Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2005/2
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe
2005/2 (no 45)
216 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749204216
DOI 10.3917/rppg.045.0031
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Les concepts et leur genèse

Vous consultezLe transfert comme paradigme processuel de la groupalité psychique : de l’habitude au style

AuteurBernard Duez[*] [*] Bernard Duez, 81 cours Villon, 2 allée des Pavillons, 69006...
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du même auteur



La notion de groupalité psychique est une notion qui fait encore débat. Nous avons pu nous en apercevoir récemment lors des journées scientifiques de la sfppg en mars 2005. Elle fait débat à un double niveau car elle heurte la notion de l’unité personnelle (Imaginaire) du sujet, elle fait débat car elle participe à la question de la forme ou de la structure, voire de la nature de l’inconscient.

Entre transfert et groupalité psychique : le radical psychanalytique

2 Comme je l’ai proposé, l’inconscient ne se laisse analyser que pour autant qu’on le contraint dans des règles de figurabilité qui répondent aux critères de transformation du radical psychanalytique qui rendent analysable le transfert (Duez, 2000, 2002). Pour illustrer ceci je rappellerai la structure du radical psychanalytique :


RADICAL PSYCHANALYTIQUE PATIENT OPÉRATION PSYCHANALYST Abstinence Exclusion/incompatibilité Abstinence TRANSFERTS TRANSFORMATIONS Libre association Associativité/commutativité Attention également flottante Non-omission Symétrie/réciprocité Neutralité Actualisation/transfert Distributivité/Interprétation Contre-transfert transfert inter-transfert
Nous en revenons dès lors à la question centrale de savoir en quoi les dispositifs psychanalytiques préfigurent la structure de l’inconscient en fonction des dispositifs selon lesquels nous convoquons le transfert, voire dans quelle mesure l’inconscient préformate nos dispositifs. Par-delà les résistances et les consistances singulières des analystes et de leurs écoles respectives, le transfert reste la dimension articulaire du sujet à l’inconscient, quelles que soient les philosophies théoriques qui prévalent à la construction de ces dispositifs.
Le tableau ci-dessus, même si sa limitation dans un plan le rend légèrement inexact, nous montre comment le radical psychanalytique est une structure groupale et non seulement une structure groupale mais une structure groupale transformationnelle. La mise en évidence des processus et principes de figurabilité qui constituent et informent le processus psychanalytique nous permet de faire apparaître cette structure de groupe transformationnel. Elle nous fait également apparaître que l’opposition que nous proposions ci-dessus entre le fait de savoir si ce sont ces conditions de figurabilité qui informaient les modes de manifestations transférentielles de l’inconscient ou si c’est l’inconscient lui-même qui informe le dispositif est partiellement caduque. Comme le montrent les flèches, la question de savoir ce qui relève de la forme et ce qui relève du fond n’est pas totalement pertinente, dans la mesure où la mobilisation de l’inconscient nous confronte à ces moments où le contenu peut se précipiter dans une forme en référence à la citation de S. Freud : « La forme est le précipité d’un contenu plus ancien » (Minutes de la société psychanalytique de Vienne, séance du 24 novembre 1909). D’une certaine façon, pour reprendre le titre du célèbre article de J. Bleger (1966), tout travail analytique comporte en son essence la psychanalyse du cadre psychanalytique. La perlaboration psychanalytique, sous l’effet du principe de libre association, mis à l’épreuve du transfert et de son interprétation, n’opère-t-elle pas une mutation entre forme et contenu psychique. Ce qui relevait de la défense, du rituel, du symptôme, ressaisi dans une nouvelle perspective, apparaît alors en sa vérité, à savoir un contenu psychique refoulé, dénié, forclos… qui ne pouvant se manifester comme contenu se dépose comme forme, comme structure d’une personnalité. Ce travail transformationnel du transfert suppose la groupalité psychique. Comment comprendre ce travail si ce n’est à travers les dégroupements et les regroupements, les variations des modes de groupement des liens intrapsychiques et intersubjectifs qu’ouvre la libre association confrontée au retournement induit par l’analyse du transfert. Le radical psychanalytique est, de ce point de vue, une illustration des rapports subjectifs à la groupalité psychique. La protection du primat de l’abstinence, sous ses différentes formes, permet au Moi du sujet de s’affronter au risque du dégroupement psychique et à sa recomposition sous l’effet de la perlaboration psychique que provoque l’adresse à l’autre d’une part et d’autre part l’interprétation du transfert.
Avec le radical psychanalytique, nous retrouvons donc la possibilité d’un fonctionnement psychique proche du rêve. En effet, le primat d’abstinence modifie le rapport d’interface entre intérieur et extérieur. S. Freud nous montre tout au long de L’interprétation des rêves comment le rêve s’articule sans cesse autour du trouble entre l’intérieur et l’extérieur qu’induit le reflux pulsionnel au cours du sommeil. Les habitudes vigiles se trouvent remises en cause par la suspension de l’investissement pulsionnel lié au sommeil. Il ne fait pour moi aucun doute que l’interprétation des rêves constitue la première pierre articulaire de la métapsychologie freudienne ultérieure parce que le rêve est le lieu où le sujet rencontre individuellement les figures de groupal : pas de rêve sans mise en scène de la groupalité psychique.

Parole et discours : le travail du transfert dans le langage

3 Quels que soient les dispositifs et quels que soient les patients, y compris pour les organisations psychopathologiques les plus archaïques, il n’est d’analyse possible du transfert sans qu’il y ait une inscription dans un rapport au langage et à ses déclinaisons dans le discours et la parole. Il y a un lien intime entre transfert et parole. J. Lacan l’avait pressenti quand il inscrivit l’inconscient dans l’intimité d’un rapport nécessaire au langage et dans ses fameuses formules « l’inconscient est structuré comme un langage » ; « l’inconscient c’est le discours de l’Autre »). Cette formule, quelle qu’en soit son exactitude, n’en pose pas moins un problème et mériterait d’être limitée de la façon suivante : dans la cure, et pour les patients qui sont « bien-veillés » dans ce dispositif, l’inconscient s’inscrit ou s’énonce dans le discours ou dans le rapport au discours de l’Autre. La formule lacanienne prise au pied de sa lettre implique que l’Autre, gardien de l’ordre des signifiants, soit constitué comme lieu d’énonciation virtuelle d’un discours. Ceci présuppose une conception de l’inconscient qui soit un inconscient localisé, lieu de dépôt, de stockage de traces mnésiques prises dans les effets du signifiant. Il y a là une difficulté. Quand on travaille avec des patients psychopathes, état-limite, avec certaines souffrances adolescentes, voire avec certains psychotiques, rien n’est moins sûr que cette dimension de dépôt localisé. L’inconscient subvertissant la figuration intime du rapport intrapsychique à l’Autre telle qu’on la rencontre dans la névrose, dévoile alors toute son obscénalité dans l’espace public. L’inconscient s’y présente moins sous forme de contenu « refoulé » que sous forme de liaisons-déliaisons inconscientes. Ses manifestations sont de ce fait beaucoup plus instables. Nous sommes indiscutablement en présence d’autres formes de figurabilité symptomatique des conflits inconscients.

4 À partir des travaux de R. Jakobson mettant en évidence l’oscillation du langage entre un axe métaphorique paradigmatique et un axe métonymique syntagmatique, il a été possible pour J. Lacan de rapprocher ces figures des concepts freudiens de déplacement et de condensation. R. Jakobson est plus circonspect, montrant que probablement déplacement et condensation ne se superposent pas strictement à la métonymie et à la métaphore respectivement. Il nous faut dès lors rendre justice à la remarque d’Émile Benveniste dans « l’importance du langage dans la découverte freudienne » (Benveniste, 1966), il propose que, à côté des figures de l’oscillation de l’axe métaphoro-métonymique, on prenne aussi en considération les autres formes de la rhétorique : l’antiphrase, la prétérition, la litote, l’euphémisme… Si l’on rassemble l’ensemble de ces figures de style, il me semble qu’elles se regroupent autour de la déclinaison d’un axe liaison/déliaison qui conditionne lui-même la possibilité de différenciation entre l’axe syntagmatique de la métonymie et l’axe paradigmatique de la métaphore. La figure de la négativité est effacée selon l’axe métaphoro-métonymique : que ce soit dans la métaphore ou dans la métonymie la travail de la négativité voire du négativisme est totalement refoulé. Dans la mesure où le moment négatif de la figure de style s’énonce, il détruit radicalement l’effet même de la figure de style. Si à la place de la métaphore de l’esprit de corps du groupe, vous dites l’esprit de ce groupe est organisée comme un corps, vous décrivez le forçage du déplacement sous la condensation métaphorique. La métaphore devient une simple comparaison avec tout son appareillage syntagmatique et grammatical. Elle devient une phrase informative qui explique en supposant la non-appartenance commune à un même référent symbolique. Cette information ou explication par la position psychique qu’elle induit potentiellement, convoque une équation symbolique qui va de l’explication ou de l’information à l’interprétation violente face à un sujet ne possédant pas les mêmes références. Non seulement nous perdons l’effet métaphorique et la prime de plaisir liée à ce qu’elle suppose d’appartenance implicite de l’énonciateur et de l’auditeur d’appartenance commune à une communauté symbolique de sens mais surtout vous faites apparaître la potentialité violente de toute énonciation quand elle désarrime le sujet de références réputées communes. La métaphore au contraire élide tout ce travail de l’énonciation et de la contextualisation vers l’autre. De la même façon, si vous expliquez le forçage de la condensation sous le déplacement métonymique, lorsque vous proposez d’aller boire un verre ou de se faire une toile (aller au cinéma), le consensus implicite entre énonciateurs et auditeurs disparaît. Ceci signifie que le consensus ne va plus de soi. Souligner que le consensus ne va plus de soi fait resurgir la potentialité de destructivité dans le lien intersubjectif : on peut vite passer du désaccord à la destructivité. La mise en cause de ces implicites consensuels fait alors resurgir l’exigence du travail de pacification entre les humains pour qu’ils constituent une communauté et en contrechamp la potentialité violente si ce travail n’est pas constamment actif.

5 Les procédés de substitution [engendrés par le tabou] selon les termes de E. Benveniste (1966, p. 87), que sont les figures de l’euphémisme, l’allusion, l’antiphrase, la prétérition, la litote, et plus encore celui de l’ellipse me semblent bien plus proches de la négativité implicite qui fonde la substitution. La négativité s’y traduit par des effets d’opposition synchronique :

  • antiphrase suggérée par l’énonciation du contraire « c’est du propre ! Nous voilà bien ! »
  • prétérition : « je ne dirai rien de ses qualités » ; « je ne te raconte pas ! »
  • litote, euphémisme (suggérer l’excès par le moins) : « il est légèrement étourdi ! »
  • allusion : suggérer sans nommer
  • ellipse : suggérer par son absence une idée évidemment présente dans la pensée du locuteur.

Même s’il est bien évident que la structure groupale de la langue ne permet pas de différencier radicalement l’oscillation métaphoro-métonymique des figures de style ci-dessus, il n’en demeure pas moins que toutes ces figures de style se signalent par le décalage qu’elles induisent entre l’énonciation et l’énoncé. C’est dans cet écart que se lit la motivation de l’énonciateur à l’égard du destinataire. Pour que la figure de style fonctionne, il est nécessaire qu’énonciateur et destinataire du message se réfèrent à un désigné référent commun. Ils se réfèrent à une réalité ou à un réel commun. C’est cet arrière-fond commun partagé qui crée l’en-plus de plaisir et le sentiment d’appartenance commune. Dans une telle situation, l’énonciation commute signifié et désigné dans leur rapport au signifiant. Le fait réel de la réalité partagée vient se substituer comme référence à la référence symbolique des signifiants. La prime de plaisir n’intervient que pour autant que l’excès de consensus entre les interlocuteurs vienne subvertir le travail originaire l’inscription dans la dialectique symbolique, ce travail n’a pu se faire qu’au prix de la reconnaissance d’un dé-signé, d’un Réel impossible à signifier et qu’il a dû exclure. Nous retrouvons la trace psychique du mouvement de l’exclusion, primitive de toutes les formes du négatif, dans la relation arbitraire qui s’établit entre l’ensemble (signifiant + signifié) et le désigné. Nous pourrions le résumer dans la formule suivante.

...


La barre « | » de l’incompatibilité logico-mathématique signe le travail de l’exclusion originaire de la négation formelle en logique formelle dans laquelle le connecteur unaire de la négation «  » se définit à partir de l’incompatibilité « (p | p)=p » (Herbrand, 1930). Ce connecteur unaire, S. Freud l’avait remarqué dans « La dénégation » (Freud, 1925), est un symbole qui marque la probabilité que l’élément nié soit un représentant refoulé ou inconscient qui, marqué de la négation, peut être accepté dans la conscience. Si on accepte cette écriture de la négation, on voit que les éléments sont refoulés en fonction du type de lien qu’ils entretiennent entre eux. L’inconscient se caractérise par des liens d’incompatibilité (de conflictualité ?) qui se traitent essentiellement sur le mode de la commutation ou de la permutation entre traces mnésiques, figuration, représentation, voire perception. L’association psychique ne peut s’opérer que de proche en proche. Les similitudes repérées entre les mécanismes inconscients et la structure du langage, justement soulignées par J. Lacan, tiendraient dès lors à l’articulation symbolique et aux contraintes de figurabilité imposées au sujet par l’univers langagier de la collectivité, d’une part, à sa prématurité originaire d’autre part. Au regard de l’écriture logique de la négation d’une part, de la dimension d’écart entre l’énonciateur et l’énoncé induit par les figures stylistiques d’autre part, nous voyons que le symbole de la négation libère le sujet lorsque la conflictualité devient si intense que l’incompatibilité risque d’induire une dissociation du Moi. En d’autres termes, le symbole de la négation qui est le symbole d’une action du sujet dégage le Moi du Moi syncrétique et de ce que J. Bleger appelait la sociabilité syncrétique, que nous pourrions définir comme groupalité syncrétique.
C’est sur la base de ce fond d’incompatibilité, pacifié originairement par la violence aliénante et structurante des interprétations originaires, que le sujet est assujetti, qu’il s’inscrit et est inscrit dans le groupe. C’est dans ce même mouvement que le groupe se constitue pour le sujet comme corps du langage et que le langage se constitue comme lien structural du groupe. C’est de cet assujettissement que le sujet pourra s’autoriser à se constituer comme signifiant pour un autre et plus d’un autre sujet. C’est de cette position que le sujet va osciller dans sa division entre s’instaurer comme sujet d’un groupe, sujet de groupe ou sujet du groupe. Le sujet de l’inconscient est fondamentalement sujet d’un groupe (Kaës, 1993), que ce groupe soit intérieur ou extérieur. La groupalité psychique du sujet est ce qui maintient l’ambiguïté (au sens de J. Bleger) originaire (au sens de P. Aulagnier) nécessaire aux remaniements Réels, Imaginaires et Symboliques que le destin d’une vie impose à tout sujet. C’est cette groupalité qui permet que l’appareil psychique se maintienne dans sa fonction fondamentale à savoir d’être un appareil à transformer, sous forme de traces mnésiques, de représentations, de mises en mots et de mises en sens l’impossible du lien au Réel.
Si le groupe est le corps du langage, il n’est pas moins évident que le langage structure le groupe venant ordonner en particulier les effets de scénalité et d’obscénalité inhérents au groupe. Le langage donc d’une certaine façon ordonne le collectif, introduisant ainsi selon l’ordonnancement de ses signifiants le sujet à la quatrième différence, celle de la culture d’appartenance. Nous avons proposé ci-dessus une façon de comprendre la relation sujet-groupe-langage. Nous avons vu comment le langage conserve, dans sa forme et sa structure, à travers les formes rhétoriques, le souvenir des vécus archaïques. Nous retrouvons la phrase de S. Freud déjà citée « La forme est le précipité d’un contenu plus ancien » (Freud, 1909). Le langage nous montre dans ses formes et ses structures les plus élémentaires et les plus fondatrices mais aussi dans le raffinement de la stylistique la perduration de processus originaires et primaires. Il conserve la trace de cette rencontre d’une immaturité primordiale avec une groupalité incertaine qui ne se structurera que par la répétition des retrouvailles avec quelques autres : les familiers porte-parole du collectif.
L’observation de E. Benveniste nous permet de progresser considérablement dans la compréhension des structures du langage, du discours et de la parole. Si nous rapprochons l’ensemble de ces constatations, nous apercevons dans le langage une oscillation métaphoro-métonymique qui s’associe dans le discours et la parole à une dialectique entre l’énoncé et l’énonciation. Cette dialectique est marquée par des formes qui oscillent du « négativisme » à la négation symbolique. Nous retrouvons sur ce deuxième axe la structure des mécanismes archaïques et des mécanismes dits de défense, qui va formellement de l’exclusion et de l’incompatibilité jusqu’à la nomination de cette opération par le symbole de la négation. L’efficacité symbolique de la négation tient au fait qu’elle nomme une série d’actions et sans doute les plus primitives d’entre toutes à savoir : l’exclusion, la forclusion, le rejet, le clivage se déclineront ultérieurement selon les modes du négatif, du déni, de l’annulation, de l’isolation et de la dénégation. Nous voyons ainsi apparaître au cœur du langage un axe autour de l’oscillation métaphoro-métonymique qui est essentiellement régi par la substitution. Chaque signifiant peut potentiellement se substituer à tous les autres. Nous voyons apparaître un deuxième axe qui est celui de l’ensemble de commutation-permutation : les éléments psychiques tirent leurs liens de relations de contiguïté et, pourrait-on dire, en rappelant les premiers types de liens psychiques que S. Freud propose dans L’interprétation des rêves, par simultanéité (Freud, 1900). Cette dernière dimension est intimement liée à l’action du sujet dans le langage et sur le langage. Elle le situe de façon constante par rapport à chacun de ses énoncés. Elle indique comment, sujet de langage, il est aussi sujet du discours et sujet parlant. Nous sommes au cœur de la quotidienneté de l’efficacité symbolique. Nous retrouvons, d’une certaine façon, la même structure que dans le radical psychanalytique où les traces laissées dans la libre association langagière (régie par la substitution) par cet axe de l’énonciation (régi par la commutation), ne sont perceptibles par le sujet qu’à travers l’énonciation de l’interprétation d’au moins un autre. L’interprétation, en restituant à l’oscillation métaphoro-métonymique sa valence d’énonciation, restitue à la dynamique déplacement-condensation des représentants de la représentation sa valence transférentielle d’actualisation, actualisation qui est présentation ou figuration d’un agir potentiel.
La substitution qui fonde la potentialité du déplacement suppose un système de déliaison/liaison où le travail haineux de la différenciation a été apaisé. La commutation imaginaire réintroduit la possibilité de ce travail du conflit et de la déliaison au sein même du principe de substituabilité des signifiants. Nous sommes sur l’actualisation de la menace des figures de l’ambiguïté et de l’indécidable (Duez, 2002). Cet enjeu est central dans la position d’énonciation. L’énonciation implique le positionnement du sujet comme signifiant, elle le renvoie inévitablement au risque que s’actualisent dans le lien avec l’autre les figures de l’ambiguïté et de l’indécidable si l’autre donne à l’énoncé une interprétation différente de celle du locuteur. Dans la mesure où le référent réel au désigné est élidé au profit de la position primordiale du sujet dans le rapport à la loi Symbolique, le sujet peut se trouver, dans l’interlocution, confronté à une violence de l’interprétation dans la mesure où les signifiés se trouveront ordonnés d’une façon différente par l’autre. Tels sont les risques de la parole vraie.
On peut constater que le lien entre parole et discours d’une part est dans une relation structurale anamorphique au lien entre sujet et groupe d’autre part. La parole et le discours sont à la fois inscrits dans le langage par la contrainte du code linguistique mais ils sont aussi vecteur subjectal qui ordonne ce champ et recrée constamment ce champ dans le travail du lien pour un sujet par rapport à un autre et plus d’un autre. C’est ce que les linguistes constatent dans l’effet de mutation et de constance générale de la langue. À partir de cette constatation, nous pouvons montrer comment le lien au symbolique pour le sujet passe par une formalisation de vécus archaïques, en appui sur les traces mnésiques laissées par la répétition des liens transférentiels précoces à l’autre et plus d’un autre notamment les liens de scénalité originaire. Cette scénalité originaire fournit la matrice de la groupalité psychique. Nous verrons enfin comment le style et l’habitude sont des exemples qui, dans la psychopathologie de la vie quotidienne, nous permettent de repérer les traces laissées par des destins transférentiels précoces dans la scénalité originaire.

Le transfert paradigme du lien psychique

6 Bien que Freud ait montré, dans L’interprétation des rêves, que le transfert s’y manifeste comme processus, la notion de transfert a trop souvent été réservée traditionnellement aux manifestations transférentielles dans la cure. La pratique psychanalytique des groupes nous permet de nous dégager de cette restriction. Nous pouvons entendre le transfert se manifester dans des situations qui présentent des écarts significatifs avec la cure type. Les effets d’obscénité dans les groupes, soulignés par J. Lacan (1973), sont pour moi des effets du processus transférentiel, processus qui est contraint dans les groupes par un autre dispositif de figurabilité symbolique. Ils sont liés aux enjeux de scénalité/obscénalité qui conditionnent la possibilité de l’émergence de l’objet autre. Ils nous permettent notamment de repérer comment l’objet naît essentiellement en tant qu’intrus auquel la haine et la destructivité sont adressées, dégageant le Moi du sujet de la menace de la désintrication pulsionnelle qui se produirait si les pulsions devaient continuer à croître sur place. Toutefois, lorsque nous exportons une notion comme celle du transfert d’un espace de figurabilité, d’un champ épistémique à un autre en modifiant les dispositifs, n’avons-nous pas pour autant conservé des notions, des modes de compréhension ou d’appréhension liés à l’ancien dispositif et qui potentiellement limitent l’extension heuristique du concept ?

7 Pour parvenir à dégager dans le transfert ce qui appartient au noyau processuel et ce qui est lié aux conditions de figurabilité des dispositifs, nous devons d’une certaine façon opérer une réduction formelle. L’analyse du radical psychanalytique nous a permis de dégager la part commune à toutes les pratiques psychanalytiques. Nous avons vu qu’à ce niveau de réduction formelle la distinction entre ce qui est lié au dispositif est psychanalytique et ce qui est lié au fonctionnement psychique propre de l’inconscient était incertaine. Il n’en demeure pas moins que les différents dispositifs psychanalytiques induisent des figurabilités différentes du transfert. J’ai montré à différentes reprises comment dans les groupes le transfert se figurait en mode topique synchronique pendant que dans la cure il se figurait sous un mode dynamique diachronique.

8 L’itinéraire de Freud lui-même par rapport au transfert nous est précieux. Rappelons qu’initialement dans les Études sur l’hystérie (Freud, 1895), celui-ci constate la dimension inéluctable du transfert. Il le considère essentiellement comme un phénomène parasite qui constitue d’une certaine façon un faux rapport entre le patient et son médecin. Dans le même temps, il constate, sur le modèle de la relation hypnotique, comment ce faux rapport semble jouer de l’influence du médecin sur le malade. Dès lors, dans les premiers temps, le transfert est considéré comme un obstacle au traitement. Ce n’est que dans un deuxième temps que l’analyse du transfert sera considérée comme la partie nodale de la cure. Cette découverte de la résistance à l’analyse du transfert ne me semble pas séparable de la découverte du transfert comme processus dans L’interprétation des rêves (Freud, 1900). La répétition du processus transférentiel entre la situation de la cure d’une part et la situation du rêve d’autre part permet à S. Freud de comprendre comment la résistance est inhérente au transfert. Si dans la cure la résistance se traduit par l’actualisation de sentiments à l’égard de l’analyste, elle se traduit dans le rêve par l’ensemble des mécanismes de la censure (au sens large du terme), dont S. Freud souligne qu’ils entretiennent les plus grands rapports avec la censure sociale, notamment, dit-il, le renversement et la dissimulation : « La répression et le renversement sont utilisés, en effet, dans la vie sociale, pour déguiser nos sentiments, et nous savons quelles analogies profondes il y avait entre la vie sociale et la censure du rêve, avant tout la dissimulation[1] [1] S. Freud, L’interprétation des rêves, 1900 ; trad.  fr. ,...
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. »

9 Les différentes observations du transfert, aussi bien dans les cures que dans la vie quotidienne, le conduisent, en 1920, à prendre la pleine mesure du processus transférentiel. Dans « Au-delà du principe de plaisir », S. Freud montre comment les transferts prennent place dans les processus primaires : « À ces processus qui s’accomplissent dans l’inconscient (transferts, déplacement, condensation), j’ai donné le nom de “processus primaires”, afin de les mieux différencier des processus secondaires qui se déroulent dans notre vie éveillée[2] [2] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920 ;...
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. »

10 Dès lors, comment ne pas considérer les transferts comme paradigme ou comme processus invariant nécessaire à tout support de figurabilité ? Si l’on prend suffisamment en compte la substitution des transferts liés aux effets de diffraction et de retournement (inversion dans le contraire, retournement passif/actif, retournement sur la personne propre), nous pouvons même aller plus loin. L’axe diffraction/retournement est l’invariant qui confère au transfert une figurabilité. Ceci est à mettre en lien avec la citation de S. Freud qui rapproche le travail de la censure dans le rêve par renversement et la dissimulation dans la vie sociale. Il n’est pas abusif de souligner la parenté formelle entre le renversement et le retournement d’une part et ce que S. Freud appelle la capacité de dissimulation avec la diffraction d’autre part. Dans le mécanisme de diffraction, la motion pulsionnelle, les motions de désirs viennent se dissimuler sous des représentants autres. Il devient dès lors probable que, pour que réussisse cette dissimulation qui est aussi une simulation, il est nécessaire que les charges pulsionnelles déposées sur ces différents représentants soient d’une part suffisamment faibles, d’autre part suffisamment ordonnées et mises en sens par les signifiants dépositaires pour qu’elles ne fassent pas retour dans des effets d’inquiétante étrangeté et donc de menace pour le sujet. Si l’on considère le transfert comme un processus, il devient donc de plus en plus évident que le transfert est bien le paradigme processuel par où le sujet advient à un autre et plus d’un autre, c’est-à-dire à sa dimension groupale. Si on accepte cette lecture, la métapsychologie comme théorie de l’inconscient devient particulièrement consistante.

11 Si on la met en rapport avec la conception de la pulsion partielle développée par J. Lacan, d’une certaine façon la dimension du transfert devient anamorphique au trajet même de la pulsion qui d’une source lieu d’excitation diffracte vers au moins un objet et est en attente d’un retour d’un autre. Le retournement apparaît comme l’appropriation par le sujet du retour à la source comme promesse d’apaisement.

12 De ce point de vue, le schéma lacanien du trajet rétrograde de la pulsion tel qu’il est présenté dans le séminaire 11 (Lacan, 1973, p. 163) est la parfaite illustration de cette proposition.

...
La pulsion partielle

La pulsion partielle

13 Nous sommes là dans la dimension actuelle et topique du transfert. L’appui initial de J. Lacan sur l’analyse de la psychopathologie de la paranoïa d’une part, l’apport de la méthode structurale d’autre part, lui ont permis de prendre en compte la dimension du transfert dans une dynamique synchronique là où auparavant la dimension diachronique liée aux effets de discours de la cure prévalait[3] [3] Lorsque l’expérience de la cure se transmet dans un savoir...
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.

14 Ce sont ces constatations et ces difficultés qui m’ont conduit à proposer les deux axes de figurabilité des transferts que je mentionnais ci-dessus : l’axe dynamique organisé, comme dans la névrose, dans l’opposition condensation/déplacement, et l’axe topique marqué par l’opposition diffraction/retournement plus proche des pathologies actuelles.

15 La question est de savoir pourquoi ce second axe fut toujours sous-déterminé. Il est sous-déterminé, nous l’avons vu, dans l’étude linguistique. Il l’est également dans les premiers temps de la psychanalyse. N’est-ce pas là justement un enjeu de la résistance ? Dans le transfert dynamique, l’écart entre l’actualité des affects et leur localisation temporelle (passée) permet au sujet de se dégager imaginairement du trop d’actualité. Dans le transfert topique, le sujet est au contraire confronté immédiatement au retour du diffracté. Il doit se confronter à la signifiance de l’autre à travers la violence de son interprétation et aux effets éventuellement intrusifs et étrangement inquiétants qu’elle peut susciter. Il est beaucoup plus difficilement repérable dans le dispositif de la cure car il met en cause la différenciation imaginaire entre intérieur et extérieur, entre soi et autre. Son analyse se heurte à coup sûr à une double résistance imaginaire de la part de l’analysant et de l’analyste. Il fait très certainement partie de ce que J. Bleger appelait le métacadre du cadre psychanalytique. L’abstinence, par rapport à cette actualisation transférentielle topique, ne commémore pas l’interdit de l’inceste mais bel et bien l’interdit du meurtre. Dans ces moments transférentiels, c’est bien l’interdit du meurtre qui constitue le primat symbolique du fait de la menace de l’intrusion de l’espace psychique de l’autre ou par l’autre. Ce n’est pas par hasard si c’est dans les groupes que nous pouvons constater que le maintien de l’abstinence fait nécessairement appel à l’interdit d’intrusion. Cet interdit d’intrusion est la trace symbolique de l’énonciation primordiale de l’interdit du meurtre : tout sujet n’est vivant que pour autant que la communauté humaine et les témoins de celle-ci auprès de l’enfant (généralement les parents et familiers) ont renoncé à l’exercice de cette possibilité primordiale du meurtre de l’enfant (Leclaire, 1975). Toute effraction psychique apparaît dès lors comme un équivalent meurtrier. Dans le même temps, l’immaturité radicale de l’infans contraint nécessairement au moins un parent à habiter suffisamment l’espace psychique de l’infans pour que celui-ci rencontre les régulations nécessaires à sa survie.

16 Ce type de transfert produit ses effets de sidération ambiguë dont certains médias sont si friands car il est au fondement même des principes de figurabilité de l’humanité. L’attraction exercée par les faits divers liés aux manifestations de ces organisations archaïques se comprend par le fait que ce qui est le plus archaïque est aussi ce qui est le plus partagé. Leur mise en exergue par les médias doit se comprendre comme une tentative de commémoration du corefoulement originaire de ce transfert topique originaire[4] [4] La surmédiatisation, au demeurant dangereuse et incitatrice...
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. Le corefoulement originaire de ce processus transférentiel est, en effet, nécessaire à l’établissement du lien collectif, dans la mesure où il se trouve associé tant chez le sujet transférant que chez les destinataires à des angoisses archaïques. Chez le premier, la contrainte à diffracter la motion pulsionnelle face au risque de subversion de l’intrication pulsionnelle et des liens psychiques rencontre chez le second un vécu d’intrusion liée à sa confrontation au risque agonistique dans la psyché de l’autre. Dans la mesure où cette expérience archaïque est celle qui fut le plus généralement partagée, elle est aussi ce qui participe à la reconnaissance de la similarité dans la communauté humaine. Langage et transfert montrent alors leur lien intime à la groupalité psychique et au collectif.

Le noyau transférentiel de l’appareillage psychique groupal du sujet

17 Ce que j’ai présenté ci-dessus tant du point de vue du rapport au dispositif (le radical psychanalytique) que du point de vue du rapport du sujet à la structure du langage et de la parole et enfin du travail du transfert dans l’appareillage psychique du sujet à lui-même et à l’autre et plus d’un autre nous conduit à poser l’espace psychique primordial comme un espace psychique collectif partagé où le sujet se constitue comme groupement selon des modes de groupement ordonnés par l’énonciation symbolique et codifiés selon les oppositions langagières. L’énonciation symbolique suppose que le récipiendaire en renonçant à la potentialité meurtrière qu’induirait le retournement pulsionnel vers l’autre transforme l’actualisation transférentielle en déplacement symbolique. Le déplacement symbolique n’opère que pour autant qu’au moins un sujet transforme les éléments β de l’actualisation transférentielle en éléments α si on reprend la terminologie de W. Bion. On pourrait préciser davantage : si le sujet parvient à dissocier dans les éléments psychiques reçus la dimension symbolisante et la dimension d’agir (agieren) inhérente à l’actualisation transférentielle. Nous serions au plus près de la fonction refoulante (originaire) de l’autre. Le travail de l’interprétation violente des pictogrammes et leur dissociation en « pictogrammes de liaison/pictogrammes de rejet », décrit par P. Aulagnier (1975), ouvre la voie à une telle compréhension des modes originaires du transfert, notamment celui que je décris comme transfert topique.

18 En comprenant ainsi la notion de transfert, nous prenons en compte pleinement la dimension « trans- ». Cette lecture du transfert nous permet de faire apparaître l’intrication primordiale entre l’économie transférentielle, le lien dynamique à l’autre et plus d’un autre, le retournement symboligène où l’on peut reconnaître la matrice fondatrice de l’effet d’après-coup. Nous sommes en présence d’un complexe transsubjectif qui constitue une matrice transformationnelle qui informe un appareil de mémoire. L’opposition d’incompatibilité que nous propose Freud (1920) entre figuration consciente et trace mnésique prend alors tout son sens. Le psychisme se structure autour de l’incompatibilité entre système primaire et secondaire. Rappelons l’observation de S. Freud : « Une seule et même excitation ne peut à la fois devenir consciente et laisser une trace économique dans le même système : il s’agirait là, pour autant que nous restions dans les limites d’un seul et même système, de deux faits incompatibles » (Freud, 1920, p. 31).

19 Les différentes formes du négatif et de la négation suturent symboliquement ou imaginairement le travail de l’incompatible sur cette ambiguïté ou cette béance originaire. L’opposition diffraction/retournement constitue le paradigme économique du travail de l’incompatible. La diffraction correspond à la nécessité où se trouve le sujet de diffracter une tension pulsionnelle qui croît sur place pour qu’elle demeure supportable. Si la tension croît sur place jusqu’à devenir insupportable dans le cadre d’une situation à potentialité traumatique, ces situations sont marquées par un vécu de détresse (Hilflösigkeit=impossibilité à être aidé : Freud, 1925) qui contraint le sujet à osciller entre Indécidable et Impossible. Ceci est le point articulaire du transfert topique (Duez, 2000, 2002) qui constitue l’adresse originaire du sujet à la communauté humaine, là où le sujet est dans l’attente d’un retour d’au moins un autre ou plus d’un autre dans l’ambiguïté d’une scène psychique primordiale (la notion d’environnement chez D.W. Winnicott prend en partie en compte cette relation). C’est ainsi qu’il faut comprendre ce que D.W. Winnicott appelle la défaillance de l’environnement, dans son article « La tendance antisociale ». Ce retour de l’ailleurs, du champ de l’Autre, est ce qui inscrit l’infans dans les communautés d’appartenance et la première de toutes, la communauté humaine, lieu des identités d’appartenance fondamentales. Un sujet qui ne reçoit comme retour face à l’indice de l’angoisse que des menaces ou pire des réponses qui le confrontent à l’indécidable et/ou à l’impossible est un sujet en menace agonistique, en errance agonistique ou en état agonistique. Fréquemment, il tentera de retourner en vengeance l’agir inhérent au transfert (agieren) en réponse au trop d’inertie de la communauté. Si l’actualisation (actualizieren) transférentielle ne reçoit pas de réponse qui d’une certaine façon interprète l’actualisation et lui donne un destin, une interprétation violente au sens de P. Aulagnier (1975), alors la pulsion croît sur place. Tôt ou tard, le sujet sera confronté à l’effraction des capacités de liaison imaginaire du Moi, voire à la désintrication pulsionnelle par répétition de la diffraction primitive (cf. les situations d’errance des populations sdf). La motion pulsionnelle ressort alors sous forme d’agir (agieren). Le conscient, les processus secondaires se constituent en leur origine comme résistance à la dimension d’agir (agieren) du transfert pour n’en conserver et ne les laisser transparaître, notamment dans les figurabilités préconscientes, que sous forme de déplacement et de condensation. Ceci nous montre que la figuration consciente apparaît intimement liée au travail psychique que l’autre et les autres imposent au sujet.

Les habitudes : la groupalité psychique au quotidien

20 Je m’appuie ici sur des observations que chacun pourra faire dans la vie quotidienne. Je suis largement redevable pour ces observations à la clinique de l’adolescence. L’efficacité de l’approche psychanalytique de groupe à l’adolescence est désormais établie. Cette efficacité symbolique est liée au mode de transformation psychique que les adolescents opèrent. Le travail adolescent est non seulement un travail de transformation des héritages mais aussi un travail d’invention du lien de parité. Le lien de parité convoquant le complexe de l’intrusion (Lacan, 1938), bien plus que celui de l’Œdipe, rappelle, par-delà les identifications postœdipiennes, les enjeux archaïques originaires de l’intrusion.

21 Dans la vie quotidienne, dans un foyer pour adolescentes, dans les groupes psychanalytiques et dans les cures, j’ai été amené à faire différentes observations concernant la mise en place d’habitudes.

22 Dans le foyer pour adolescentes, il était facile d’observer la mise en place d’habitudes, par exemple la façon de s’installer à table, la façon de se présenter aux autres lors du retour dans le foyer. Ainsi, beaucoup d’entre elles ne pouvaient rentrer dans le foyer sans s’arrêter d’abord dans le bureau de la secrétaire, discuter cinq minutes, puis s’arrêter à nouveau dans le bureau des éducateurs pour discuter. D’une autre façon, j’ai rapidement observé comment les adolescentes qui venaient en psychothérapie s’arrêtaient dans un premier temps dans le bureau voisin, celui de la secrétaire pour discuter. Parfois même, en sortant des séances, elles s’y arrêtaient à nouveau. J’ai découvert en en parlant un jour avec la secrétaire qu’en fait cet espace servait d’espace transformationnel. Avant de venir, elles discutaient avec elle de tout et de rien, « de la pluie et du beau temps », en tout cas de choses apparemment insignifiantes. À la sortie, elles ne reparlaient pas des séances mais par contre s’intéressaient beaucoup à ce que la secrétaire pensait à propos de toute une série de sujets, notamment ceux concernant le foyer. En retravaillant ces différents comportements en équipe, nous nous sommes aperçus que les adolescentes créaient là des moments transitoires et des espaces transitionnels qui leur permettaient d’assumer des réajustements de leur conduite entre des temps sociaux différents : entre le travail et le collège ou le lycée et la vie au foyer, entre les moments d’intimité d’une psychothérapie et la vie collective du foyer. Nous nous sommes aperçus qu’il s’agissait pour elles d’intercaler des moments de bavardages, de papotages qui leur permettaient de diffracter l’excès de tension lié au moment précédent. Quand elles rentraient calmement, elles allongeaient ce temps, mais en état de crise, voire de crise traumatogène, elles se précipitaient, s’isolaient, et parfois s’enfermaient dans leur chambre. On voit très bien la fonction du coétayage, et comment elle s’effondre dans des situations traumatiques, selon le terme freudien d’impossibilité à être aidé. La situation traumatique rompt l’appareillage psychique à soi, l’autre et plus d’un autre. Elle rompt l’automatisme nécessaire et suffisant des habitudes.

23 Cette première observation m’a rendu plus attentif à l’observation de la mise en place des habitudes. J’ai constaté que dans les groupes de psychodrames réguliers, le choix de la place, la façon d’intervenir, le type de rôle qui était pris relevait certes des habitudes individuelles mais correspondait également à la mise en place d’habitudes collectives. D. Anzieu avait remarqué comment un groupe laissé libre de choisir sa disposition dans l’espace tendait toujours à s’organiser selon une disposition qui n’était pas sans rappeler les dessins freudiens de la deuxième topique (Anzieu, 1975 ; Freud, 1933). D’une autre façon, R. Kaës a montré la nécessité des sujets à s’appareiller psychiquement dans au moins un groupe. Dans chacune de ces observations, le travail de la mise en place de « l’habituel » me semble particulièrement intéressant. Plus intéressant encore, le fait de la mise en place des habitudes subjectives. En travaillant avec les adolescents, on s’aperçoit que les habitudes sont les restes, les traces actuelles d’un certain mode d’être à l’autre. Les habitudes constituent d’une certaine façon un sas intermédiaire entre soi et l’autre où ni l’un ni l’autre ne peut d’une certaine façon être surpris ou pris à contre-pied.

24 L’habitude apparaît comme une interface entre soi et l’autre, que l’autre soit intérieur ou extérieur à la psyché. Il y a un véritable appareillage issu des rencontres et des modes d’échange avec l’autre. C’est sans doute avec la conflictualité adolescente que l’on peut au mieux observer le rapport aux habitudes. Le conflit entre les images parentales et l’adolescent porte très fréquemment sur les habitudes des parents. Quand on échange avec les uns et les autres, on s’aperçoit que les habitudes ont un sens historique pour les premiers et apparaissent dans l’étrangeté pour les seconds. L’écart peut se comprendre de la façon suivante : telle action qui autrefois demandait un investissement pulsionnel important, lorsqu’elle a été répétée à plusieurs reprises devient familière. Elle appartient pleinement à la zone de familiarité du sujet. Cette appartenance, issue du jugement d’attribution au sens ou S. Freud l’oppose au jugement d’existence (Freud, 1925), fait qu’une partie de l’environnement intersubjectif apparaît comme zone de familiarité. Au moment où l’adolescent tente de s’approprier une zone d’intimité, il vient buter sur cette zone de familiarité régie par les habitudes des parents. Ceci déclenche les conflits, lorsqu’en particulier cette zone de familiarité porte sur les conventions qui régissent les rapports entre les personnes, que ce soit dans le cadre familial ou dans le cadre extrafamilial. La désignation des habitudes des parents par les adolescents comme « petites habitudes » est intéressante pour comprendre à la fois la nature du conflit et l’économie psychique de l’habitude. Ce qui pour les parents est familier, notamment les rapports intimes entre les sujets, est pour l’adolescent l’enjeu de conflictualités et de tensions psychiques majeures. Comment faire comprendre un adolescent en proie à la déstabilisation du premier amour que ce lien peut perdurer dans des relations profondes mais infiniment plus tempérées. Les habitudes que les parents ont prises dans les relations entre eux apparaissent à l’adolescent comme du désamour, de la haine, voire pire de l’indifférence. Alors qu’il est confronté à la possibilité de la réalisation de son sentiment amoureux, il perçoit les rapports habituels entre les parents et avec les parents comme une menace sur le destin de ses propres sentiments et affects.

25 On peut difficilement ne pas lui donner raison quand il parle de « petites habitudes ». En effet, en quoi ces habitudes sont-elles petites ? Elles sont petites comparées aux siennes dans la mesure où elles n’occupent qu’une part du psychisme des parents et non pas la totalité. Pire encore, il y a dans le couple, qu’il soit ou non recomposé, des habitudes de vie commune. Ces habitudes s’inscrivent dans la répétition et fondent pour une part la sécurité psychique du couple lui-même en tant que couple. L’adolescent face à cette double menace provoque : il veut connaître quelque chose du rapport de désir d’où il est né d’une part, et d’autre part, en provoquant la réaction de ses parents, il espère voir naître chez eux un sentiment qui les préoccupe aussi totalement que celui qu’il éprouve dans le rapport à ces nouveaux objets sexuels. Tous les parents connaissent bien les mille et une façons que les adolescents ont de provoquer des inquiétudes fondamentales qui leur font perdre le dormir, le boire et manger (du retard imprévisible à la fugue en passant par le mutisme obstiné étalant son renfermement au vu et au su de tous les familiers).

26 Ce faisant, ils mettent en évidence un retournement qui passe souvent inaperçu auprès des adultes.

27 Les habitudes se caractérisent par le fait qu’elles nous permettent de nous affranchir d’investissements pulsionnels et passionnels trop intenses. Si une habitude est investie d’une intense charge pulsionnelle, d’habitude, elle devient rituel. La psychopathologie nous enseigne comment le passage de l’habitude au rituel se lit par l’intensité de la préoccupation que le rituel prend dans la vie psychique du sujet. Nous savons aussi que ce rituel a pour fonction d’assurer imaginairement la défense d’un sujet qui se sent menacé. Il n’est pas difficile dès lors de comprendre que les habitudes constituent un fonds de sécurité narcissique qui inclut les retours que le sujet a reçus des objets qui l’entourent et qui lui permettent une anticipation imaginaire dans le lien à l’autre. Les habitudes, de ce point de vue-là, constituent le cadre psychique du sujet. Nous retrouvons ici la théorie de J. Bleger sur le cadre : les habitudes, comme le cadre, constituent une forme aboutie de la compulsion de répétition. Nous pouvons même pousser le raisonnement plus avant.

28 Si : la pulsion de vie, Éros, se caractérise selon la logique du principe de plaisir par un principe de décharge lié à la constance de la poussée pulsionnelle de vie vers l’objet et un principe de retournement, le principe de réalité, qui bordent cette poussée, l’apaisement est le but de cette poussée ; la pulsion de mort, Thanatos, se caractérise par la logique d’un principe de non-déplaisir (désir de non-désir, selon P. Aulagnier), lié à un principe de décharge marqué dans la contrainte de répétition répète le retournement comme retour vers l’immobile, l’inanimé, la mort (ce que S. Freud désigne comme l’inorganisé). La limite ultime et le but de cette contrainte à la répétition (Wiederholungzwang) est disparition de toute tension ou excitation, le retour à une constance absolue.

29 À partir de cette lecture, et si nous reprenons les observations ci-dessus, les habitudes, que nous distinguons bien des rituels, apparaissent comme des rejetons d’une pulsion de mort intriquée. Je dirais même que le cadre, les habitudes et – nous allons le voir – les conventions sont une sublimation de la pulsion de mort qui s’appuie sur le but du retour à l’immobile pour fournir aux sujets un fond de constance suffisamment sécurisant. C’est la raison pour laquelle des sujets dérangés dans leurs habitudes ou dans leurs conventions sociales peuvent avoir des réactions d’une violence qui sidère tant l’intrus que le sujet. Les formules de politesse, la courtoisie, les civilités sont autant de signes que nous nous adressons montrant que nous renonçons à intruser nos espaces psychiques. Pour s’en convaincre, on peut observer la vie sociale. Comment, par exemple, un simple accrochage qui vient perturber les habitudes de conduite d’un conducteur peut entraîner de sa part une violence verbale, et même parfois physique, dont il se trouve très rapidement honteux. Habitudes et civilités sont d’une certaine façon les traces de la confrontation du sujet à des angoisses agonistiques ou de détresse (Hilflösigkeit) en présence de l’autre, voire du fait de l’autre. Ce sont ces angoisses et ces rapports que l’interdit du meurtre vient suturer de façon suffisamment fiable après la traversée du complexe de l’intrusion. Ces angoisses originaires sont elles-mêmes la conséquence de la contrainte au transfert que l’immaturité originaire de l’enfant lui impose. Il s’agit d’inscrire dans un rapport imaginaire et symbolique une appropriation de soi que ne permet pas l’insuffisance de la maturité corporelle. Les habitudes, du point de vue subjectif, et les conventions, du point de vue social, sont les traces psychiques de ses agirs transférentiels originaires. Comme la négation, elles sont le signe d’une action ou d’une opération qui perpétue son efficacité symbolique de façon discrète.

En conclusion

30 En appui sur notre travail de différenciation des modes de transfert, nous pouvons comprendre comment le transfert est un paradigme de la groupalité pour autant qu’on ne le limite pas à ses simples manifestations dans la cure. La pratique clinique de groupe, en nous faisant apparaître d’autres destins du transfert, nous permet de reconnaître les traces de transfert primitif aussi bien à l’intérieur du langage, de la négativité, que dans l’organisation psychique des groupes et de la dialectique sujet/groupe à travers cet exemple des habitudes et des conventions sociales. Nous pouvons remarquer que le point structurel commun à l’ensemble de ces configurations est cette oscillation d’un sujet qui appartient à des groupes hérités en même temps qu’il les transforme. Cette situation est vraie même au cœur de la figuration du négatif. La négation y apparaît comme une assomption d’une position subjective par-delà la reconnaissance de l’état de conflictualité immanent. Les primitives de ces différents modes groupaux (transfert, langage, négation…) fonctionnent sensiblement sur des structures apparentées, ce sont des contenus psychiques et les éléments qui composent ces structures entraînent une générativité différente dans la mesure où, dans le psychisme, contenu et contenant ne sont que des moments, pourrait-on dire, au sens physique du terme, d’une mutation structurelle constante.

31 L’image du complexe transférentiel maintenant une constance malgré ces multiples avatars, l’image de la langue référence permanente et en perpétuelle transformation, l’image du sujet parlant une langue qui le parle, l’image de la négation ne se soutenant que de l’affirmation de ce qu’elle nie, sont ici pour nous rappeler comment notre insuffisance originaire nous contraint à la constance d’un psychisme toujours en transformation. Ne sommes-nous pas dès lors confrontés au cœur de l’intime subjectif à cette constatation que développait C. Lévi-Strauss dans La pensée sauvage : la pensée humaine ne s’appuierait en ces primitives que sur un nombre de schémas transformationnels au bout du compte restreint ; le progrès, si tant est qu’il demeure, ne se réaliserait que par le fait que l’homme créerait des objets dont l’étrangeté familière ne cesse de le surprendre. C’est la surprise face à l’étrangeté familière de ses créations qui relance constamment le désir du sujet, désir qui, par-delà les habitudes, le pousse en avant. Dans le langage, dans la connaissance ou dans les groupes, ce sont les moments où le sujet dans la création ordonne les habitudes comme style. De nouvelles associations deviennent possibles et réorganisent pour le sujet et quelques autres son environnement ou ses connaissances selon un style inhabituel et nouveau.

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Notes

[ *] Bernard Duez, 81 cours Villon, 2 allée des Pavillons, 69006 Lyon.Retour

[ 1] S. Freud, L’interprétation des rêves, 1900 ; trad. fr., 1967, p. 402.Retour

[ 2] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920 ; trad. fr., 1966, p. 44.Retour

[ 3] Lorsque l’expérience de la cure se transmet dans un savoir collectif, la dimension génétique liée aux effets d’historicisation après coup du discours se trouve surdéterminée. Une telle lecture qui méconnaît la consistance du rapport d’actualité entre les sujets n’a pas été sans conséquence dans les difficultés de la psychanalyse avec les pathologies états-limites et à tendance antisociale. Elle ne fut pas non plus sans conséquence dans l’accusation qui fut faite à la psychanalyse de culpabilisation des parents, conçus dès lors comme cause, voir comme cause unique, du malheur de leurs enfants.Retour

[ 4] La surmédiatisation, au demeurant dangereuse et incitatrice au crime, de la chasse aux agresseurs d’enfants, aux pédophiles, vise à resserrer une société en déliaison autour de conduites sacrificielles qui sacrifient l’agresseur dont, à bien des égards, elle se sent trop proche.Retour

Résumé

L’auteur montre dans cet article comment la compréhension du transfert en tant que processus psychique fait apparaître qu’il est le processus fondateur du lien social. Il recoupe différentes théories à partir desquelles il montre le travail du transfert, comme processus originaire, comme processus articulaire du langage, comme processus en rapport intime avec la négativité. Pour conclure, en s’appuyant sur l’exemple des habitudes, il montre comment les restes de ces transferts originaires sont au cœur de quotidienneté tant du point de vue du sujet que de la collectivité.

Mots-clés

groupalité psychique, fonction transformationnelle, formes du transfert, négativité, habitudes et groupalité, appareil psychique groupal



The author shows in this article how the comprehension of the transfer as psychic process reveals that it is the process founder of the social bond. He recuts various theories from which he shows work of the transfer, like originating process, articular process of the language, like process in intimate connection with negativity. To conclude, while being based on the example of the practices, it shows how the remainders of these originating transfers are in the heart of quotidienneté as well from the point of view of the subject as of the community.

Keywords

psychic « groupality », transformational function, negativity, patterns of transferences, group psychic apparatus


El autor muestra en este artículo de qu émanera la comprensión de la transferencia como proceso psíquico hace aparecer que es ella, la transferencia, quien constituye el proceso fundador del vínculo social. Diferentes teorías coinciden en este sentido, y B. Duez se apoya en ellas para mostrar el trabajo de la transferencia como proceso originario, como processo articulador del lenguaje, como proceso en relación íntima con la negatividad. Como conclusión, y apoyándose en el ejemplo de los hábitos, E. Duez muestra de qué manera los restos de estas transferencias originarias están en la base de la cotidiancidad, ya desde el punto de vista del sujeto copo del de la colectividad.

Palabras claves

grupalidad psíquica, función transformacional, formas de la transferencia, negatividad, prácticas y grupalidad, aparato psíquico

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Bernard Duez « Le transfert comme paradigme processuel de la groupalité psychique : de l'habitude au style », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2/2005 (no 45), p. 31-50.
URL :
www.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2005-2-page-31.htm.
DOI : 10.3917/rppg.045.0031.