Devenir
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
96 pages

p. 41 à 52
doi: en cours

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Volume 13 2001/2

2001 Devenir

Le regard intérieur de la femme enceinte, transparence psychique et représentation de l’objet interne

Monique Bydlowski  [*]
Au cours de la grossesse, une transparence psychique particulière permet à des fantasmes préconscients ou inconscients et à des éléments du passé de se représenter. La femme enceinte est ainsi en contiguïté avec le bébé qu’elle a été autrefois. L’objet interne est actualisé par la grossesse.
Le regard intérieur prêté aux madones par les peintres de la Renaissance traduit l’attraction pour cet objet interne.
Mis en actes au travers des gestes de soins quotidiens, les contenus psychiques maternels risquent d’être projetés sur le nouveau-né. Leur repérage pendant la grossesse est le premier temps d’une prévention prénatale.Mots-clés : grossesse, transparence psychique, fantasmes inconscients, objet interne, regard des madones, prévention prénatale.
During pregnancy, the woman’s psyche undergoes a psychic transparency : preconscious and unconscious fantasies and memories of the past are resurfacing. Therefore, the pregnant woman experiences a contiguity with the baby she has been in the past.
Madonnas of the Renaissance’s paintings present often an oblique, interior gaze expressing the attraction for the internal object.
Maternal psychic contents are acted during the every day care of the baby and eventually projected on him. Therefore the first step of prenatal prevention should be their identification.Keywords : pregnancy, psychic transparency, unconscious fantasies, internal object, madonnas’and virgins’gaze, prenatal prevention, prenatal care.
La prévention est une dimension actuelle de la psychiatrie périnatale. Avant la naissance, et pendant la période postnatale, on s’emploie à prévenir les projections négatives dont l’enfant risque d’être l’objet. Une des bases théoriques de cette démarche nouvelle réside dans les connaissances récentes sur la modification naturelle de la vie psychique des femmes pendant leur grossesse.
La recherche clinique auprès des femmes enceintes révèle en effet que la grossesse est le moment d’un état particulier du psychisme, état de transparence où des fragments du préconscient et de l’inconscient viennent facilement à la conscience. Ce phénomène qui, cliniquement, caractérise souvent de graves affections, se présente chez la femme enceinte comme un événement ordinaire (1).
 
Etat de la question
 
 
Des auteurs avaient déjà noté que la gestation est l’occasion d’une crise psychique et l’avait rapprochée de celle de l’adolescence (8). A chaque étape biologique, un certain nombre de tâches psychiques doivent être exécutées ; de leur exécution dépend le passage à l’étape suivante. Au même titre que l’adolescence, la grossesse est une période de conflictualité exagérée, une crise maturative. Alors qu’à l’adolescence l’enjeu est de renoncer à l’enfance pour aborder l’âge adulte, au cours de la première maternité, l’enjeu est de changer de génération, de façon flagrante et irréversible. Cette crise maturative mobilise de l’énergie psychique, en réveillant de l’anxiété et des conflits latents, mais elle est aussi recherche et engagement dans de nouvelles virtualités. Elle contient ainsi sa propre capacité évolutive et contribue au processus de formation d’une identité nouvelle.
Le psychanalyste britannique, D.W. Winnicott, avait, le premier, observé l’existence d’un état psychique singulier chez des femmes récemment accouchées (10). Cet état particulier, s’il n’y avait la présence de l’enfant, pourrait passer pour une authentique pathologie mentale. Selon cet auteur, cette « préoccupation maternelle » atteint un degré de sensibilité accru dans les semaines qui suivent la naissance.
Au cours des premiers mois de la vie du bébé, d’autres auteurs comme B. Cramer (3), D. Stern (9), S. Lebovici (6,7) étudiant le développement précoce de l’enfant, ont mis en relation les contenus psychiques maternels avec les réactions du nourrisson. Avec le concept d’« interactions fantasmatiques » entre la jeune mère et son bébé, ils ont dirigé l’attention et l’intérêt vers les contenus psychiques de la femme enceinte.
Un champ d’étude nouveau a été ainsi créé à la limite de l’espace intra-psychique (à l’intérieur même du psychisme de la jeune femme) et du domaine intersubjectif (entre sa propre subjectivité et celle, débutante, de son bébé). Dans ce moment de leur vie commune – la grossesse – l’enfant a un double statut. Il est présent à l’intérieur du corps de sa mère et de ses préoccupations mentales et pourtant il est absent de la réalité visible. Il est actuel, et en même temps, il n’est représentable que par des éléments du passé.
L’étude de cette période n’a pas un intérêt purement descriptif. Elle porte un enjeu majeur : celui de la prévention des effets négatifs que certaines dispositions maternelles peuvent déclencher chez le petit enfant (4,6). Le contact physique mutuel fait en effet revivre à la jeune mère des émotions passées : les soins quotidiens au nouveau-né sont faits d’une myriade d’interactions où sont transmis des intonations, des gestes, des expressions consolantes contre la faim, la peur de l’abandon ou la solitude. Dans l’interaction qui s’instaure, la jeune mère va mettre en acte des représentations intérieures et ainsi communiquer des parts de son inconscient.
 
Description
 
 
Dès les premières semaines de la grossesse, la transparence psychique est de repérage aisé car l’équilibre habituel de la jeune femme est ébranlé. Un état relationnel particulier se manifeste, un appel à l’aide latent, ambivalent et quasi permanent, tout comme à l’adolescence. Une authenticité particulière du psychisme, un certain radicalisme évoquent aussi l’adolescence. Ces femmes établissent sans gêne une corrélation évidente entre la situation de gestation actuelle et les remémorations de leur passé.
La plupart vivent en outre un certain retrait du monde extérieur : l’activité professionnelle, même fortement investie, est en perte de vitesse ainsi que les relations affectives, même passionnelles.
Ces dispositions nouvelles, cet appel à l’aide à un référent qui serait solide et bienveillant sont vivement ressentis par les praticiens consultés. Elles sont aussi les conditions favorables pour construire une alliance thérapeutique.
Pour ces jeunes femmes, la réactivation du passé est également remarquable : au cours de cette période, des réminiscences anciennes et des fantasmes habituellement oubliés affluent en force à la mémoire, sans être barrés par la censure.
Une jeune patiente rêve ainsi, répétitivement, du premier amour de son adolescence. La force érotique de ses productions de la nuit l’embarrasse et suscite même une certaine anxiété car elle aime profondément le père de l’enfant qu’elle attend. Mais le passé auparavant oublié s’impose sans se référer à la raison !
D’autres fois, pendant cette période, le passé revient sous la pure forme d’un affect douloureux, d’une tristesse irraisonnée. Avant d’incriminer une hypothétique dépression, on peut chercher avec cette femme à quel moment de sa vie d’enfant, à quelle émotion de la petite fille d’autrefois, l’état de grossesse vient donner la parole.
Habituellement, la vie intérieure reste à l’abri de l’irruption intempestive du passé grâce à l’action du refoulement. Cette force psychique paraît être en crise lors de l’attente d’un enfant, elle n’assure plus sa fonction protectrice.
Enfin, la plupart des femmes qui ont l’occasion de s’exprimer librement sont silencieuses sur l’enfant qu’elles portent et se centrent de façon nostalgique sur celui qu’elles ont été autrefois. Les représentations de l’enfant à venir, les fantasmes le concernant, tiennent une place restreinte, parfois nulle, dans leurs propos spontanés. L’enfant imaginaire, s’il existe, est soigneusement maintenu au secret ! En participant nous-mêmes à l’idéal social qui fait de l’enfant le sujet principal de la grossesse, nous pensions que l’enfant espéré serait le thème dominant de la pensée de la femme enceinte et le sujet le plus fréquemment abordé au cours d’entretiens cliniques avec elle. Il est remarquable de constater qu’il se produit exactement l’inverse.
Par contre, les entretiens psychothérapiques tels que nous les organisons à la Maternité (2) offrent à la jeune femme une prise en compte en tant que personne. Cette attention particulière lui est nécessaire à un moment où l’ensemble du milieu, médical et familial, accorde prioritairement son intérêt au bébé.
Cette rencontre permet à la femme, en dépit du brouhaha social, de retrouver l’écho de sa voix personnelle, l’écho de son narcissisme. Il suffit parfois d’exhumer un conflit ancien auquel la transparence psychique confère une nouvelle actualité, pour dédramatiser une situation à peu de frais. Donner la parole à l’enfant qu’elle a été l’aide ainsi à restaurer celui qu’elle porte.
 
Métapsychologie
 
 
Dans le cours habituel de la vie, les souvenirs, surtout ceux qui pourraient embarrasser notre moi, sont ancrés au fond de l’oubli et maintenus aux profondeurs de l’inconscient par la force du refoulement. Si cette force se relâche – ce qui survient à l’occasion de la grossesse – les souvenirs gênants peuvent venir flotter en surface et être alors livrés sans retenue dans les propos spontanés suscités par un entretien. Ainsi des souvenirs scabreux ou inavouables peuvent être distribués sans gêne en paroles. Les réminiscences qui affluent ainsi touchent souvent à la sexualité infantile dans ce qu’elle a de plus mystérieux pour l’enfant d’autrefois que son immaturité tenait à l’écart des secrets des adultes.
En dehors de cette circonstance exceptionnelle que constitue la grossesse, ces souvenirs cachés n’auraient jamais été communiqués. On peut dire que, comparés au caractère exorbitant de l’événement en cours – l’élaboration d’un enfant – souvenirs, fantasmes et représentations perdent toute importance. Cela explique, selon nous, l’absence de censure et l’authenticité notées dans le discours spontané de ces femmes.
Le silence sur l’enfant attendu, est donc habituel et mérite une explication.
D’une façon générale, la mise au secret d’un secteur de l’activité mentale est le signe de son érotisation. Ainsi l’avare cache sa cassette, l’alcoolique nie sa consommation, la boulimique dissimule ses vomissements. Ici, le secret concerne l’enfant encore intérieur et le silence qui l’entoure témoigne de la passion silencieuse dont il est l’objet. C’est un silence analogue à celui de l’amour sans nuage et du bonheur intime qui se passent de commentaire et de partage à l’extérieur. Rien n’en est dit, la rêverie règne. Cette passion se suffit à elle-même : son objet n’est pas extérieur à soi.
Lorsqu’un entretien psychothérapique est proposé, les sujets étrangers à cette passion muette risquent de s’y dévoiler car les thématiques psychiques qui lui sont étrangères ayant perdu leur intérêt peuvent émerger. En dehors de la grossesse, ces mêmes représentations, ces mêmes souvenirs d’abus sexuel ou d’amour clandestin seraient soumis à la censure. Ces questions auparavant secrètement investies sont maintenant dévaluées. Elles ont perdu la charge libidinale qui les vouait au silence et elles peuvent alors être communiquées sans gêne. Le désinvestissement qui frappe les sujets étrangers à la nouvelle condition physique et psychique explique donc leur ré-émergence. Par rapport à l’événement nouveau qu’est la grossesse, plus rien de tout cela n’a de prix.
Après la naissance, l’érotisation muette de cet enfant attendu, le bébé intérieur, se retire progressivement au profit de la re-sexualisation de la vie conjugale et sociale. Les femmes s’en souviennent difficilement lorsqu’elles en ont fini. Mais ce retrait ne se fait pas systématiquement. Son maintien après la naissance contribue à nombre de ruptures conjugales.
La grossesse inaugure donc l’expérience d’une rencontre intime avec soi-même : la capacité d’érotiser une partie encore interne à soi est en question. Cette exigence explique le silence sur l’enfant à venir de la plupart des jeunes femmes enceintes. Si, au contraire, l’expérience de la gestation ébranle un équilibre narcissique précaire, d’intenses préoccupations peuvent surgir et s’exprimer sous forme de plaintes somatiques auprès des praticiens de la consultation prénatale, ou sous forme de préoccupations anxieuses concernant l’avenir personnel et celui de l’enfant. Cette anxiété, cette hyper-vigilance surviendra tout particulièrement lorsque la confiance narcissique de la jeune femme aura été ébranlée par une fausse couche, une catastrophe obstétricale précédente, ou une simple suspicion d’anomalie au dépistage échographique.
En outre, la gestation d’un enfant et la transparence du psychisme qui l’accompagne avivent, pour beaucoup de femmes enceintes, la mémoire de l’origine. Des angoisses primitives (11), antérieures à l’acquisition du langage, peuvent retrouver une actualité périmée depuis longtemps. Lorsque la future mère actuellement enceinte était elle-même un nourrisson fragile, elle a connu les alternances de présence et d’absence des soins maternels. Grâce à ce rythme rassurant, le nourrisson d’autrefois s’est progressivement senti exister de façon permanente. Il a fait l’expérience de sa continuité d’être au monde grâce à l’adéquation de soins sans lesquels il serait retombé dans un chaos. La cohérence des soins maternels est ce qui donne au monde environnant du petit enfant un début de signification (10,12). Le bébé, que la jeune femme actuelle était dans le passé, a pu constituer ainsi un bon objet interne, formule métaphorique désignant ce sentiment de confiance en une continuité rassurante. Ce bon objet interne représente en effet l’image intériorisée de soins maternels secourables et sécurisants. De plus, l’état de grossesse est la période de la vie où l’objet interne prend une figuration ; mieux, il a un volume, celui du ventre qui s’arrondit, du fœtus qui pousse inexorablement de l’intérieur. Cessant d’être pure métaphore, l’objet interne vient habiter une réalité tangible. D’ailleurs la perception des premiers mouvements actifs par la jeune femme enceinte donne bien à penser qu’un objet est là ; il veille ou sommeille, mais il ne se laisse pas oublier.
L’image intérieure n’est pas toujours aussi bonne et certains nourrissons sont confrontés à l’angoisse du chaos du fait de soins insuffisants, intrusifs ou discordants (12). Dans ces cas, l’objet interne que l’enfant construira sera peu fiable et même menaçant.
Devenu une femme enceinte, le bébé d’autrefois éprouvera de nouveau la difficile contiguïté d’une image intérieure non rassurante. L’enfant à venir, représentant de l’objet interne, risquera, alors, d’être perçu avec effroi. La vie onirique est souvent stimulée par la gestation et les rêves nocturnes peuvent traduire en termes simples ce retour d’angoisses passées.
Une jeune femme à la petite enfance chaotique ne s’est pas réconciliée avec l’image ancienne de sa mère. Enceinte, elle perçoit des frémissements venant de l’intérieur d’elle-même et rêve : « sa mère a été découpée en morceaux, mais le corps mutilé est en fait celui d’un bébé ». Sans retouche, le rêve produit la métaphore terrifiante de l’objet intérieur menaçant, morcelant, morcelé.
Une autre femme enceinte rêve qu’elle porte en elle une petite fille blonde qui pleure et appelle au secours : mémoire exacte du bébé en détresse qu’elle a été.
Ainsi des angoisses anciennes antérieures au langage, des « agonies primitives », pour reprendre la forte expression de Winnicott (11), peuvent êtres réveillées par une gestation débutante et entraîner la crainte d’un effondrement psychique si la grossesse poursuit son cours. Cette crainte est à l’origine de certaines demandes d’interruption de grossesse.
 
Une perspective pour la prévention
 
 
Les représentations et les fantasmes dominants qui s’expriment pendant toute cette période risquent d’acquérir une matérialité avec l’arrivée de l’enfant, dès les premières semaines.
Une jeune mère nous confie ainsi la difficile mise au sein de son nouveau-né et sa peur d’être dévorée par lui. Cette voracité lui fait penser à la grande bouche de sa propre mère, capable de gober un œuf d’un seul coup ! Ancien nourrisson elle-même, elle projette sur le bébé d’aujourd’hui les anxiétés du nourrisson qu’elle fut autrefois.
La mère joue immédiatement avec son enfant les conflits et les angoisses qui ont fondé sa relation première (5). Du fait de sa plasticité et en dépit de ses compétences, le petit enfant peut devenir un lieu de cristallisation ou un lieu d’expression privilégié de ces conflits. Des chercheurs ont montré l’effet pathogène des fantasmes maternels refoulés et projetés sur le nourrisson dans l’interaction précoce (3, 4). Mis en actes par la mère au travers des gestes de soins quotidiens, ces contenus psychiques risquent d’entraîner des troubles dans les sphères du sommeil, de l’attachement et du développement du petit enfant.
La grossesse est donc ce moment privilégié au cours duquel, grâce à la transparence psychique, une alliance thérapeutique peut s’opérer avec le narcissisme maternel. Cette alliance favorisera le dévoilement de fantasmes et de souvenirs potentiellement pathogènes. Partagé avec le thérapeute, tel souvenir chargé d’affect, tel fantasme envahissant perdra sa charge émotionnelle. L’impression ancienne se dissoudra au fil des entretiens, favorisant une plus grande disponibilité de la jeune mère à l’égard de son nouveau-né. Il est évidemment souhaitable de prolonger cette alliance thérapeutique pendant la période sensible des premières semaines de la vie du nouveau-né.
Enfin le corollaire de la transparence psychique si vive pendant la grossesse est la silencieuse émotion qui se dégage d’un entretien clinique auprès d’une femme enceinte. Cette émotion est suscitée par l’authenticité des souvenirs qui sont livrés, par l’absence touchante de réserve, par l’appel à l’aide qui s’y exprime sans se dire comme tel. C’est également ce qui se produit avec les adolescents. Une autre source d’émotion pour le praticien est l’empathie qu’il porte au fœtus invisible et pourtant si présent, vulnérable et atemporel. Au cours d’un entretien, cette empathie fait parfois perdre la notion du temps et les repères de l’instant.
 
Les peintres de la Renaissance traduisent le monde intérieur de la maternité
 
 
S’il existe bien pendant la gestation un processus psychique singulier, rendant irrésistible l’attraction pour l’objet interne retrouvé, les poètes l’auront déjà mentionné et les peintres l’auront capté sur le visage de leurs modèles (2). A la base de l’inspiration des artistes depuis les débuts du monde chrétien, il y a le regard maternel de Marie. Les peintres savent depuis des siècles traduire la silencieuse éloquence de ce regard, qui, sans mensonge, témoigne souvent du fond de l’âme
A la Renaissance, les représentations religieuses s’humanisent. Les peintres renoncent aux visages de vierges primitives aux grands yeux et s’inspirent de la réalité de leurs modèles féminins. Aussi Marie prend-elle le visage d’une femme peut-être enceinte, peut-être récemment accouchée, une femme jeune, celle qui a posé pour le peintre. Elle a l’âge de la maternité, elle allaite et soigne l’enfant avec des gestes humains. Souvent ces madones affichent un regard oblique : leurs yeux tournent vers le bas et en dehors en un mouvement qui dirige l’axe du regard vers l’intérieur d’elles-mêmes. On l’observe sur le visage des madones d’H. Memling (fig. I), de J. Fouquet, de S. Botticelli, de D. Boots, entre autres.
Figure I
Hans Memling, La Vierge à l’enfant, Londres, National Gallery.
IMGIMGHans Memling, La Vierge à l’enfant, Londres, Natio...IMGIMFLe regard oblique de la madone est dirigé vers l’intérieur d’elle-même.
Une célèbre madone de Giovanni Bellini porte même un regard oblique qui a les caractères d’un regard « pathétique »(fig. II). Pathétique est pris dans son sens neurologique [1] : actionné par le nerf pathétique, nerf dédié uniquement au « pathétisme », à l’expression de la passion intérieure. En outre, ces regards obliques ou pathétiques ne sont pas dirigés vers l’enfant. Ils sont orientés vers l’intérieur de la future ou nouvelle mère. Ce fait apparaît clairement, si on en trace l’axe. Il plonge dans la direction du cœur.
Figure II
Giovani Bellini, Madone des arbrisseaux, Venise Academia.
IMGIMGGiovani Bellini, Madone des arbrisseaux, Venise Ac...IMGIMFD’un regard « pathétique », la mère contemple l’enfant qu’elle fut autrefois.
Le regard pathétique est celui de la passion intérieure et silencieuse, il reflète le monde interne. Il pourrait bien être la traduction plastique et métaphorique de la crise émotionnelle et maturative que traverse la femme pendant cette période de sa vie. L’attraction pour l’objet interne est intense, lisible dans le regard des madones tel que nous l’ont légué les peintres de la Renaissance et perceptible dans l’entretien clinique grâce à la transparence particulière du psychisme de ces femmes.
En représentant la Vierge, les peintres de la Renaissance ont arraché à leurs modèles une étincelle de vérité et inscrit dans la matière une silencieuse représentation du monde intérieur. Cette fulgurante intelligence des peintres est restée ignorée durant des siècles.
 
L’état passionné de mère
 
 
La réalité intérieure de la femme enceinte pourrait se décrire ainsi :
Bébé d’autrefois portant un enfant à naître et se souvenant dans son corps des émotions anciennes. Son regard, saisi par les peintres de la Renaissance, témoigne de cette passion qui l’absorbe.
L’objet intérieur invisible et mystérieux vers lequel s’oriente le regard de la Madone est la représentation de l’objet interne, avivée par la gestation. De même est actualisée la mémoire de l’époque où la femme enceinte était elle-même un bébé dépendant des soins maternels. D’un regard oblique dirigé vers l’intérieur d’elle-même, d’un regard pathétique, la Madone contemple le nouveau-né sans défense et confiant qu’elle fut autrefois. Tenant sur ses genoux l’enfant réel, elle reste captivée par celui dont elle attend la renaissance.
Article reçu en septembre 2000, accepté en février 2001.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·  Bydlowski, M. (1997) : La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. Paris, PUF, Le fil rouge.
2
·  Bydlowski, M. (2000) : Je rêve un enfant. L’expérience intérieure de la maternité. Paris, Ed. Odile Jacob.
3
·  Cramer, B., Palacio-Espasa, F. (1993) : La pratique des psychothérapies mères-bébés. Paris, PUF, Le Fil Rouge.
4
·  Fonagy, P., Steele, M., Moran, G., Steele, H., Higgitt, A. (1993) : Mesuring the ghost in the nursery : An empirical study of the relation between parents’ mental representations of childhood experiences and their infants’ security of attachment. J. Amer. Psychoanal. Assn., 41, 957-989.
5
·  Kreisler, L., Cramer, B. (1981) : Sur les bases cliniques de la psychiatrie du nourrisson. La Psychiatrie de l’Enfant, 19, 1 : 223-263.
6
·  Lebovici, S. (1988) : Fantasmatic interactions and intergenerational transmission. Infant Mental Health Journal, 9 : 10-19.
7
·  Lebovici, S. (1989) : Les liens intergénérationnels (transmission, conflits). Les interactions fantasmatiques, in : S. Lebovici et F. Weil-Halpern (eds), Psychopathologie du bébé, Paris, PUF.
8
·  Racamier, P.C., Sens, C., Carretier, L. (1961) : La mère et l’enfant dans les psychoses du post-partum. Evolution Psychiatrique, 4 : 525-570.
9
·  Stern, D.N. (1985) : The interpersonal world of the infant. A view from psychoanalysis and developmental psychology, Basic Books Inc., New York.
10
·  Winnicott, D.W. (1969) : La préoccupation maternelle primaire. In : De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot, 1969.
11
·  Winnicott, D.W. (1975) : La crainte de l’effondrement. Nouvelle Revue de Psychanalyse, 11, 35-44.
12
·  Winnicott, D.W. (1980) : Les processus de maturation chez l’enfant. Paris, PB Payot.
 
NOTES
 
[*]Psychiatre, psychanalyste, Laboratoire de recherche de la Maternité Port-Royal Cochin, Hôpital Tarnier, 89 rue d’Assas, 76006 Paris.
[1]Ici une digression anatomique est nécessaire : il s’agit d’un regard actionné par la synergie d’action des muscles moteurs oculaires externes et grand obliques des globes oculaires, ces derniers muscles étant sous le contrôle du nerf pathétique. Ce nerf pathétique est la IVe paire des nerfs crâniens qui sont en tout au nombre de douze.Cette innervation pathétique est la seule fonction de cette paire crânienne, alors que tous les autres nerfs crâniens ont des rôles multiples, moteurs et sensitifs. Par quel hasard, par quel dessein obscur, l’évolution attribue-elle une fonction si limitée (et si intense) à une paire entière de nerfs crâniens ?
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[1]
Ici une digression anatomique est nécessaire : il s’agit d’...
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Hans Memling, La Vierge à l’enfant, Londres, National Gallery.
Giovani Bellini, Madone des arbrisseaux, Venise Academia.