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La Revue des Sciences de Gestion

2005/3 (n°213)



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Une discipline de gestion est comparable à une bibliothèque regroupant des ouvrages plus ou moins précieux et nombreux. Avec le développement accéléré de la production scientifique, aussi bien le bibliothécaire que les lecteurs ressentent des difficultés. Le premier, confronté à des problèmes de stockage et de classement, souhaite dresser un catalogue qui mette en exergue les richesses de son fonds quitte, ce faisant, à en laisser transparaître les lacunes. Les seconds sont généralement en quête d’une unité intelligible. Mais les parties en présence se heurtent au même écueil méthodologique : est-ce la chronologie de parution, l’ordre alphabétique des auteurs, les thèmes traités, une lecture aléatoire tous azimuts, la consultation préférentielle des publications anglo-saxonnes, ou une autre démarche (ex : l’information de bouche à oreille) qui permet de progresser efficacement parmi le complexe et le disparate ?

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Restituer la continuité (ou la discontinuité) des travaux de stratégie et surtout les invariants de la discipline, situer les tenants et aboutissants des courants de recherche dans l’ensemble des connaissances déjà acquises, traduisent des préoccupations analogues à celle du bibliothécaire ou des lecteurs. Il s’agit d’un défi général couramment admis de nos jours. Le problème de l’éclaircissement des fondements de la recherche en stratégie a mobilisé l’attention de différents auteurs (Martinet, 1988, 1997 ; Mintzberg, 1991 ; Déry, 1996). Les rédacteurs de cet article proposent une nouvelle analyse de la constitution de la discipline [1]  Cet article s’inscrit dans un programme pluriannuel... [1]  à travers le prisme des bibliographies d’articles parus dans les revues scientifiques francophones de 1990 à 1995. C’est donc la mémoire des auteurs sur l’évolution de la discipline qui est restituée ici.

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La première partie de l’article précise l’origine des informations recueillies et décrit la méthodologie mise en œuvre en vue de surmonter les difficultés inhérentes à cette recherche (ex : où se situe la frontière entre l’histoire et l’actualité ? Comment dissocier les faits historiques majeurs des événements subsidiaires ?, etc.). La seconde partie retrace la chronologie des apports qui ont marqué le développement de la discipline. Il apparaîtra que la mémoire des auteurs est un filtre décapant de l’histoire de la pensée stratégique.

I. Méthode de travail et origine des informations traitées

A. Mémoire ou histoire de la pensée stratégique ?

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Dès l’abord, une difficulté méthodologique se fait jour : doit-on, à l’instar des publications traitant de l’histoire de la pensée économique, mener la recherche sous un angle historique ? La lecture de G. Bachelard (1938) rappelle que toute démarche scientifique repose sur un système de valeurs même si l’examen est organisé autour de l’observation de faits. Ainsi, « le monde où l’on pense n’est pas le monde où l’on vit ». Cette conception est partagée par P. Bourdieu [2]  Bourdieu. P., Méditations pascaliennes, Le Seuil, Paris,... [2]  pour qui le chercheur restitue le monde tel qu’il le pense. Il n’en fournit qu’une représentation pour tenter de rendre intelligible les pratiques observées.

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Ce risque de subjectivité est amplifié par le choix des matériaux sur lesquels reposera l’observation. A cet égard, deux modalités de prospection sont offertes au chercheur :

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  • La première consiste à s’appuyer sur l’analyse systématique des textes diffusés depuis la création de la discipline pour réaliser une histoire de la pensée stratégique. Divers motifs discréditent cette option. En premier lieu, le nombre des contributions scientifiques croît rapidement au fil du développement d’une science. De nos jours, le spécialiste, fut-il très cultivé, ne peut prétendre identifier exhaustivement, par ses seules lectures, un corpus en rapide expansion. En second lieu, l’origine récente des faits à examiner soulève un problème au regard même du concept d’Histoire. S’agissant d’une science relativement récente et en rapide expansion, un simple dépouillement de la littérature ne permet pas de discriminer les auteurs immuables de la discipline des acteurs du corpus vivant de la recherche. C’est le temps qui évacue l’accessoire de l’essentiel.

  • La seconde voie offerte au chercheur consiste à partir du postulat selon lequel le développement d’une science est le produit d’une histoire. Celle-ci est marquée par des confrontations d’auteurs et de pratiques techniques, des acquisitions scientifiques finalement avalisées par la communauté scientifique et, partant, repérables dans l’ensemble de l’évolution du corpus. C’est de l’examen de ces traces tangibles que peut ressortir la teneur évolutive d’une production scientifique et de ses artisans. Un moyen commode de circonscrire la chronologie et les événements du dynamisme organisateur consiste à choisir des matériaux d’observation représentatifs des faits. Dans cette perspective, hypothèse est faite que l’analyse des références bibliographiques incluses dans les publications de management stratégique s’avère propre à mettre à jour les invariants de la discipline. Nous verrons plus loin que les techniques bibliométriques servent un tel objectif, puisqu’elles permettent de caractériser les aspects de la réalité à partir d’indicateurs quantitatifs et qualitatifs relativement classiques.

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En résumé, l’analyse proposée dans cet article doit être entendue comme une perception collective de l’histoire. La pensée scientifique reproduite sous ce couvert retrace strictement la mémoire des auteurs d’articles francophones telle qu’elle se dévoile à la lumière de leurs références bibliographiques.

B. Origine des informations

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Aucune revue spécialisée en stratégie n’existe dans les pays francophones. Ce contexte subordonne tout essai d’éclaircissement du corpus global à la constitution d’une base de données significative des articles publiés. Cette tâche a été accomplie en 1996. Les informations recueillies proviennent du dépouillement de six revues généralistes (Revue d’Economie Industrielle, Revue Française de Gestion, Gestion 2000, Economies et Sociétés-série Sciences de Gestion, Revue Internationale de Gestion, Revue Internationale PME) et de Perspectives en management stratégique. Ainsi, 249 articles publiés au cours de la période 1990 à 1995 ont été recensés.

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7 075 références bibliographiques incluses dans les 249 articles analysés ont été collectées. Leur intérêt est de permettre de définir la nature du lien unissant chaque auteur cité, à l’auteur de l’article citant. En effet, toute bibliographie traduit, de la part de l’auteur de l’article, un choix de représentation de son champ de recherche (Latour, 1989).

C. Segmentation temporelle des données

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L’idée de chronologie est présente dans l’étude de toute science. La stratégie n’échappe pas à ce besoin de mise en perspective du processus d’émergence et de constitution de la discipline. Par exemple, Rumelt, Schendel et Teece (1991) scindent le développement de la stratégie en quatre étapes. Ils distinguent l’ère de la business policy (avant 1960), l’ère de la stratégie (dans les années 1960), la phase de croissance (flourish) avec l’essor des matrices, la période d’accélération du début des années 1980 ; durant laquelle contenus et méthodes sont bouleversés et constitueront le soubassement des travaux novateurs de Porter (avantage concurrentiel) et de ceux de l’école du resource base view of strategy (Wernerfelt, 1984 ; Teece, Pisano et Shuen, 1990). Pour sa part, R. Déry (1996) propose une segmentation temporelle en cinq périodes, à savoir : l’incubation (avant 1960), l’émergence (1960-1969), la croissance (1970-1979), l’institutionnalisation (1980-1984), l’objectivation (1985-1996).

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Bref, la plupart des découpages proposés s’avèrent extrêmement proches [3]  A.-C. Martinet (1988, 1997) distingue aussi différentes... [3]  ; ce qui traduit l’absence de controverse sur ce thème. Ce faisant, il a été choisi de trier les références bibliographiques incluses dans les articles francophones sur le modèle chronologique défini par R. Déry. Les informations considérées figurent au tableau 1. La séquence d’objectivation regroupant plus des deux tiers des références bibliographiques, il a été choisi de distinguer deux sous-périodes (1985-1989 et 1990-1996) propices à une investigation affinée.

Tableau 1 - Synthèse de la base des données bibliographiques
Tableau 2 - Les 20 premiers auteurs cités de chaque période

Précision : les auteurs des périodes d’incubation, d’émergence et de croissance figurant en caractères gras, n’apparaissent pas dans les réseaux de cocitations (supérieures ou égales à 5) des bibliographies. Pour plus d’explications, prière de se référer au paragraphe I.D. 2.

D. Méthodes de discrimination entre l’histoire et l’actualité

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Les informations du tableau 2 indiquent, pour chaque phase de développement de la discipline, les noms des vingt auteurs les plus fréquemment cités dans les bibliographies d’articles francophones. Il en ressort une image assez [4]  La présence de l’adverbe « assez » correspond à la... [4]  fidèle des principaux ascendants qui ont empreint l’essor de la discipline.

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Le point de savoir où s’arrête l’histoire du management stratégique et où commence l’actualité est une question difficile. Le vocable « d’actualité » désigne ici une portion de temps de durée variable selon les phénomènes observés mais dont le caractère trop contemporain des événements survenus au cours de cette période, empêche une préhension plénière des tenants et aboutissants. Divers motifs altèrent alors les possibilités de rétrospection : méconnaissance d’une partie des occurrences peut-être cruciales, risque de mettre l’accent sur des faits plus théâtraux que structurellement marquants, difficulté de prédire l’impact d’événements qui n’ont pas encore développé tous leurs effets, etc. Les historiens, de surcroît bridés par les délais légaux d’accès aux documents officiels et archives, ne fournissent pas de solution universellement reconnue pour trancher le délicat problème de frontière entre les faits du passé, dignes de mémoire en tant qu’ils gouvernent l’évolution, et ceux non encore décantés des scories de l’actualité. Dans cette perspective, il paraît utile de recouper les points de vue, afin de discriminer les périodes de développement du management stratégique ressortissant à l’histoire de la discipline et celles relevant encore de l’actualité. Deux critères ont été retenus. Ils fournissent des éléments d’appréciation convergents.

1. Une distribution éloquente des références bibliographiques

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Le graphique 3 fournit un éclairage symptomatique sur la distribution des auteurs cités dans les articles francophones. Par exemple, on voit qu’en ce qui concerne la période d’émergence de la discipline (années 1900 à 1959), les auteurs cités (135) ne représentent que 2 % de l’ensemble des références recensées (soit 6 934). Dans le même temps, les vingt premiers auteurs cités s’adjugent 58 % du total des citations de cette période (soit le rapport 96/166). Autrement dit, le constat confère à cette étape d’incubation de la discipline un statut historique puisque, conformément aux indices révélateurs admis par les scientomètres, on observe qu’un petit nombre d’auteurs exerce une influence déterminante sur la progression du savoir.

Graphique 3 - Structure historique des références bibliographiques et place des principaux auteurs par période.
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A partir de quel seuil la dispersion des données reflète-t-elle une dilution suffisamment importante pour récuser un statut de phase historique ? Il n’existe pas d’indicateur normalisé. Toutefois, l’observation du graphique 3 situe la lisière des séquences se rattachant toujours à l’actualité, autour des années 1980. Trois phases (incubation, émergence, croissance) semblent donc se prêter à une analyse historique de la pensée stratégique.

2. Des auteurs historiques pour partie déconnectés des réseaux de recherche

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Les noms d’auteurs mentionnés en caractères gras au tableau 2 (cf. supra) rendent compte d’une singularité importante : la plupart des auteurs des deux premières périodes (incubation et émergence) ne sont pas présents dans les réseaux de cocitations révélateurs des courants de recherche en management stratégique (voir Boissin, Castagnos, Guieu, De Looze, 1998). Le mot cocitation désigne une démarche statistique permettant de repérer les publications majeures (ainsi que leurs auteurs) et scientifiquement apparentées en raison de leur présence conjointe dans les bibliographies d’ouvrages ou d’articles publiés. Ainsi peuvent être identifiés les travaux et les spécialistes saillants d’une discipline, l’intensité des associations et les éventuelles ramifications entre fronts de recherche.

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Les auteurs fondamentaux, signalés par des caractères gras au tableau 2, sont souvent originaires d’autres disciplines (économie, théorie des organisations, etc.). Ainsi, est-il mis en évidence l’existence d’auteurs qui appartiennent davantage à l’histoire inspiratrice de la pensée stratégique qu’aux courants interactifs alimentant la dynamique des recherches encore menées au sein de la discipline. Certes, un nombre également non négligeable d’auteurs, bien qu’incorporés aux phases stabilisées du développement du management stratégique, sont toujours partie prenante dans les chaînages, interactions et résultantes trouvant des prolongements dans les courants et écoles de recherche. Ceci est essentiellement vrai pour la période de croissance, c’est-à-dire une période de transition, par nature, entre l’histoire et l’actualité du processus scientifique.

II. La mémoire de la recherche en stratégie

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Nous présenterons ici, pour chacune des trois périodes, les grands traits caractéristiques de la mémoire des auteurs sur la discipline, telle qu’elle apparaît entre 1990 et 1995 dans les écrits francophones. On retient de la période d’incubation, l’affranchissement de la théorie des organisations vis-à-vis des modèles économiques de rationalité. La période d’émergence marque l’avènement de la discipline : le comportement de l’entreprise, dans sa globalité, devient un sujet de recherche dépassant la seule analyse des entités la composant. La période de croissance verra le passage progressif de la planification au management stratégique. Les tenants de cette évolution, toujours présente à l’esprit des auteurs francophones de la période récente, vont être tour à tour brièvement rappelés.

A. Quelle est l’empreinte laissée par la période d’incubation (avant 1960) ? L’affranchissement de la théorie des organisations vis-à-vis des modèles économiques de rationalité

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Le mot incubation désigne un développement embryonnaire comportant, en puissance, une création achevée (ici, la stratégie d’entreprise). Le choix de ce vocable métaphorique peut-être discuté. La Harvard Business School a mis en place, en 1908, un cours de politique générale d’administration. Fayol ressent à la même époque la nécessité d’enseigner des Principes d’administration générale aux ingénieurs des Mines. En France, la gestion est essentiellement enseignée dans le cadre de structures consulaires (HEC, Ecoles de commerce). Les débats de fond ne portent pas sur l’éventuelle spécificité des enseignements de gestion (et, a fortiori, de la stratégie), mais sur la légitimité ou non de sortir les sciences économiques du sérail des facultés de droit.

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Les références bibliographiques se rattachant à la période d’incubation de la stratégie renvoient aux économistes qui ont progressivement imposé l’idée selon laquelle l’entreprise n’est pas un centre de décision étroitement subordonné aux mécanismes régulateurs du marché. Ces apports s’analysent en termes de réfutation des hypothèses du modèle néoclassique. Deux grands courants se font jour parmi les références bibliographiques inventoriées.

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  • Le premier axe ses investigations, d’une part, sur les forces permettant à la firme d’exercer un certain pouvoir de contrôle sur les mécanismes de marché, d’autre part, sur la prétendue neutralité et l’optimalité de l’allocation des ressources par le marché. Ainsi sont d’abord évoqués les travaux de F.H. Knight (1921) et de J.A. Schumpeter (1934), travaux qui ont démontré l’existence d’un entrepreneur actif assumant des risques (innovation) et préservant l’économie contre un état stationnaire. Les problèmes du marché suscitent aussi quelques réminiscences. R.H. Coase (1936) est cité pour sa théorie des coûts de transaction remettant en cause l’efficience du marché. J. Bain (1951 et 1956) figure également parmi les références bibliographiques pour ses travaux démontrant l’existence de barrières à l’entrée sur le marché, de même que E. Penrose (1959) pour sa théorie de la croissance de l’entreprise en tant que moyen d’exercer un pouvoir sur le marché. A noter, de ce dernier point de vue, la présence d’un auteur français (Houssiaux, 1957) pour ses recherches sur les stratégies de quasi-intégration de la sous-traitance au service d’un meilleur contrôle des débouchés. Au sein de la base de données, des auteurs comme Schumpeter, Coase, Houssiaux sont présents, entre autres, dans les articles citants de Rullière et Torre (Revue d’Economie Industrielle, 1995) et de Brousseau et Quélin (Revue d’Economie Industrielle, 1991) sur le thème de la coopération.

  • Le deuxième grand courant, dépassant la représentation de l’économie néoclassique, s’intéresse à l’entreprise. Cette dernière n’est plus appréhendée comme une entité abstraite et désincarnée [5]  Des ingénieurs de renom (Taylor, 1911) (Fayol, 1908),... [5] . Les spécialistes se préoccupent de savoir ce qui se passe à l’intérieur (dès lors, il y a négation d’une conception de la firme porteuse d’un simple comportement adaptatif, dans le cas de la concurrence parfaite, ou réactif, en situation de monopole). Les travaux cités dans les références bibliographiques recouvrent deux grandes catégories de problèmes.

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La première traite de la source de l’autorité. De ce point de vue sont mentionnés les apports précurseurs de A. Berle et G. Means (1932) qui défendent la thèse selon laquelle une nouvelle forme de propriété émerge, caractérisée par la séparation entre les fonctions de propriété (actionnariat diffus) et de contrôle (c’est-à-dire de direction) dans les grandes entreprises. Dans la base de données, ces auteurs sont cités, par exemple, par Charreaux et Thiétart (numéro spécial de la Revue Française de Gestion, 1992) ou par Krifa (Revue d’Economie Industrielle, 1990), sur le thème de la finance organisationnelle. Figurent également les réfutations de C. Barnard (1938) et, plus tard, de P. Selznick qui soulignent, prémices de la théorie du pouvoir managérial de J.K. Galbraith, le poids du leadership, de l’image de soi et des idéaux personnels sur le fonctionnement des organisations. Ainsi naissent les premières réflexions stratégiques considérant l’entreprise comme un groupe humain structuré, s’efforçant de devenir une communauté. Ces idées influenceront grandement le modèle LCAG [6]  Learned E., Christensen C.R., Andrews K., Guth W.,... [6] .

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La deuxième veine concerne les modalités de structuration mentale des dirigeants à l’origine d’actions humaines marquées par une logique limitée [7]  Pour plus de précisions, cf. J-C. Castagnos, Exploration... [7] . Cette analyse s’appuie, notamment, sur l’étude du processus de décision par C. Barnard (1938) et aboutira à une conception achevée de la théorie de la rationalité limitée. Les références bibliographiques en attribuent la paternité à H.A. Simon (1947) et à J-G. March (1955). Leurs noms seront associés dès 1958 avec la parution de leur célèbre ouvrage Organizations, répertorié surtout entre 1960 et 1969 dans notre base de données du fait de la traduction française de 1964.

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Enfin, notons la présence de G. Bachelard (1934, 1938) parmi les auteurs cités dans les bibliographies francophones à propos de ses réflexions sur la méthode scientifique, en particulier sa mise en doute de l’efficacité cartésienne et la démonstration du caractère construit des problématiques scientifiques. En revanche, les travaux de Popper, développés à la même époque, ne sont pas cités.

B. Que retiennent les auteurs de la phase d’émergence du domaine scientifique (1960-1969) ? L’entreprise, sujet autonome de recherche

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Les références bibliographiques de la période ont deux provenances distinctes : un espace originel d’investigation (les premiers travaux de stratégie) ; la théorie des organisations (prolongement des travaux de la période d’incubation).

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Les deux premiers auteurs cités (cf. tableau 3), A.D. Chandler (1962) et H.I. Ansoff (1965), marquent la période d’émergence du domaine scientifique. Fréquemment, leurs écrits sont présentés comme fondateurs de la discipline. Pour A. Noël (1992) [8]  A. Noël, Perspectives en Management Stratégique, Paris,... [8] , le courant des politiques générales (ou école des processus) lié à Chandler, les travaux menés à Harvard (LCAG), et l’école de la stratégie (ou école du contenu) animé par Ansoff, constituent le noyau consubstantiel de la discipline. Mintzberg (1991) [9]  H. Mintzberg, Strategy formation : Schools of thought,... [9]  avance une explication moins polycentrique. Un modèle central (SWOT) aurait donné naissance à deux écoles ayant connu un développement parallèle : l’école de la conception (Harvard, LCAG par exemple) et l’école de la planification (Ansoff).

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Les travaux de Chandler et d’Ansoff constituent le lien entre la théorie des organisations et la stratégie. L’apport de Chandler réside dans l’introduction d’une nouvelle discipline de base, l’histoire.

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La première partie de l’ouvrage d’Ansoff reprend les modèles de décision de Simon (1960) et s’inscrit dans la [10]  Cet auteur est peu présent dans les bibliographies... [10] continuité de la vision de Drucker (1958) privilégiant l’objectif de survie de la firme à celui de la maximisation du profit. Toutefois, Ansoff se démarque de Cyert et March (1963) en soulignant que l’entreprise est animée par des objectifs autres que ceux de ses participants. La seconde partie de son ouvrage sur la stratégie de développement de l’entreprise clarifie notamment l’approche de la diversification sous un angle dynamique. Ansoff formalisera la dépendance de la structure face à la stratégie dans la continuité des travaux de Chandler décrivant l’histoire d’entreprise.

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Chandler marque aussi une rupture en mettant en relief la diversité des activités de l’entreprise dans le cadre d’une approche historique du développement de la firme. Les seuls modèles d’analyse des structures de marché par branche s’avèrent insuffisants pour comprendre les stratégie de croissance de l’entreprise. La pluralité croissante des activités de l’entreprise ne se ramène pas à la seule quête d’un pouvoir de marché. Chandler souligne l’enjeu de la politique générale ou gestion d’ensemble de l’entreprise pour intégrer cette diversité. Surtout, Chandler entrevoit les structures organisationnelles comme l’élément essentiel de la mise en oeuvre de la stratégie. Aujourd’hui, ce déterminisme [11]  Ce déterminisme apparent doit être relativisé. Milgrom... [11] de la structure par la stratégie est fortement critiqué (Strategor, 1993) avec la prise en compte de l’influence d’autres variables structurelles sur la stratégie (taille de l’entreprise, technologie, jeux d’acteurs, environnement, etc.). Il reste que le lien entre stratégie et structure [12]  Pour une synthèse concernant le débat sur les structures,... [12]  a impulsé de nombreuses recherches contradictoires (Scott, 1971 ; Mussche, 1974 ; Hall et Saias, 1979). Les travaux de Chandler (1962) et d’Ansoff (1965) figurent essentiellement dans les bibliographies d’articles traitant des fondements de la discipline (Noël, 1992, Noël et Dussauge, 1994 dans Perspectives et Management Stratégique ; Lauriol, Gestion, 1994). Parallèlement, les travaux originels de Ansoff figurent dans les articles ayant trait aux manoeuvres stratégiques (Batsch, Economies et Sociétés, 1993 ; Robic, RIPME, 1993 ; Hafsi, Gestion, 1994).

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Hormis Chandler et Ansoff, les principaux auteurs référencés de la période se situent à la périphérie de la discipline (stricto sensu). Ces derniers sont essentiellement issus de la théorie des organisations et plus particulièrement de deux grands courants : le behaviorisme et la théorie de la contingence.

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March et Simon (1964, traduction de 1958), Simon (1960), Cyert et March (1963), mettent l’accent sur une théorie comportementale de la firme. Illustration de la rationalité limitée face à une solution optimale, les membres de l’organisation s’efforcent de satisfaire leurs différents objectifs sous contrainte d’atteindre les objectifs de l’organisation. Cyert et March décrivent le processus d’apprentissage dans une vision dynamique. Différents travaux sur le thème des organisations s’appuient sur Cyert, March et Simon :

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  • structuration de l’organisation (Thiétart, Revue Française de Gestion, 1991 ; Girod, Revue Française de Gestion, 1995) ;

  • alliances, coopération (Aliouat, Gestion 2000, 1993 ; Ingham, Revue Française de Gestion, 1994).

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Le second domaine de sollicitation de la théorie des organisations, concerne la théorie de la contingence. Fondateurs de ce courant de recherche, Lawrence et Lorsch (1967 [13]  Trois traductions publiées en 1973, 1986 et 1989 sont... [13] ) intègrent les travaux de Burns et Stalker (1961) mettant en avant l’influence de facteurs externes (principalement l’environnement et la technologie) sur l’organisation interne de l’entreprise (de l’organisation mécanique à l’organisation organique selon l’instabilité de l’environnement). Ensuite, Lawrence et Lorsch s’appuient sur les liens identifiés par J. Woodward (1965) entre les technologies (plus précisément, les différents modes de production) et les formes d’organisation (niveaux hiérarchiques) remettant en cause l’organisation unique optimale de l’école classique (Taylor, Fayol). Lawrence et Lorsch distinguent alors des sous-systèmes organisationnels caractérisant des structures potentiellement différenciées selon l’incertitude de l’environnement. Selon eux, ces sous-systèmes organisationnels nécessiteront des modes d’intégration spécifiques (hiérarchie, hommes de liaison, comité de coordination, etc.). Thompson (1967) complétera le modèle en insistant sur l’importance des variables technologiques et socio-techniques pour restituer une vision dynamique de la structure des organisations.

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A la même période, Arrow (1962) souligne l’arbitrage entre centralisation et décentralisation pour l’allocation des ressources en minimisant le coût d’information nécessaire. La solution passe par l’autorité et la centralisation de la décision et de l’information, afin de réduire les coûts de transmission et de traitement de l’information. La difficulté réside dans l’acceptation de l’autorité. Enfin, M. Crozier (1963) avec Le phénomène bureaucratique est le seul auteur français cité plus de deux fois sur cette période. La bureaucratie (standardisation, étouffement des personnalités) engendre des dysfonctionnements au sein de l’organisation. L’élément central réside dans le pouvoir modulant les structures organisationnelles, les relations de communication. Crozier montrera que la bureaucratie est un système d’organisation dans l’incapacité de se corriger. Il soulignera surtout le paradoxe selon lequel les dysfonctions constituent les éléments majeurs de l’équilibre de l’organisation. Dès lors, cet équilibre n’est pas un optimum mais seulement une situation plus ou moins satisfaisante.

C. La croissance (1970-1979) : de la planification au management stratégique

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La période de croissance marquera le passage d’une discipline en développement rapide à une controverse paradigmatique. Une fois l’affranchissement de l’économie et des théories des organisations entamé, restait à la discipline, sur la base des « écoles » américaines liées à Chandler, à Ansoff et au LCAG, à affiner les questionnements, à multiplier les sujets d’étude au sein du paradigme dominant de la planification stratégique jusqu’à la naissance et la reconnaissance d’écoles contradictoires. Les auteurs francophones de la période récente retiennent surtout des années 1970 deux grandes sources d’inspiration :

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  • les tenants de la stratégie et leurs débats (Ansoff, Andrews, Chandler, Hofer et Schendel pour la rénovation du paradigme classique ; Mintzberg, Miles et Snow pour l’entreprise de remise en cause) ;

  • les conceptions externes, amendées ou intégrées, à la stratégie, utilisées au cours des années 1990 pour réinterpréter des situations stratégiques nouvelles (des approches d’économie institutionnaliste avec Williamson, Jensen et Meckling ; des conceptions rénovées de théorie des organisations avec Crozier et Friedberg, March, Simon ; les modèles psychologiques avec Argyris et Schön, Hedberg, puis Weick ; l’intérêt pour des modèles environnementaux de l’organisation avec Galbraith, et Pfeffer et Salancik ; des contributions de Rumelt sur la diversité ; les analyses de la technologie par Abernathy, Utterback et Hayes).

1. Les débats paradigmatiques

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Un clivage apparaîtra, au cours des années 1990, entre les tenants d’une stratégie consciente, gérable, que l’on peut amender en passant de la planification au management, et les défenseurs d’une stratégie multiforme, dans laquelle le volontarisme managérial n’est que l’un des paramètres de conception.

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Le passage de la planification stratégique au management stratégique, comme suite notamment au nouveau contexte économique et social, marque la première famille de cette époque. En effet, le management stratégique intégrera les considérations humaines dans la conduite de la stratégie. Par ailleurs, le début de la crise et la remise en cause d’un modèle économique, limiteront la confiance en une formulation stratégique trop rigide. Les années 1970 marquent la nouvelle pensée d’Ansoff avec son influence majeure sur le paradigme de la discipline. Ses travaux ultérieurs (1976 et 1979), le « concept stratégique » d’Andrews, puis les deux ouvrages d’Hofer et Schendel, exerceront un rôle prépondérant sur la constitution de la discipline. Ce sont surtout les articles visant à faire un état de la discipline qui vont les citer (Lauriol, Gestion, 1994 ; Noël, PMS, 1992 ; Noël, Dussauge, PMS, 1994).

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Considérant que les artisans de cette vision rénovée de la stratégie restaient inscrits dans une conception trop intentionnaliste, Mintzberg insiste sur la variété des cheminements stratégiques et met en évidence le caractère émergent de nombreuses actions organisationnelles (Mintzberg, CMR, 1973 ; HBR, 1975 et 1976 ; Management Science, 1978). Ces travaux précurseurs trouveront un prolongement plus formalisé au cours de la décennie suivante (Mintzberg et Waters, SMJ, 1985). Aussi, les travaux les plus cités de Mintzberg de la période sont plutôt ses articles sur la décision stratégique (4 citations de Mintzberg, Raisinghani, Théorêt, ASQ, 1976), et les diverses configurations organisationnelles (7 citations de Mintzberg, 1979). Dans la lignée des travaux de Mintzberg, Miles et Snow proposeront une typologie des options stratégiques de base, qui alimente naturellement les récents articles sur l’innovation (Ghertman, RFG, 1992 ; Miller, Blais, REI, 1992).

2. Des corpus théoriques hors du champ de la stratégie

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Au début des années 1990, les prolongements de ce renouvellement des logiques amènent les communautés francophones à mobiliser à nouveau des corpus théoriques hors du champ de la stratégie. Il s’agira d’analyses plutôt économiques et de démarches psychologiques.

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  • Un premier ensemble de travaux francophones des années 1990-1995 relatifs à la finance organisationnelle (par exemple les numéros spéciaux de la Revue Française de Gestion, 1992 ou de la Revue d’Economie Industrielle, 1995), ou plus particulièrement au gouvernement d’entreprise, explique les références [14]  Une présentation plus détaillée de ces courants de... [14]  aux courants :

    • de la théorie des coûts de transaction de Williamson (et Coase, 1936, analysé précédemment avec la période d’incubation) fournissant un premier amendement à la théorie néo-classique du marché. L’entreprise arbitre entre les coûts de transaction et les coûts d’organisation et de coordination des activités ;

    • de la théorie de l’agence (M.C. Jensen, W.H. Meckling, 1976 ; à partir des travaux de Berle et Means, 1932, décrits précédemment) qui, elle aussi, fournit un amendement contractualiste à la conception marchande de l’économie. Il existe des formes organisées alors que le marché est optimal. Plus précisément, dans le cas de l’entreprise managériale, la séparation des fonctions de propriété et de gestion traduit une délégation de nature décisionnelle. L’entreprise ne s’oppose pas au marché mais est une alternative moins onéreuse. Il ne s’agit finalement que d’adapter la théorie économique dans cette théorie positive de l’agence : l’entreprise demeure « une fiction légale, un noeud de contrats ».

  • Dépassant cette vision de l’entreprise pour apprécier sa réalité organisationnelle, un second ensemble de travaux prolonge le rayonnement de théories des organisations déjà établies. March, en association avec Cohen et Olsen, propose une interprétation anarchique des processus de décision. Ces travaux trouveront leur écho dans les analyses de l’apprentissage organisationnel, de l’ordre et du chaos (Koenig, 1994 ; Thiétart, Forgues, 1993). Simon [15]  Voir Thévenot et France-Lanord, Revue Française de... [15]  (avec Newel, 1972) cherche à comprendre la pensée humaine et le fonctionnement du cerveau à travers l’étude des mécanismes de résolution de problèmes. L’homme est un processeur d’information au même titre que l’ordinateur. Le « Nouveau Management » (Simon, 1977) intègre l’ordinateur comme moyen d’accroissement de la rationalité collective. Dans sa lignée, Crozier et Friedberg (1977) abordent l’organisation comme un système ; les buts de l’individu se distinguent de ceux de l’organisation ; l’observation de l’action collective passe par celle des acteurs.

42

En fin de période (1977-1979), de nouvelles approches affirment l’approche psychologique de l’organisation. Argyris et Schön (1978) génèrent un courant sur l’analyse de l’apprentissage dans de nombreuses situations. La quasi-totalité des articles francophones consacrés à ce thème citent Argyris et Schön dès les premières lignes (Hatchuel, RFG, 1994 ; Lebraty, E&S, 1992 ; etc.). Hedberg (1977 et 1979) identifie la discontinuité des processus stratégiques, qui laisse place à des interprétations divergentes. On en trouve l’utilisation dans les travaux consacrés à l’apprentissage, mais aussi dans les interrogations sur le changement (Demers, Gestion, 1991 ; Demers, PMS, 1992) et la cognition des dirigeants (Calori, Johnson, Sarnin, PMS, 1992). Enfin, Weick (The Social Psychology of Organizing, 1979) met en évidence le poids des expériences et du contexte dans la mise en scène des processus stratégiques.

43
  • Pfeffer et Salancik analysent l’organisation comme un mode de réponse à la dépendance des ressources. Leurs travaux fournissent un outil conceptuel d’analyse pertinent pour les formes de coopérations (Koenig, C., Van Wijk, PMS, 1992 ; Jolly, Gestion 2000, 1993 ; Denis, Séguin, Gestion, 1992). Pour sa part, Galbraith propose une relecture des structures et de l’importance de l’information, qui trouvera des prolongements au cours des années 1990 avec l’étude de leur implication sur la performance et le changement organisationnel (Tarondeau, Wright, RFG, 1995 ; Véran, RFG, 1991).

  • Abernathy et Utterback (1978) proposent une typologie de modèles d’innovation industrielle, identifient la dynamique temporelle des développements technologiques et insistent sur la nécessaire clairvoyance des choix stratégiques en matière d’innovation. Les travaux d’Hayes complètent leur analyse.

3. L’influence décisive de A.D. Chandler

44

A.D. Chandler (1962, 1977) donne un aperçu du sens de la transdisciplinarité dans le champ de la recherche en stratégie. Il influence largement les travaux de différentes écoles ou courants de recherche. A.D. Chandler (1977) se référera à O.E. Williamson (1975) pour renforcer son analyse de « la main visible », à savoir la coordination administrative mise en oeuvre dans l’entreprise, en substitution au marché, afin d’internaliser les transactions. Dans le même esprit, O.E. Williamson s’appuiera sur les travaux de Chandler (Daviet, 1993). Dans une conception plus interne à l’entreprise, la thèse de R.P. Rumelt (1974) vise à construire un modèle de la performance de la firme multi-activités. Les déterminants du modèle s’appuient sur les structures organisationnelles mises à jour par A.D. Chandler (1962) et une typologie de stratégies de diversification [16]  Cette thèse nourrira de riches controverses (Boissin,... [16] .

45

Une autre illustration de la transversalité du référencement à Chandler apparaît autour de H.I. Ansoff et H. Mintzberg. Dès 1965, mais surtout au cours des années 1970, Ansoff intègre les apports de Chandler en matière de représentations des structures organisationnelles (Allouche, Schmidt, 1998). Pour sa part, H. Mintzberg (Mintzberg, Lampel, Ahlstrand, 1998) situe les travaux de Chandler, de même que les siens, au sein de l’école de la configuration, c’est-à-dire l’école qui, dans la discipline, cherche à intégrer les neuf autres écoles recensées (conception, planification, etc.). Cette école s’est essentiellement développée dans les années 1970 autour du groupe de McGill (Mintzberg, Miller, etc.) et de R. Miles et C. Snow (1978).

Conclusion

46

A une époque où la communauté des chercheurs francophones cherche à identifier les fondements de la pensée stratégique (Management International, 1997 et 1998), à « repenser la stratégie » (Laroche et Nioche, 1998), à dresser l’actualité et le futur de la recherche (Martinet, Thiétart, 2001), cet article visait à rappeler les principaux rattachements intellectuels de la discipline au travers des bibliographies des articles récemment publiés.

47

Des trois périodes historiques analysées, constitutives des premières phases de développement de la discipline (l’incubation, l’émergence, la croissance), on retiendra le double rattachement de la stratégie à l’analyse économique et aux théories des organisations.

48

Les modèles et concepts strictement stratégiques n’apparaissent qu’au cours des années 1960 (Ansoff, Chandler, etc.), et s’affirment dans la littérature à compter des années de la croissance, à savoir vers 1970 (Ansoff, Chandler, Mintzberg).

49

La comparaison des principaux auteurs cités aux outils stratégiques identifiés par Allouche et Schmidt (1995), met à jour deux phénomènes. Tout d’abord, la dissociation entre la création d’outils pour les dirigeants et les fondements théoriques mobilisés par la recherche académique des années 1990 est flagrante. Par ailleurs, les processus d’oubli lié au temps qui passe sont significatifs : les agendas scientifiques évoluent rapidement, et certains écrits ou outils, même s’ils ont, au moment de leur publication ou création, permis de franchir une étape, vont sortir de la mémoire des successeurs, intéressés par de nouvelles problématiques et d’autres sources d’inspiration. « L’histoire du champ de la stratégie, c’est l’histoire du passage de la politique générale d’administration au management stratégique. C’est l’histoire du passage d’une approche descriptive, normative et prescriptive à des approches analytiques s’appuyant sur des théories et des méthodologies de plus en plus sophistiquées. C’est enfin l’histoire du passage d’une approche globale soucieuse de répondre aux préoccupations des dirigeants à des approches très segmentées, souvent beaucoup plus séduisantes pour l’analyste que pour le dirigeant d’entreprise » (Séguin, 1998, p. 4). Les informations du tableau 4 en attestent. Mais doit-on pour autant réorienter les recherches en stratégie vers un utilitarisme immédiat et à seule destination des dirigeants ? Apparemment, les auteurs francophones des années 1990 ne considèrent pas nécessairement la praticabilité de leurs travaux comme une pierre angulaire de légitimité.

Tableau 4 - création d’outils stratégiques et citation d’auteurs par période

Bibliographie

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Notes

[1]

Cet article s’inscrit dans un programme pluriannuel de recherche impulsé par l’Association Internationale de Management Stratégique (AIMS). Les précédents résultats d’étapes figurent en bibliographie (Boissin, Castagnos, Guieu, 1997 à 2002).

[2]

Bourdieu. P., Méditations pascaliennes, Le Seuil, Paris, 1997, p. 65.

[3]

A.-C. Martinet (1988, 1997) distingue aussi différentes phases historiques constitutives du corpus théorique consacré à la stratégie et à la planification d’entreprise. Toutefois, son analyse (1988) privilégie une vision de l’origine du concept de stratégie avant d’arriver à la phase d’émergence de la planification stratégique. C’est donc la différence d’objectif poursuivi par cet auteur qui explique une segmentation temporelle légèrement autre.

[4]

La présence de l’adverbe « assez » correspond à la réserve suivante : les traductions décalées dans le temps des travaux émanant d’auteurs non francophones introduisent un léger biais dans cette présentation historique. Toutefois, elles ne modifient pas l’analyse générale.

[5]

Des ingénieurs de renom (Taylor, 1911) (Fayol, 1908), non cités parmi les références bibliographiques de la période d’incubation, se sont intéressés très tôt aux actions conduites au sein de l’entreprise. Toutefois, la recherche d’efficacité restait orientée vers une perspective de système fermé proche de la conception néoclassique de l’économie, à savoir, une latitude de la firme se résumant à optimiser les ressources.

[6]

Learned E., Christensen C.R., Andrews K., Guth W., Business policy, Homewood, R.D. Irwin, 1965, ouvrage peu référencé dans les bibliographies.

[7]

Pour plus de précisions, cf. J-C. Castagnos, Exploration des structures d’organisations. La logique de choix des structures, DRUG-Diffusion, Grenoble, 1985, p. 272-274.

[8]

A. Noël, Perspectives en Management Stratégique, Paris, Economica et Montréal, CETAI, 1992.

[9]

H. Mintzberg, Strategy formation : Schools of thought, in Frederickson J. W. (ed), Perspectives on Strategic Management, New York, Harper and Row, 1991, chap. 5, p. 105-235.

[10]

Cet auteur est peu présent dans les bibliographies analysées tout comme Galbraith et ses travaux réalisés, dans la continuité de ceux de Berle et Means (1932), sur le frein à la création de valeur engendré par la technostructure.

[11]

Ce déterminisme apparent doit être relativisé. Milgrom et Roberts (1992, traduction 1997, p. 761) donnent une présentation plus nuancée des travaux de Chandler : “les changements de stratégie sont à la source des changements organisationnels et la mise en place de nouvelles structures organisationnelles affecte ultérieurement les stratégies”.

[12]

Pour une synthèse concernant le débat sur les structures, on recommandera la lecture de : Desreumaux, A., Structures de l’entreprise, in Encyclopédie de gestion, art. 166, Paris, Economica, 2e édition, 1997, p. 3147-3173 et, du même auteur, Structures d’Entreprises, Paris, Vuibert, 1992.

[13]

Trois traductions publiées en 1973, 1986 et 1989 sont également citées

[14]

Une présentation plus détaillée de ces courants de recherche existe dans Charreaux et al. (1987).

[15]

Voir Thévenot et France-Lanord, Revue Française de Gestion, 1993, n° spécial sur Herbert Simon.

[16]

Cette thèse nourrira de riches controverses (Boissin, 1994) dans le SMJ au cours des années 80 avec les chercheurs d’économie industrielle privilégiant le pouvoir explicatif des structures de marché, dimension omise par Rumelt (voir notamment dans le SMJ : Christensen et Montgomery, 1982 ; Rumelt, 1982 et 1991).

Résumé

Français

A travers 7 075 références bibliographiques annexées à 249 articles publiés dans les revues scientifiques francophones de 1990 à 1995, les auteurs proposent une analyse de la mémoire de la stratégie. La répartition des références montre le rattachement préférentiel à des travaux récents et met en évidence l’existence d’auteurs fondamentaux pour chaque phase de développement de la discipline. Pour les citations antérieures à 1980, les travaux cités sont analysés, de même que la raison de leur mobilisation. Deux courants théoriques sont identifiés pour leur grande influence : l’analyse économique et les théories des organisations. Les écrits stratégiques cités remontent aux années 1960 et marquent le passage de la planification au management stratégique.

English

An Analysis of the Memory of Strategy in French-speaking Journals between 1990 and 1995 Through 7,075 bibliographical references of 249 articles published in French-speaking journals between 1990 and 1995, the authors propose an analysis of the memory of strategy. The distribution of references shows the preferred attachment to current works and signals the fundamental authors in every phase of the development of the field. For citations before 1980, works mentioned, as well as the reason for the quotation, are analysed. Two inspiring fields are identified : economic analysis and organization theory. Strategic works quoted date back to the 60s and trace the transition from strategic planning to strategic management.

Español

Historia y memoria del pensamiento estratégico : El caso francofóno A través 7075 referencias bibliográficas adjuntadas a 249 artículos publicados en revistas científicas francofonas desde 1990 hasta 1995, los autores proponen una análisis de la memoria de la estrateg›a.
La distribución de las referencias muestra la fijación preferencial a los trabajos recientes y ponen de relieve la existencia de los autores fundamentales para cada etapa del desarollo de la disciplina.
Para las citas antes de 1980, se analizan los trabajos citados, de mismo que la razón de sus movilización.
Se identifican dos corrientes teóricas para su grande influencia : el análisis económica y las teorias de las organizaciones. Los escritos estratégicos citados son de los aÀos 1960 y marcan el paso de la planificación hasta la dirección estratégica.

Plan de l'article

  1. I. Méthode de travail et origine des informations traitées
    1. A. Mémoire ou histoire de la pensée stratégique ?
    2. B. Origine des informations
  2. C. Segmentation temporelle des données
    1. D. Méthodes de discrimination entre l’histoire et l’actualité
      1. 1. Une distribution éloquente des références bibliographiques
      2. 2. Des auteurs historiques pour partie déconnectés des réseaux de recherche
  3. II. La mémoire de la recherche en stratégie
    1. A. Quelle est l’empreinte laissée par la période d’incubation (avant 1960) ? L’affranchissement de la théorie des organisations vis-à-vis des modèles économiques de rationalité
    2. B. Que retiennent les auteurs de la phase d’émergence du domaine scientifique (1960-1969) ? L’entreprise, sujet autonome de recherche
    3. C. La croissance (1970-1979) : de la planification au management stratégique
      1. 1. Les débats paradigmatiques
      2. 2. Des corpus théoriques hors du champ de la stratégie
      3. 3. L’influence décisive de A.D. Chandler
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Boissin Jean-pierre et al., « Histoire et mémoire de la pensée stratégique », La Revue des Sciences de Gestion 3/ 2005 (n°213), p. 13-26
URL : www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2005-3-page-13.htm.
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