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S'inscrire Alertes e-mail - Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDe la situation de groupe à l’analyse de groupe histoire de passages
AuteurJacqueline Falguière[*] [*] Jacqueline Falguière, 11, rue Georges Braque, 75014 Paris. ...
suitedu même auteur
Il m’importe en premier lieu d’évoquer la question de l’utilisation du mot groupe pour désigner une entité, voire le considérer comme un individu. Cette réduction, ou peut-être cette extension de l’utilisation du mot pour désigner un organisme simple ou même complexe qui serait le groupe m’a toujours semblé malvenue dans un champ psychanalytique. Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit en aucun cas d’une attitude disqualifiant les psychothérapies analytiques de groupe mais d’une nécessité épistémologique à mes yeux. En effet, en dehors du champ de la psychosociologie de la sociologie et de l’anthropologie il ne me paraît pas opportun de parler ainsi du groupe pour désigner une réalité externe aux individus alors qu’il s’agit de s’intéresser à leurs représentations et à leurs fantasmes.
2 Le terme de groupe me paraît faire référence à des classifications, à des organisations lorsqu’un ou plusieurs caractères les définissent, voire les identifient. C’est le cas par exemple d’un groupe ethnique, d’un groupe de citoyens réunis autour d’un même idéal politique, d’un groupe de travail dans différents contextes, d’un groupe d’amis, du groupe familial. Ces groupes naturels et artificiels qui ont un but, ou dont l’existence se justifie d’une manière ou d’une autre, permettent d’utiliser le terme de groupe en tant que « sujet », sujet d’une phrase énonçant quelque chose qui est relatif à lui-même. Cela peut être une position, une action, un mode de pensée, une opinion, une décision, etc.
3 En ce qui concerne le groupe d’analyse de groupe, il ne peut être d’entrée de jeu qu’une métaphore pour désigner un ensemble constitué de plusieurs individus, qui apparaît dans la psyché comme représentations et fantasmes. Dans le déroulement des séances ils peuvent apparaître ou disparaître, réapparaître sous d’autres formes, ou encore, ils peuvent être fixés notamment à un ou plusieurs éléments attribués par les patients à la réalité extérieure autrement dit projetés. Dans ce contexte, il me semble erroné de dire : « Le groupe pense ou le groupe réagit, ou le groupe ressent, etc. » Dans ce cas, il ne peut s’agir que d’une extension du moi de celui qui énonce un tel propos.
4 Pour revenir à l’énoncé de mon propos, le terme de « situation de groupe » me paraît être une réaction à cet usage du mot groupe et à la nécessité d’expliciter ma position à ce sujet. Il y a des notions qui sorties de leur contexte sont abusivement réifiées, nous en connaissons beaucoup. Par exemple l’usage que l’on fait de la notion « d’espace transitionnel » de Winnicot, est souvent décalé par rapport à la création du concept, à son contexte et à son utilisation. La difficulté avec le mot « groupe », c’est qu’il n’a pas été créé dans un contexte psychanalytique et qu’il existe indépendamment de lui. Ici, ce serait une démarche inverse qu’il conviendrait de mener, passer d’un mot d’usage courant, le groupe, à une acception qui est autre dans un champ théorique qui le spécifie.
5 Il me semble préférable de parler de « situation de groupe » en rapport avec le champ théorique dans lequel se situe cette pratique d’analyse de groupe. Cette situation en effet, échappe à toute tentative d’objectivation. Elle ne peut se ramener au cadre, se réduire aux règles énoncées au départ qui définissent le cadre du travail. Réflexion faite, la situation de groupe est la référence qui assure une permanence par sa seule existence, et qui est sujette à des transformations selon les aléas du processus analytique. La situation d’analyse de groupe est là au départ contenant les éléments psychiques qui vont être mis en travail et vont donner lieu à des constructions, à des créations, à des renoncements. Ce n’est pas une situation que l’on pourrait qualifier de stérile et qui deviendrait curieusement, par je ne sais quelle magie, une production d’une richesse infinie. Mon propos s’en trouve quelque peu transformé, toutefois son traitement n’est pas rendu caduc par cette mise au point préalable.
6 On peut, à vrai dire, le concevoir selon plusieurs axes qui ne s’excluent pas et apportent des éclairages différents à la problématique posée. Il s’agit, on peut en convenir, de l’histoire d’un passage.
7 Le premier passage, consiste pour tout un chacun à prendre conscience qu’il vient de la vie sociale, avec ce qu’il en connaît, ses normes ses us et coutumes, ce qu’il y vit, ce qu’il y goûte, ce qu’il y souffre, pour aborder une situation autre, où l’espace et le temps n’ont plus les mêmes repères, situation hors temps hors espace social et cependant, paradoxe, non étrangère à ses lois. Elle n’est pas la famille ou la classe ou encore la cellule du parti, la chorale ou l’équipe de football. Ces groupes sont différents en ce qu’ils ont une tâche de production, qu’ils ont une part non négligeable bien qu’à des degrés divers à la vie civile, à la construction de la cité.
8 Deux démarches sont ici possibles pour considérer ce passage d’une situation de groupe de la vie quotidienne à la situation d’analyse de groupe : l’une consiste à montrer les différences des unes et de l’autre en envisageant de l’extérieur ce qui les caractérise, ce serait une démarche d’analyse psychosociologique, mais en avons-nous les moyens ? L’autre consiste à emprunter la voie dynamique accompagnant ce qui se passe. C’est cette dernière que je choisirai. Les membres d’un groupe d’analyse de groupe se séparent de leur cadre professionnel ou familial pour venir aux séances rencontrer d’autres personnes qui effectuent ce même passage. Il s’agit donc de traiter de la situation des groupes de la vie quotidienne à la situation d’analyse de groupe. C’est de l’intérieur que l’on va pouvoir appréhender comment s’effectue ce passage de l’une à l’autre situation. Nous avons à maintes reprises l’occasion d’entendre dans les séances des récits d’expériences quotidiennes se rapportant à un vécu de groupe soit simplement évoquées soit très dramatisées en cas de conflit, comme si les antagonistes étaient présents. Le groupe, par la représentation de l’analysant qui lui est attachée, est mis en position de subir les affects mobilisés dans l’expérience évoquée.
9 Il peut s’agir de la position du directeur et du groupe de travail qui l’entoure. L’analysant agit, car on peut parler dans ce cas de parole actée, comme s’il voulait faire subir aux autres ce qu’il a subi lui-même, croit-il, de la part de ce directeur. « N’est-ce pas que c’est un fou ? » semble vouloir signifier cette décharge plaintive et chargée de griefs. Toutes les tentatives de l’analysant visent à prouver que le malaise est provoqué par la situation externe. Ici dans la séance, les uns et les autres essayent de se dégager de l’emprise de la plainte et d’apporter une ouverture possible dans cette construction persécutive de la réalité du groupe de travail quotidien.
10 L’opération psychique à l’œuvre dans ce cas pour l’analysant est une tentative de dénier la part personnelle prise dans le conflit. La répétition hic et nunc du scénario persécuteur mis en acte dans le cadre professionnel montre une sorte de continuité qui ne permet pas dans l’immédiat de subjectivation possible, aucun écart n’étant toléré par l’analysant. L’investissement de l’analysant est dirigé sur la représentation du groupe d’un moi auxiliaire au mieux, ayant une fonction de mère inconditionnelle, propre à recevoir sans critique un conflit interne non reconnu comme tel dont le patient se déleste. Cette continuité entre les situations de groupe de la vie quotidienne et la situation analytique de groupe – qui se révèle dans le cas de cet analysant et qui peut exister aussi pour d’autres pris dans un mouvement mimétique – montre que le passage d’un espace à un autre est dépossédé de son pouvoir d’élaboration. Pour ces analysants la quête d’un contenant est agie et non reconnue, avec une dimension infantile manifeste qui s’oppose à la régression. En effet cet état de dépendance infantile exige satisfaction c’est-à-dire que l’on fasse justice à cet analysant en prenant parti pour lui contre ses persécuteurs, en lui donnant raison. Dans ces cas, aucun processus élaboratif n’est possible dans l’immédiat, cet état de fixation ne permet aucune dynamique psychique et notamment aucun processus régressif. Ce sont les associations des autres membres du groupe et leurs réactions comme les mouvements d’impatience et d’irritation, qui à la longue peuvent provoquer une ouverture dans ce système défensif.
11 Un autre cas est celui de l’analysant qui ouvre explicitement une parenthèse en disant « ça, ce n’est pas la psychothérapie ! » pour exprimer sa vision d’une situation de groupe de la vie quotidienne, celle-ci n’étant pas propre à être analysée à ses yeux.
12 Dans ce cas la distinction ainsi établie par cette mise entre parenthèses manifeste un clivage de fonctionnement, une trop grande étanchéité entre les situations de la vie quotidienne et celles de l’analyse de groupe. Ce sont des cas de figure qui se manifestent dans les thérapie individuelles aussi bien, mais ici, la présence des autres permet qu’elles se revivent hic et nunc. De telles situations peuvent plus facilement convaincre les analysants des enjeux qui leur sont propres dans les situations qu’ils décrivent ou vivent dans une sorte de continuité sans report temporel, c’est-à-dire lorsque l’histoire reprend dans le groupe là où elle en était restée à l’extérieur du groupe.
13 On peut penser que la manière dont s’effectue ce passage signale le mode d’investissement de la situation de groupe et de la situation d’analyse. Dans les deux exemples cités, dans le cas où il semblerait qu’il y ait une continuité dans la manière de vivre en groupe ce qui est vécu dans son milieu professionnel, il y a à la fois une négation de la dimension analytique de la situation et un investissement massif d’une représentation de groupe « bonne mère » ou « avocat de la défense » ou en tout cas un récepteur parfaitement fidèle au locuteur. Cette résistance ainsi mise en place dès l’ouverture de la séance, une fois passée la frontière du groupe, montre bien comment la situation peut être détournée du travail analytique et combien les réactions des autres membres du groupe sont à prendre en compte dans l’analyse de ce mouvement. La difficulté de maintenir le cap de l’analyse est de ne pas tomber dans le piège qui consiste à transformer la situation d’analyse de groupe en une autre situation de groupe qui serait pédagogique par exemple ou qui prendrait la forme d’une étude de cas comme cela apparaît parfois, chacun donnant son avis sur la situation rapportée. C’est ce qui se passe quelquefois dans un mouvement de complicité défensive. Il importe d’avoir à l’esprit l’interrogation sur la représentation du groupe qui est active à ce moment-là chez les analysants pour pouvoir réintroduire la dimension d’analyse en l’interprétant, ce qui a pour effet d’interroger l’intrapsychique et l’intersubjectif. L’autre exemple montre un investissement de la situation de groupe comme un idéal redouté et tenu à distance. Dans ce cas, le passage d’une situation à l’autre est vécu dans la rupture, la situation d’analyse de groupe étant ressentie comme un monde clos sans lien avec les situations de la vie quotidienne.
14 Deux autres exemples de ce passage me sont venus à l’esprit, qui concernent cette fois le passage de la vie familiale à la situation analytique de groupe et la culpabilité à l’égard du conjoint et de la famille d’entreprendre seul avec un groupe d’étrangers un travail qui ne va bénéficier qu’à soi.
15 Il s’agit bien d’un passage dans tous les sens du terme car Mathilde quitte sa famille pour venir aux séances sans dire où elle va ni ce qu’elle va faire ailleurs à l’heure du repas familial. L’analyse de groupe devient un domaine préservé, seule possibilité pour elle de se défendre des pressions familiales, entre autres, des membres de sa belle-famille. L’analyse de groupe est investie par elle comme un espace possible à d’autres identifications et le lieu où se fomente sa vengeance. Dans ce cas, ce passage est marqué par la rupture, on pourrait parler si l’on suivait Mathilde dans le cours de son analyse de rupture identificatoire nécessitant cette étanchéité dans le sens du secret de son aventure en analyse de groupe.
16 André lui, vient pour se soigner suivant l’injonction de sa femme et les remarques de ses deux fils. Il se vit comme un père raté « je ne suis pas un père, j’ai une personnalité trop rétrécie ». Le passage à l’analyse de groupe est vécu par lui comme un passage obligé. Il vient soigner « sa maladie » dit-il, peut-être même plus encore, pour qu’on lui soigne sa maladie ! Le passage et tout ce qui peut être travaillé à ce propos est important pour lui et la situation de groupe avec les étayages narcissiques qu’il y trouve lui permettent de modifier ce qui au départ et longtemps était vécu comme une injonction maternelle, le groupe étant investi d’une représentation proche d’une autorité médicale, substitut d’une autorité maternelle.
17 Dans ces différents exemples j’ai tenté de mettre en lumière ce passage des groupes quotidiens à l’analyse de groupe qui peut être vécue de façons différentes selon l’avancée dans l’analyse, et qui est le signe d’une élaboration de la séparation. On ne peut pas traiter comme transfert ce qui est vécu de groupe à groupe. Je pense que dans cet intervalle beaucoup de choses sont déterminantes et spécifiques à ce passage qui s’effectue différemment dans d’autres cadres analytiques, notamment dans les thérapies familiales analytiques et les cures individuelles, ce qui pourrait être un objet de discussion.
18 À ce point, une remarque m’est venue à propos de ces exemples. Dans ce moment d’après-coup où je me remémore des séquences de séances, je me prends à penser combien une thérapie familiale serait intéressante pour ces deux derniers patients. Dans un souci contre-transférentiel d’étayage je pense à propos de Mathilde, « elle ne va pas s’en sortir toute seule pour se défendre de ce qui se passe, ou bien elle est trop seule dans ce groupe familial dont elle s’est progressivement éloignée, isolée, séparée, où elle ne sait plus se faire connaître au fur et à mesure que sont travaillées dans l’espace d’analyse ses identifications ! » Toute rupture d’identification représente une phase difficile à traverser que le groupe d’analyse permet de vivre sans trop de casse. Mais, pendant un certain laps de temps, la traversée d’un monde dès lors sans repères rend difficile l’affirmation de son identité dans la situation de groupe familial, d’où le fantasme d’accompagner cette patiente dans le cercle familial pour travailler avec elle et eux les effets du changement qui s’est opéré en elle. On pourrait me rétorquer que je n’ai pas une très grande confiance en la qualité des remaniements psychiques qui peuvent s’effectuer en analyse de groupe, aussi j’ajouterais qu’il peut se produire dans l’analyse de groupe un phénomène analogue à ce qui peut se passer en thérapie familiale analytique, où le changement opéré par un des analysants provoque des effets de résistance des autres membres du groupe à ce changement. En effet un remaniement en profondeur s’accompagne d’un changement de position et de fonction, au sein d’un groupe. Il en résulte un réaménagement de l’équilibre des interrelations nécessaire au fonctionnement du groupe et à ses rapports économiques.
Deuxième axe d’approche : de la situation analytique de groupe au processus analytique
19 La question du commencement et du lieu où s’originent les événements et à fortiori les êtres humains est toujours une question qui passionne. Je n’échapperai donc pas à la règle en souhaitant revenir sur les traces des origines de la situation analytique de groupe. Pour simplifier l’exposé je me centrerai sur un dispositif particulier qui est celui de séances hebdomadaires de groupes d’analyse de groupe ouverts, sachant que l’un de ces groupes a démarré il y a plus de vingt ans et s’est poursuivi sans interruption avec des moments de fermeture lié au nombre maximal de participants que j’ai fixé à sept et des périodes où le groupe s’est trouvé réduit à trois personnes pour un laps de temps assez court. Les autres groupes se sont interrompus une ou deux fois. Il y a donc eu pour moi plusieurs commencements. Dans ces groupes les règles énoncées sont : la libre association, la régularité de participation aux séances, la discrétion et l’abstinence. Les séances durent une heure et demie.
20 Qu’en est-il de l’avant-groupe ? Il y a bien sûr de multiples parcours qui amènent un individu à la situation d’analyse de groupe. Pour n’évoquer qu’un éventuel parcours thérapeutique, les uns ont entamé une psychanalyse, un bout ou plusieurs bouts, d’autres ont été hospitalisés et sont suivis par un psychiatre, d’autres n’ont rien tenté, ce qui est plus rare. La plupart du temps ces personnes sont adressées par un médecin, un thérapeute ou un ami ayant parcouru le même chemin. Les entretiens préliminaires sont d’ores et déjà marqués par la situation de groupe analytique et c’est dans ce sens qu’ils seront conduits. Il s’agit de tenter d’évaluer avec ces personnes l’intérêt d’une part et la possibilité pour elles de commencer ou de poursuivre leur analyse au sein d’un groupe. C’est toute une problématique mise en chantier qui favorise ou non l’entrée dans le groupe du demandeur. Dans ce lieu peuvent être évoquées les représentations liées aux situations de groupe vécues dans les différents secteurs de la vie quotidienne. Pour ma part j’évite un questionnement sur la vie privée, me bornant à recevoir ce qui m’est adressé, mais je manifeste mon intérêt pour le parcours thérapeutique et l’éventuel suivi psychiatrique. Lorsque j’hésite à recevoir une personne dans un groupe, mes incertitudes tiennent plus au groupe tel qu’il existe déjà, à sa composition et à son fonctionnement actuel.
21 J’en arrive donc à ce qui caractérise la situation de groupe analytique. J’ai pu constater que la situation semblait exister déjà. Elle existait dans les représentations des uns et des autres. Ici et maintenant, c’est une rencontre, une épreuve de la réalité, le choc avec les composantes concrètes de la situation, la vérification des éléments du cadre qui figurent au contrat passé avec l’analyste et la découverte des pairs qui sont encore des étrangers. C’est le moment de faire fonctionner l’outil sans pour autant savoir comment on peut s’en servir. Les autres ne sont pas une mince inconnue. Ils vont favoriser l’expression ou faire obstacle aux tentatives d’aborder tel ou tel sujet. Chez un médecin on sait ce qu’il faut dire, chez un analyste c’est déjà beaucoup plus difficile, et dans une situation de groupe comme celle-ci où sont les repères, où sont les freins, où sont les protections possibles ? Le recours à l’analyste est évidemment la tentation de plus d’un et c’est ce qui se passe le plus souvent. Là se dessine l’orée du processus qui peut quelquefois être reporté à un moment ultérieur si l’analyste n’a pas su soutenir le questionnement qui lui est adressé sans répondre, si à tort ou à raison il a pensé qu’il était nécessaire d’alléger le niveau d’angoisse en intervenant. Le processus ne peut effectivement s’élaborer que lorsque les membres du groupe ont compris que l’analyste occupait une position particulière, dans le groupe et hors du groupe, et que les interlocuteurs sont les autres membres du groupe. C’est une très grande difficulté lorsque les séances commencent et que le groupe est constitué, les futurs analysants sont encore sous l’influence des entretiens préliminaires, leur interlocuteur privilégié reste l’analyste. Les autres sont vécus comme menaçants, ou bien disqualifiés en tant qu’écoutants. La situation de groupe est en place, le cadre est posé mais cela ne suffit pas, le quelque chose en plus qui est nécessaire passe par la mise en évidence d’un rapport dissymétrique propre à toute situation analytique, par exemple, la réponse donnée par l’analyste aux questions directes qui lui sont posées. Il est en effet difficile pour les patients de le laisser à l’écart des échanges, d’autant que les règles énoncées ne sont pas encore entendues et comprises.
22 Un troisième axe à considérer serait celui « de la situation de thérapie familiale analytique et de la situation d’analyse de groupe ». Il ne s’agit pas d’un passage, bien qu’il soit possible d’envisager pour un des membres de la famille de passer d’une situation de groupe à l’autre. Mon propos est plutôt d’examiner comment se traitent certaines problématiques dans les deux situations. Il est vrai que selon les thérapeutes familiaux le groupe de thérapie familiale analytique est un néo-groupe qui n’est en aucun cas assimilable à la famille alors que pour d’autres la situation n’est peut-être pas aussi évidente ?
23 On pourrait comparer de nombreux processus à l’œuvre dans les deux situations, j’en ai choisi deux qui me venaient à l’esprit de façon insistante et répétitive : l’un que j’appellerais une rupture identificatoire chez un des membres du groupe, l’autre où il s’agirait d’appréhender les processus d’élaboration de groupe leurs manifestations, les opérations psychiques individuelles qui y participent et les effets de ces processus d’élaboration groupale.
24 On voit se produire dans un groupe au bout d’un temps, il est vrai assez long, des changements notables chez un ou plusieurs membres du groupe. Ce sont des différences dans la manière de s’exprimer, des différences de réaction, différences dans le contenu du discours, dans les modes de relation et de communication. Ces différences peuvent accompagner des changements de position et de fonction dans le groupe. Le plus souvent, ils s’affichent avec une grande clarté après la traversée de phases dépressives et de moments de régression apparemment passive. De fait si l’on est attentif aux mouvements qui tracent le chemin évolutif, on s’aperçoit que par rapport aux histoires personnelles évoquées et au repérage des identifications, des ruptures se produisent. Un tel ou un tel n’est plus dans la nécessité de s’opposer dans ses choix et ses opinions, voire ses pensées aux choix et aux pensées prêtées aux imagos parentales. Cela se traduit dans le groupe par des modes de réaction différents, notamment une plus grande ouverture à l’expression des autres, une plus grande empathie…
25 En même temps que les imagos parentales perdent de leur rigidité, les repères identificatoires disparaissent laissant place le plus souvent à un monde désolé dans lequel la dépression, quelquefois l’angoisse est au rendez-vous. Pourtant le groupe, les autres présents constituent des repères identificatoires directement et indirectement. Directement lorsqu’ils sont l’objet d’investissements libidinaux, indirectement par le biais des relations objectales dont ils témoignent dans le groupe. Certains, en effet, peuvent faire vivre dans le groupe des situations émotionnellement chargées dans des évocations de souvenirs mettant en scène leurs propres parents. Chacun dans le groupe représente pour l’autre des potentialités identificatoires qui peuvent être des relais, des étayages lorsque la rupture identificatoire se produit chez un analysant.
26 Mathilde s’est toujours considérée comme inférieure, avec un sentiment de honte de ses origines, de son père qui buvait, de la pauvreté de la maison, du désordre qui y régnait. Elle a toujours tenté de prendre le contre-pied de ce qui était vécu par elle comme une déchéance. Arrivée en France, sa belle-famille s’est imposée à elle, l’amenant à vivre une intrusion dans son couple et sa propre famille de la part de sa belle-mère et de sa belle-sœur. Subjuguée par ce qu’elle croyait être la norme bienséante, elle laisse s’installer cet état de fait jusqu’au jour où n’en pouvant plus d’accepter ce qu’elle décrit comme une colonisation de son propre foyer, elle engage une démarche thérapeutique. Dans le groupe, elle affiche ce même sentiment de non-valeur, se dévalorise, dit qu’elle ne comprend pas ce que les autres disent, qu’elle ne sait pas s’exprimer. Jusqu’au jour où l’effet du processus analytique de groupe se manifeste dans des rêves où la violence côtoie l’exclusion et où clairement sa haine envers sa belle-mère se manifeste. Elle traverse alors une longue période dépressive où elle se vit en rupture avec son milieu familial avec le désir de retrouver ses origines et son pays. Cependant elle n’en fait rien et continue à venir aux séances de groupe. Il s’opère alors un changement important qui se traduit par une vision différente portée sur sa famille d’origine et en particulier une réaffirmation d’elle-même dans le groupe, après cette longue traversée dépressive où l’on pouvait craindre une fuite dans la rupture avec sa famille et un départ du groupe. Les liens tissés avec les membres du groupe dont elle ne parle jamais mais qui se laissent deviner par la nature de ses investissements, lui ont permis de survivre à cette perte importante d’une identification négative à sa mère. Elle ne se conforme plus au contre-modèle représenté par sa belle-mère, mais accepte de retrouver en elle les traces d’une mère avec laquelle, désormais, elle n’est plus en conflit.
27 Il serait trop long d’évoquer les différentes opérations psychiques qu’a nécessité son parcours si tant est qu’il soit possible de le faire dans ce contexte groupal. Le plus important ici est de mettre en lumière la fonction de la situation de groupe et des processus qui s’y sont produits. Je n’en évoquerai que quelques-uns, on ne peut pas les appréhender tous, ce serait utopique ou obsessionnel. Je parlerai conjointement du traitement du transfert d’une imago maternelle toute-puissante sur l’analyste et de la restauration de l’imago paternelle. Les premières évocations des pères dans le groupe sont de pères mis à mal dans les paroles de la mère, père alcoolique le plus souvent, père absent ou pire inexistant, ne venant pas tempérer la toute-puissance de l’imago maternelle. La dépendance infantile vécue dans le groupe par rapport à l’analyste fait obstacle au changement des imagos. C’est par le développement des investissements relationnels dans le groupe et par l’analyse du transfert principal que l’accès aux imagos maternelles est rendu possible. La découverte dans les associations et les résonances des similitudes et des différences d’expériences est un moment privilégié qui permet à chacun de s’émanciper de la dépendance infantile revécue dans le transfert sur l’analyste. En prenant appui sur le groupe des pairs ou des frères, l’accès à une imago paternelle acceptable devient possible. Dès lors il ne s’agit plus d’une relation duelle vécue dans le groupe comme aliénante et immuable mais de relations multiples où les conflits de perception et de pensée peuvent s’exprimer. Les repères identificatoires préexistant à l’analyse sont liés à la dépendance infantile. Lorsque les pairs entrent en scène, c’est-à-dire sont libidinalement et affectivement investis, les repères identificatoires peuvent changer pour les uns et pour les autres. Les histoires personnelles ne sont plus racontées de la même façon distancée et répétitive, mais sont évoquées comme des émergences associatives avec une fraîcheur et un renouveau existentiel, chargées de sens, ce dont elles étaient jusqu’alors dépourvues. Les évocations de l’un découvrent un pan du souvenir de l’autre qui demeurait hors de portée. C’est ainsi que, dans la situation de groupe, s’élaborent les reconstructions avec le matériel emprunté à l’un ou à l’autre parce que reconnu comme ayant pour soi une certaine vérité. Ce n’est pas seulement dans l’accompagnement et dans la réparation qu’il faut entendre la fonction des processus de groupe même si cela existe aussi. Si l’on peut parler de restauration narcissique, le processus ne s’arrête pas là. Le départ du groupe de l’analysant à ce stade serait un faux départ. Les remaniements psychiques qui fondent tout changement ne peuvent exister sans entraîner le bouleversement des identifications et des imagos. La situation d’analyse de groupe se prête à ce travail d’élaboration sans trop de casse dans la mesure où des relais identificatoires peuvent fonctionner. De même les déplacements du transfert favorisent sa manifestation et son traitement, permettant ainsi un étayage suffisant lorsque le transfert négatif se manifeste. Le rôle des pairs ou des frères n’est pas non plus négligeable dans l’abord des conflits avec les imagos parentales projetées.
28 La visée de l’analyse de groupe dans ce dispositif de séances hebdomadaires s’adressant à des patients est de leur permettre d’accomplir un travail psychique apportant des changements à leur fonctionnement et leur économie psychiques. Chaque futur analysant peut avoir sa représentation singulière de ce que c’est qu’aller mieux. Les formulations des attentes en matière de soin sont directement en rapport avec la conscience de chacun de ses troubles et de ses souffrances. L’analyse de groupe est donc une technique à laquelle ils ont recours pour se soigner et traiter plus spécifiquement, pour la plupart d’entre eux, les troubles relationnels auxquels ils sont confrontés dans la vie socioprofessionnelle et familiale. La situation de groupe est le lieu privilégié où les troubles relationnels peuvent se manifester et nous faisons le pari de leur traitement sur le lieu même de leur manifestation.
29 Traiter les troubles relationnels, les symptômes invalidants, les inhibitions nous amène à nous interroger sur les facteurs de changement, sur la durabilité de ces changements et leur positivité… Autrement dit comment évaluons-nous a priori ce que peuvent être la guérison et les facteurs de guérison. Tout en sachant que pour chaque patient cette question est singulière, nous en avons des représentations qui vont être actives dans la conduite de l’analyse de groupe. C’est avec ces postulats, ces convictions et ces représentations que nous allons favoriser le développement d’un processus analytique en situation de groupe.
30 Je reviens à cette question de l’amorce du processus analytique de groupe. Ce qui l’inaugure est de l’ordre d’une confrontation. Chaque analysant a une ou plusieurs représentations d’un fonctionnement de groupe et c’est l’abord ou plus exactement la mise en jeu de ces représentations qui va provoquer un premier mouvement de groupe. L’analyse de ce mouvement va proposer un mode de travail psychique fait d’associations et de liaison où l’intrapsychique rejoint l’intersubjectif.
31 Pour l’analyste, il s’agit dès que cela est possible, d’abord par sa réponse particulière aux questions directes qui lui sont adressées, ensuite par la mise en évidence des mouvements défensifs et leur rapport à ce qu’ils tentent d’occulter, de constituer ce qui doit devenir l’objet à investir : l’analyse. De fait, ce que l’on appelle la fonction contenante du groupe se constitue par la reconnaissance du pouvoir interprétatif des associations dans le groupe. Les analysants découvrent que leurs échanges ne sont pas seulement des propos échangés au Café du commerce, mais qu’ils peuvent avoir d’autres sens liés aux affects mobilisés en eux. Ils découvrent aussi qu’ils peuvent être à leur insu pris dans un mouvement de complicité défensive.
32 On peut comprendre que ces effets de groupe qui sont provoqués par les formations inconscientes mobilisées se rencontrent dans tous les groupes. On peut penser aussi qu’ils se rencontrent avec une force inégalée dans la famille et que c’est avec eux que les thérapeutes familiaux ont à travailler dans le dispositif mis en place pour leur manifestation et leur traitement. L’analyse de groupe est à cet égard une sorte de situation de référence permettant la mise en évidence des processus à l’œuvre sans risque pour le groupe qui n’est là qu’à titre de cadre et d’instrument analytique. La santé du groupe n’est pas en cause, si ce n’est pour servir un processus analytique dont la visée ultime est celle de la thérapie des individus qui composent le groupe.
Notes
[ *] Jacqueline Falguière, 11, rue Georges Braque, 75014 Paris.
Résumé
L’auteur tente de saisir les moments de passage qui sont l’objet d’opérations psychiques singulières. Passage à la situation analytique pour les patients. Passages contre-transférentiels de l’analyste qui le conduisent à imaginer de passer d’une pratique thérapeutique à une autre. Il s’agit aussi de spécifier dans cet article les caractéristiques de différentes situations de groupe.
The author try to clarify the moments of crossing-over which are objects of singular psychical operations. Crossing-over for the patients ; the crossing-over of the analyst’s counter transference can to drive him to imagine a transformation of the therapeutic setting in another. This article try to specify the differences between the clinical practices of group analysis and group of familial therapie.
El autor intenta investigar los momentos de paso que son objetos de operaciones psíquicas singulares. Paso a la situación analítica para los pacientes. Pasos contra-transferenciales del analista que lo llevan a imaginar de pasar de una práctica terapéutica a otra. También se trata de especificar, en este artículo, las características de diferentes situaciones de grupo.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jacqueline Falguière « De la situation de groupe à l'analyse de groupe histoire de passages », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2/2001 (no 37), p. 59-70.
URL : www.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2001-2-page-59.htm.
DOI : 10.3917/rppg.037.0059.




