2002
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe
Éditorial. Les apports de la situation de groupe dans la formation
Jacqueline Falguière
La formation ne peut se définir indépendamment du champ d’expérience où se spécifient la technique et les référents théoriques qu’il s’agit de transmettre. S’agit-il de former ou de transmettre ou bien les deux ? Dans le domaine des sciences humaines et en particulier dans les activités de soi, d’éducation et d’enseignement, le souci des « formateurs » est de développer les facultés d’écoute et de création. Nous avons de ce fait à nous interroger sur ce en quoi consiste la formation, les processus qui lui sont propres et les outils dont elle dispose.
On ne peut pas non plus faire abstraction du cadre adopté pour la formation, de l’organisation qui la propose, de la manière dont elle est instituée et instituante. En effet, cette organisation qui va jouer un rôle tiers entre « formateur » et « formé » peut aussi être une instance qui va habiliter cette formation, lui donner une valeur de reconnaissance professionnelle.
Dans cet ensemble d’éléments, nous pouvons bien sûr choisir d’isoler certains facteurs pour tenter de comprendre comment ils peuvent être interprétés et comment ils peuvent être influents dans la formation. On peut en effet concevoir qu’un excès de réglementation, voire une bureaucratisation, pourrait étouffer toute créativité et toute recherche véritable. Cependant, on ne peut oublier que les différents éléments composites de la situation vont pondérer des aspects particuliers de cette formation, modifier sa conception, et de ce fait, influer sur les processus qui se développent dans la situation elle-même. Par exemple, une formation proposée par une association qui n’est pas détentrice d’un pouvoir légal ne présentera pas les mêmes caractères que celle organisée par une structure détentrice d’un pouvoir légal. La formation ne sera pas ou sera peu « réglementée », laissant ainsi une large part à l’émergence de nouveaux intérêts et de nouveaux investissements. Les enjeux qui pondèrent la question de l’habilitation auront moins d’influence sur la mise en œuvre des processus intrapsychiques qui vont étayer les processus de formation.
À la différence de l’apprentissage d’un métier tel qu’on pourrait le concevoir a minima dans les métiers d’artisanat, la formation dans le domaine du soin, de l’éducation et de l’enseignement, est une opération complexe où il s’agit non pas de reproduire du « même » mais de s’approprier une technique et un savoir qui vont devoir être retravaillés, transformés dans le temps même où ils sont acquis selon le fonctionnement psychique de chacun. L’intégration des techniques et de leur théorisation ne peut être compatible avec la modélisation, et l’identification au « maître » ne peut être qu’un passage et non un aboutissement.
Ce passage « de la formation à la maîtrise » n’est pas sans aléas de toutes sortes, et il serait dommage que la modélisation prenne le pas sur la transformation. L’intériorisation d’un modèle n’est pas suffisante à l’acquisition d’une pratique. Nous assisterions alors à des opérations analogues au clonage, ou bien selon la métaphore de la néoténie, la formation ne produirait que des individus adultes destinés à demeurer à l’état larvaire sans avoir opéré les transformations propres à leur conférer le statut et le fonctionnement de l’adulte.
Comment, dans cette perspective, situer les apports du groupe dans les processus de formation ? La situation de groupe quelle que soit la visée qui est attribuée au travail dont elle est l’un des éléments cadre, quels que soient sa durée et le caractère éphémère de son existence, confronte les individus à leur capacité actuelle de penser. Penser devient une urgence lorsque l’autre, les autres communiquent leur propre expérience, qu’il s’agisse d’expérience personnelle comme dans les groupes dits « d’évolution personnelle » ou d’expérience de praticien comme dans les groupes de « supervision ». Ce sont des moments de confrontations qui entraînent dans leur sillage toute une suite d’opérations psychiques allant de l’identification à la négation, soulevant au passage les rideaux de l’oubli, ouvrant les portes du refoulement, laissant s’échapper des nuées de fantasmes, avec au-delà de ces formations primaires, le recours à toute l’armature défensive de la secondarisation dite « théorisation ». La pluralité des fonctionnements psychiques ouvre un champ très vaste d’investigation permettant de se saisir des différents aspects d’une même problématique, et ainsi, dans le cours des croisements et des réseaux entremêlés d’associations, de voir surgir l’inattendue, l’étrange et surprenante liaison. C’est ainsi qu’avec la situation de groupe, on peut parler de formation dans le sens d’opérations de transformation. Dans le groupe, aucun n’est là pour énoncer une vérité qui serait celle de tous, mais tous sont là pour risquer l’expérience d’une autre vérité, d’une autre compréhension, et de ce fait d’une modification de ses représentations. Le changement de fonctionnement passant par des réaménagements, des pertes et des expériences de « lâcher prise », peut être soutenu par la situation de groupe et le partage des doutes et des interrogations. Cela nécessite que le « groupe de travail », au sens de Bion, puisse être régulièrement restauré dans sa fonction d’étayage de l’action de formation.