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La Revue des Sciences de Gestion

2007/1 (n°223)



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En relisant cette phrase de Milton Friedmann, décédé il y a peu : « La Responsabilité sociale d’une entreprise est de faire du profit [*]  The New York Times Magazine, September 13, 1970. [*]  », nous sont revenues tout naturellement en mémoire, les mésaventures du malheureux roi de Phrygie, et sur lesquelles, naguère, élèves, nous ânonnions les traductions de ces magnifiques vers des Métamorphoses d’Ovide en nous demandant bien comment Montaigne, (autre Maître qu’on nous enseignait) pouvait au même âge que nous alors, se dérober à « tout autre plaisir pour les lire ».

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C’est cette définition qui se veut provocante de Friedmann, mais qui n’est au mieux qu’une tautologie et à notre sens, un vrai sophisme, c’est cette apparence de vérité, qui vient de nous faire comprendre combien Ovide, merveilleux poète et philosophe du règne d’Auguste, redonnait toute son actualité à l’inanité et à la vacuité de cette recherche de richesses à tout prix [1]  « Étonné d’un malheur si nouveau, se trouvant à la... [1] .

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Tous nos lecteurs connaissent les mésaventures de Midas qui, à force de transformer tout en or, par son toucher, finit par ne plus pouvoir se nourrir.

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Nous ne rappellerons pour mémoire que la vertigineuse croissance, depuis 20 ans, des pauvres, y compris parmi les travailleurs, des sans abris et des malades sans soins, dans des pays de plus en plus riches, comme les nôtres, depuis qu’une classe politico-af fairiste, où droite et gauche se disputent la palme du bon disciple, où des gouvernants sans vergogne, à courte vue et sans aucune connaissance d’un passé pourtant récent, ont cru pouvoir imposer à la planète, les idées économiques du « Père des Chicago Boys » au nom du développement.

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C’est le sens qu’il faut toujours entendre dans cette fameuse « modernité » de cet « éternel » ex-président cacochyme [2]  « Et nunc reges intelligite, erudimini, qui judicatis... [2]  que nous dénoncions déjà dans l’éditorial introductif d’un numéro consacré à « l’intelligence économique et à la stratégie d’innovation », il y a peu.

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Une différence, et de taille, sépare Midas des apprentis sorciers qui mènent cette danse macabre et le roi légendaire. Très vite, lui, a compris son erreur, s’est repenti et a demandé à la réparer. Comme le poursuit le poète latin, renoncer aux richesses pour un retour à une nature grossière, ne donne pas non plus talent et jugement. Les dieux de l’Antiquité savaient matérialiser leur réprobation et Apollon en affublant Midas à la fois d’oreilles d’âne et du bonnet (phrygien) pour les cacher, pourrait nous placer dans une actualité présidentielle française que nous ne recherchions pas initialement pour introduire ce premier numéro de 2007, consacré aux ressources humaines et à la liaison qu’on peut établir entre la responsabilité sociale des entreprises et les performances à réaliser.

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Pour décerner un bonnet d’âne, nous ne pouvons manquer de citer l’auteur (si on peut l’appeler ainsi) disons l’éponyme [3]  Alain Minc : « Une sorte de diable : Les vies de John... [3]  qui après avoir montré toute la valeur du monétarisme échevelé, du « capitalisme à la Vinci [4]  Le Président de Vinci, Antoine Zacharias, a été mis... [4]  », a compris qu’il fallait mieux revenir à quelques fondamentaux comme Keynes, avant que les pauvres qui sont toujours plus nombreux que les riches ne viennent demander des comptes à ces modernes accapareurs, qu’il conseille et encourage depuis si longtemps !

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Depuis Sodome et Gomorrhe, l’Ecriture nous apprend qu’il ne faut pas se retourner comme la femme de Loth [5]  XIX. 26. [5]  et qu’il faut mieux « laisser les morts enterrer les morts [6]  Luc IX, 60 déjà. [6]  » ! Nous le laisserons donc en arrière, comme Midas, avec ses « repentances ».

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Il n’est pas question ici, pas plus que d’ordinaire, de s’engager dans une polémique qui ne siérait pas à la sérénité de la recherche en sciences de gestion qui demeure notre « credo », mais un petit rappel de fausses gloires et de vrais questions parait souhaitable en préalable, aux trois remarquables contributions que nous avons placées dans le chapitre de « Plans et conflits sociaux ». La gestion est évidemment la science de la résolution pratique des problèmes managériaux au sens le plus large des termes, elle n’est cependant pas étrangère au contexte économique et social « car la formation en gestion devient géopolitique [7]  Jean-Claude Thoening : « Décider, gérer, réformer.... [7]  ».

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Le plan « power 8 », au nom anglo-américain qui ne peut même pas renier la philosophie qui l’habite, présenté pour redresser EADS et Airbus, après les lourdes fautes de gestion de ses dirigeants et l’application de ce que l’on pourrait appeler désormais « la gestion façon Vinci » rappelle que l’actualité sociale européenne et française se solde par l’application des mêmes modes de gouvernement d’entreprise :

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  • soit l’on sacrifie les investissements à moyen et long terme sur l’autel du « reporting » (nous gardons ici le mot dans sa langue originelle à dessein), et cela même lorsqu’il n’y a pas d’actionnaires privés. La gestion de la SNCF, justement par le présentateur de « Power 8 » est une illustration majeure de ce type de fausse « bonne gestion » qui ne trompe que les « Politiques » pour lesquels la durée n’a plus aucune importance. Rappelons, comme on l’a fait plus haut, que le chantre, désormais plus qu’octogénaire de la « modernité », a incité à limiter la durée des mandats politiques, ce qui permet de pouvoir toujours reporter sur le suivant, les effets, en général néfastes, de ses décisions et tout cela sous le prétexte d’une alternance démocratique !

  • soit, souvent en même temps, on sacrifie quelques dizaines, centaines ou milliers de salariés quel que soit leur degré de technicité d’ailleurs, pour faire croire que l’on applique un vrai remède de gestionnaire. Plus le remède est sévère et plus le médecin parait « homme de qualité » et mérite les encouragements sonnants et trébuchants de ses pairs. On peut appeler cela « la gestion à la Nivelle [8]  Le Général Nivelle, né à Tulle en 1854, mort à Paris... [8]  », appliquée grandement dans les années 30 avec les effets que l’on sait, elle est redevenue « moderne » depuis les années 80, en même temps que s’emballait le monétarisme façon Friedmann qu’il soit américain (reaganomics) ou version plus ou moins « Maastrichtienne » en Europe.

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Qu’on ne se méprenne pas cependant sur nos intentions. En introduisant ces trois remarquables contributions, nous savons le contexte extérieur qui sévit, mais nous ne souhaitons pas prendre un quelconque parti dans un débat quelconque, qu’il soit économique ou politique.

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Rappelons simplement que la gestion qui est science de l’action et de la réflexion, jamais désincarnée, ne doit pas être entachée par les décisions qui lui sont extérieures.

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L’acuité ne doit pas faire oublier qu’ici est le recul nécessaire méthodique et méthodologique apporté par la Recherche dans ces questions brûlantes que sont les réductions d’effectifs pour favoriser la performance en France ou l’étude des survivants à un plan social. La troisième étude de ce premier dossier est aussi très originale, car rarement les PME sont examinées dans le cadre de la gestion des risques de conflits sociaux.

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Le deuxième dossier se veut ouvert à plusieurs spécificités de la gestion : stratégie, organisation, mercatique ou finance…, dans leurs approches propres de la ou des performances articulées autour de la thématique centrale qu’est la responsabilité sociale de l’entreprise, la RSE, qui apporte ainsi, l’éclairage explicatif pour réussir le management. Les huit articles du dossier intitulé : Performances et/ou Management responsable, entendent reprendre la problématique de ce numéro abordé autour de la sentence de Milton Friedmann par les fines analyses du premier dossier.

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Les enjeux sont posés par le premier article sur la RSE et la performance, s’ensuivent alors des approches plurielles : en stratégie tout d’abord, avec l’acquisition des compétences en externe ou le réseau social du dirigeant de TPE ; en organisation pour la conception globalisée des systèmes d’information, avec une nuance d’analyse mercatique le « Lean manufacturing » appliqué aux industries qui travaillent en juste-à-temps, organisation toujours pour la RSE grâce à l’apport de la théorie des parties prenantes, clairement marketing enfin, dans l’alliance des marques. Et si tout cela, semble en déduire la dernière contribution n’était qu’un moyen de gestion de l’obsolescence morale, en nous renvoyant à des problèmes économiques, politiques et sociétaux qui dépassent ce que nous entendons développer clairement et rigoureusement dans ce numéro 223 de La Revue des Sciences de Gestion ? Car le sort de cette économie sans conscience que fustige aussi le poète : « Par toi je change l’or en fer

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aura beau être enfoui au plus profond de la terre comme des consciences, rien n’empêchera, comme dans la légende phrygienne, aux roseaux, de répandre à tous vents, l’éternelle vérité : « Le roi Midas a des oreilles d’ânes ! »

Notes

[*]

The New York Times Magazine, September 13, 1970.

[1]

« Étonné d’un malheur si nouveau, se trouvant à la fois riche et misérable, il maudit ses trésors. L’objet naguère de ses vœux devient l’objet de sa haine. Au sein de l’abondance, la faim le tourmente, la soif brûle sa gorge aride. L’or qu’il a désiré punit ses coupables désirs. »

[2]

« Et nunc reges intelligite, erudimini, qui judicatis terram ! », notamment page 9, col. 1, La revue des Sciences de Gestion (La RSG), n° 218, mars-avril 2006. http://larsg.over-blog.com

[3]

Alain Minc : « Une sorte de diable : Les vies de John Maynard Keynes », Grasset & Fasquelle, 347 pages, Paris 2007.

[4]

Le Président de Vinci, Antoine Zacharias, a été mis en minorité par le Conseil d’administration qu’il avait lui-même convoqué, en juin 2006, pour démettre le Directeur général du Groupe Vinci, Xavier Huillard qui accusait l’accusant de se faire verser des sommes « jugées astronomiques » au détriment de l’entreprise qu’il dirigeait. Dans cette affaire qui peut passer pour exemplaire d’un essai de retour à une forme d’éthique des affaires dans le capitalisme français, Alain Minc faisait partie de ceux qui soutenaient Zacharias ! On ne se refait pas !

[5]

XIX. 26.

[6]

Luc IX, 60 déjà.

[7]

Jean-Claude Thoening : « Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. » Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.

[8]

Le Général Nivelle, né à Tulle en 1854, mort à Paris en 1924, brillant polytechnicien, fut nommé généralissime des armées alliées en remplacement de Joffre, en décembre 1916, grâce à son extrême popularité chez les Anglais dont il était l’un des rares officiers généraux français à parler couramment la langue. Il décida d’appliquer la tactique de « l’attaque brusquée ». Les offensives Nivelle, dont la « bataille du Chemin des Dames », entraînèrent en quelques semaines la mort de plus de 350000 hommes et déclenchèrent en 1917, les premières grandes mutineries de soldats.

[9]

Charles Baudelaire : Alchimie du Malheur.

Résumé

Français

La phrase de Milton Friedman : « La Responsabilité sociale d’une entreprise est de faire du profit », inspire au Directeur de la Rédaction de La Revue des Sciences de Gestion, les mésaventures de Midas qui à force de transformer tout en or, par son toucher, finit par ne plus pouvoir se nourrir. Toutefois à la différence du légendaire roi de Phrygie, les apprentis sorciers qui mènent cette danse macabre de l’économie monétairen’ont pas compris leur erreur. Quant à ceux qui renoncent à toutes les richesses pour un retour à une nature grossière, ils ne sont pas dotés automatiquement de talent et de jugement. Ce premier numéro de 2007, consacré aux ressources humaines et à la liaison qu’on peut établir entre la responsabilité sociale des entreprises et les performances à réaliser ne veut toutefois pas s’inscrire dans l’actualité présidentielle française, ni dans l’actualité des plans sociaux de grandes entreprises européennes comme EADS, Airbus. La gestion qui est science de l’action et de la réflexion, jamais désincarnée, ne doit pas être entachées par les décisions qui lui sont extérieures. L’acuité ne doit pas faire oublier qu’ici est le recul nécessaire méthodique et méthodologique qu’apporte la Recherche dans ces questions brûlantes du premier dossier que sont les réductions d’effectifs pour favoriser la performance ou l’étude des survivants à un plan social. La troisième étude de ce premier dossier est aussi très originale, car rarement les PME sont examinées dans le cadre de la gestion des risques de conflits sociaux. Le deuxième dossier se veut ouvert à plusieurs spécificités de la gestion : stratégie, organisation, mercatique ou finance..., dans leur approches propres de la ou des performances articulées autour de la thématique centrale qu’est la responsabilité sociale de l’entreprise, la RSE, qui apporte ainsi, l’éclairage explicatif pour réussir le management. Les huit articles du dossier intitulé : Performances et/ou Management responsable, entendent reprendre la problématique de ce numéro abordée autour de la sentence de Milton Friedmann par les fines analyses du premier dossier.

English

« Midas has the ears of an ass ! » Milton Friedman’s statement : « The social responsibility of business is to increase its profits » inspired the Editor-in-Chief of Management Sciences to contemplate the misadventures of Midas who, through turning everything he touched to gold, ended up by not being able to feed himself. One draws a parallel with the breathtaking increase over the last 20 years in the number of poor, including those who are workers, homeless and ill without medical care in countries becoming ever richer, like ours, a period during which a politico-business class where left and right argue over the palm of the good disciple, where shameless leaders with short-term horizons and absolutely no knowledge of quite recent history had thought that they would be able to impose the economic ideas of the « Father of the Chicago Boys » on the planet, in the name of development. However the difference with the legendary king of Phrygia is that the apprentice wizards performing this macabre dance have not realised their mistake. As for those who renounce all riches for a return to basic nature, they are not automatically endowed with talent and judgement. This first issue of 2007 is devoted to human resources and the connection that can be made between corporate social responsibility and performances to be achieved. This connection just will not become part of the current climate of the French presidency, nor of the current issues of corporate restructuring plans in large European businesses such as EADS or Airbus. Management, which is the science of action and reflection, never disembodied, should not be tainted by decisions which are exterior to it. Acuteness should not lead one to forget that here is the necessary methodical and methodological distancing that research brings to the table with burning questions in the first dossier which are the reductions in personnel to boost performances or the study of those who survive restructuring. The third study in the first dossier is also very original, because small and medium-sized businesses are rarely examined in the question of managing the risks of social conflict. The second dossier opens itself to several specific areas of management : strategy, organisation, marketing or finance..., each with its own approach to the performance(s) that is/are linked to the central subject which is corporate social responsibility or CSR, thus bringing us an explanatory enlightenment of how to succeed in management. The eight articles of the Performance and/or Responsible Management dossier, picks up the central problem that this issue tackles around Milton Friedmann’s statement through the detailed analyses of the first dossier.

Español

El Rey Midas tiene las orejas de burro » «
La frase de Milton Friedman : « La Responsabilidad social de una empresa es obtener beneficios » trae a la memoria del Jefe de Redacción de la Revista de Ciencias de Gestión las desventuras de Midas, que obligado a transformar en oro todo lo que tocaba, terminó sin poderse alimentar. Se puede establecer un paralelismo con el vertiginoso ritmo de crecimiento del número de pobres en los últimos 20 años, que incluye trabajadores, personas sin techo y enfermos sin tratamiento en países cada vez más ricos como los nuestros, desde que una clase político-mercantilista en la que la derecha y la izquierda luchan por el título del buen discípulo y en la que gobiernos desvergonzados, cortos de miras y sin conocimiento alguno del pasado reciente han creído poder imponer al planeta las ideas económicas del "Padre de los Chicago Boys" en nombre del desarrollo. Sin embargo, a diferencia del legendario rey de Frigia, los aprendices de brujo que marcan este macabro baile no han comprendido su error. Quienes renuncian a toda riqueza para regresar a la tosca naturaleza son desposeídos automáticamente de talento y juicio. Este primer número de 2007, dedicado a los recursos humanos y a la relación que se puede establecer entre la responsabilidad social de las empresas y los beneficios, no pretende enmarcarse en la actualidad presidencial francesa ni en la actualidad de los programas sociales de grandes empresas europeas como EADS o Airbus. La gestión, que aúna indefectiblemente la acción y la reflexión, no debe verse mancillada por decisiones que le son ajenas. La perspicacia no debe hacernos olvidar que la Investigación aporta la perspectiva metódica y metodológica necesaria en las cuestiones candentes tratadas en el primer dossier, como son los recortes de plantilla para favorecer los beneficios o el estudio de los supervivientes a un plan social. El tercer estudio de este primer dossier también es muy original, ya que rara vez se examina a las PYMES en el marco de la gestión de riesgos de conflictos sociales. El segundo dossier se abre a diversas características específicas de la gestión : estrategia, organización, marketing o finanzas, desde el enfoque del o de los beneficios articulados en torno al tema central, que es la responsabilidad social de la empresa o RSE, y que también aporta una explicación ilustrativa para triunfar en la gestión. Los ocho artículos del dossier titulado « Beneficios y/o gestión responsable » retoman la problemática de este número, que gira en torno a la frase de Milton Friedman, a partir de los sagaces análisis del primer dossier.

Pour citer cet article

Naszályi Philippe, « « Le roi Midas a des oreilles d'âne ! »  », La Revue des Sciences de Gestion 1/ 2007 (n°223), p. 5-6
URL : www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2007-1-page-5.htm.
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