2001
Devenir
Les dangers de l’intimité: proximité et distance au cours de l’alimentation et du sevrage
[*]
Dilys Daws
[**]
Ce document, basé sur le travail effectué dans le service de pédiatrie d’une clinique de médecine générale, donne des exemples d’observation de bébés et expose des idées provenant de recherches récentes. Il s’agit en quelque sorte d’un travail interdisciplinaire.
Les problèmes de l’alimentation et du sevrage sont liés aux questions de la proximité et de la distance entre le bébé et la personne qui l’élève. Dans les problèmes apparaissant tout au début, les besoins non satisfaits des parents jouent un rôle très important. L’utilisation de la cuiller, comme «objet transitionnel» et comme symbole de «l’action créatrice» du bébé lui-même, est décrite au cours du sevrage. Les problèmes ultérieurs peuvent être liés aux troubles du comportement alimentaire de la mère, à l’intrusion des parents et aux conflits entre les parents et le bébé.Mots-clés :
problèmes de l’alimentation et sevrage, retard de croissance, service de pédiatrie et médecine générale.
This paper is based on work in the baby clinic of a general practice, with exemples from infant observation, and ideas from recent research. It is something of an interdisciplinary paper.
Feeding and weaning problems are related to issues of closeness and distance between baby and care-giver. In early feeding problems the unmet needs of the parents are crucial. In weaning, the use of the spoon as a «transitionnal object» and as a symbol of the baby’s own creative «agency» is described. Later problems may connect with mother’s eating disorders, intrusiveness by parents and conflict between parents and baby.Keywords :
feeding problems and weaning, failure to thrive, baby clinic and GP practice.
Les réflexions relatives à l’alimentation des bébés portent à la fois sur l’idée de proximité et sur l’idée de distance entre deux personnes (Parker, 1993). Les travaux sur les troubles du comportement alimentaire des jeunes enfants décrivent souvent l’intrusion des objets et son contraire, leur indisponibilité. Il est possible que l’expérience de ces deux attitudes ait été intériorisée dès l’enfance.
Dans un de mes précédents articles, je décrivais la façon dont se met en place l’alimentation et dont se développe le sevrage (Daws, 1993). J’y examinais surtout les problèmes concernant les bébés qui étaient «trop nourris» ou «nourris trop souvent», ce que je décrivais comme des problèmes de séparation. Les parents et les bébés pouvaient gérer la proximité mais ne réussissaient pas à trouver le moyen de se séparer. Le deuil ou d’autres pertes semblent souvent sous-tendre ce type de problème de séparation; également importantes sont l’ambivalence ou l’hostilité non reconnue de la mère.
J’en viens maintenant au cas opposé des enfants qui semblent n’être pas assez nourris, et qui peuvent, dans les cas extrêmes, «échouer à croître». Ce qui caractérise leur situation est la distance qui existe entre la personne qui les élève et eux-mêmes. Ce sont très souvent les infimières à domicile qui, les premières, s’inquiètent au sujet de ces enfants et signalent tout simplement leur souci devant la façon dont le bébé est tenu lorsqu’il est alimenté. Il serait évidemment simpliste de penser que la proximité physique est «bonne» et que la distance est «mauvaise». Régler la distance peut être une façon radicale de résoudre les problèmes affectifs. En d’autres termes, un attachement évitant peut, pour certaines mères et certains bébés, être ce qu’ils peuvent faire de mieux en ce qui concerne leurs relations. Juliet Hopkins (1996) a montré que la «trop bonne mère» trop proche de son bébé, peut ne pas lui laisser assez de place pour se développer.
En parcourant rapidement certains des articles traitant du retard de croissance, j’ai constaté comment cette dialectique entre distance et proximité se reflète dans l’opposition habituelle entre littérature générale et études de cas. Il est difficile de passer de l’une aux autres et, par exemple, dans un commentaire pertinent de l’article «Elever un enfant qui ne se développe pas bien», Boddy et Skuse (1994) sont manifestement irrités lorsque Shapiro, Fraiberg et Adelson (1980) soutiennent que «c’est la mère qui est la clé lorsqu’il y a manque de développement», parce que, et ils le regrettent, l’évaluation clinique ne concerne qu’une seule famille.
Pourtant, la plupart d’entre nous, cliniciens, tirons notre inspiration de nos «cas uniques». Peut-être idéalisons-nous et généralisons-nous trop ce que nous apprenons. Naturellement, tous tant que nous sommes, nous sommes des études de cas personnelles et uniques; la façon dont nous avons nous-mêmes été nourris bébés, que nous nous en souvenions ou pas, qu’on nous en ait parlé ou non, est peut-être la base de notre approche actuelle du sujet. En fait, en tant que chercheurs, David Skuse, comme Alan Stein et ses collègues, illustrent brillamment, dans leurs études sur vidéos, les expériences personnelles, les plaisirs et les souffrances de couples particuliers de parents et d’enfants au cours de l’alimentation.
En prenant part à l’obervation du bébé, dont nous enseignons la technique, (Miller et al., 1989) nous avons d’inappréciables exemples individuels des relations qu’entretiennent les mères et leurs enfants lorsqu’elles les nourrissent. Je cite ici l’observation d’un bébé de 3 semaines et demie. Dans ce qui semble une situation très normale, agréable, vous pouvez constater combien le niveau de l’anxiété est élevé, comment il s’exprime et comment il est heureusement traité. L’observatrice écrit:
Le bébé ne semblait pas agité… La mère n’arrête pas de dire que R. continue à être très affamée et veut être nourrie toutes les deux heures environ. Je demande ce qui se passe la nuit. Le père et la mère expliquent ensemble qu’au début le berceau de R. était au pied de leur lit et qu’ils avaient même changé leurs oreillers de place pour être plus près d’elle. La mère avait dû la pousser doucement de temps en temps car elle était extrêmement calme quand elle dormait. Ils avaient maintenant eu le courage de remettre leurs oreillers en place et de s’éloigner un peu. Elle commence sa nuit dans son berceau après avoir bu un biberon. Pendant la nuit, après une tétée, ils la reprennent dans leur lit où elle est à portée de la main pour une nouvelle tétée lorsqu’elle s’éveille à nouveau. Le père et la mère étaient étonnés de ne pas l’écraser, mais la mère remarqua que, depuis la naissance, son sommeil était très différent car elle entendait le plus léger bruit du bébé.
Le père constata que, parfois, on ne savait pas pour quelle raison elle pleurait. La mère dit qu’elle avait l’impression de reconnaître quelques-uns de ses pleurs. De temps en temps, elle semblait souffrir le martyre: elle grimaçait et s’arrêtait de gigoter. Ils pensaient qu’elle avait des coliques. Le médecin les avait rassurés, bien que ne sachant pas exactement ce qu’elle pouvait avoir. Ils avaient consulté des manuels et avaient été horrifiés de découvrir que les coliques duraient seulement trois ou quatre mois.
R. avait commencé à s’agiter, relevait la tête et faisait la grimace. La mère pensait que les bébés pleuraient pour qu’on les prenne dans les bras et que les gens qui disaient de les laisser pleurer un peu avant de les prendre avaient tort. R. a commencé à pleurer très doucement et sa mère s’est approchée du berceau, l’a prise dans ses bras et lui a dit bonjour. Elle lui demande si elle veut qu’elle sorte son sein, ce qu’elle fait et R. met une ou deux minutes à s’en saisir et commençe à téter.
La mère est attentive à R. mais continue à parler. Elle dit qu’il est difficile de savoir combien elle prend et que donner le sein a été un peu un combat. Elle persévère mais elle doit continuer à lui donner aussi des biberons, bien qu’elle sache qu’il lui faudra les supprimer dès que possible. Elle a appelé une consultation de conseil en allaitement pendant la semaine. On lui a dit, «Tout le monde peut donner le sein, ma fille continue à allaiter sa fille de deux ans». La mère trouve qu’ils ne donnent pas de conseils vraiment valables.
R. continue à téter. Elle grimace, devient rouge et, brusquement, se met à pleurnicher. Sa mère la redresse, lui parle et la fait sautiller, elle se calme et la mère me demande si j’aimerais la tenir pendant qu’elle se prépare pour lui donner l’autre sein. Je la prends et l’assieds sur mon genou. Mes mains semblent bien trop grandes pour elle, je l’assieds sur un genou alors qu’il serait plus facile de la tenir contre moi, sur mon épaule. Elle recommence à pleurer et sa mère étant maintenant prête je la lui rends en disant qu’elle sait ce qu’elle veut. Cette fois-ci elle s’accroche immédiatement et semble téter avec enthousiasme. Malheureusement je dois m’en aller.
Ce compte-rendu vous permet de comprendre combien le père et la mère sont préoccupés simplement par l’idée de savoir comment se situer par rapport à leur bébé. Ils sont capables d’essayer tour à tour le sein ou le biberon, et de déplacer leurs oreillers à mesure que la confiance s’établit. L’observatrice est également sensible aux idées d’éloignement physique, elle aide à tenir le bébé quand la mère le demande, remarque la taille du bébé par rapport à la sienne et dit «Je l’assieds sur mon genou, alors qu’il serait plus facile de la tenir contre moi, contre mon épaule». Elle est tiraillée entre deux sentiments très forts, d’abord l’intuition que les bébés ont besoin d’être serrés dans les bras et puis, au-delà, qu’ils suscitent le désir de les tenir serrés dans les bras. D’autre part, elle sent qu’en présence des parents du bébé, cela serait trop intime. Cette simple remarque de l’observatrice à propos d’une réaction très personnelle nous fournit une indication diagnostique fondamentale pour nos réflexions sur la proximité et la distance entre un bébé et celui qui lui donne les soins1. La proximité semble être un élément essentiel: lorsqu’elle n’existe pas, nous devons réfléchir à ce que la distance représente. Dans le même esprit, voici un second exemple de l’observation d’un bébé de 3 semaines:
Elle commença alors à habiller M., qui se mit à pleurer de plus en plus fort. Son petit visage se contorsionna et devint rouge vif. Sa mère la prit dans ses bras et la tint contre sa poitrine: les pleurs cessèrent immédiatement. Ceci se produisit à deux reprises; la mère demanda si elle allait devoir nourrir un bébé à moitié habillé? A ce stade elle semblait avoir pris la décision de laisser hurler M. jusqu’à ce qu’elle ait fini de l’habiller. En même temps, elle riait un peu nerveusement et disait: «Oh, tu es horrible – tu n’as aucune patience». Quand elle eut fini de l’habiller elle prit l’enfant et la serra dans ses bras en disant «Maintenant tu vas probablement commencer à manger mon foulard». Les pleurs cessèrent mais M. avait mis dans sa bouche une partie de son poing et le suçait.
La mère s’assit alors dans un fauteuil, installa M. sur ses genoux et plaça un mouchoir en papier sous son menton. J’avais conscience de penser qu’il semblait que tout devait être très propre, en ordre et presque parfait. La mère tenait serrée dans ses bras M. qui prit avidement la tétine du biberon. La mère remarqua encore une fois sa gloutonnerie. Pendant toute la tétée, le regard de M. était braqué sur le visage de sa mère. Sa main gauche s’était rapprochée du biberon et bien que ses doigts ne l’entourent pas, ils donnaient l’impression qu’elle le tenait. La mère remarqua: «Bientôt elle tiendra le biberon elle-même».
Je pense que le compte-rendu de cette tétée est pénible à écouter et en particulier cette dernière remarque «bientôt elle tiendra le biberon elle-même». Nous voyons comment la mère interprète comme un premier pas vers l’indépendance le fait que le bébé tient le biberon. Si le bébé avait été nourri au sein et avait frappé le sein de sa mère en tétant, il est probable que ceci aurait plutôt été interprété comme un signe de la proximité de l’enfant, comme le désir de se cramponner à sa mère. (Je parlerai plus loin d’un bébé que j’ai observé il y a très longtemps).
L’observatrice était bouleversée de voir la mère tenir ce bébé de six semaines assis très droit sur ses genoux, avec un espace entre son propre corps et celui de l’enfant:
Elle soutenait la nuque du bébé de la main gauche, à bout de bras, et lui donnait le biberon de la main droite. J’avais conscience d’un sentiment d’inconfort devant la position de l’enfant, désirant que la mère la serre contre son propre corps, dans une position plus proche et plus intime. Le bébé semblait plus intéressé par le biberon que par sa position et commença à téter avidement.
Cependant, plus tard, la mère rapprocha le bébé et l’adossa tout contre elle, en l’entourant de son bras.
Quand le bébé eut 18 semaines, nous l’avons vue bien attablée devant des aliments solides, qu’elle mangeait assise dans une petite chaise haute. Puis la mère lui donna un biberon qu’elle tenait et l’observatrice notait «La distance totale devait être d’environ soixante centimètres entre la mère et l’enfant (la distance du bras tendu de la mère)».
En réfléchissant à ce bébé que la mère décrit comme «avide» et «un petit monstre» il est important de se rappeler qu’il est bien nourri. Il ne dépérit pas. Cette mère devait s’accommoder des absences pour affaires de son mari. Nous pouvions seulement nous demander si le grand espace entre elle et son bébé, que semblait supporter si difficilement l’observatrice, représentait ces absences ou d’autres dans l’expérience de la mère. Nous pouvions en outre penser que cette façon d’établir une distance entre elles est sa façon de faire face aux complications de l’intimité. La proximité serait-elle encore pire?
Il est important de réfléchir à ce que cette façon de se tenir à distance du bébé représente pour la mère, en fonction de son expérience. S’agit-il de projection paranoïde ou de dépression? Cette mère semble s’attendre à devoir souffrir de l’avidité de son enfant: c’est ce que signifie «Maintenant tu vas probablement manger mon foulard». Une autre mère pourrait être protectrice vis-à-vis de l’enfant. Une mère qui m’avait été adressée avec son bébé ne le regardait jamais, ne rencontrait jamais son regard. En les tenant ensemble sous mon propre regard, j’essayais de la libérer et de lui donner la possibilité de regarder son bébé. Puis, plus activement, moi-même, je regardais celui-ci, lui souriais et lui parlais, faisant remarquer son regard affectueux (un peu triste). Je me sentis obligée de dire à la mère que je remarquais qu’elle ne le regardait pas. Elle répondit «J’ai peur de lui faire du mal», ce qui, dans le contexte de ce contact inexistant, était un commentaire exprimé d’une façon extrêmement nette. En même temps, elle me racontait l’histoire de son propre isolement et de sa haine pour le père du bébé. Dans un sens, son désir d’en protéger l’enfant était frappant mais la façon qu’elle avait choisi pour ce faire pouvait se révéler une condamnation à perpétuité qui donnait le frisson.
J’en arrive maintenant à la description par Juliet Hopkins de sa façon d’aider une mère adoptive à respecter la distance dont a besoin un enfant dont elle s’occupe et qui constitue pour lui l’espace qu’il préfère entre eux (1994). Dans ce cas, Hannah, à l’âge de 6 mois, lui fut adressée par un pédiatre parce qu’elle pleurait sans arrêt et n’avait pas de contact oculaire. Elle était la fille d’une mère célibataire schizophrène et était arrivée à la maison d’accueil à 1 mois. La mère adoptive chaleureuse, Martha, dit à Hopkins «C’est pire que des larmes, ce sont des cris perçants». Lorsque le bébé s’éveilla en sursaut:
Martha la mit doucement sur ses genoux, en lui parlant gentiment, et me montra comment Hannah se tenait raide, sans se lover contre elle. Le plus frappant à observer c’est qu’Hannah tenait ses jambes soulevées au-dessus des genoux de Martha qui expliqua que le bébé ne posait jamais ses jambes sur elle. Hannah avait déjà refusé d’être calinée et Martha me montra comment elle s’éloignait de sa poitrine quand elle l’attirait contre elle. Elle me dit que la prendre dans les bras lorsqu’elle criait la faisait pleurer davantage.
Elle raconta aussi à Hopkins qu’Hannah avait bu davantage de lait provenant d’un biberon posé sur un support, à l’hôpital, qu’elle ne le faisait sur ses genoux.
Au cours de cette seule séance, Hopkins et la mère adoptive établirent d’Hannah un portrait différent de celui des propres enfant de Martha: c’était un bébé nerveux et extrêmement sensible, qui avait eu un mauvais départ dans la vie, qui se sentait submergée et effrayée par les gens lorsqu’elle devait affronter tout ensemble le visage, la voix et le contact physique mais qui appréciait clairement les relations avec sa famille lorsqu’elles étaient modulées:
Martha était heureuse que je pense qu’il serait bon de continuer à donner à Hannah le biberon posé sur un support, de la laisser seule dans son berceau et de ne pas essayer de la caresser lorsqu’elle résistait. Elle pensait à lui acheter une chaise à bascule. J’étais consciente de lui avoir donné la permission de prendre en compte les signaux du bébé. Après cette seule séance, Hannah eut des contacts oculaires avec sa mère adoptive, et le mari de celle-ci, ce même jour, et elle devint plus souriante et amicale et hurla moins. Elle ne pouvait avoir de contacts oculaires tant que Martha n’avait pas vu son besoin de distance dans ses yeux plus approbateurs.
Paradoxalement, ce fut l’aptitude remarquable de Juliet Hopkins à établir un contact affectif significatif avec la mère adoptive qui permit à celle-ci d’être plus réservée vis-à-vis d’Hannah.
Par contraste avec M., le bébé dont la mère interprétait le fait qu’elle se cramponnait à son biberon comme le signe qu’il était prêt à se débrouiller seul, voici maintenant l’exemple d’un bébé que j’ai observé il y a plus de 30 ans. Il s’agissait en fait de l’un des bébés cités par Esther Bick dans sa communication sur l’observation du bébé (1964). James avait 4 semaines 1/2 au début de l’observation. Je cite le passage:
Lorsque la mère lui donna le sein, il saisit immédiatement le mamelon et le suça vigoureusement. Il avait les yeux ouverts et de la main droite touchait tour à tour le sein et le bouton de la robe de sa mère. On avait observé que toucher le corps de sa mère était son comportement habituel toutes les fois qu’il était près d’elle. A 13 semaines, la mère demanda à l’observatrice de le tenir pendant qu’elle préparait son bain et lui dit «Va avec Tantine, elle doit t’observer». James était étendu sur les genoux de l’observatrice, la regardait mais ne la toucha pas. Quand sa mère revint, il la regarda, la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle le reprenne. Sur ses genoux il tâtonna avec sa bouche et sa main pour trouver le sein puis posa sa main sur son bras. Après le bain, une fois au sein il s’y cramponna: sa mère enleva sa main. Il la posa alors sur celle de sa mère et la remua en cadence tout en tétant. A 22 semaines, il lui caressait le sein avec de grands mouvements. A 24 semaines (je cite les notes de l’étudiant) «James prenait le sein avec impatience. La mère dit qu’il ne l’aurait pas beaucoup plus lontemps car son lait s’épuisait. Avec la main gauche, James jouait avec le sein de sa mère puis avec sa main. Ses mouvements étaient vifs pendant tout le temps de la tétée. En l’observant je me demandais si ses mouvements pouvaient être une véritable caresse; il m’apparut être conscient de ce que sa main faisait. La mère le changea de sein et il le saisit avec impatience, caressant le sein et le cou et touchant sa bouche. Il fut sevré et mis au biberon à 27 semaines. Il s’ensuivit une semaine de détresse pendant laquelle il refusa la nourriture, s’endormant entre les gorgées alors qu’il dormait mal la nuit. La mère remarqua qu’il se comportait comme s’il était un petit bébé. La semaine suivante il commença à toucher le biberon, étendant ensuite le bras pour l’attraper, le caressant tendrement, comme il faisait pour le sein puis finalement s’installant de façon à garder une main sur le biberon et de l’autre touchant, tapotant et caressant sa mère.»
Cette scène nous montre comment ce bébé, James, mêle tendrement ses expériences du sein et du biberon.
De nouveau, nous pouvons voir comment le choix du sein ou du biberon peut dépendre de la façon dont la mère perçoit la distance entre elle-même et son bébé. Permettez-moi de dire ici que nourrir un bébé est une question de vie ou de mort: les bébés meurent s’ils ne sont pas convenablement nourris. Il s’agit aussi d’émotions qui ont force de vie ou de mort. Certaines mères ont toujours eu l’intention de donner le biberon; l’allaitement au sein, pour elles, semble hors de question. D’autres peuvent être heureuses de donner le sein alors que d’autres encore commencent par donner le sein mais doivent y renoncer. Certaines d’entre elles peuvent être accablées par cet échec, d’autres estiment que le biberon les libèrent d’une situation impossible et qu’elles peuvent employer leurs énergies beaucoup mieux en utilisant le biberon comme une sorte de médiateur entre elles et le bébé. Winnicott (1968), cependant, dit que la survie de la mère tient plus du miracle lorsqu’elle allaite que lorsqu’elle donne le biberon, ce qui implique que donner le biberon fait manquer quelque chose.
Une mère avec laquelle j’ai travaillé avait essayé de donner le sein mais avait eu des difficultés dès le début. Séjournant avec son mari chez sa belle- mère, elle avait continué à lutter et avait donné plusieurs coups de téléphone tendus à l’infirmière à domicile. Celle-ci, de loin, se sentait désarmée et la mère mit le bébé au biberon. Ils rentrèrent chez eux, les choses se calmèrent et l’infirmière fut particulièrement attentive à la mère, sachant que celle-ci avait perdu sa propre mère lorsqu’elle avait 6 mois. Visiblement il y avait beaucoup de choses à dire et l’infirmière m’adressa la mère et son bébé de 5 semaines. L’occasion me fut donc donnée d’entendre la triste histoire du désir de la mère d’allaiter son enfant et la façon dont cela avait semblé mal tourner. Elle put me raconter la mort de sa mère et ses souvenirs d’une enfance très malheureuse où elle avait subi d’autres deuils. Je lui dis que je pensais qu’elle n’avait pas été capable de nourrir son bébé parce qu’elle souhaitait lui épargner l’expérience qu’elle-même avait eue d’être très proche de sa mère et tout à coup de la perdre totalement. Rien ne pouvait être pire. La mère trouva ma réflexion révélatrice. Elle fut alors capable de se permettre de voir combien elle était proche, en fait, de son bébé nourri au biberon qui était superbe, souriant et charmant. Puis elle amena son mari qui souhaitait me rencontrer et ils firent ensemble un travail approfondi sur l’amertume que leur avait laissée leur enfance qui avait été difficile pour chacun d’eux, ce qui peut-être les aida à consolider une relation vraiment nouvelle.
L’exemple probablement le plus connu de la littérature psychanalytique d’un bébé qui ne se développait pas bien est celui de Billy étudié par Shapiro, Fraiberg et Adelson (1980). Adressé à eux à 5 mois, dans un état de dénutrition grave, l’enfant mourait de faim; leur compte-rendu est l’un des plus déprimant qu’aucun de nous ait jamais entendu:
Puis Billy émit quelques plaintes. Sa mère dit que c’était l’heure de son biberon et offrit de le nourrir. «Regardez, dit-elle, ce qu’il fait quand je lui montre le biberon». Elle posa le biberon sur le sol à une certaine distance de Billy qui était à quatre pattes. Le visage de l’enfant exprima l’attention et l’urgence – pas un sourire mais l’urgence. Et le bébé de 5 mois commença à parcourir en rampant la longue distance qui le séparait du biberon. Il l’atteignit en chancelant mais ne put pas l’attraper tout de suite. Finalement il l’empoigna, la bouche ouverte avidement, mais le biberon était à l’envers et il ne pouvait pas bien l’orienter. Enfin, il mit la tétine dans sa bouche. Il tétait gravement, gloutonnement.
Tandis que j’observais la scène, dissimulant ma propre souffrance et l’horreur que je ressentais intérieurement, la mère, qui allait encore à l’école, expliqua que c’était la façon dont Billy prenait son biberon. «Il aime ça comme ça, il aime avoir son biberon tout seul, par terre».
Shapiro continue en disant qu’il devint bientôt évident que ni Kathy ni le père n’avaient la moindre idée de la quantité de nourriture dont Billy avait besoin. Eux-mêmes étaient tous les jours réellement affamés et ils devaient durement réfréner leur propre appétit de diverses façons. Quelque part Kathy, tout comme John, semblait estimer que Billy devrait simplement avoir faim comme eux. Ils n’avaient apparemment pas très bien compris que sa vie était en danger.
A mesure que la thérapeute travaillait avec la mère sur son propre isolement et son propre besoin d’être maternée, sa capacité à réagir vis-à-vis de Billy s’améliora:
Lorsque j’entendis les propres pleurs de Kathy, elle commença à réagir aux pleurs de son bébé. Lorsque je compris les besoins de Kathy, elle commença à interpréter les signes des besoins de son bébé. Lorsqu’il lui fut possible d’exprimer des sentiments hostiles envers Billy, ces sentiments ne purent plus l’éloigner de lui, elle était libre de l’aimer. Lorsque, au cours du travail thérapeutique, Kathy devint consciente de sa violente ambivalence envers sa propre mère elle acheva sa propre adolescence et s’affranchit de la «mère sorcière» qui entravait son développement en tant que femme et mère.
Ce dernier paragraphe résume aussi la philosophie de la psychothérapie parent-bébé telle que nous l’avons apprise de Selma Fraiberg. L’idée que nous avons besoin d’écouter les pleurs des parents avant qu’ils ne puissent entendre les pleurs de leurs bébé est essentielle. Dans un audre document, «Les fantômes dans la chambre d’enfants» (1980), elle montre avec la même force que certains parents sont incapables de reconnaître les besoins de leur bébé parce que leurs propres besoins n’ont pas été satisfaits. Je pense que cela résume en un mot la situation des bébés à qui, tout simplement, on ne donne pas assez à manger. Leurs parents ne remarquent pas leurs besoins, ou ne peuvent y répondre, ou estiment qu’ils n’ont rien à donner à leurs enfants ou ne veulent pas partager ce qu’ils ont avec eux. Pour les professionnels voyant un bébé trop maigre, négligé, la cruauté de l’attitude des parents est évidente. Dans un cas vraiment lamentable, dont j’ai entendu parler récemment, un nouveau-né fut enlevé à sa mère à 3 semaines car il n’avait pas pris un gramme depuis sa naissance. Il avait une sœur d’un an plus âgée et les travailleurs sociaux pensèrent que pour empêcher celle-ci d’être jalouse, on lui avait permis de prendre la place du bébé et de téter la première.. On n’avait pas pensé aux besoins du bébé. Cependant, la petite fille n’était pas vraiment mieux traitée. Au cours d’une visite à la mère elle manifesta qu’elle avait faim. La mère dit distraitement qu’elle avait une banane pour elle mais ne put la trouver. Ce n’est qu’à la fin de la visite qu’elle la retrouva, dans la poche de son manteau. De telles situations sont à juste titre insupportables. Dans des cas de ce genre, il peut être très difficile de se cramponner à la conviction de Fraiberg, selon laquelle il est essentiel de prêter attention aux parents pour les aider à se mobiliser un tant soit peu pour le bébé. Il peut, à certains moments, être inopportun de persister et inévitable de réaliser que l’enfant devra être élevé ailleurs.
De même, dans un document lucide et utile, Ruth Selwyn (1993) décrit le retard de croissance de l’enfant comme «associé à une diminution de la capacité de la mère à nourrir son enfant, tant du point de vue matériel que psychologique.» Selon elle «Il semble que le fait d’écouter et d’aider la mère à arriver à comprendre ses expériences et ses sentiments soit ressenti par elle comme un enrichissement et un soutien. Tenir compte de ses besoins et apprendre à la connaître, l’aidèrent à être plus disponible pour son bébé».
La patiente de Ruth Selwyn se sentait soutenue. D’autres patientes utilisent la situation thérapeutique différemment. Je pense à la façon dont les patientes me font partager leurs impressions et estiment que leur attitude envers moi peut constituer un effet de transfert de certains aspects du problème. En cas de difficultés relatives à l’alimentation, les familles à problèmes peuvent être irritées par moi et me trouver critique à leur égard. Ce que je dis est ressenti comme pas tout à fait juste, venant à contretemps. Je m’interroge sur les moments mal choisis entre elles et le bébé. L’empathie avec les parents peut aussi vous laisser vidés et épuisés ou euphoriques, comme si vous disposiez de ressources illimitées. Les parents peuvent apparemment se décharger de leurs soucis sur les professionnels qui alors se sentent critiques envers eux et coupables de les harceler lorsqu’ils expriment leur inquiétude quant aux progrès du bébé ou à son manque de progrès. Il peut y avoir des discussions à propos des mesures réelles de la perte ou de la prise de poids du bébé et les professionnels peuvent se disputer entre eux à propos de l’interprétation des percentiles des courbes de poids. Un cercle vicieux peut s’instaurer lorsque les parents, se sentant intérieurement incapables d’assurer une alimentation convenable à leurs enfants, transmettent leur sentiments d’impuissance aux professionnels.
Alimentation et attachement
Les petits mangeurs
Il est indispensable d’examiner de très près les questions de l’attachement pour comprendre pourquoi, lorsque la nourriture est en apparence disponible à profusion certains enfants sont incapables de la prendre. Skuse (1993), remarque que «les enfants qui sont des petits mangeurs obstinés semblent simplement moins motivés que nous par leur appétit». Il ajoute plus loin «Il est important d’être conscient que les enfants qui ne se développent pas bien au sein comprennent deux groupes. bien distincts. D’abord il y a ceux qui sont agités, qui pleurent plus que de raison, qui ne terminent peut-être pas leur tétée ou qui s’accrochent insuffisamment au mamelon.» Nous pouvons voir que, comme le dit Bion, il peut s’agir d’enfants qui ne se sentent pas suffisamment entourés par la mère. Il existe naturellement des explications physiologiques aux difficultés que rencontrent certains bébés à apprendre à se nourrir. Ici, en revanche, nous examinons les composants affectifs de ces problèmes. Il est fort possible que les difficultés énumérées par Skuse évoluent vers le comportement décrit comme Trouble du Déficit de l’Attention. Où peut-on le mieux en étudier la causalité qu’au sein? Dans le second groupe de Skuse dont il dit qu’il est moins bien reconnu, on trouve les bébés qui semblent avoir un petit appétit, ne réclament pas et sont donc susceptibles de supporter des intervalles beaucoup trop longs entre leurs repas. Selon lui:
Le fait de ne pas se développer physiquement peut être la conséquence d’une interaction bien plus subtile entre les caractéristiques du bébé et la réaction des parents. Dans une enquête récente sur l’ensemble des bébés souffrant d’un retard de croissance, dans les quartiers déshérités d’une ville, nous avons découvert qu’environ deux bébés sur trois avaient tendance à «dormir pendant tout le repas» (que ce soit au sein ou au biberon, avant ou après le sevrage), à un moment ou à un autre pendant la première année après la naissance. La grande majorité, 80% des mères, dans un groupe témoin d’enfants se développant bien, éveillaient régulièrement leurs enfants dans ce cas, mais seulement 50% des mères d’enfants qui se développaient mal disaient le faire.
Dans un article récent, Dieter Wolke (1996) donne une explication simpliste de l’interprétation de ce matériel. Cela montre, pense-t-il, que la carence affective de la mère n’est la cause de la sous-alimentation que dans une petite minorité de cas. Je pense que lui échappe l’interaction subtile qui nous permettrait de risquer l’hypothèse que la dépression de la mère et/ou de l’enfant joue un rôle. De même, Pinheirao (1993) prétend, à partir de six études de cas sélectionnées, que «les troubles du comportement alimentaire des bébés correspondraient aux difficultés de traitement de l’expérience affective, telle qu’elle est exprimée par les parents, et dans la relation parent-bébé». Cela nous ramène aussi au patient de Shapiro, Billy, dont les parents pensaient qu’il devait partager leur faim.
Les états de famine
Pour élargir le débat, Antoine Guedeney (1995) a fait remarquer que, en cas de famine, le fait que les bébés survivent ou non peut être lié à la qualité de leurs attachements. Il suggère que la dépression du bébé, due au déracinement des familles qui ont perdu leur maison et des membres de leur famille, entraîne à son tour un taux de survie inférieur. Lorsque la nourriture est rationnée pour tout le monde, la survie dépend en partie de la qualité des relations qui aident à continuer à vivre.
Le sevrage du sein peut être ressenti comme un traumatisme par la mère et le bébé ou comme un accomplissement. La façon dont cela se passe peut avoir, dans une certaine mesure, un rapport avec le rôle du père dans la famille. Si ce qu’il apporte est d’abord perçu comme un soutien pour la mère et le bébé, puis apporte ensuite nouveauté et stimulation ainsi que la définition de limites, il est possible que cela facilite le sevrage. Si le père est marginalisé, considéré comme un obstacle à un duo idéalisé mère-bébé, alors le sevrage peut apparaître comme un désastre. Les difficultés du sevrage peuvent mettre en lumière les problèmes non résolus des relations autour de l’alimentation et les problèmes autour du sein ou du biberon peuvent perdurer lorsque des aliments solides sont offerts au bébé. Une mère, à ce moment-là, disait avec désespoir qu’elle avait toujours su qu’elle aurait un bébé difficile à nourrir.
Le sevrage est le long processus allant de l’introduction d’aliments solides, à la diminution et finalement à l’abandon de l’allaitement soit au sein soit au biberon. Il est maintenant recommandé que les enfants commencent à prendre des aliments solides vers l’âge de 16 semaines. On peut imaginer le bébé prenant des aliments solides dans les bras de sa mère ou assis dans une chaise qui le maintient particulièrement, pour en arriver progressivement à être assis tout seul sur une chaise haute. La cuiller est un nouvel élément, quelque chose qui n’a pas un lien direct comme la bouche et le mamelon ou la bouche et la tétine du biberon. La cuiller, tenue par la mère et mise dans la bouche du bébé, peut être vue par l’un et l’autre. Il existe une nouvelle association, mère et bébé réunis autour d’un troisième objet et n’importe qui peut se joindre à eux. Les bébés sevrés peuvent être nourris par le père, la grand mère et toute la famille. Manger des aliments solides est une compétence entièrement nouvelle et Skuse et Wolke (1992a) décrivent avec verve tout le processus consistant à ouvrir la bouche, mâcher, avaler, etc.
Lorsque le bébé commence à être nourri à la cuiller la mâchoire inférieure et la langue agissent simultanément pour la racler et introduire les aliments dans la bouche. La langue peut avancer quand la mâchoire s’ouvre, presque comme si elle s’attendait à téter la nourriture. Cependant, par la suite, le bébé normal est capable de maîtriser le mouvement de la langue lorsqu’il attend que l’aliment atteigne sa bouche. Pour avaler efficacement, il est absolument nécessaire que le bout de la langue soit soigneusement contrôlé. Il est élevé et pressé contre la voûte du palais. Un bon contrôle de la langue est essentiel pour l’ingestion efficace des aliments solides. Lorsque les bébés passent du mamelon à la cuiller ou à la tasse, des modes nouveaux de coordination doivent être mis en place. Le rythme initial de la séquence qui apparaît n’est pas bien établi mais avec le temps, sucer, avaler, mâcher prennent une apparence plus mature par suite du développement de modes rythmiques plus réguliers.
La toute première façon de mâcher est souvent décrite comme une «mastication» bruyante. Son rythme est semblable à celui de la première succion et semble dériver des modes combinés de succion et de morsure. A mesure que la mastication se perfectionne, les modes de comportement de la machoire, de la langue et de la lèvre acquièrent un rythme régulier et les mouvements deviennent naturels. Les premiers aliments donnés ont en général une consistance très molle et peuvent fondre sous l’action de la salive. La mastication semble se développer à partir de la combinaison de deux modes primitifs, le réflexe de morsure et la succion (Evans-Morris, 1997).
L’apparition des dents est liée à tout ce processus. Dans la dernière partie de leur première année les bébés peuvent prendre plaisir à leurs dents, à leur dureté, et à leur capacité à mordre. La morsure peut exprimer les sentiments agressifs nouvellement reconnus. Les dents signifient aussi devoir faire attention à la morsure – l’origine de l’état dépressif vient peut-être du regret d’avoir mordu la poitrine de votre mère. Etre capable de mordre des biscuits durs vous enlève le souci de mordre quelque chose d’interdit et le sevrage peut être un soulagement. Cependant, si nous poursuivons l’une de nos idées à propos des bébés qui ne se développent pas bien, il est possible que la dépression réfrène les impulsions de morsure et il est possible que certains bébés aient peu d’appétit à cause de cela.
Ces développements physiologiques font la joie de la plupart des parents. Pour d’autres ils sont une source de réels soucis au point même de devenir une phobie. J’ai vu par exemple, récemment, une famille convaincue que son bébé était incapable de mâcher et d’avaler une nourriture solide, ce qui, pour elle, semblait lié à la difficulté de maîtriser, en général, les aspects agressifs de la vie. La façon dont cette atmosphère pesante se traduisait en un symptôme spécifique chez le bébé constitue l’un des côtés fascinants du fonctionnement psychosomatique. De mes lectures récentes, il me vient l’idée que la compétence particulière d’un orthophoniste, expliquant les relations entre la bouche et la gorge de façon à en dissiper le caractère mystérieux et dangereux, aurait pu aider cette famille. Nous devrions aussi nous souvenir que les retards du langage et les troubles du comportement alimentaire vont souvent de pair.
S’asseoir est un stade important du développement de l’enfant. Il coïncide en général avec le détachement et la modification de l’émotivité que Mélanie Klein a décrit sous le terme de position dépressive. Nous pouvons aussi nous représenter un bébé qui s’assied comme capable de bien s’habituer au rythme de l’alimentation à la cuiller avec une autre personne et à l’instauration d’un tour de rôle. Il y a aussi le fait essentiel de regarder avec quelqu’un d’autre vers un troisième objet. L’horizon limité du bébé nourri au sein, plongeant ses deux yeux dans les yeux de sa mère, s’élargit pour le bébé plus âgé assis sur les genoux de sa mère: quatre yeux sont tournés vers le même objet. Dans les merveilleuses peintures de Mary Cassat, la mère et l’enfant sont absorbés ensemble en un moment qui semble infini. Daniel Stern (1985) a saisi le sens de ce moment: c’est ce qu’il a appelé peu poétiquement les IRG – interactions répétées généralisées. Il dit «L’épisode généralisé n’est pas une mémoire spécifique. Il ne décrit pas un événement déjà réellement arrivé exactement de la même façon. Il englobe des souvenirs spécifiques multiples, mais en tant que structure il se rapproche davantage d’une représentation abstraite, dans le sens clinique de ce terme.» Nous pouvons voir ainsi dans la peinture du Bain de Cassatt, l’abstraction de l’intimité de nombreux moments de bain. De même, l’expérience d’un repas est le résumé de nombreux épisodes différents. C’est une des bases de la pensée psychanalytique que les épisodes de l’alimentation précoce, fiables et qui se répètent régulièrement, permettent à l’intimité de se développer et à la confiance dans les autres de se forger.
A ce stade, un bébé qui est en train d’être sevré se sent déjà un peu séparé de sa mère. Le sevrage repose sur une perte déjà survenue. Le sevrage, ce sont de, nouvelles expériences, y compris les différentes combinaisons de biberon, cuillers, et tasses. Il permet, à leur propos, de découvrir de nouveaux goûts et de nouvelles sensations. La cuiller peut représenter un prolongement de la mère, c’est aussi, à terme, la possibilité pour le bébé de se nourrir lui-même, en s’identifiant à cette mère et aussi en se mettant à sa place. Trevarthan et Hubley (1978) décrivent un stade «d’intersubjectivité secondaire» vers 9 mois lorsque le bébé s’intéresse aux gens ainsi qu’aux objets et à ce qui se passe entre les deux. Le bébé est conscient de la vie mentale de sa mère, de ses capacités, il a envie de la copier et il a envie aussi d’apprendre avec elle. C’est alors qu’il peut apprendre à utiliser des outils, y compris la cuiller.
La brochure de vulgarisation, destinée aux mères, du Conseil d’Education à la Santé, «Commencez à donner à votre bébé des aliments solides» est illustrée d’images de cuillers garnies d’aliments appropriés. Il y a aussi des images remarquables de bébés dont la bouche semble réclamer notre attention. Je souhaiterais aborder ici les difficultés de l’alimentation, brillamment illustrées par Alan Stein et al. (1994) et dans d’autres études de David Skuse (Skuse et Wolke, 1992b). Ils se réfèrent à des vidéos de situations concrètes, saisies par la caméra et vraisemblablement caractéristiques de nombreuses autres. Chez Alan Stein et al., dans des scènes pénibles de mères ne réussissant pas à nourrir à la cuiller leurs bébés de 1 an, la cuiller semble soit faire intrusion au mauvais moment, soit être offerte si timidement ou vaguement qu’il ne semble pas qu’elle soit là pour être saisie. David Skuse a aussi enregistré d’autres scènes frustrantes de petits enfants errant avec agitation chez eux où personne ne semble se soucier de les faire tenir tranquilles pour les nourrir.
Les conseils donnés aux mères par l’Autorité d’Education à la Santé, 1995, sont de simple bon sens et nous parlent des rapports entre les problèmes des bébés et ceux des parents:
«Il est possible que votre enfant adopte vos propres sentiments vis-à-vis de la nourriture. Peut-être êtes-vous quelqu’un qui a un régime ou un problème de poids ou peut-être pensez-vous simplement qu’une nourriture saine est un objectif très important. Si votre enfant essaie de provoquer votre anxiété c’est peut-être que le moment du repas est devenu un moment idéal pour obtenir votre attention.
De même que l’anxiété peut entraîner des problèmes dans l’apprentissage de la propreté, elle peut aussi créer des problèmes avec la nourriture. Essayez donc de prendre du recul et de réfléchir pour savoir s’il y a vraiment un problème.»
Les troubles du comportement alimentaire et les difficultés de l’alimentation
Alan Stein et al. (1994) observent les mères ayant des troubles du comportement alimentaire pour découvrir les difficultés qu’elles ont à nourrir leurs enfants. Ils ont trouvé la preuve d’une «association entre la présence d’une psychopathologie relative au trouble du comportement alimentaire de la mère et une détérioration de la qualité de l’interaction mère-enfant et du développement de l’enfant.» Les mères ayant des troubles du comportement alimentaire étaient plus intrusives et critiques que celles du groupe de contrôle, tant au cours des repas que pendant le jeu. Elles ne remarquaient pas les signaux de leurs bébés et avaient du mal à s’abstraire de leurs propres inquiétudes. Elles avaient plus de conflits avec leurs enfants pendant les repas, en particulier à propos de la saleté et pour savoir qui tenait la cuiller, et leurs bébés étaient moins gais tant au cours des repas que pendant le jeu. Les enfants des mères préoccupées de leur ligne avaient tendance à peser moins que les enfants des mères du groupe témoin. Cependant, certaines mères ayant des trouble du comportement alimentaire avaient de bonnes interactions avec leurs enfants.
La relation entre jeu et alimentation concorde avec les constatations que j’ai citées ailleurs (Daws, 1993), de Moore et Ucko (1957), d’après lesquelles jouer au moment de la tétée, pendant un certain temps, prédispose à un bon sommeil. Les bébés qui passaient 10 à 20 minutes dans les bras de leur mère après avoir tété dormaient mieux que ceux qui y passaient plus ou moins de temps. Il semble que les mères qui offrent un moment raisonnable de jeu sont capables de discerner le besoin de leur bébé d’avoir un contact enjoué et tendre avec elles et ne le confondent pas avec un besoin de nourriture.
Sur ce thème, Pollitt et al. (1978), dans une étude prospective, ont examiné si le comportement de la mère et de l’enfant au cours de l’allaitement permettrait de prévoir la croissance au cours du premier mois de la vie. Ils ont effectué des évaluations standardisées du comportement maternel et infantile au cours des interactions pendant l’allaitement, lorsque l’enfant avait entre 20 et 36 heures, et notèrent que les enfants dont les mères entreprenaient une activité non liée à l’allaitement pendant celui-ci (par exemple nettoyer l’enfant) prenaient moins de poids. Nous voyons ici comment un comportement inapproprié de la mère détruit la cohérence de l’allaitement. Ces mères sont peut-être responsables du comportement agité au sein que j’ai cité plus haut, d’après Skuse. Certaines réflexions de Christopher Bollas nous aident à réfléchir au processus qui se déroule lorsque les mères sont, comme dit Stein, «intrusives». Bollas a inventé l’expression «introjection extractive». Il dit:
«Je crois qu’il y a un processus qui peut être aussi destructeur qu’une identification projective en ce qu’il viole l’esprit de relation mutuelle. En effet, je pense à un processus intersubjectif qui est presque exactement l’inverse, processus que je propose d’appeler introjection extractive. L’introjection extractive se produit lorsqu’une personne dérobe pendant une certaine période de temps (allant de quelques secondes ou minutes à une vie entière) un élément de la vie psychique d’un autre individu.»
(Bollas, 1987: 158)
Il poursuit sa description à propos du jeu.
«B. est un enfant de 4 ans en train de jouer…. un parent entre en scène et s’approprie le jeu en disant à l’enfant à quoi il joue et puis trop rapidement entre dans le jeu. B. peut continuer à jouer mais son sens de la spontanéité va diminuer et être remplacé par l’attente du jeu. Si chaque fois que B joue spontanément la mère ou le père s’imposent dans son jeu et l’enrichissent de leur propre «jeu», l’enfant en arrivera à ressentir une extraction de cet élément de lui-même: sa capacité à jouer.
(Bollas, 1987: 159)
Stein et al. parlent des parents intrusifs à la fois pendant le jeu et lors des repas. Briggs (1997) appelle cette sorte de repas «une injection». Nous comprenons comment un petit enfant traité de cette façon peut ressentir que son aptitude à imaginer au cours du repas a été gâchée. Les jouets pendant le jeu, la cuiller pendant le repas ont perdu leur signification du fait du parent si bien que l’enfant ne peut plus agir qu’à travers la volonté de celui-ci. L’espace transitionnel de Winnicott (1971) a été oblitéré. Dans le jeu, dit Winnicott, «le Bébé a une vue subjective de l’objet et la mère a pour objectif de rendre réel ce que le bébé est prêt à découvrir». Nous pouvons penser que la cuiller a les caractéristiques d’un objet transitionnel et qu’elle représente un lien avec la mère et, en même temps, la possibilité de s’éloigner d’elle.
Dans la récapitulation par Winnicott des qualités de l’objet transitionnel, la première de celles-ci est que «Le bébé pense qu’il a des droits sur l’objet et nous sommes d’accord avec cette appropriation» Il semblerait, à partir de là, que l’enfant a besoin de s’approprier des droits sur la cuiller et qu’on les lui reconnaisse afin de devenir capable de se nourrir lui-même. Dans son célèbre article sur la spatule, Winnicott (1941) décrit la façon dont un bébé réussit à mettre la main sur un objet brillant attirant et à en prendre possession. Dans un premier stade «Le bébé met la main sur la spatule mais découvre subitement à ce moment là que la situation demande réflexion».
Stade 2. Pendant toute la période que j’appelle ‘la période d’hésitation’ le bébé ne bouge pas mais son corps n’est pas rigide. Petit à petit, il s’enhardit suffisamment pour permettre à ses sensations de se manifester et alors le tableau change très vite. Le passage de la première phase à la seconde saute aux yeux, car l’acceptation par l’enfant de la réalité de son désir pour la spatule est annoncé par une modification à l’intérieur de sa bouche qui devient molle alors que sa langue semble épaisse et souple et que sa salive coule abondamment…
J’ai souvent essayé d’approcher la spatule de la bouche de l’enfant au cours du stade d’hésitation… J’ai découvert que c’est impossible à ce stade-là à moins de le faire brutalement.
Le bébé semble maintenant estimer que la spatule est en sa possession, peut-être en son pouvoir, en tous cas disponible pour lui permettre de s’exprimer. Il en frappe la table, ou un bol de métal qui est près de la table, faisant autant de bruit qu’il peut; ou bien il l’approche de ma bouche ou de la bouche de sa mère, ravi si nous faisons semblant d’être nourris avec. Il est certain qu’il désire que nous jouions à être nourris et il est ennuyé si nous sommes assez stupides pour prendre la spatule dans notre bouche et gâchons le jeu en tant que jeu.
En fin de compte, je dois mentionner que je n’ai jamais eu la preuve qu’un bébé soit déçu du fait que la spatule ne soit ni un aliment ni un récipient contenant un aliment.»
(Winnicott, 1941: 53-4)
Si nous comparons cela avec l’utilisation de la cuiller par un bébé, nous pouvons constater combien nécessaires sont les stades qui permettent au bébé d’en arriver à sentir que la cuiller lui appartient et qu’il n’a qu’à la prendre. La cuiller qui est une extension de la mère devient le symbole de l’action du bébé lui-même.
Nous avons, dans cet article, constaté certaines des difficultés qu’il y a à établir une relation dans le domaine de l’alimentation et comment l’éloignement affectif est somatisé.Travaillant dans la clinique pour enfants d’un cabinet de médecine générale, j’ai entendu dire par les médecins et les infirmières à domicile que la plupart des bébés ayant des problèmes d’alimentation ont des parents présentant des troubles du comportement alimentaire ou d’autres problèmes de relations. Les recherches comme celles de Stein montrent que les mères ayant des troubles du comportement alimentaire ont souvent des difficultés à nourrir leurs bébés et, en fait, les conseils des services publics aux mères reprennent cette hypothèse dans les brochures distribuées au niveau national. Un élément-clé d’une relation difficile dans le domaine de l’alimentation peut être l’intrusion de la mère.
Considérant d’un point de vue anecdotique les enfants ayant des problèmes alimentaires précoces, il semblerait que certain de ces problèmes lorsqu’ils sont graves se perpétuent avec l’introduction d’aliments solides. D’autres mères peuvent se sentir délivrées par le sevrage d’une intimité qu’elles ne supportaient pas et que leur imposait l’allaitement. On examine maintenant s’il y a continuité des problèmes alimentaires du bébé dans les troubles du comportement alimentaire de l’adulte. Skuse suggère que la préoccupation du jeune adulte relative à sa silhouette a une causalité tout à fait indépendante. Un livre de l’Atelier sur les troubles de l’alimentation de la Clinique Tavistock: Les difficultés de l’alimentation dans l’enfance et les troubles du comportement alimentaire de l’adolescence (1997) commence à étudier les rapports entre ces problèmes.
Stein et al. étudiant les effets des problèmes alimentaires de l’adulte sur son bébé demandent en quoi consiste la relation entre le trouble du comportement alimentaire chez la mère, la dépression maternelle et les troubles du comportement alimentaire du bébé. Les symptômes parentaux ont-ils des répercussions directes sur l’enfant ou, plus subtilement, à travers l’interaction parent-enfant? Ils concluent «qu’il semblerait donc qu’une difficulté alimentaire d’ordre général soit un mécanisme plus important dans la transmission du trouble qu’un effet direct de la psychopathologie de la mère» (1996).
Dans quelle direction cela nous conduit-il à orienter nos énergies du point de vue clinique? Un récent atelier Parent-Bébé à la clinique Tavistock sur les «Problèmes d’alimentation» a soulevé une discussion sur le sujet de savoir s’il était besoin d’entreprendre un travail psychothérapeutique autour des observations des aliments et des repas réels ou si notre travail habituel concernant les relations était suffisant. Pinheiro dit (1993): Les familles stressées d’avoir à lutter contre un problème d’alimentation semblent être effectivement plus aidées, à la longue, lorsque ces difficultés sont replacées dans le contexte de leurs relations». Il est possible qu’ici la clé soit la psychose: lorsque l’anxiété est remplacée par des actes inappropriés, voire bizarres, au cours de l’alimentation, un travail concret à la maison peut alors être indiqué. Les vidéos peuvent aussi faire le lien entre ces deux sortes d’interventions. Quelle que soit la voie que nous choisissions, il est essentiel de se souvenir que la principale cause du refus de nourriture à l’enfant est sans aucun doute l’expérience par les parents de négligence, privation et faim dans toutes leurs significations dans leur propre enfance.
Traduit de l’anglais par Denise Parise
Je remercie Cathy Urwin qui m’a aidé à concevoir cet article ainsi qu’Anne Alison, Linda Ashkey, Carola Gilham, Christine Mitchell, et celles qui les ont précédées comme infirmières à domicile de la consultation James Wigg, qui ont été pour moi une source d’inspiration et d’encouragement pendant tant d’années. Je remercie aussi la jeune Béatrice âgée de 1 an de m’avoir rafraîchi la mémoire.
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Cet article a paru d’abord dans le Journal of Child Psychotherapy, organe de
l’Association of Child Psychoterapy (ACP), 1997, volume 23, N° 2, pp. 179-200 et reproduit ici avec l’aimable autorisation des Editions Routledge.
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Tavistock Clinic120 Belsize LaneLondon NW3 5BA