ! J’étais venu à Ilion contempler la terre et la mer. Les spectacles que je vis sur place, comme ils fournissent, semble-t-il, une matière infinie à la description, je les tairai ; je crains en effet, en me lançant dans un bavardage poétique, de paraître manquer de goût [4] ; mais les actes de Cimon et son intempérance, même si j’avais dix langues [5], je ne pourrais suffire à les rapporter. (2) En effet, comme nous passions de nombreuses journées à Ilion, et n’étions pas rassasiés par la vue des tombeaux – j’avais en tête de rester jusqu’à ce que j’eusse comparé absolument tous les vers de l’Iliade à chacune des réalités mêmes [6] à propos desquelles ces vers ont été composés –, le jour arrive où la plupart des habitants mettent à l’épreuve leurs filles [7] – toutes celles dont l’âge permet de le faire – avant leur mariage. Les filles à marier furent nombreuses [8]. (3) C’est une coutume en Troade que les vierges à marier aillent au Scamandre et, après s’y être baignées, ajoutent cette formule pour ainsi dire sacrée : « Scamandre, prends ma virginité ! » Donc, parmi les autres, une vierge de haute taille [9], nommée Callirrhoé [10], dont le père n’était pas un homme en vue [11], était arrivée au fleuve pour se baigner. (4) Quant à nous, en compagnie des parents des filles à marier et du reste de la foule, nous contemplions de loin la fête et le bain des vierges, dans la mesure où ce spectacle était autorisé pour les vrais étrangers que nous étions. Mais cet excellent Cimon se cache [12] dans un buisson du Scamandre et se couronne de roseaux [13] ; assurément il tenait prêts ce stratagème et cette embuscade en plein jour contre Callirrhoé. (5) Comme elle se baignait et prononçait – je l’appris par la suite – la formule habituelle, « Scamandre, prends ma virginité ! », le « Scamandre-Cimon », jaillissant des buissons [14], dit : « Avec plaisir je reçois, je prends Callirrhoé, moi le Scamandre, et je lui ferai beaucoup de bien. » Tout en disant cela, il s’empare de l’enfant et se cache [15]. (6) Cependant, l’affaire ne reste pas cachée ; quatre jours plus tard il y avait une procession en l’honneur d’Aphrodite [16], les jeunes mariées marchaient en procession et nous contemplions cette procession. La demoiselle, voyant Cimon – qui, comme s’il avait conscience de n’avoir commis aucun méfait, contemplait le spectacle avec moi –, se prosterna devant lui, et, regardant vers sa nourrice, dit : « Vois-tu, nounou, le Scamandre, à qui j’ai donné ma virginité ? » À ces mots, la nounou cria [17] et l’affaire se découvre. (7) Lorsque j’entre dans la maison [18], je trouve Cimon et je fais ce qui est normal, en l’appelant impie et en disant qu’à cause de lui nous sommes perdus. Mais lui ne montra aucune frayeur, ni non plus de honte pour ce qu’il avait fait, mais il se lançait dans de longs récits, énumérant ceux qui, partout [19], avaient commis des actes dignes de la roue. (8) En effet, à Magnésie [20], un jeune homme de là-bas a, dit-il, agi de la même façon à propos du Méandre [21] ; à la suite de quoi, encore aujourd’hui, dit-il, le « père » d’Attale l’athlète [22] croit que celui-ci n’est pas son fils, mais celui du Méandre ; c’est pourquoi, à son avis, Attale est si bien en chair et si fort ; ce dernier, chaque fois qu’après avoir reçu de nombreux coups il se retire épuisé [23], dit que le fleuve s’est irrité contre lui parce que, lorsqu’il a été vainqueur, il ne l’a pas proclamé son père. Il ne manque donc certes pas d’excuse en cas de défaite. (9) Près d’Epidamne, de la même façon, dit-il en revenant encore [24] sur le sujet, un musicien crut par sottise que le petit enfant qui lui était né à la suite d’un adultère était d’Héraclès. « Mais moi je n’ai pas engendré d’enfant, dit-il, je me suis entretenu une seule fois, avec une enfant [25] trop mûre [26], que j’avais vue se baigner en compagnie d’une seule vieille femme [27]. D’ailleurs il me semblait, dit-il, pour que tout à Ilion ne fût pas tragique [28] et terrible, que nous devions nous aussi nous livrer à une plaisanterie et, comme dans les comédies, faire quelque chose [29] à propos du Scamandre. » (10) Et moi, qui attendais seulement de voir où s’arrêterait une telle impudence, l’incrédulité m’avait pétrifié. Il semblait qu’il allait ajouter un troisième adultère, d’« Apollon », je crois, ou de « Dionysos » [30], tandis que, voyant la foule arriver à la porte, je disais : « C’est bien cela, ils sont venus nous réduire en cendres ! » Et, par une chambre d’arrière, aussitôt, je m’enfuis chez Mélanippide [31] et, de là, le soir, jusqu’à la mer ; ensuite nous abordâmes à une auberge, sous l’effet d’un vent qui nous poussait violemment, un vent qu’aucun navigateur n’aurait pu supporter, sinon pour fuir le sacrilège de Cimon [32]. Après avoir connu de telles épreuves, je pensais qu’il fallait t’écrire, à l’idée que tu t’en indignerais encore plus que moi : mais toi, je pense, tu en riras peut-être beaucoup [33].
Cette lettre, aimablement grivoise, a séduit nombre d’auteurs. Le plus célèbre est La Fontaine, qui en a repris l’argument dans un de ses Contes, Le fleuve Scamandre [34]. À propos de notre texte, on a l’habitude de parler de « milésienne » [35]. P. Grimal [36] définit ainsi les « fables milésiennes » : des « “nouvelles” orientales, hautes en couleur et volontiers cyniques, d’origine évidemment populaire, qui ne sont pas sans rappeler nos fabliaux ». Même si l’aventure rapportée par le Ps.-Eschine se déroule à Ilion, même s’il est question dans la lettre, d’une autre ville d’Asie, Magnésie du Méandre, la dénomination de « milésienne » nous paraît un peu hasardeuse. En effet le décor oriental est tout à fait artificiel et, surtout, rien ne prouve que les « milésiennes » aient existé en tant que genre littéraire. Le seul auteur avéré de Μιλησιακά est un certain Aristide [37] ; pour le reste, nous manquons d’informations précises [38]. Néanmoins, la lettre du Ps.-Eschine, par son inspiration, fait penser à ce qu’on entend d’ordinaire – depuis les auteurs latins tardifs [39] – par « fable milésienne » et il n’est pas choquant d’appliquer cette étiquette commode à un texte qui n’a d’épistolaire que le nom et qui est en réalité une courte nouvelle érotique, proche de certains passages célèbres de Pétrone ou d’Apulée.
Notre texte semble bien dater de l’époque impériale (à son début), comme en témoignent certaines particularités de langue :
– Utilisation de périphrases comme ἐστὶ γεγενημένα (§ 2), ἀφανὴς γίγνεται (§ 5), ἀφανὲς γίγνεται (§ 6), ἔκπυστον γίγνεται (§ 6). Cela dit, on trouve déjà trois emplois de ἀνάπυστον γίνεσθαι chez Hérodote.
– La construction ἐπειδάν + opt. (ἐξίοι corrigé par Bekker [40] en ἐξίῃ au § 8) ne se trouve qu’en grec tardif.
– Emploi de ὑπέρωρος (§ 9), καταπίμπρημι (§ 10), ὤστης (§ 10), ξενών au sens d’« auberge » (§ 10).
Il a été rédigé par un rhéteur qui appartenait peut-être à l’école de Rhodes, comme le veut Wilamowitz [41] : Eschine ne passait-il pas, dans l’Antiquité, pour le fondateur de cette école rhodienne ?
Le plan de la lettre est fort clair : § 1 : L’arrivée à Ilion – § 2-6 : Le stratagème amoureux – § 7-9 : Cimon tente de se justifier – § 10 : La fuite.
L’auteur a peut-être situé son récit en Asie Mineure parce que, selon une tradition, Eschine, fuyant Athènes après l’affaire de la Couronne (330), aurait gagné Éphèse.
Les protagonistes de l’aventure troyenne sont le narrateur et un nommé Cimon. Le faussaire qui a composé la lettre [42] a utilisé le nom d’un des ambassadeurs de février 346 en Macédoine : en II 21 Eschine mentionne en effet un certain Cimon. Les deux compagnons sont venus à Ilion pour tout voir : la terre, la mer, les antiquités… Le caractère méthodique et exhaustif de leur entreprise porte la marque de l’époque. Ils s’intéressent en particulier aux tombeaux (§ 2). On peut rapprocher ce passage de Maxime de Tyr 16, 6 a : … κἄν τις αὐτόπτης γένηται Bαβυλῶνος κειμένης, ἢ τῶν ἐν Σάρδεσιν ποταμῶν, ἢ τῶν ἐν ᾽Ιλίῳ τάφων… et de l’Héroïkos de Philostrate (passim). À l’époque alexandrine et surtout sous l’Empire romain, de riches curieux entreprenaient des voyages culturels, à la découverte du monde [43]. Autre trait caractéristique de la période : le goût pour les études homériques. Mais si les œuvres du poète κατ᾽ ἐξοχήν connaissent une vogue sans précédent, cet engouement ne va pas sans excès ni sans ridicule. Le narrateur apparaît davantage comme un cuistre et un antiquaire, au vieux sens du terme, que comme un homme de goût. Il exprime de façon naïve ses projets « scientifiques » : ἦν δέ μοι γνώμη μένειν, ἕως ἅπαντα διεξέλθω τὰ ἐν τῇ ᾽Ιλιάδι ἔπη πρὸς αὐτοῖς ἑκάστοις ὑπὲρ ὧν τὰ ἔπη ἐστὶ γεγενημένα. Mais, au cours de ce voyage d’études, se déroule une fête troyenne à laquelle le narrateur, qui doit avoir des curiosités ethnographiques, décide d’assister.
Certains philologues ont cru à l’authenticité de la coutume rapportée par notre auteur [44]. Mais on a, aussi, émis des doutes sur son existence [45], et nous partageons ce point de vue. Il ne s’agit nullement de « droit du seigneur » [46], de « droit de cuissage ». Les participantes à la fête – à l’exception toutefois de la trop naïve Callirrhoé… – ne s’attendent pas à voir le Scamandre sortir de son lit, si l’on ose dire, et fondre sur elles pour leur ravir leur virginité. L’anthropomorphisme a ses limites. La cérémonie permet de mettre à l’épreuve la chasteté de la plupart (§ 2) des jeunes filles avant de les marier : si elles sont en mesure de consacrer – verbalement et de manière solennelle – leur virginité au dieu fleuve, cela signifie qu’elles sont pures et qu’on peut les marier. Cette prétendue cérémonie s’apparente aux curieuses épreuves dont parle Achille Tatius [47] et à l’ordalie que subissent Théagène et Chariclée chez Héliodore [48]. Ce genre de « tests » paraît avoir été inventé par les auteurs « érotiques » à l’image de ceux destinés à apprécier la chasteté des prêtresses : Strabon XII 2, 7, p. 55, l. 9-11, CUF (voir aussi Jamblique Myst. III 4), Pausanias VII 25, 13. En fait notre auteur semble bien avoir modifié – en pleine connaissance de cause et avec des intentions grivoises – le sens d’une coutume très généralement reçue dans l’Antiquité. Ce bain doit être tenu pour un rite de fécondité à un double titre. D’abord parce qu’on croyait l’eau des fleuves fécondante, comme l’indique une scholie au vers 347 des Phéniciennes d’Euripide : Εἰώθεσαν δὲ οἱ νυμφίοι τὸ παλαιὸν ἀπολούεσθαι ἐπὶ τοῖς ἐγχωρίοις ποταμοῖς καὶ περιρραίνεσθαι λαμβάνοντες ὕδωρ τῶν ποταμῶν καὶ πηγῶν συμβολικῶς παιδοποιίαν εὐχόμενοι, ἐπεὶ ζῳοποιὸν τὸ ὕδωρ καὶ γόνιμον. Ensuite et surtout parce que ce bain est conçu comme un mariage avec la divinité du fleuve [49]. La συνουσία avec le dieu assure la fécondité aux futures mariées. En effet, Homère le dit (Od. XI 249-250) :
οὐκ ἀποφώλιοι εὐναὶ
ἀθανάτων.
Il est fort possible qu’un jour, à Ilion, un attentat ait réellement été perpétré contre une jeune fille qui prenait le bain rituel. Cet événement fâcheux aurait été colporté, déformé. La comédie s’en serait emparée. Ainsi s’expliqueraient selon nous les propos de Cimon : Καὶ ἄλλως δἐδόκει μοι, ἔφη, ὡς μὴ παντάπασι τὰ ἐν ᾽Ιλίῳ τραγικά τε καὶ φοβερὰ ᾖ, παίζειν δεῖν τι καὶ ἡμᾶς καὶ οἷον ἐν κωμῳδίαις περὶ τὸν Σκάμανδρον ἐργάσασθαι (§ 9). On ne pouvait rêver plus beau sujet de comédie ou de mime. On sait d’ailleurs que l’histoire de Paulina séduite par Mundus déguisé en Anubis (Flavius Josèphe AJ XVIII 65-80) avait donné naissance à un mime, Anubis mœchus [50]. Pour ne rien dire de l’aventure de Zeus et d’Alcmène – elle est exactement l’inverse de celle que nous étudions –, dont le succès théâtral ne s’est jamais démenti. Matière à comédie, l’histoire du Scamandre et de Callirrhoé devint ensuite un sujet de nouvelle érotique, avant de connaître de nouveaux avatars dans la littérature occidentale [51]. Pour en terminer avec cette question, ajoutons que le viol dont Cimon se rend coupable est d’une haute invraisemblance : comment a-t-il pu agir à l’insu des spectateurs, de la vieille femme qui, à l’en croire, assistait Callirrhoé dans ses ablutions, et, enfin, de toutes les jeunes filles qui se baignaient dans le fleuve ?
Pour ce qui est des récits [52] que fait Cimon afin d’excuser son attitude, il n’ont pas été inventés par lui (c’est-à-dire par l’auteur…) et appartenaient sans doute, comme l’anecdote centrale, à des catalogues d’histoires lestes. Cette sorte de recueils, dans le goût des Alexandrins, rappelle d’assez loin des chefs-d’œuvre tels que le Décaméron, les Cent Nouvelles nouvelles, l’Heptaméron. Ces histoires courtes, au caractère populaire très marqué, ont ici pour cadre l’Asie Mineure et Epidamne, en Illyrie. Le rhéteur qui a composé notre lettre a sans nul doute subi l’influence péripatéticienne. En effet, ainsi que l’écrit L. Brisson [53] : « au IIe siècle et au début du Ier siècle avant J.-C., on note, dans les milieux péripatéticiens, un intérêt évident pour les collections d’histoires locales extraordinaires [54], dont la transmission fictive ou réelle s’accorde parfaitement avec la forme épistolaire. » Il s’agissait souvent d’histoires d’amour et la littérature « érotique » a puisé à toutes mains dans ces recueils, ces compilations.
Les récits de Cimon ne présentent pas exactement le même schéma que l’anecdote centrale. On peut relever certaines divergences :
a) L’affaire d’Ilion peut se résumer ainsi : un homme qui se fait passer pour le dieu Scamandre séduit une jeune fille naïve ; un grave scandale s’ensuit ; il n’est pas question d’enfant (ἐγὼ δὲ οὐκ ἐπαιδοποιησάμην § 9) – pas dans l’immédiat du moins…
b) Premier récit : à Magnésie, un jeune homme, sous l’apparence du dieu Méandre, abuse d’une jeune fille. Elle se marie ; un enfant nommé Attale naît, que tout le monde – y compris le père officiel – considère comme le fils du dieu. Attale lui-même est dupe et tient le Méandre pour son père. Tout va donc pour le mieux.
c) Second récit (moins explicite) : à Epidamne, un homme croit que son « fils » – né en réalité d’un adultère – a pour père Héraclès.
Donc, ni à Magnésie ni à Epidamne n’éclate de scandale : les victimes convolent en justes noces, ont des enfants ; les maris acceptent avec joie et fierté l’accroissement de leur famille [55]. Cela dit, ces nuances n’ont guère d’importance : Cimon, désireux de se blanchir, veut seulement montrer qu’il a eu des prédécesseurs dans son entreprise de séduction. Notons une différence entre ces histoires licencieuses et nos fabliaux : elles ont toutes pour héros un jeune Casanova qui berne des filles bien candides ; au contraire, dans notre littérature satirique du Moyen Âge (et de la Renaissance), il est surtout question de maris dupés par des femmes sensuelles [56], cupides et rusées.
La lettre s’ouvre sur le nom de Cimon. C’est lui, en effet, le personnage essentiel. Ce mauvais sujet, véritable roué (§ 7), se livre à une farce pendable, digne des « Chevaliers de la Désœuvrance » décrits par Balzac dans La Rabouilleuse. À ses yeux, il s’agit bien d’une plaisanterie, destinée à lutter contre la tristesse ambiante : παίζειν δεῖν τι καὶ ἡμᾶς καὶ οἷον ἐν κωμῳδίαις περὶ τòν Σκάμανδρον ἐργάσασθαι (§ 9). Il ne respecte rien (οὐκ ἔθους, οὐ νόμου φειδόμενος οὐδένος § 1). Il séduit sans vergogne et de façon sournoise une jeune fille en se faisant passer pour un dieu (§ 4-5) ; ce sacrilège ne lui cause pas de honte (οὐδὲ ᾐσχύνθη τοῖς πεπραγμένοις § 7). Il entend se justifier de façon spirituelle en citant des anecdotes fort peu édifiantes ; il fait alors figure de raisonneur [57], de sophiste (§ 8-9). En une seule phrase il réussit à se montrer tour à tour cynique, goujat et menteur : Ἐγὼ δὲ οὐκ ἐπαιδοποιησάμην, ἔφη, ἅπαξ δὲ διελέχθην παιδὶ ὑπερώρῳ τε ἤδη, καὶ λουομένην αὐτὴν μετὰ μιᾶς γραὸς ἰδών (§ 9). Le trait dominant du caractère de Cimon est peut-être une inaltérable bonne conscience (… τὸν Κίμωνα, ὡς μηδὲν αὑτῷ κακὸν συνειδότα… § 6) proche de l’inconscience. Il considère la vie comme un théâtre où il veut remplacer la tragédie par la comédie, pour son bon plaisir (§ 9).
De manière étrange, on ne sait pas comment se termine son équipée troyenne. Avec désinvolture – à moins que le texte ne soit mutilé –, l’auteur l’abandonne dans une maison assiégée par une foule d’incendiaires. On pense évidemment à la fin d’Alcibiade (Plutarque, Vie d’Alcibiade 39, 4-9), autre grand séducteur de filles. Alors que ce dernier est réfugié en Phrygie, des individus cernent sa demeure, y mettent le feu et l’abattent quand il en sort : il s’agit soit de tueurs envoyés par Lysandre, soit des frères d’une jeune femme de bonne famille qu’Alcibiade avait débauchée et gardait avec lui. Mais pareille issue tragique serait déplacée dans notre texte. On pensera donc plutôt que Cimon a pu échapper à la vindicte populaire et on gardera de lui l’image d’un joyeux luron plein de vie, qui réussit à mettre les rieurs de son côté : ainsi que le narrateur l’écrit à son correspondant fictif σὺ δὲ ἂν ἱκανῶς, οἶμαι, γελάσειας (§ 10).
Face à Cimon, ce narrateur est assez caricatural : érudit tatillon, il témoigne aussi d’un conformisme étroit en matière de morale et de religion. Il est révolté par les débordements de son compagnon, avec qui il a noué une improbable relation sado-masochiste à laquelle seuls les graves événements d’Ilion mettent un terme. L’emploi de moraliste austère est toujours ingrat. Le narrateur incarne le bien, ennuyeux voire ridicule, alors que Cimon représente d’une certaine façon le mal, sous des dehors attrayants. Et on assiste à la capitulation du narrateur.
En poussant plus loin l’interprétation et en espérant ne pas trop solliciter le texte, nous verrions volontiers dans la lettre du Ps.-Eschine l’illustration d’une autre idée. Le narrateur se dépeint comme un contemplatif, c’est-à-dire un intellectuel, pour employer la terminologie contemporaine. Le vocabulaire même le montre : θέαν, εἶδον (§ 1), θέας (§ 2), ὁρᾶν, ἐθεώμεθα (§ 4), ἐθεώμεθα (§ 6). On pense à un beau texte de Gobineau dans Les Pléiades [58], où Laudon déclare : « Je suis contemplatif par essence, et c’est à l’examen des choses que se bornent mes capacités… Je ne me mêle pas à l’escadron des passions, ni à l’infanterie des goûts, ni à l’artillerie des fantaisies, pour conduire les charges des unes, les attaques des autres, les évolutions des troisièmes. Non, je me mets là pour regarder tout, voir ce qui existe, ce qui fonctionne… » Au contraire, on peut définir Cimon à la fois comme un jouisseur et comme un homme d’action. On retrouve ici les trois vies distinguées par les théoriciens antiques : βίος θεωρητικός, πρακτικός, ἀπολαυστικός (Platon Rép. IX 581 c et surtout Aristote Eth. à Nic. I 3). Force est de constater que la vie contemplative ne sort pas victorieuse de la comparaison implicite : son champion s’enfuit δι᾽ ὀπισθοδόμου τινός, par une chambre d’arrière [59]… L’intellectuel ne sauve sa vie qu’en devenant, sous la pression des circonstances, un homme de décision et d’action. Cette caricature sans méchanceté du contemplatif nous ramène à l’auteur de la lettre. C’est un rhéteur, avons-nous dit, donc un intellectuel ; mais il se double, on le constate, d’un humoriste.
On peut rapprocher de notre texte au moins quatre histoires mettant en scène un individu sans scrupules qui, afin de séduire une jeune fille ou une femme, se fait passer pour un dieu [60]. Comme l’écrit Ovide, Met. III 281-282 :
… multi
nomine diuorum thalamos iniere pudicos.
Ce thème est l’inverse (voir supra) de celui, également fort répandu, d’Amphitryon, où l’on voit un dieu revêtir une apparence humaine pour suborner une mortelle. Rappelons deux exemples célèbres : à Sparte, la mère de Démarate prétendait avoir eu une aventure avec le héros Astrabacos (Hérodote VI 68-9) ; à Thasos, Théagène passait non pour le fils de Timosthénès, mais pour celui d’Héraclès (Pausanias VI 11, 2).
Voici maintenant les quatre histoires :
a) Chez Denys d’Halicarnasse A. R. I 77, 1, l’idée est avancée qu’un homme a pu, sous l’apparence du dieu Mars, violer Rhéa Silvia, la mère de Romulus et Rémus : il s’agirait d’un des soupirants de la jeune fille ou même de son oncle paternel, Amulius. On retrouve cette dernière hypothèse chez Plutarque Rom. 4, 3.
b) Flavius Josèphe, A. J. 65-80 [61], raconte qu’à l’époque de la mort du Christ un scandale éclata à Rome pendant les fêtes d’Isis. Un chevalier nommé Mundus était amoureux d’une honnête femme, Paulina. Ne pouvant réussir à se faire aimer d’elle, il laisse agir à sa place Idé, une affranchie de son père. Celle-ci, connaissant la dévotion de Paulina pour la déesse Isis, va trouver quelques-uns de ses prêtres et leur promet une forte somme d’argent s’ils acceptent de l’aider. Le plus âgé d’entre eux fait dire à Paulina que le dieu Anubis est épris d’elle et lui commande de se rendre dans son temple. Elle y consent avec joie. La nuit venue, le prêtre l’enferme dans une chambre obscure et Mundus, qu’elle prend pour Anubis, couche avec elle. Trois jours plus tard, elle rencontre par hasard son séducteur qui, à seule fin de l’humilier, lui révèle la machination dont elle a été la victime. La malheureuse va tout raconter à son mari ; ce dernier en avise Tibère et l’empereur punit les auteurs du forfait.
c) Dans le roman d’Alexandre, du Ps.-Callisthène [62], le roi d’Égypte Nektanébos [63] utilise ses talents de magicien pour abuser Olympias, la femme de Philippe II de Macédoine. Il prend l’aspect du dieu Ammon et s’unit à elle : de leurs amours naîtra Alexandre.
d) Rufin d’Aquilée [64] raconte comment Tyrannus, un prêtre de Saturne, exploitait la candeur des gens d’Alexandrie. Lorsqu’une femme lui plaisait, il faisait croire au mari que Saturne souhaitait que son épouse passât la nuit dans le temple. Tyrannus ne se voyait jamais opposer de refus. Il fermait ostensiblement les portes du sanctuaire, puis se glissait par un souterrain dans la statue du dieu. De là il s’adressait à la femme, puis éteignait les lumières et s’unissait à elle. Le manège continue jusqu’au jour où une matrone, plus attentive que ses compagnes, reconnaît la voix de Tyrannus et dénonce le misérable. Cette aventure, ajoute Rufin, tourne à la déconfiture des païens.
Signalons aussi que chez Boccace [65], Frère Albert fait croire à la naïve Lisette que l’ange Gabriel s’est épris d’elle. Il prend l’apparence de ce dernier pour coucher, à plusieurs reprises, avec la jeune sotte.
Dans tous ces récits, un homme ordinaire, afin de gagner les faveurs d’une femme, se fait passer pour un dieu, ou, comme chez Boccace, pour un être surnaturel. Une remarque pour finir. Il est amusant de constater que Boccace, de manière sans doute fortuite, raconte dans le Décaméron [66] une histoire proche, à certains égards, de la nôtre :
Devenu campagnard, Cimon s’exerçait aux travaux rustiques. Un jour, passé midi, il faisait le tour de la propriété, son gourdin sur l’épaule. Il entra dans un bosquet, l’endroit le plus agréable du pays, et qui était tout couvert de rameaux touffus, car on était en mai. Cimon s’avance, et la Fortune semble guider ses pas. Le voici dans une prairie… qu’arrose à l’une de ses extrémités une fontaine délicieuse de fraîcheur. Au bord de l’eau, sur l’herbe verte, Cimon aperçoit une jeune fille d’une rare beauté. Elle dort… Mais, comme cette beauté lui semblait infiniment plus rare que toutes celles dont il avait eu jusqu’alors le spectacle, il se demandait non sans émoi, s’il n’avait point affaire à quelque déesse.
Mais, bien évidemment, certaines ressemblances de détail ne doivent pas faire illusion ; chez le Ps.-Eschine, la donnée essentielle est inverse : c’est Cimon qui passe pour un dieu aux yeux de Callirrhoé.
Le récit du Ps.-Eschine est bien composé, bien mené et très plaisant. Cette lettre, où l’on trouve les deux thèmes romanesques majeurs, l’amour et le voyage, constitue une véritable nouvelle. La remarque de Rohde [67] sur certaines lettres d’Alciphron et d’Aristénète vaut aussi pour notre texte : « … so nähern sich die meisten der erotischen Briefe des Alciphron und des Aristaenetus eher kleinen Liebesnovellen… » À la différence du conte, caractérisé par le merveilleux, la nouvelle prend souvent un tour réaliste. C’est le cas dans notre texte, qui ne recule pas devant des détails terre à terre, parfois assez crus, destinés à pimenter l’ensemble. Alors que les épistolographes ne se signalent guère par leur talent de psychologues et par la peinture poussée des caractères, le Ps.-Eschine a campé un personnage audacieux, cynique, difficile à oublier, Cimon. Du point de vue littéraire, le portrait de ce Panurge [68] avant la lettre est une indéniable réussite.
 
NOTES
 
[1]K. Schwegler, dans sa dissertation De Aeschinis quae feruntur epistolis, Giessen, 1913, souligne à l’envi le fait que la lettre X, s’étant glissée au milieu des autres par hasard (« casu »), occupe de ce fait une place bien à part dans le recueil (p. 16-17, 19, 76, 80-81). C’est vrai, même s’il existe des rapprochements troublants : citons ἀπειροκαλεύομαι (X 1) et ἀπειροκαλία (V 3), ὤστης ἄνεμος (X 10) et ἄνεμος ἐξώστης (I 3). V. Martin et G. de Budé, dans leur édition d’Eschine (CUF, t. II), se rallient sans nuances aux vues de Schwegler, qui, au fond, ne nous renseigne guère sur notre texte.
[2]Nous n’avons pas consulté l’édition des Lettres (Aeschinis quae feruntur epistulae, Leipzig, 1904) par Drerup. Wilamowitz, Lesefrüchte (Hermes 40, 1905, p. 116-153), p. 148-149, éreinte ce travail.
[3]Contrairement à l’hypothèse bizarre de Reiske – en général mieux inspiré – Cimon n’est pas le fils bâtard de Libanios et ce dernier n’est pas l’auteur de notre lettre. Voir par ex. Io. Iacobi Reiskii ad Aeschinis epistolas annotata dans G.S. Dobson, Demosthenis et Aeschinis quae exstant omnia, t. VIII Aeschines, Londres, 1828, p. 367. Ces notes, médiocres, n’ajoutent rien à la gloire du plus fameux helléniste du XVIIIe siècle.
[4]LSJ ne signale que cette occurrence du verbe ἀπειροκαλεύομαι. Il est piquant de voir l’auteur s’interroger sur le manque de goût qu’il y aurait eu à décrire, de manière convenue, à l’aide de clichés faussement poétiques, le site d’Ilion. En effet le bon apôtre n’a pas les mêmes scrupules quand il sert à ses lecteurs le récit des frasques de Cimon.
[5]Nous n’avons pas traduit le texte d’Hercher οὐδ᾽ ἂν εἴ μοι δέκα μὲν γλῶσσαι δέκα δὲ στόματ᾽ εἶεν. Le ἄν est absurde. D’autre part, comme le remarque O. Weinreich, Der Trug des Nektanebos. Wandlungen eines Novellenstoffs, Leipzig-Berlin, 1911, p. 37, note 1, les meilleurs manuscrits ne donnent que δέκα γλῶσσαι. Le vers homérique (B 489) auquel il est fait allusion était assez connu pour qu’on n’eût pas besoin de le citer entièrement. Weinreich (ibid.) signale que ce vers, employé au début d’un ἐγκώμιον, constituait un topos bien connu. Ici, malicieusement, il sert à introduire une « uituperatio ».
[6]Hercher, op. cit., p. XIV, suggère avec raison de remplacer αὐτοῖς ἑκάστοις des manuscrits par αὐτὰ ἕκαστα.
[7]Hercher, ibid., p. XIV, propose de corriger ἐν ᾗ πειρῶνται τοὺς γάμους οἱ πλεῖστοι τῶν θυγατέρων. Nous ne le suivons pas.
[8]Dans les Éthiopiques d’Héliodore (X 8, 2), deux ou trois jeunes filles seulement affrontent avec succès une épreuve destinée à vérifier leur virginité.
[9]Μεγάλη. Cet adjectif a été suspecté à tort. Callirrhoé est de haute taille sans doute parce qu’elle est plus âgée que ses compagnes (voir d’ailleurs ὑπέρωρος § 9).
[10]Dans la mythologie, une fille du Scamandre porte ce nom « parlant ». L’auteur a dû s’en souvenir. Mais il n’y a aucune raison de penser qu’il connaissait le roman de Chariton d’Aphrodise et sa gracieuse héroïne. Il existait d’ailleurs bien des Callirrhoés : voir Perse, Sat. I 134, par exemple.
[11]Cette précision s’explique mal. Le Ps.-Eschine veut-il insinuer que la jeune personne est naïve parce qu’elle est issue d’un milieu modeste, peu cultivé ? À propos de cette naïveté de Callirrhoé, rappelons qu’il n’était pas rare, dans l’Antiquité, que des jeunes filles se croient l’objet d’« attentions » divines (voir Achille Tatius II 24). On peut aussi imaginer que Cimon éprouve encore moins de scrupules, s’il est possible, à séduire une fille de basse extrace, habituée à la soumission.
[12]Le récit est elliptique : il faut supposer que Cimon s’est séparé des autres spectateurs pour s’approcher, on ne sait trop comment, du bain des vierges.
[13]Les dieux des fleuves étaient fréquemment représentés avec des couronnes de roseaux.
[14]Peut-être avons-nous ici une réminiscence homérique : Cimon sortant des buissons rappelle dans une certaine mesure Ulysse émergeant des broussailles au chant VI de l’Od. (v. 127).
[15]« Disparaît » serait meilleur ; mais nous avons voulu rendre le jeu de mots sur ἀφανὴς γίγνεται / Οὐ μὴν τὸ πρᾶγμα ἀφανὲς γίγνεται. Les habitants d’Ilion, qui contemplent – de loin il est vrai – la scène, n’ont pas la vue perçante. Cimon, agissant en plein jour, a décidément bien de l’audace. Dans la Samienne de Ménandre, le jeune Moschion se montre plus discret : il viole sa voisine, Plangon, au cours d’une fête nocturne.
[16]Sur cette cérémonie on peut se reporter à A. Brueckner, Athenische Hochzeitsgeschenke (Mitteilungen des kaiserlich deutschen archäologischen Instituts. Athenische Abteilung, t. XXXII, 1907, p. 79-122), p. 113-114, qui renvoie lui-même à Nilsson, Griechische Feste, p. 364 et suiv. En réalité, Nilsson, dans cet ouvrage de 1906, ne dit à peu près rien de notre texte ; il n’en parle, très brièvement, que p. 367, note 2.
[17]Dans son éd. d’Aristénète, Stuttgart 1971, O. Mazal rapproche la lettre I 6 l. 5 (εὐθὺς ἀνακέκραγεν ἡ γραῦς) de notre texte (lire p. 39, 12-13 – et non 14 – Hercher) : καὶ ἡ τίτθη ἀκούσασα ἀνέκραγε. Ce parallèle se justifie pleinement : chez Aristénète, en effet, la vieille nourrice pousse les hauts cris car elle vient d’apprendre que la jeune fille dont elle a la garde a perdu sa virginité.
[18]Nouvelle ellipse : le narrateur et Cimon ont regagné, chacun de leur côté, la maison qu’ils occupent.
[19]Dans le registre grivois, Cimon est une manière d’érudit. Il connaît sa géographie scandaleuse du monde antique.
[20]Sur Magnésie du Méandre, voir Magnesia n° 2 RE XIV 1, col. 471-472, par Bürchner.
[21]Voir Maiandros n° 1 dans RE XIV 1, col. 535-540, par Ruge.
[22]L’allitération Ἄτταλον τὸν ἀθλητήν sent son rhéteur. On peut la comparer à Galien Protrept., Opera minora I, p. 124, l. 8 et suiv. : οὐδὲν ἀθλιώτεροντῶν ἀθλητῶν. L’attitude des Anciens à l’égard des athlètes était ambivalente : généralement adulés, ces derniers étaient pourtant en butte à de sévères critiques de la part des « intellectuels », Euripide entre autres. Pour ce qui est de la filiation divine dans le monde de l’athlétisme, signalons aussi que, d’après les scholies à Pindare Ol. VII début (éd. Drachmann, t. I, p. 196, l. 15-19, p. 199, l. 2-6), les Rhodiens voyaient en Hermès le père de l’athlète Diagoras.
[23]Ἀπειπάμενος. Dans ce sens on attendrait plutôt l’actif.
[24]Les deux δέ (Καὶ περὶ Ἐπίδαμνον δ᾽ ὁμοίως πάλιν κατιὼν δὲ ἔφη…) ne sont pas admissibles. Il semble que l’on doive supprimer au moins le second.
[25]On a ici deux jeux de mots. L’un sur παιδοποιεῖσθαι / παῖς ; l’autre, moins innocent, sur le sens de διαλέγεσθαι qui, en attique, peut être employé par euphémisme pour συνουσιάζω : avoir des relations sexuelles.
[26]On peut noter la goujaterie de Cimon.
[27]Cimon ment de manière éhontée.
[28]L’auteur pense peut-être au proverbe auquel Lucien fait référence dans le Pseudol. 10 : Ἰλιεὺς ὢν τραγῳδοὺς ἐμισθώσω.
[29]L’expression vague τιπερὶ τὸν Σ. ἐργάσασθαι rappelle celle du § 8 : περὶ Μαίανδρον τὸν ποταμὸνγεγονέναι.
[30]τρίτην Ἀπόλλωνοςκαὶ Διονύσου μοιχείαν : en traduisant καί par « ou » nous rendons superflue la correction proposée par Reiske, καὶ < τετάρτην > Διονύσου (« Interpone τετάρτην : Meander, Hercules, Apollo sunt tres. Bacchus ergo quartus erit cornifex. »). Cela dit, Reiske a parfaitement compris que Cimon se propose de faire de nouveaux récits. Au contraire, Drerup et Weinreich supposent qu’il va, sous le masque d’Apollon et de Dionysos, commettre des agressions analogues à celles dont Callirrhoé a été la victime. Ce curieux contresens repose sur une mauvaise interprétation de μοιχείαν ἐπάξειν. Voici ce qu’écrit Weinreich (op. cit., p. 36) : « Kimon… schien noch Lust zu weiteren Abenteuern zu haben… » Il a probablement été influencé par le texte fautif de Drerup, qu’il cite p. 36, note 2 : Ὁ δὲ ἐῴκει < καὶ δευτέραν > (adjonction de Drerup) καὶ τρίτην Ἀπόλλωνός μοι δοκῶ καὶ Διονύσου μοιχείαν ἐπάξειν.
[31]Il s’agit sans doute d’un personnage imaginaire. C’est le Mélanippide n° 3 (« Ilier ») dans le Wörterbuch der griechischen Eigennamen de Pape-Benseler. L’identification de Mélanippide que l’on trouve chez Brueckner o.c., p. 113, nous paraît aventureuse : « … Melanippides, vermutlich desselben, der auf einer bei den Ausgrabungen gefundenen Inschrift sich der Gastfreundschaft des Augustus rühmt. »
[32]L’expression τὸ Κιμώνειον ἄγος rappelle, de façon plaisante, τὸ Κυλώνειον ἄγος. Sur Cylon, voir Hérodote V 71, Thucydide I 126, Plutarque Solon 12, Diogène Laërce I 110. Notons toutefois que, dans notre texte, le sens est manifestement actif – il s’agit du sacrilège commis par Cimon –, alors que τὸ Κυλώνειον ἄγος désigne le sacrilège dont Cylon et les Cyloniens ont été les victimes : en effet, bien que suppliants, ils furent massacrés par les Alcméonides.
[33]Le Ps.-Eschine nous montre le narrateur amer et désabusé devant la réaction trop prévisible du destinataire de la lettre : dans un premier temps il a envisagé (ᾤμην) l’indignation ; mais, rapidement, il imagine (οἶμαι) le rire indulgent et cynique de l’amateur d’histoires lestes. Bien évidemment cette réaction du destinataire sera aussi celle des lecteurs, friands d’anecdotes croustillantes.
[34]Contes et nouvelles V 2, coll. de La Pléiade p. 623-5.
[35]À la suite de C. Dilthey, De Callimachi Cydippa, Leipzig 1863, p. 102, note 1 : « Ceterum Aeschineis quoque epistulis (10) una fabula Milesiaca inserta legitur. » Même idée, par exemple, chez Christ-Schmid-Stählin, GGL II 1, Munich, 1959 (reprod. de la 6e éd. de 1920), p. 481 et A. Lesky, History of Greek Literature (tr. angl.), Londres, 1966, p. 608.
[36]Romans grecs et latins, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », p. XXIII.
[37]Les fragments d’Aristide de Milet ont été rassemblés par C. Müller, FHG, t. IV, Paris 1851, p. 320-327.
[38]Voir par exemple E. Rohde, Der griechische Roman und seine Vorläufer, 4e éd., Darmstadt 1960, p. 585 ; W. Aly, Volksmärchen, Sage und Novelle bei Herodot und seinen Zeitgenossen, 2e éd., Göttingen, 1969, p. 261 : « Positives ist zwar über diese Milesiaka nicht überliefert… »
[39]Voir Rohde, op. cit., p. 584 : « In der Tat wird bei späteren lateinischen Autoren die Bezeichnung “Milesiae” kurzweg wie ein Gattungsname für “erotische Novellen” gebraucht. »
[40]Voir Hercher, op. cit., p. XIV.
[41]Op. cit., p. 147.
[42]Voir l’art. Epistolographie de la RE (Suppl. V, col. 185-220, par Sykutris), col. 208-216 (Der fingierte Brief), notamment col. 210-213 (Der pseudonyme Brief).
[43]Voir R. P. Festugière : Les Trois Vies (Reprinted from Acta Congressus Madvigiani, Proceedings of the second international Congress of classical studies, vol. II, 1958, p. 131-178), p. 152-153 ; Lieux communs littéraires et thèmes de folklore dans l’Hagiographie primitive (Sonderdruck aus Wiener Studien LXXIII. Bd. (1960) p. 123-152), p. 123. Le grand helléniste nous a donné ces tirés à part. Nous lui en sommes reconnaissant. Signalons aussi le début du roman d’Antonius Diogenes, où des voyageurs partent en quête d’informations.
[44]Wörner, art. Skamandros (Roscher Lexikon IV, col. 976-987), col. 982-983 ; Lehnerdt, art. Flussgötter (Roscher I 2, col. 1487-1496), col. 1495-1496.
[45]Joh. Schmidt, art. Skamandros n° 1 (RE III A, 1, col. 429-434), col. 433.
[46]Contrairement à ce qu’affirme J. Schiffrin dans l’éd. des Contes de La Fontaine déjà citée, p. 846 (notes de la p. 623).
[47]Leucippé et Clitophon VIII 6, 11-15 ; VIII 12, 8-9.
[48]Éthiopiques X 7, 7-X 9, 3.
[49]Voir O. Gruppe, Griechische Mythologie und Religionsgeschichte, t. II, Munich, 1906, p. 914 note 6 et avant tout E. Fehrle, Die kultische Keuschheit im Altertum (RGVV, n° 6), Giessen 1910, p. 10.
[50]Voir Weinreich, op. cit., p. 25-27, 38.
[51]Ibid., p. 72-73, 79-83.
[52]Weinreich, op. cit., p. 35, propose un parallèle intéressant aux récits dans lesquels se lance Cimon pour se disculper. L’histoire de Paulina et Mundus – qui ressemble fort à la nôtre et dont nous reparlerons – est rapportée, en dehors de Flavius Josèphe, par Hegesippus (autrement dit saint Ambroise). Ce dernier, cité par Weinreich, op. cit., p. 24, donne une version des faits différente de celle de Josèphe. Afin de convaincre la jeune Paulina qu’un dieu peut s’unir à une mortelle, Mundus, déguisé en Anubis, fournit, à la manière de Cimon, des exemples tirés de la mythologie : « Ille promit exempla quod et Iouem summum deorum Alcmena susceperit et Leda eiusdem concubitu potita sit et plurimæ aliæ, quæ ediderint deos partu. »
[53]Aspects politiques de la bisexualité (Hommages à M. J. Vermaseren volume I, Leyde, 1978, p. 80-122), p. 91.
[54]L. Brisson – utilisant en fait des indications fournies par J. Mesk, Ueber Phlegons Mirabilia I-III (Philologus 80, 1925, p. 298-311), p. 311 – renvoie à Rohde, op. cit., p. 41 et suiv., 121. On pourrait citer encore les pages 59-62 du célèbre ouvrage.
[55]La satisfaction niaise des époux complaisants est stigmatisée de manière très spirituelle par Lucien, Alexandre ou le faux prophète 42.
[56]La tradition ionienne n’ignore pas les femmes sensuelles, soit dit au passage : songeons à la matrone d’Éphèse.
[57]Le temps lui manque pour mener à bien son raisonnement en trois points, si l’on ose dire : 1. L’affaire de Magnésie. 2. L’affaire d’Épidamne. 3. L’adultère d’« Apollon » ou de « Dionysos ».
[58]Les Pléiades, éd. J. Mistler, Monaco, 1946, p. 10-11.
[59]Le narrateur finit par arriver, on ne sait trop comment, dans une auberge. Si l’on peut se fier au texte, très corrompu, on notera qu’il s’agit d’un lieu de prédilection pour les romanciers (et les auteurs de nouvelles) : Jamblique par ex. (Les Babyloniaques, Epitoma photiana 5 ; 12 ; 13) ; mais, curieusement, cette remarque ne vaudrait pas pour ses prédécesseurs, Chariton d’Aphrodise et Xénophon d’Éphèse.
[60]Ce thème a été étudié avec érudition et finesse par Weinreich, o.c., qui a ainsi réalisé, o.c., p. VI et note 1, un projet cher à Rohde.
[61]Sur ce texte fameux il existe toute une littérature. En dehors de Weinreich (op. cit.), on peut citer R. Reitzenstein, Poimandres, Leipzig, 1904, p. 228-9, Die hellenistischen Mysterienreligionen, 3e éd., Leipzig-Berlin, 1927, p. 99-100 ; O. Crusius, Ueber das Phantastische im Mimus (Neue Jahrbücher n° 25, 1910, p. 81-102), p. 94.
[62]Éd. Didot, Paris, 1846, par C. Müller. Voir l. I ch. 1-14 (p. 1-15). On peut consulter l’art. Kallisthenes n° 2 de la RE (X 2, col. 1674-1726 : 1674-1707 par F. Jacoby, 1707-1726 – concernant le roman d’Alexandre du Ps.-Callisthène – par W. Kroll).
[63]Voir l’art. Nektanebos de la RE (XVI 2, col. 2234-2240, par M. Pieper), en particulier col. 2238-9 et, naturellement, Weinreich, op. cit.
[64]Histoire ecclésiastique II 25 (De Saturni sacerdote Tyranno, totius pene Alexandriæ adultero) dans Migne P. L. 21, Paris 1849, p. 533-534.
[65]Décameron IV 2.
[66]V 1 (trad. J. Bourciez, coll. Garnier).
[67]Op. cit., p. 368.
[68]Le personnage du mauvais sujet apparaît chez Boccace, avec Roger de Jéroli, Bruno et Buffalmaque. Mais les conteurs français du XVIe siècle en ont fait un type très caractéristique, aussi sympathique, intelligent et ingénieux qu’il est fourbe et malhonnête : pensons à Panurge, à maître Pierre Faifeu, à Eutrapel, ces héritiers spirituels de l’illustre Pathelin.
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Μεγάλη. Cet adjectif a été suspecté à tort. Callirrhoé est ...
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