Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2001/1
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe
2001/1 (no 36)
200 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-86586-896-6
DOI 10.3917/rppg.036.0153
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Études

Vous consultezLa psychose pubertaire, une impasse du processus d’adolescence

AuteurFrançois Marty[*] [*] François Marty, psychologue, psychanalyste, professeur...
suite
du même auteur



La psychose pubertaire, celle qui se manifeste au moment de l’entrée en puberté, fait l’objet – depuis au moins une vingtaine d’années – d’un intérêt tout particulier de la part des thérapeutes d’adolescents, en France (R. Cahn, 1998 ; P. Gutton, 1991, 1996, 2000 ; F. Marty, 1999) comme à l’étranger, en Grande-Bretagne (M. Laufer, 1983 ; M. et E. Laufer, 1989) et aux États-Unis où P. Blos (1979) a été un chef de file remarquable – mais aujourd’hui, hélas, un peu oublié – par ses contributions psychanalytiques, plus générales, sur l’adolescence. Pour ces auteurs, comme pour tous ceux qui, à leur suite, s’intéressent à cette problématique, il s’agit de relever un double défi. En tout premier lieu, celui de la psychose envisagée comme un terrain à conquérir par la psychothérapie, comme l’occasion de repousser toujours plus loin les limites du champ d’action de la psychothérapie, psychanalytique notamment. En second lieu, celui que pose la psychopathologie de l’adolescent, dans la mesure où l’enjeu y est particulièrement important. En effet, il s’agit de saisir l’opportunité qu’offre l’adolescence comme une seconde chance de remanier de façon dynamique la structuration psychique du sujet, structuration qui, au moment de l’adolescence, est en train de prendre tournure. Dans certains cas, cela permet à l’adolescent – et plus précisément à l’enfant entrant en adolescence – de conquérir ou de reconquérir les moyens lui permettant d’accéder au processus de subjectivation (R. Cahn, 1998).

2 Cette problématique pathologique suppose donc, de la part de ceux qui s’y intéressent, une double culture : celle des psychoses et celle concernant le champ de l’adolescence. L’adolescence est ici considérée comme un processus et non plus seulement comme un âge de la vie ou une crise du développement (E. Erickson, 1972). Elle est un processus distinct sur le chemin qui conduit l’enfant vers la conquête de la subjectivation. L’adolescence a souvent été considérée par les premiers psychanalystes comme un moment du développement, voire une crise qui opposerait les générations, entraînant alors des modifications profondes au niveau de l’identité. C’est pour renouveler cette approche qui ne tenait pas compte de la dynamique psychique spécifiquement à l’œuvre à l’adolescence que les auteurs contemporains (notamment P. Gutton, R. Cahn, P. Jeammet) ont proposé plus récemment de considérer l’adolescence comme un processus. C’est un processus qui comporte un temps de rupture avec l’enfance, un temps de réaménagement aussi qui permet à l’adolescent de s’approprier un corps devenu pubère. Cette appropriation suscite une activité fantasmatique nouvelle, tout à fait remarquable, en direction des motions incestueuses et parricides, en lien avec la resexualisation des images parentales.

3 Pour ceux qui accèdent à ce processus, la génitalisation du corps et de la psyché leur fait découvrir une nouvelle face de l’altérité, via la différence des sexes, entendue ici dans un sens qui n’est pas celui que l’enfant a pu connaître au sortir de l’Œdipe infantile. C’est, pour les adolescents comme pour les adolescentes, le temps de la découverte de l’autre sexe, le sexe féminin, découverte qui est facilitée – en particulier – par la transformation du couple actif/passif en masculin/féminin ; c’est la fin du règne du phallique et de l’auto-érotisme. C’est le temps de la conscience de soi, le temps de l’historicisation de soi, au moment où le narcissisme s’altère dans la rencontre avec un autre, un autre autrement sexué. L’adolescence interprète l’enfance, donne sens aux éprouvés de l’enfance dans un après-coup qui éclaire d’un jour nouveau la question du sexuel. Si la sexualité infantile est essentiellement auto-érotique, d’essence narcissique aussi, l’entrée en génitalité, elle, introduit la nouveauté de la rencontre avec un autre, étranger à soi-même, autre de qui est attendu (attente croyante, comme dans le transfert) une transformation et une complémentarité. L’étrangeté du corps pubère et celle de l’autre confèrent à l’adolescence une valeur potentiellement traumatique.

4 C’est autour du franchissement de ce cap pubertaire et de ce qu’il ouvre comme perspectives nouvelles de rencontres que se focalisent les risques d’une évolution pathologique. La pathologie apparaît ici comme un ratage (qui peut être polymorphe) du processus d’adolescence, ratage dont la psychose pubertaire serait la plus forte illustration.

Psychopathologie de l’adolescent

5 Ce temps à hauts risques révèle, pour les sujets narcissiquement les plus fragiles, les failles structurales dessinées depuis l’enfance tout en mettant à jour des potentialités transformationnelles inédites. Du côté des failles, l’attachement aux auto-érotismes de l’enfance entraîne pour certains une impossibilité radicale à investir psychiquement un corps transformé par la puberté. La puberté a lieu, mais sans les modifications psychiques qui permettent à l’adolescent de donner sens à ces transformations souvent vécues comme dépersonnalisantes. Dans ces cas, se rencontrent les pathologies les plus lourdes (psychoses infantiles), celles qui ont peu de chance de trouver les voies de la transformation, je veux parler ici de la chance qu’offre le processus d’adolescence lorsque le cap pubertaire est franchi. Son franchissement – quand il a lieu – ouvre, en effet, à de la nouveauté : œdipe pubertaire, génitalisation du corps, réaménagement des identifications, pour ne citer que ces aspects-là.

6 Au moment où devrait se produire le passage de l’enfance à l’adolescence ou, mieux, de l’infantile au pubertaire, peuvent se rencontrer des impasses que je qualifie de pubertaires et qui se produisent non plus seulement comme conséquence et prolongement d’une psychose de l’enfance, mais comme difficulté – voire impossibilité – actuelle de l’adolescent à s’engager dans le processus d’adolescence. Dans ce cas, les adolescents ne peuvent franchir ce cap et entrent en psychose pubertaire. Nous distinguons, en effet, les psychoses de l’adolescence d’autres formes pathologiques de l’enfance (psychoses infantiles) et de l’âge adulte comme la schizophrénie ou la paranoïa.

7 Certains auteurs ne reconnaissent pas la psychose de l’adolescence comme une entité morbide, polysymptomatique, se formant au moment de l’adolescence. Ils n’envisagent ce type de pathologie qu’en référence à la schizophrénie. Tout au plus pourraient-ils y voir les signes d’une prépsychose schizophrénique parce qu’ils décrivent les traces que peut y laisser la décompensation psychotique, avec dissociation, voire les sentiments de persécution et de dépersonnalisation. Cette appellation de prépsychose schizophrénique fait penser aux schizophrénies infantiles, expression que l’on employait depuis que E. Bleuler (1908) avait proposé le nom de schizophrénie pour affiner le diagnostic de démence précoce. Il a fallu attendre de nombreuses années avant de reconnaître la spécificité des autismes et des psychoses de l’enfance, comme l’a proposé L. Kanner (1943). Dans les deux cas, tout se passe comme si l’on ne pouvait penser l’enfant et l’adolescent qu’en référence aux modèles de la psychopathologie de l’adulte et, particulièrement, à celui de la schizophrénie. Nous pensons, quant à nous, qu’il est préférable de nommer « psychose pubertaire » cette psychose de l’adolescence, tant elle traduit l’échec du processus d’adolescence et particulièrement l’échec de l’entrée dans le pubertaire, premier temps de ce processus. Nous disons psychose pubertaire au singulier malgré la diversité symptomatologique, malgré aussi la diversité des facteurs étiologiques. Nous marquons cette singularité psychopathologique par l’emploi d’un singulier qui unifie ainsi toutes les manifestations d’allure psychotiques qui, d’une façon ou d’une autre, sont en rapport avec le pubertaire, avec un pubertaire qui ne se construit pas, avec un processus d’adolescence qui n’advient pas.

8 Face à l’épreuve du pubertaire, d’autres adolescents résistent, ils s’accrochent aux investissements narcissiques de l’enfance. Ils tentent de faire comme s’il était possible de repousser l’échéance, voire de ne jamais s’y confronter un jour. Je pense ici notamment aux différentes formes d’anorexie mentale, à l’investissement homosexuel transitoire de l’autre – ici autre soi-même –, mais aussi aux états-limites de l’enfance et de l’adolescence, aux problématiques d’addiction (addiction aux produits toxiques, à la sexualité, mais aussi au virtuel, aux jeux vidéo, à Internet). Ce sont ceux pour lesquels l’aide psychothérapeutique est, bien que complexe et difficile, la plus favorable.

9 L’adolescence se fait entendre des adultes par d’autres signes pathologiques que l’on ne saurait décrire ici en peu de mots, même s’ils constituent pourtant l’essentiel, du moins quant à la fréquence de leur apparition, de la psychopathologie (souvent transitoire) de l’adolescent. Il s’agit notamment de ce que l’on nomme les conduites à risques, conduites qui manifestent à la fois la difficulté ressentie par l’adolescent à entrer dans le processus d’adolescence et en même temps l’engagement dans ce processus par la voie d’une activité qui donne à l’adolescent l’impression de pouvoir lutter contre le sentiment d’être agi, contre l’envahissement pubertaire dont il se sent être la victime. Ces conduites, comme certaines tentatives de suicide, ne sont pas seulement des pathologies ; elles traduisent aussi les recherches que font ces adolescents pour trouver une issue à leur mal-être, pour se sentir vivant, pour maintenir, via les éprouvés corporels liés à ces agissements, le sentiment d’une continuité dans leur existence. Agir, quitte à ce que l’acte soit passagèrement « hors norme », ou encore « limite », c’est très souvent, pour reprendre l’expression heureuse de D.W. Winnicott (1967), un signe d’espoir : quelque chose s’exprime et s’adresse à quelqu’un. Faute de pouvoir l’intérioriser et la métaboliser, l’adolescent projette dans ces cas la violence interne liée au pubertaire, violence liée aux transformations qui affectent l’adolescent au point qu’il se sente victime de sa propre adolescence. Ce mal-être, qui peut être banal ou annoncer des troubles plus graves à venir, nécessite souvent une aide thérapeutique face à la détresse de l’adolescent et à celle de ses parents.

Psychopathologie et psychothérapie de l’adolescent

10 La plupart des auteurs contemporains théorisent le passage adolescent comme une étape transformationnelle interne et envisagent la psychothérapie de l’adolescent comme ils le feraient pour des adultes : seul avec l’analyste. D’autres perçoivent l’importance du contexte, de l’environnement dans le processus d’adolescence et cherchent à prendre en compte la réalité externe, la façon dont l’adolescent entretient une relation avec cette réalité-là. C’est notamment dans ce souci que l’on cherche à associer d’une façon ou d’une autre les parents à la psychothérapie de l’adolescent. Peu d’auteurs font de l’adolescence un temps psychique particulier où se problématise la question du lien, le « lien » étant entendu à la fois comme travail de liaison interne et relation aux objets externes. Une telle approche oblige le théoricien et le thérapeute à prendre en compte la transformation qu’offre le processus d’adolescence comme un mécanisme particulièrement actif et le réaménagement identificatoire comme une donnée primordiale dans ce processus. Loin de la notion (psychosociale) de crise d’identité que proposait E. Erikson, apparaît un véritable remodelage des identifications qui prend sa source davantage dans le processus lui-même que dans le conflit avec les objets externes qu’un tel processus suscite. C’est la profondeur de ce réaménagement identificatoire qu’a particulièrement bien mis en évidence E. Kestemberg (1962). Dans une telle conception, l’interne et l’externe ne se dissocient pas, mais s’entremêlent. Réalité interne et réalité externe se conjuguent – P. Jeammet (1980) a montré la complexité de cette interrelation –, de même que s’y articulent la continuité et la discontinuité. La tolérance, voire la résistance à la discontinuité (Green, 1995) permet de donner à l’adolescent le sentiment d’une continuité d’existence mis à mal par la rupture qu’introduit le pubertaire. Rupture et continuité sont toutes deux contenues dans le processus d’adolescence (Marty, 1999a). La résolution de ce conflit interne et développemental s’élabore dans le dernier temps du processus d’adolescence que P. Gutton (1996) a appelé « adolescens ».

11 Dans Filiation, parricide et psychose à l’adolescence. Les liens du sang (Marty, 1999b), j’ai tenté d’apporter ma contribution à l’étude de certaines formes de ces pathologies de l’adolescent, en particulier la psychose pubertaire, cet effondrement psychique survenant à la puberté. Je me suis aussi intéressé à leur traitement. Pour moi, la psychose pubertaire est un ratage du processus d’adolescence, dans la mesure où le franchissement du seuil pubertaire ne peut avoir lieu : c’est une impasse pubertaire. Ce ratage implique les parents, leurs univers psychiques, les modalités de transmission des repères, en creux ou en plein, qui vont contrecarrer l’enfant devenant adolescent dans sa tentative de se construire. Les symptômes des adolescents (et des enfants qu’ils ont été) s’enracinent dans la problématique parentale. Cette problématique ne signifie pas pour autant que les parents de la réalité sont directement « responsables » de la psychose de leur enfant. Comme dans les autres pathologies psychogènes, il n’y a pas ici de causalité directe. Cette problématique est à entendre comme l’héritage œdipien que transmettent à leur insu les parents à leurs enfants. Il s’agit d’appréhender la façon dont l’histoire propre à chacun des parents se tisse avec celle de l’autre, comment – ensemble et séparément – ces histoires constituent une trame sur laquelle l’enfant va ou non pouvoir construire sa propre histoire.

12 Ma conception de la psychothérapie d’adolescent, y compris dans le cas de la psychose pubertaire, ne s’apparente pas à une psychothérapie familiale, dans la mesure où il ne s’agit pas d’analyser la dynamique du groupe familial mais le rapport que chacun des membres de la famille établit avec les repères œdipiens. Ces repères œdipiens donnent à l’enfant – puis, à l’adolescent, mais différemment, – ses coordonnées psychiques. La question est alors de savoir comment ce mode de repérage propre à chacun est ou non utilisable par l’adolescent pour sa construction œdipienne. Une telle approche permet dans certains cas, non pas de guérir de la psychose, mais de donner à l’adolescent de nouvelles bases pour tenter de se penser. Dans le même temps, poussé par ce travail psychique – impossible à mettre en œuvre jusque-là –, l’un ou l’autre des parents entreprend, parfois seul (indépendamment de la psychothérapie de l’adolescent), un travail sur lui-même. Le parent qui s’engage ainsi dans un travail thérapeutique est souvent confronté dans sa propre histoire à un point resté particulièrement opaque et actif, en lien avec le questionnement que met en scène l’adolescent, et qui est décelable dans sa symptomatologie.

13 Aider au travail de repérage des constructions œdipiennes individuelles et parentales nécessite d’être attentif au tempo personnel des patients (adolescents et parents), à ne pas trop anticiper leurs avancées, leurs refus, leurs résistances ou leurs impossibilités. Il convient au contraire de les accompagner en cherchant à favoriser la fluidité du discours et de l’activité associative plutôt qu’à interpréter. Cette position technique est particulièrement valable avec les adolescents. Pour eux, l’évocation du passé, la recherche active suscitée par l’offre que pourrait leur fait un thérapeute (comme le ferait un thérapeute d’adulte) d’associer sur des scènes signifiantes du passé, est vécue comme menaçante, risquant de voir se réactualiser des conflits de l’enfance. L’adolescent construit, au contraire, des protections contre le risque du retour de l’infantile, du moins dans un premier temps de la cure. Il édifie des barrières protectrices contre la tentation de l’inceste, il cherche à se différencier de la génération des parents et peut faire du thérapeute un allié complice ou projeter sur lui la violence de son attachement aux figures parentales, sa haine aussi.

14 Si le thérapeute est actif, il l’est dans son respect des protections qui ont été mises en place et qui servent aux patients à maintenir un équilibre fragilement atteint (Ortigues et al., 1999). Dans le traitement de la psychose pubertaire, le travail d’interprétation consiste d’abord à repérer la construction psychotique mise en place, construction qui obéit à certaines nécessités. Le thérapeute est attentif aux liens de solidarité (fut-elle mortifère) qui organisent l’espace psychotique et qui confrontent les patients, et particulièrement les adolescents, au fait que lorsque l’un des membres de la famille bouge, tous les autres en sont affectés. C’est pourquoi je maintiens ouvert le cadre thérapeutique, sans préjuger de qui va s’engager dans le processus thérapeutique. En effet, je fais l’hypothèse que plus les membres d’une famille sont pris dans la psychose, dans l’indifférenciation, dans la confusion des repères, plus il est nécessaire de maintenir un cadre thérapeutique souple et élargi, plus il est nécessaire de travailler avec l’environnement de l’adolescent pour lui permettre d’établir un rapport plus individualisé avec lui-même.

15 Interpréter, ici, c’est permettre aux patients de trouver des liens entre des éléments épars qui, isolés les uns des autres (cet isolement est le fruit du travail actif des clivages pathologiques qui sont à l’œuvre dans la psychose), ne peuvent faire sens. Mais ce rapprochement, pour qu’il acquiert la valeur d’une interprétation, doit être l’œuvre des patients et non de l’analyste. Le thérapeute devient un lieu de protection et de transfert qui peut être tour à tour « utilisé » par l’un ou l’autre des parents et l’adolescent, jusqu’à ce que surgisse un lien thérapeutique particulièrement fort émanant de l’un des patients. Cette émergence va indiquer le chemin plus précis que prend la demande thérapeutique et l’orientation de la psychothérapie. On voit bien alors qu’il s’agit d’un cheminement qui se produit pour chacun des protagonistes, cheminement nécessitant un travail « sur mesure » et non d’un ordonnancement qui serait décidé à l’avance par le thérapeute selon un schéma standard, proche du « prêt-à-porter » et auquel les patients auraient à s’adapter. Lorsque l’accrochage transférentiel se dessine ainsi plus clairement, il est temps de convenir avec les patients des modalités nouvelles que peut prendre le cadre de la psychothérapie : par exemple, l’un des parents s’engage dans une psychothérapie avec un autre collègue thérapeute, tandis que l’adolescent poursuit son travail thérapeutique avec le thérapeute initial.

16 La psychothérapie commence ainsi dès la première séance, dès la première rencontre, dès le premier coup de téléphone de demande d’un rendez-vous, et non lorsque le thérapeute pense qu’il est temps de définir un cadre adéquat. Ce temps initial est celui qui est nécessaire au thérapeute comme aux patients pour évaluer ce qui est en jeu, pour évaluer à quoi une telle démarche engage, même si cette évaluation ne s’arrête pas à ce qu’il est convenu d’appeler des entretiens préliminaires. Pour moi, la psychothérapie commence d’emblée, sans préjuger de ce qui va advenir : suite, interruption, arrêt, espacement des rendez-vous. Le cheminement et le déploiement du travail thérapeutique s’effectuent, chaque fois que cela s’avère possible, en convention (M.C. et E. Ortigues, 1986) avec les patients, à la mesure de leur tolérance individuelle et interindividuelle. Respecter le rythme de chacun, accompagner la définition du cadre en train de se construire, de se co-construire, c’est donner aux patients, en l’occurrence parents et adolescents, le sentiment qu’ils peuvent s’approprier leur démarche. En ne décidant pas à leur place, le thérapeute est en accord avec la proposition freudienne de l’association libre. Il crée ainsi les conditions optimum pour que ce travail de lien essentiel à l’activité psychique soit aidé, soutenu sans mobiliser les forces de la résistance qui habituellement s’y opposent. Toute l’énergie psychique est en quelque sorte activement employée à lutter contre les clivages pathologiques à l’œuvre dans la psychose. L’adolescent peut alors y trouver parfois l’espace psychique nécessaire pour y jouer sa propre partition.

La psychose pubertaire, une recherche d’issue sur fond de sacrifice

17 L’adolescent entrant en psychose pubertaire rencontre une impasse dans son fonctionnement psychique, impasse qui se manifeste notamment quant à sa filiation : il ne peut se penser comme sujet en référence à ses origines, il ne peut se projeter vers son avenir autrement qu’en n’en voyant aucun. Ne pouvant voir d’où il vient, il ne peut aller ailleurs que là où il est, c’est-à-dire nulle part ; il est dans un non-lieu psychique. La scène primitive ne peut se transformer en scène pubertaire (Gutton, 1991). En avançant ainsi dans sa propre vie, c’est-à-dire sans que s’ouvre la perspective du travail de subjectivation par lequel l’homme se nomme sujet de son histoire et s’inscrit dans une généalogie partagée, il est vraisemblable qu’il ne connaît que la disgrâce, que le négatif de son évolution, que le côté noir de la vie, une sorte d’envers du décor ; la scène œdipienne pubertaire ne sera jamais jouée. Sa tentative pour se construire trouve les moyens que lui donne l’environnement pour se penser.

18 Entrer dans le délire de filiation, ainsi que le montre l’histoire de Bertrand, un adolescent dont je rapporte le cas dans Filiation, parricide et psychose à l’adolescence. Les liens du sang, n’est-ce pas une façon de se donner des origines en les questionnant, en les remettant en cause ? Bertrand, à l’âge de seize ans, se met subitement à délirer (ce qui est interprété dans un premier temps par les psychiatres qu’il consulte comme une bouffée délirante) en ne reconnaissant plus son père (délire de filiation). Tour à tour mutique, violent et prostré, il pousse son entourage à l’interner. Pendant son hospitalisation se développe une authentique psychose qui va conduire ses parents à s’interroger sur leur histoire, comme si le délire du fils avait relancé un questionnement sur une problématique parentale en panne. Le père de Bertrand avait souffert toute sa vie de l’absence de son père, absence vécue d’une façon traumatique par le père de Bertrand et sa propre mère. Devenu père à son tour, il s’était dit qu’il n’évoquerait jamais son histoire avec ses enfants. Sa vie était consacrée à sa vie de famille : s’offrir comme père pour que ses enfants n’aient pas à vivre ce qu’il avait vécu enfant. Cet homme – dans un souci sacrificiel de réparation de sa propre histoire d’enfance blessée – pensait qu’il pouvait être père sans avoir à être fils. Bertrand, dans son délire, est venu questionner ce traumatisme paternel. En ne reconnaissant pas son père, en lui déniant la paternité, Bertrand blesse gravement le père, le poussant vers la dépression, mais, en même temps, il lui permet de reprendre cette question laissée en souffrance pour lui, il l’encourage à rouvrir cette blessure d’enfance pour y donner un autre type de soin. Dans cette histoire entre père et fils, Bertrand n’a pu trouver dans cette construction paternelle les éléments qui lui auraient permis de se construire à son tour comme fils de son père.

19 Cette quête éperdue d’éléments signifiants manquant peut prendre d’autres tours. Créer des néologismes, comme le fait Pierre Rivière, n’est-ce pas une façon de s’inventer une existence, des repères, un semblant d’ordre, quitte à rester coupé des autres ? À partir du Mémoire qu’il a écrit en prison, j’analyse longuement dans Filiation, parricide et psychose à l’adolescence. Les liens du sang le cas de cet adolescent matricide et double fratricide, ayant vécu au début du xixe siècle. Aîné d’une fratrie de six enfants, Pierre Rivière vit dans un climat familial de haine et de persécution. Très tôt, il interprète la violence qui règne entre ses parents comme une menace pour la vie de son père. Encouragé par ses lectures – solitaires, éparses et sans contradicteur, dans un monde d’autodidactie sans référence tierce –, il décide de sacrifier sa vie pour sauver celle de son père, à l’image de Jésus Christ. Il tue sa mère et les enfants de son lit, ceux qu’ils pensaient être du côté de sa mère. Il tue, à l’image de ses héros vengeurs, issus de ses lectures, dont il interprète sur un mode très projectif la vie et l’action.

20 La vie familiale chez les Rivière est structurée, du moins dans la perception qu’en a Pierre, selon une ligne de clivage qui partage ses membres en deux clans : l’un correspondant à la lignée paternelle et l’autre à la lignée maternelle. Empêché par ce clivage de se penser fils de son père et de sa mère, encouragé par certains membres de la famille à prendre parti pour l’un contre l’autre, prisonnier d’un sentiment de devoir héroïque de solidarité vis-à-vis de son père qu’il identifie comme étant la victime de sa mère, Pierre n’a d’autre issue que de se donner comme père à lui-même, d’entrer dans un fantasme d’auto-engendrement et d’agir la vengeance supposée de son père contre la mère pour le libérer de cette tyrannie persécutrice. En agissant de la sorte, en tuant sa mère pour sauver son père, Pierre Rivière ne décide-t-il pas de venir en aide à celui qui, symboliquement, lui manque ? Pierre Rivière cherche imaginairement à venir en aide à son père en tuant sa mère. Il tente également de s’aider lui-même en convoquant celui qui manque à être dans l’ordre symbolique. Mais, sur le registre de l’imaginaire, on peut aussi penser que Pierre Rivière s’est créé un père, qu’il est à l’origine du père, dans un moment d’auto-engendrement. N’est-ce pas une façon à la fois de vivre le rapproché incestueux avec la mère (des noces de sang, en quelque sorte !) et de se doter d’un père tout-puissant, à l’image d’un Dieu vengeur, celui dont il pense deviner la volonté et dont il dit s’inspirer pour commettre ses actions

21 En somme, à y regarder de plus près, il s’agit, dans ces signes qui témoignent de l’activité de la pathologie, d’une recherche que je n’hésite pas à qualifier de positive – même si elle est injustifiable, comme dans l’exemple du matricide et du double fratricide de P. Rivière, ou inadaptée comme dans l’exemple de Bertrand, cet adolescent qui récuse la paternité de son père. Cette quête éperdue souligne l’effort désespéré et héroïque que font ces adolescents pour exister dans un champ de ruines, pour s’arrimer à des bribes de sens dans un univers déserté par les repères symboliques essentiels aux humains, repères nécessaires pour s’identifier et se situer les uns par rapport aux autres. Tout se joue dans un collage à un autre soi-même, dans le registre du fusionnel. Dans le champ de la psychose, ces repères sont brouillés, inutilisables pour l’adolescent. Dans la psychose pubertaire, le conflit œdipien infantile, parce qu’il n’a pas été structuré dans l’enfance ne peut se rejouer sous la forme de l’œdipe pubertaire au moment de l’adolescence : la différence des sexes et des générations n’est pas construite, les liens de filiation s’organisent sur le mode du clivage (comme ceux qui séparent lignées maternelle et paternelle) et règnent souvent au sein de ce type de famille des sentiments de haine et de persécution.

22 L’œdipe pubertaire constitue un temps original dans le processus d’adolescence. Ce nœud structural n’est pas la simple réplique de l’œdipe infantile. Avec l’adolescence, la problématique œdipienne, si elle se rejoue avec les figures parentales, investit ces dernières dans une activité fantasmatique originale. Les objets parentaux sont investis dans la génitalité.

23 Le processus d’adolescence se marque par la rencontre en soi du sexuel génital. Rencontre violente dans la mesure où le corps génital fait effraction, comme un traumatisme psychique, nécessitant de la part de l’adolescent une élaboration de cette violence pubertaire. Les fantasmes incestueux et parricides sont alors très actifs ; ils constituent le cœur de ce processus d’adolescence. Dans la psychose pubertaire, l’activité fantasmatique peine à s’organiser. Les repères de filiation sont confus ; la confusion des places dans les générations et celle des sexes dans leur différenciation génèrent une difficulté majeure dans le travail de repérage identificatoire de l’adolescent. Il n’existe pas d’espace pour la vie des enfants et des adolescents qui soit distinct de celui des parents ; la problématique œdipienne s’efface au profit de relations incestueuses (ou d’allure incestueuse). La menace de l’effraction pubertaire est ressentie comme réelle, suscitant un sentiment permanent de persécution. Le fantasme parricide (et surtout matricide) laisse la place à l’envie de meurtre et, parfois, à sa réalisation. La pulsion meurtrière (l’envie de tuer) ne trouve pas de voie d’élaboration dans le fantasme ; le refoulement échoue. La haine envahit la vie psychique.

Destins de la psychose pubertaire

24 Est-ce que la psychose pubertaire dure, comme telle, toute la vie ? Y-a-t-il des évolutions, des régressions, des rémissions ? Est-ce un mode possible d’entrée en schizophrénie ? Ces questions sont légitimes et mettent en évidence la complexité de ce type de clinique. En effet, de par la plasticité des pathologies que le clinicien rencontre dans l’adolescence, il pourrait paraître important de ne pas conclure, de laisser en suspens le cours même de ces pathologies. Force est de constater que l’évolution de la psychose pubertaire diffère selon les individus, selon la gravité de l’atteinte, selon la nature de la symptomatologie, selon l’âge du début de l’apparition des premiers troubles. La qualité et la stabilité de l’environnement parental et familial, la présence ou l’absence de problématique incestueuse, tous ces éléments peuvent constituer également des facteurs aggravant ou facilitant l’évolution de ces troubles psychotiques. Mais, malgré cette diversité de destin, une aide thérapeutique est dans tous les cas absolument nécessaire, tant pour l’adolescent lui-même que pour ses parents. On n’insiste pas assez sur le soutien à apporter dans ce type de pathologie et ses retentissements, sur la détresse des frères et sœurs, confrontés à la maladie psychique d’un des leurs, impuissants à agir et culpabilisés de cette impuissance. On n’insiste pas non plus suffisamment sur l’importance de la culpabilité inconsciente des parents et des membres de la fratrie quant à leurs vœux de mort, la virulence de leurs fantasmes infanticides et fratricides. La violence de certaines manifestations de la psychose, l’attaque qu’elle constitue pour la vie psychique des membres de la famille concourent à l’exacerbation de cette contre-violence, parfois consciente, toujours source de souffrance psychique pour tous.

25 Enfin, il faudrait veiller à considérer l’équilibre, quasi homéostatique, qui est parfois trouvé au sein de ces familles, équilibre qui s’organise autour de l’incapacité d’un des membres de la famille. L’évolution favorable de l’adolescent entré en psychose pubertaire peut entraîner une dépression chez un autre membre de la fratrie, une décompensation chez l’un ou l’autre des parents, comme si les relations intra-familiales s’étaient structurées en intégrant la maladie. C’est dire combien la psychose pubertaire est une pathologie grave du repérage de soi dans le registre de l’identification et de la sexuation. C’est aussi mettre en évidence combien la psychose pubertaire est une pathologie du lien, un révélateur du degré d’indifférenciation, de non-séparation psychique entre les divers membres de la famille. Le travail qui consiste, dans la psychothérapie, à tenter de redonner de l’espace à l’intersubjectivité et à l’interrelation doit prendre en compte cette donnée essentielle, propre à ce type de pathologie.

Conclusion

26 Une recherche portant sur la psychose pubertaire – comme celles qui ont trait aux actes criminels commis à l’adolescence – concerne le clinicien et le chercheur dans la mesure où ce type d’étude a pour objet ces pathologies mais s’intéresse aussi aux conditions qui permettent aux « adolescents ordinaires » de connaître un destin différent. Ces recherches nous conduisent à maintenir ouvert le dispositif thérapeutique, comme reste entière notre confiance dans la possible évolution du processus d’adolescence. Des réaménagements importants peuvent se produire à la faveur d’un tel processus quand l’adolescent peut s’y engager. Le rôle du thérapeute consiste à favoriser ces réaménagements et à s’engager aux côtés de l’adolescent pour l’aider à franchir, lorsque c’est possible, le cap pubertaire.

27 La psychothérapie d’adolescent entré en psychose pubertaire consistera en premier lieu à prendre la mesure de l’importance du contexte environnemental – et d’abord parental –, avant de chercher à percevoir les tentatives qui sont faites par l’adolescent pour trouver un sens à l’expérience désubjectivante que la psychose lui fait vivre, expérience à l’intérieur de laquelle il cherche une cohérence ou d’où il cherche à sortir. Accompagner cette quête de sens entamée par l’adolescent c’est, au-delà du repérage psychopathologique, rechercher avec les patients l’ébauche de ce qui cherche à se dire, à l’insu parfois des intéressés eux-mêmes. Le travail du thérapeute d’adolescent consiste alors à établir des ponts entre savoir psychopathologique et engagement dans l’écoute active des mouvements psychiques des patients ; à faire des liens entre analyse du dysfonctionnement d’un processus (ici celui d’adolescence) et analyse de l’histoire du sujet.

28 Notre expérience des psychothérapies d’adolescents – et celles des adolescents entrant en psychose ne le dément pas –, nous a conduits à prendre en compte la donne parentale (M.C. et E. Ortigues, 1986) et les repères servant aux adolescents pour leur « travail » identificatoire (Kestemberg, 1962). Si l’adolescence peut être perçue comme un moment de disgrâce par rapport au monde de l’enfance, comme un moment de chute par rapport à l’Éden d’avant la sexualité génitale – du moins est-ce ainsi que certains adolescents semblent vivre l’imminence de leur entrée en adolescence –, il nous paraît important que l’environnement parental soutienne narcissiquement l’adolescent. Cette grâce parentale accordée aux adolescents à un moment de grande fragilité narcissique concoure à une meilleure traversée de l’Odyssée adolescente. C’est le rôle du thérapeute d’adolescent de mobiliser cette attitude étayante de la part des parents, alors même qu’ils sont souvent mis à mal par leur adolescent – dans les fantasmes parricides notamment, mais aussi dans une rivalité agie qui peut s’avérer particulièrement violente dans certains cas.

29 Cette capacité de transformation des parents et des adolescents soutient également le travail du thérapeute. Sa conviction que rien n’est définitivement joué, même si souvent la marge de manœuvre est étroite, guide le thérapeute dans son travail en lui permettant, par le crédit de sens qu’il fait à l’expérience thérapeutique, de redonner vie à la psyché de l’adolescent. Se vivre séparés les uns par rapport aux autres ne signifie plus alors s’entre-déchirer ; un peu d’espace psychique a ainsi été conquis permettant aux adolescents et à leurs parents de ne plus être enfermés dans le cercle de la menace et de la persécution. Certains adolescents accèdent ainsi à un travail de penser, sortant de la confusion générée par l’absence d’espace psychique personnel. Ils peuvent alors vivre cette étape décisive du second processus de séparation/individuation[1] [1] Pour reprendre l’expression forgée par P. Blos (1967),...
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et devenir historien de leur propre vie.

Bibliographie

Bibliographie

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Notes

[ *] François Marty, psychologue, psychanalyste, professeur des universités, Rouen, directeur de recherche au Laboratoire de psychopathologie fondamentale et psychanalyse, université Paris 7 Denis-Diderot.Retour

[ 1] Pour reprendre l’expression forgée par P. Blos (1967), à partir des travaux de M. Mahler sur la symbiose et l’individuation.Retour

Résumé

Les pathologies psychotiques qui surgissent à l’adolescence, malgré la diversité de leur symptomatologie et de leur étiologie, peuvent être rangées sous la même appellation de « psychose pubertaire ». Elle rend compte de la cassure qui survient dans le développement de l’adolescent et traduit le ratage du processus d’adolescence, voire l’impossible engagement de l’adolescent dans ce processus. La psychothérapie de l’adolescent entré en psychose prendra en compte la problématique œdipienne de chacun des parents dans la co-construction du cadre de la psychothérapie. À l’aide de quelques illustrations cliniques mettant en scène la désorganisation psychique qu’introduit la psychose pubertaire, l’auteur s’attache également à montrer que cette pathologie de la subjectivation est aussi une quête de sens dans une expérience insensée.



Las patologías psicóticas que surgen en la adolescencia, a pesar de la diversidad de su simptomatología y de su etiología, pueden agruparse bajo la misma apelación de « psicosis pubertaria ». La cual rinde cuenta de la ruptura que aparece en el desarrollo del adolescente y traduce el fracaso del proceso de la adolescencia, y hasta el imposible encauce de la adolescencia en éste proceso. La psicoteràpia del adolescente entrado en psicosis tomarà cuenta de la problemàtica edípica de cada uno de los padres en la construcción del encuadre de la psitoteràpia. Gracias a algunas ilustraciones clinicas que ponen en escena la desorganización psíquica que introduce la psicosis pubertaria, el autor quiere igualmente demostrar que ésta patologia de la subjectivación es tambièn una bùsqueda de sentido en una experiencia insensata.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

François Marty « La psychose pubertaire, une impasse du processus d'adolescence », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 1/2001 (no 36), p. 153-166.
URL :
www.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2001-1-page-153.htm.
DOI : 10.3917/rppg.036.0153.