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S'inscrire Alertes e-mail - Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezEsthétique de la figurabilité et néocontenants narratifs groupaux médiations d’expression
AuteurPierre Benghozi[*] [*] Pierre Benghozi, médecin chef du service de psychiatrie...
suitedu même auteur
Ce thème sur les « groupes à médiation en pratique institutionnelle » s’est imposé à moi sur la base d’une sorte de paradoxe, à savoir l’importance conceptuelle et théorico-clinique de la psychanalyse de groupe, qui apparaît au niveau clinique réservé à un public, sans doute de qualité, mais encore trop peu important, et d’autre part des pratiques groupales en pleine expansion qui s’imposent souvent sans une référence théorique explicite dans des institutions. Elles concernent un public d’adultes et tout particulièrement une population d’enfants.
2 Par exemple, dans mon service de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et de la famille, quelle que soit l’unité de soins (cmp ou hôpital de jour), de nombreux groupes thérapeutiques utilisent des médiations, qu’elles soient sous la forme d’une expression picturale (dessin, peinture, collage), qu’elles utilisent des matériaux (comme la terre, l’eau), qu’elles mettent en jeu le corps (par la danse, l’expression corporelle), que cela passe par le théâtre, le conte, l’image… Ces pratiques sont animées souvent par un des soignants (infirmier, psychomotricien, éducateur) et coanimées par un psychologue.
3 Elles pourraient apparaître comme à côté des cures de psychothérapie individuelle, assurées en règle générale par des psychiatres et des psychologues de formation psychanalytique.
4 Le statut psychothérapique de ces pratiques groupales, utilisant largement des médiations, est d’autant plus flou que la formation et la référence théorico-clinique sont imprécises, laissant entendre parfois qu’on est davantage du côté de l’activité, voire du loisir, que du soin psychothérapique.
5 Pourtant, l’importance même de ces pratiques précisément dans des lieux concernés particulièrement par la psychose, le traumatisme, la tendance à l’agir, auto- et hétéro-agressif, avec le passage à l’acte et les somatisations, n’est-elle pas le reflet des butées cliniques d’une part du travail psychothérapique individuel et d’autre part de l’utilisation du langage uniquement verbal ?
6 Ne sommes-nous pas dans ce que je propose d’appeler des symptomatologies de pathologies de contenants psychiques (Benghozi, 1994) ? Cela nous amène à repenser notre cadre conceptuel et nos dispositifs cliniques.
7 C’est l’appareil psychique lui-même qui est là défaillant dans sa constitution, comme dans la psychose ou à la suite d’une effraction traumatique. Nous ne pouvons plus nous contenter d’approche unique, comme celle plus classique de la cure analytique individuelle donnant accès à une symbolisation grâce à un unique travail d’élaboration du transfert et de perlaboration.
8 Classiquement, selon le modèle de la névrose que je distingue comme une pathologie de contenu, le matériel psychique ayant subi la censure surmoïque met alors en jeu le mécanisme de défense du refoulement.
9 C’est sur le modèle du rêve et de son interprétation que Freud a décrit le travail de figurabilité comme l’expression d’une créativité particulière. Celle-ci donne accès à la conscience, par le passage du préconscient au contenu latent des désirs inconscients.
10 Or, précisément dans les problématiques psychiques qui nous concernent et que l’on retrouve particulièrement dans nos institutions de soins, sommes-nous encore, comme dans la névrose, concernés par ce refoulement ? C’est la question de l’élaboration du fantasme, la capacité de représentation et secondairement le travail de figurabilité qui est en jeu, dans la mesure où ce sont les contenants psychiques eux-mêmes qui sont défaillants.
11 N’est-ce pas là déjà l’expression d’une problématique de l’inter-subjectivité ? La contenance psychique individuelle n’est-elle pas étayée sur la contenance psychique groupale et en particulier sur le contenant groupal familial ?
12 Lors d’un groupe de travail dans le service autour de la médiation, et en particulier autour du conte avec des enfants de 4 à 5 ans, les deux intervenants exprimaient les mouvements contre-transférentiels de chaos qui les traversaient. Il était complètement illusoire d’associer librement autour de la thématique ou du conte évoqué comme c’est le cas dans ces dispositifs particuliers ; impossible d’interpréter le contenu des dessins réalisés après l’évocation du conte. Littéralement les intervenants se sentaient décontenancés. Pourtant si eux avaient du mal à mettre des mots sur le travail qui se faisait, ils constatèrent non sans une certaine surprise que finalement les enfants semblaient y trouver leur compte et repéraient très bien le lieu de ce groupe qu’ils investissaient progressivement, clairement par rapport à l’ensemble des autres activités de l’hôpital de jour.
13 Ce qui semble se construire c’est bien, d’abord à partir d’un transfert sur le cadre groupal du dispositif en coconstruction avec les intervenants, un nouveau groupe. De ce métagroupe thérapeutique émerge une histoire groupale particulière, un néoconte groupal avec des sortes de croyances partagées, on dira des mythes et une ritualisation déposée sur le cadre thérapeutique. Une néoconstruction narrative émerge dans le groupe de thérapie. Ce nouveau récit constitue ce que je proposerai d’appeler un néocontenant narratif. C’est une véritable production psychique groupale, dans la continuité d’une préfiguration. Il assure une fonction contenante d’étayage groupal là où individuellement ces enfants à problématique essentiellement psychotique arrivent avec des contenants psychiques défaillants, en relation le plus souvent avec des problématiques de lien généalogique, à des trous dans le maillage des contenants groupaux généalogiques et qui au niveau topique traduisent une défaillance du préconscient.
14 Dans un autre exemple, un enfant dessine au cours d’une thérapie familiale psychanalytique une maison avec un grand trou noir et rouge. J’invite tous les membres de la famille, comme je le fais régulièrement, à associer sur ce dessin. La mère réagit, surprise de retrouver là une séquence catastrophique de la vie psychique familiale : « Mais, je ne lui en avais jamais parlé de cette bombe tombée dans la maison quand nous habitions en Algérie pendant la guerre !… »
15 Le dessin donne ici accès à un non-dit de la transmission familiale dans un contexte traumatique. À la différence de problématiques psychotiques, c’est ici l’excès d’excitation et les ruptures de transmission, en rapport avec l’absence d’élaboration d’un événement traumatique indicible ou inavouable, qui font effraction du contenant groupal familial. Dans l’espace groupal de la thérapie, le dessin est là objet de médiation intersubjectif, objet de transformation topique avec une mobilisation du préconscient et objet de transmission intergénérationnelle, voire transgénérationnelle.
16 Dans un autre exemple, c’est encore un dessin que la petite Julie offre en cadeau à sa mère à la fin de la séance de thérapie de groupe familial.
17 C’est en rappelant que, dans notre cadre habituel, le dessin est conservé au centre de consultations familiales et qu’ils peuvent le retrouver à la séance prochaine, donc en reformulant un aspect mettant en jeu notre cadre thérapeutique, que se sont travaillées l’interface entre la réalité externe et la réalité interne, entre le dedans et le dehors, la place de cet espace intermédiaire dans lequel peut se jouer l’élaboration de la séparation mais aussi de la différenciation dans cette famille présentant une problématique fusionnelle incestuelle.
18 Qu’en est-il de cet objet créé et déjà trouvé ? Qu’en est-il de son caractère malléable, de ses possibilités de transformation, du passage entre la relation à l’objet et son utilisation possible s’il survit au fantasme de destruction par le sujet ? « Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi ! » nous dit Winnicott. Il sollicite là notre propre capacité contre-transférentielle à être utilisé comme objet.
19 L’espace groupal de thérapie à médiation ne s’offre-t-il pas là comme une nouvelle aire de jeu disponible à la construction d’un néo-contenant narratif ?
20 La figurabilité ne traduit-elle pas la créativité donnant accès à une protomentalisation ? Le travail de figurabilité est un travail créatif de transformation, une nouvelle mise en forme aux confins du représentable et de l’irreprésentable, des incrusts perceptifs à la métabolisation d’un matériel psychique.
21 L’esthétique de la figurabilité ne rejoint-elle pas ce que Donald Meltzer évoque du côté du conflit esthétique : « Comment le bombardement de couleurs, de formes, de sonorités structurées et intenses peut-il frapper le nouveau-né ? Et à l’adolescence comment gérer le conflit esthétique entre la mère belle accessible aux organes des sens et son intérieur énigmatique qui doit être élaboré de façon créative ? » C’est là encore le travail de représentation qui permettra de gérer l’écart entre la surface de l’objet et ses qualités internes au contenant énigmatique.
22 Le travail de médiation ne donne-t-il pas accès à cet entre-deux topique, entre une réalité psychique interne et une réalité externe alors aussi partageable ?
23 À partir des incrusts perceptifs, des éléments pictogrammiques en référence à Piera Aulagnier, comment se construisent des images, comment ces images s’associent entre elles et donnent accès à un scénario ? C’est là un travail scandé, rythmé, contenu par la ritualisation du cadre groupal qui se met en scène et construit selon Winnicott « ce point dans le temps et dans l’espace où s’inaugure l’état de séparation ».
24 Voilà bien des questions, nous sommes dans le « transitionnel » bien sûr, mais aussi dans « les formations intermédiaires » décrites par René Kaës, et nous voyageons dans le monde de ces « correspondances » chères à Baudelaire. Il semble que nous sommes là dans une singulière et passionnante rencontre entre la théorie de la relation d’objet et celle de l’approche psychanalytique du lien.
25 Non seulement ces pratiques groupales à médiation interpellent le cadre de référence de la psychanalyse de groupe, mais elles amènent aussi les psychanalystes de groupe à réfléchir sur les limites de la verbalisation, sur l’élaboration de l’héritage en négatif de la transmission psychique généalogique et sur l’intérêt des médiations d’expression dans le travail clinique psychanalytique, avec toutes les questions que cela pose.
26 Je voudrais évoquer brièvement maintenant ce message que m’écrit René Kaës, n’ayant pu être aujourd’hui parmi nous. Il me permet de rappeler que ce colloque à Hyères est déjà un objet de transmission puisqu’il s’inscrit dans une double filiation :
- d’une part, celle du travail des ateliers d’art, culture et thérapie créés à l’hôpital de Pierrefeu du Var depuis plus de dix ans, qui associent à l’éthique clinique une dimension essentielle dans le soin, celle de l’esthétique et de la dignité du sujet ;
- d’autre part, l’héritage fécond dans la région, au côté de Didier Anzieu, de la notion d’appareil psychique groupal de René Kaës dans la continuité de l’expérience clinique d’un groupe qui fait pour nous référence dans la littérature psychanalytique sous le nom de « paradis perdu ».
Je voudrais laisser la parole à ce compagnon de Freud, non pas de Sigmund mais du peintre Lucian Freud, Francis Bacon, qui nous dit : « Je travaille en usant du hasard beaucoup plus que je ne le faisais étant jeune. Par exemple, je jette sur les œuvres pas mal de peinture, et je ne sais pas ce qui va lui arriver. […] je la presse simplement dans la main et je la jette. […] je peux seulement espérer que la projection de peinture sur l’image déjà faite ou à moitié faite va la recréer. »
Bibliographie
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Notes
[ *] Pierre Benghozi, médecin chef du service de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et de la famille, centre hospitalier Henri-Guerin, 4 place de la République, Hyères, ; vice-président de la sfppg.
POUR CITER CET ARTICLE
Pierre-Jean Benghozi « Esthétique de la figurabilité et néocontenants narratifs groupaux médiations d'expression », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2/2003 (no 41), p. 7-12.
URL : www.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2003-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/rppg.041.0007.




