Devenir
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
96 pages

p. 29 à 39
doi: en cours

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Volume 13 2001/2

2001 Devenir

Le Syndrome de Münchhausen Par Procuration :

Une nouvelle forme de dysparentalité transgénérationnelle

Eric Binet  [*]
Certains dysfonctionnements au sein de la triade parents-enfant illustrent parfois le caractère transgénérationnel du Syndrome de Münchhausen Par Procuration (SMPP).
Néanmoins, les enjeux psychiques qui aboutissent à ce type de maltraitance peuvent être élaborés dans un cadre psychothérapique. Dans les cas les plus précoces, des consultations thérapeutiques familiales permettent de mettre à jour la logique destructive des parents dont ils ont pu être les victimes, enfants.
L’étayage offert par le thérapeute sert ainsi à libérer l’enfant des fantasmes pathogènes en rendant possible un nouvel investissement libidinal réciproque.Mots-clés : Syndrome de Münchhausen Par Procuration, transgénérationnel, maltraitance.
Parents-infant tryadic dysfunctioning sometimes illustrates the transgenerational characteristics of Munchausen Syndrome by Proxy (MSBP).
However, the psychic conflicts that lead to this particular type of child abuse can be worked through in a psychotherapeutic setting. In cases treated at an early stage, family therapeutic consultations are able to decode the destructive logic that parents are themselves the victim of, and that overrun the child.
The therapeutic scaffolding offered by the therapist frees the child from pathological fantasies projected on him/her and allows new reciprocal libidinal investment.Keywords : Munchausen Syndrome by Proxy, transgenerational, child abuse.
Les récents débats audiovisuels sur le SMPP ont porté à la connaissance du public une forme de maltraitance définie il y a une vingtaine d’années par un pédiatre anglais, Meadow. Cette mise en évidence médiatique a eu pour effet d’associer le SMPP à des cas d’infanticide spectaculaires. En confondant la culpabilité des professionnels de santé à leur sentiment d’impuissance, n’omet-on pas d’analyser, d’expliquer la problématique parentale et les perspectives thérapeutiques envisageables ?
Et si ces allégations de parents, le plus souvent les mères, aboutissent à des soins inopportuns, répétitifs sur leurs enfants, n’est-il pas possible de comprendre les ressorts psychologiques qui en sont à l’origine ?
Considérant le SMPP comme une forme d’enfermement morbide qui fige l’adulte dans une relation d’emprise avec son passé, nous proposons plutôt d’expliquer ce modèle de dysparentalité en décrivant différentes possibilités d’accompagnement thérapeutique.
 
Quelques données épidémiologiques
 
 
L’ensemble des informations présentes dans la littérature internationale, depuis 1965 avec Dine ou 1974 avec Lansky, confirme la nature particulièrement dangereuse de ce type de maltraitance. Mais c’est à Meadow en 1977 que nous devons l’appellation de syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP). Jusque là, seule la notion de Syndrome de Münchhausen (Asher, 1951) semblait définir cette recherche répétitive de soins médicaux, parfois extrêmement mutilante, chez l’adulte.
A quels signes peut-on reconnaître cette situation d’enfant en danger ? L’existence d’un portrait type de familles propices au SMPP n’a jamais pu être établi. Le risque – et il s’est malheureusement présenté à plusieurs reprises – serait d’avancer que les SMPP sont plus fréquents dans les familles où la mère exerce une profession médicale ou paramédicale. Or, il s’avère que, dans la plupart des exemples cités dans la littérature que nous avons recensés (Binet et coll. 2000), les déclarations des mères portant sur leur formation professionnelle sont rarement vérifiées…
Force est donc d’observer qu’on ne retrouve jamais un modèle unique de SMPP, mais souvent un certain nombre de particularités qui permettent de le reconnaître :
  • des hospitalisations et des consultations à répétition pour l’enfant ;
  • des allégations de symptômes physiques ou psychiques pour un enfant ou une fratrie ;
  • des symptômes induits (empoisonnement, étouffement…) ou réels, mais dans ce cas aggravés ;
  • une majorité de mères à l’origine des soins, des pères absents ou peu présents pendant les hospitalisations ;
  • une guérison ou une absence de symptômes en l’absence de la mère ;
  • un absentéisme scolaire ;
  • des mères très présentes pendant l’hospitalisation de leur enfant ayant de la difficulté à se séparer de celui-ci ;
  • un passé médical de la mère ayant un lien avec la maladie de son enfant ;
  • des symptômes pouvant impliquer différentes sphères physiologiques et recouvrir l’ensemble de la nosographie pédiatrique,
  • une ou plusieurs morts subites d’enfants inexpliquées dans la fratrie.
Mais cette liste peut être complétée par les observations de Meadow (1982-1985) et Guandolo (1985) qui considèrent qu’apparaissent aussi régulièrement :
  • l’allégation d’allergie de l’enfant à certains aliments ou médicaments ;
  • l’affirmation de l’appartenance à un cas clinique rare ;
  • l’enfant ayant une intolérance au traitement ou qui n’y réagit pas ;
  • une mère déclarant avoir une formation ou une expérience (para)médicale ;
  • une mère plus intéressée par la maladie que par la souffrance de son enfant.
Nous rajouterons, à travers la dizaine de cas que nous avons rencontrés, une propension importante des mères à se rendre aux urgences. Certes, si celle-ci est significative, encore s’agit-il d’un mode de consultation, par effet de surprise, où les allégations maternelles profitent d’un maximum de crédibilité.
Globalement, dans presque toute la littérature, le problème du diagnostic du SMPP – moyen ou grave – est toujours posé. Alors que cette maltraitance peut débuter dès la naissance, voire même avant in utero (Goss et Mc Dougall, 1992), le diagnostic intervient rarement en deçà de 30 mois (Schnaps et coll., 1981).
Ce retard peut s’expliquer par la méconnaissance ou la connaissance incertaine de ce syndrome chez certains professionnels. Mais il est fort probable, comme cela s’est déjà vérifié (Binet ; Weigel, 1998), que d’autres obstacles justifient ces délais. En effet, la parcellisation du corps qui s’accroît en même temps que la technicisation à outrance n’incitent-elles pas les médecins à des investigations toujours plus instrumentales ? Ou encore, l’implication affective d’une telle démarche diagnostique, à l’égard de cette pratique maternelle, ne s’oppose-t-elle pas fondamentalement à la représentation que chaque professionnel de santé a de son métier (guérir) et des parents (aimants) (Sanchez-Cardenaz, 2000) ? Enfin, cette forme de maltraitance ne réveille-t-elle pas notre ambivalence et notre propre agressivité à l’égard des patients, des enfants ? Ne nous renvoie-t-elle pas à nos effrois infantiles à l’égard du corps médical ?
 
La parentalité inaccessible
 
 
Le ressenti profondément insupportable, impensable, face à ces violences qui se déchaînent sur le corps de l’enfant via le « corps médical » s’explique en partie par le degré d’incompréhension, parfois de sidération, que tout professionnel de santé éprouve au contact de ces familles. À la fois accaparantes et fascinantes, ces mères arrivent à mobiliser une empathie sans réserve tant qu’elles arrivent à faire croire au symptôme. Mais dès qu’il y a un doute, leur avidité se change souvent en fuite.
Les déceptions à répétition des mères infiltrent petit à petit les professionnels en les contaminant émotionnellement à leur tour. Il n’est donc pas rare que, après avoir encouragé une équipe soignante dans ses investigations médicales, une mère finalement l’abandonne. Soit elle provoque un rejet violent du médecin ou de l’équipe en devenant harcelante, « empoisonnante », soit elle les quitte au moment où ils se rendent compte qu’ils mettent en acte la violence maternelle. Ainsi se plaint une mère : « Dans mon pays d’origine il faut se méfier des médecins, leur formation est mauvaise. Ici, je croyais que c’était différent, mais finalement c’est pareil. » Tel se décline le sentiment déroutant d’incomplétude, d’insatisfaction de ces mères. Face à elles, le médecin n’est jamais suffisamment rassurant, il ne les confirme jamais assez dans leurs capacités maternelles. En somme, elles ne considèrent jamais les médecins comme des professionnels de confiance sur lesquels elles peuvent compter.
La multiplication des examens et des soins semblent donc l’unique moyen pour ces mères de rentrer en relation avec leur enfant et les médecins. Plus grave, l’ampleur de leur douleur est à ce point inexprimable que ces mères sont dans l’incapacité de réconforter leur enfant. Anesthésiées affectivement, on est frappé de constater combien elles peuvent devenir consommatrices d’examens invasifs, douloureux, comme si elles n’avaient à aucun moment conscience du mal qu’aura à endurer leur enfant.
Sans arriver à apprécier l’intensité des soins, elles cherchent une solution pour qu’une représentation qui leur est intolérable cesse : leur enfant-malade. Mais là où le professionnel risque de se perdre dans les attentes de ces mères, c’est lorsqu’il croit pouvoir donner satisfaction à celles-ci en répondant à partir du corps réel, charnel de l’enfant. En effet, leur sentiment de frustration, leurs revendications ne reposent que sur une illusion, un fantasme, un corps imaginaire et non sur une énigme physique. Mais hélas, il se trouve que, chez ces mères et souvent les médecins, ces fantasmes font écran à leur perception de la réalité. En somme, et c’est là la difficulté à résoudre, il existe une identification maternelle à l’enfant profondément altérée, parfois même sous la forme d’un « deuil anticipé ».
Toute alliance thérapeutique est brisée, la rupture annoncée, si un médecin croit guérir l’enfant sans soulager la mère. En effet, les dires maternels, pour qui sait les décoder, ne concernent pas l’enfant ici et maintenant, ils évoquent une vision perturbée d’une sorte de « réceptacle-enfant ». Ses fantasmes ont depuis longtemps envahi tout l’espace corporel de l’enfant. A la limite, on peut parfois se poser la question de l’existence d’un sujet à l’intérieur de l’objet-corps, tant la mère peut être sans distance entre l’enfant imaginaire qu’elle se représente et celui qui existe réellement.
De là l’alternative maternelle d’investir tous les enfants d’une même fratrie, devenant chacun à tour de rôle un objet interchangeable.
On peut s’interroger sur ce rapport magique des mères au corps de l’enfant qui implique une position incestueuse. En effet, en colonisant le corps de leur enfant par leur sollicitude obsédante, jamais elles n’ont différencié le sien du leur. Dès lors, en l’absence d’individuation entre eux, il n’est pas étonnant que nous assistions à une lente mutation mortifère de l’attachement mère-enfant. Le SMPP préfigure un attachement symptomatique, puisque impossible sans référence à la maladie.
Mais, dans cet enfermement-fusion, quelles blessures psychiques ces mères tentent-elles de colmater ?
 
Le traumatisme au cœur de la dysparentalité
 
 
Lorsque l’on s’intéresse à l’origine des violences intra-familiales, à leurs causes, on est souvent renvoyé à des répétitions d’événements du passé parental qui empêchent toute relation non destructive avec l’enfant (Fraiberg, 1989).
À ce titre, s’intéresser au SMPP apporte des éléments précieux sur ce qui fonde cette forme de maternage défaillant. Paradoxalement, l’attachement est intense, en lien avec leur propre histoire. Et le plus surprenant, lorsque l’on écoute ces mères parler de leur passé, c’est lorsqu’elles dévoilent un passé parsemé de traumatismes dépersonnalisants dominé par une forme d’agonie primitive.
En effet, dans la plupart des situations de SMPP, la focalisation de ces mères sur la maladie de leur enfant prend ancrage dans des régions pré-névrotiques ou névrotiques les amenant à une incapacité de l’aimer, de s’attacher à lui, sans avoir à le soigner.
Impuissantes, on assiste alors à une préoccupation maternelle primaire traversée par une détresse psychique avec des angoisses ingérables. Du moins est-ce une explication au SMPP qui leur sert de déni probablement anti-dépressif à leur souffrance (Le Nestour ; Binet, 1999). Par une mise en scène de ressentis archaïques dépersonnalisants, elles se servent des explorations médicales de façon obsédante comme d’un mécanisme de maîtrise contre une crainte d’effondrement (Winnicott, 1975).
C’est précisément ce qui pourrait entraîner cette abrasion des affects maternels tant vis-à-vis de leur enfant que d’elles. Ainsi pouvons-nous citer le cas de cette mère qui relate, sans sourciller, le spectacle sanglant, dont elle fut témoin enfant, le décès d’un proche par hémorragie des varices œsophagiennes. Qu’il s’agisse d’un vécu d’abandon ou d’un deuil intolérable, les mères en parlent sans émotion. Par contre, elles font entendre leur souffrance de façon assourdissante par les cris de leurs enfants entre les mains des médecins. De là notre hypothèse que, dans le SMPP, des mécanismes de défense contre la dépression sont organisés pour limiter son intensité. Comme dans le syndrome de Münchhausen, on assiste par le biais du corps à un auto-étayage ; mais cette fois-ci, par procuration, sur celui de l’enfant, dans une défense maniaque (Winnicott, 1935).
Des aménagements défensifs, souvent en lien avec des carences narcissiques, entretiennent ainsi une maîtrise mécaniciste du corps de l’enfant qui sert de contenant à toute la souffrance maternelle. Maîtrisant la vie et la mort tout en fuyant leur réalité intérieure, elles se rendent inaccessibles à tout travail de deuil.
Face à une expérience de désarroi absolu, il y a chez ces mères comme un stigmate permanent d’angoisse d’anéantissement, de deuil impossible. On est frappé dans leur discours du fait qu’il n’y a pas d’état antérieur de bien-être. Même la naissance de leur enfant ne leur a pas permis de vivre le plaisir d’être ensemble. Tout se passe comme si elles n’avaient jamais eu la possibilité d’intérioriser une identité maternelle aimante.
Incapables de préserver leur enfant de ces résurgences du passé, on assiste à une extension de leurs fantasmes dans son corps. Lentement, la persistance de la mère à vouloir le soigner aboutit à une mortification de son être, à son empiétement. L’enfant devient comme un « porte-deuil » au-devant de la dépression latente de sa mère. Dans un véritable syndrome d’adaptation, son mimétisme aux attentes maternelles lui donne le statut de « suture narcissique » des blessures psychiques maternelles (Binet et coll., 2000).
 
L’entretien avec les parents
 
 
Bien souvent, le diagnostic de SMPP a lieu à l’hôpital. Pourtant, dès lors qu’il est question d’envisager un suivi psychologique avec ces familles, cet endroit n’est pas forcément le plus recommandé. En effet, le service hospitalier n’est-il pas choisi par les mères sur le mode du défi ou de la méfiance ? N’est-il pas celui où les verrouillages pervers risquent d’être les plus manifestes et les projections mortifères les plus dominantes ?
A moins de conduire un entretien dans un climat insécurisant, un lieu plus neutre est donc recommandé. En effet, notre connaissance actuelle de ce syndrome est encore floue, les hypothèses psychodynamiques rares. Sans un cadre protecteur, il existe un véritable risque psychique pour le thérapeute en présence de ces familles. Sous emprise de la scène incestueuse initiée par la mère, il peut se retrouver dans un état de sidération traumatique qui alourdit son élaboration.
C’est dans le cas où il y a une possibilité d’engager un travail alors que l’enfant a moins de 3 ans qu’il nous semble envisageable de suivre avec le plus de succès ces familles (Le Nestour ; Binet, 1999). Ce suivi, tels que nous le proposons, s’inspire à la fois des théories systémiques et psychanalytiques.
Ce faisant, les entretiens peuvent revêtir plusieurs formes suivant le contexte de la rencontre : avec la mère seule, avec la mère et l’enfant, avec l’enfant et ses parents.
Chaque contexte permet d’aborder un aspect particulier de la problématique familiale. Il apparaît que les entretiens avec la mère seule, lorsqu’elle le choisit, sont le signe qu’elle se mobilise sans mettre son enfant en avant. Bien sûr, le thérapeute serait dans une illusion s’il s’attendait que la mère manifeste une « demande » en bonne et due forme. Par contre, c’est sa plainte à travers le symptôme de son enfant qui peut servir d’amorce à une rencontre. Mais l’ambivalence est présente à chaque instant puisque l’indifférenciation entre la mère et l’enfant est telle qu’elle se fait elle-même violence en parlant des symptômes de son enfant. Dans le cas d’une reconstruction historique (Berger, 1987), le risque d’une hémorragie psychique est donc permanent si le thérapeute rencontre la mère sans un minimum d’empathie.
Engager un travail de consultation thérapeutique avec une mère en souffrance revient à amorcer un déchiffrage de la logique pathologique dans laquelle elle s’est enfermée avec son enfant. Le rôle du thérapeute en apaisant, en contenant sa souffrance, même indicible, est de la ramener à son origine initiale (Sirol ; Guedeney ; Marillaud, 1999). Par là-même, il s’agit de libérer l’enfant de cette indifférenciation, où le met sa mère, qui l’enferme dans une répétition transgénérationnelle.
En somme, cela signifie que le rétablissement d’un mouvement identificatoire sain n’est possible qu’une fois la différenciation entre mère et enfant(s) acquise. Ce passage n’est possible, selon nous, que lorsque l’on parvient à faire exister le trauma à l’intérieur de la mère et non plus à l’extérieur – à l’intérieur de son enfant. Ce n’est que par ce biais que la mère cessera d’expulser à l’extérieur ses représentations impensables. Pour ce faire, le thérapeute est présent en entretien pour fournir à la mère un étayage adéquat qui rende à sa souffrance une juste dimension (Fraiberg 1989).
Parmi les aspects psychodynamiques sur lesquels on peut travailler avec ces mères, sans jamais les devancer, doit aussi figurer la question du paradoxe qu’elles agissent sans cesse : « Je ne peux aimer mon enfant qu’en le soignant ». Cette érotisation d’un traumatisme antérieur signe le paradoxe du SMPP : le mauvais à vivre devient bon en soi. C’est là où bien souvent on accède au traumatisme encrypté qui les a enfermées dans ce paradoxe : étant enfant, elles ont elles-mêmes été victimes d’un amour destructeur ou tout au moins d’une absence de reconnaissance de leur besoins. Et c’est seulement à partir du moment où elles se laissent aller à exprimer la destructivité dont elles ont été les victimes que l’on peut éviter la reproduction d’une même violence.
En somme, l’objectif premier du suivi de ces familles revient à aider ces mères à se déposséder de leur passé en se détachant de leur enfant. Aussi pouvons-nous alors assister dans des entretiens avec l’enfant et parfois le père, à l’amorce d’un début de différenciation : « c’est un bon vivant » – « je vais arrêter de l’empoisonner ». Dans ce cas, elles ont réussi à exorciser le retour d’un vécu terrifiant et elles peuvent reconstruire de nouveaux repères, sans déni de l’inadéquation des soins ou des traumatismes qu’elles ont vécus.
De quels moyens disposons-nous pour aider ces mères à trouver les origines du mal qui possède leur enfant ?
À la lumière des hypothèses évoquées plus haut, une erreur serait d’aborder directement avec elles les traumatismes que l’on supposerait exister dans leur vie. Par contre, il y a d’abord à écouter attentivement leur plainte, les aléas des mouvements psychiques qui l’entourent…
Sauter cette étape revient à dénier le caractère défensif que revêt le SMPP. Si ces mères mettent en avant de pareilles stratégies contre des angoisses d’anéantissement, on comprend aisément qu’il serait illusoire de croire qu’elles se laisseront facilement guider dans leur passé pour revenir sur des situations traumatiques.
Car s’il existe une réversibilité des projections mortifères de ces mères, comme nous l’avons démontrée (Binet et coll., 2000), celle-ci n’est envisageable à moyen terme, en fonction de l’ancienneté et de la nature des traumatismes, qu’à partir du moment où il n’y a pas effraction dans l’équilibre, l’homéostasie familiale. Si nous constatons que bien souvent l’enfant et ses symptômes servent d’antidépresseur à ces mères, nous devons être conscients qu’elles doivent trouver un autre remède – et cela peut prendre du temps – pour se détacher de leur enfant.
En somme, il s’agit parfois d’accepter, tant que le pronostic vital n’est pas en jeu, que des réactions thérapeutiques négatives (soins, hospitalisations) surviennent entre les rencontres. Elles sont elles-mêmes liées à une aggravation transitoire de la souffrance maternelle. Des temps de régression, en lien avec la résurgence d’un passé traumatique ou d’un deuil non fait, indiquent au thérapeute que ces mères ont encore du mal à intérioriser leurs angoisses.
 
En guise de conclusion
 
 
L’existence d’un travail d’élaboration des deuils infaisables des parents est possible dès lors que nous les aidons à construire un espace psychique interne (Binet et coll., 2000). Nous devons prendre garde à ne pas répéter en tant que professionnels le modèle interactif parental, soit en renvoyant de la violence à la famille, soit en nous isolant ou en nous enfermant dans une dépression latente, une défense maniaque par le soin.
En d’autres termes, le suivi thérapeutique de ces familles est réalisable lorsque le thérapeute sert d’étayage narcissique à la mère en évitant que l’enfant continue d’être à cette place, par procuration. De même en va-t-il de la prudence nécessaire pour ne pas renforcer cette destinée macabre qui capte l’enfant pour éviter l’apparition de la souffrance de la mère. Son déni de la perte ou son évitement dépressif forment une défense impossible à retirer. Y toucher reste envisageable seulement si la mère est en état de contenir ses propres mouvements pulsionnels.
Du moins est-ce la tâche du thérapeute de décrypter les traumatismes infantiles parentaux en déliant les espaces psychiques : celui de l’enfant et ceux des parents.
Article reçu en septembre 2000, accepté en février 2001.
Mes remerciements à A. Bolin, psychanalyste au CMPP Claude Bernard de Paris, qui, par sa lecture critique, m’a permis de clarifier mon propos.
 
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NOTES
 
[*]Psychologue clinicien à l’Aide Sociale à l’EnfanceFoyer de l’Enfance18-20 avenue Charles-de-Gaulle92390 Villeneuve-La-Garenne
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