2001
Devenir
Clinique
Le jeu et le travail thérapeutique direct avec le nourrisson
Frances Thomson-Salo
[1]
Campbell Paul
[2]
Ann Morgan
[3]
Sarah Jones
[4]
Brigid Jordan
[5]
Michele Meehan
[6]
Sue Morse
[7]
Andrew Walker
[8]
Dans la tradition de Winnicott et de Lebovici, nous nous proposons de décrire le travail thérapeutique direct avec le nourrisson, effectué par le groupe de santé mentale du bébé à l’hôpital pour enfants de Melbourne, Australie. Une large proportion de ces nourrissons étant déprimés, la situation est pour le moins urgente. Ce travail montre combien notre perspective diffère de celle qui a généralement cours lors de thérapies parents- nourrissons. Il ne remplace pas le travail effectué sur l’ensemble des comportements et des représentations des parents, mais il le complémente. Cet abord, basé sur des phénomènes souvent subtils, vise à modifier les représentations de l’enfant-sujet. Sa conception se base sur les effets thérapeutiques du jeu et du regard. L’observation du nourrisson telle qu’Esther Bick l’a développée fait partie de notre approche. Les parents se montrent en général plus positifs quand aux résultats obtenus que nous ne l’avions anticipé. Nous étendons cette approche au travail clinique de consultation.Mots-clés :
abord thérapeutique avec l’enfant, représentations du bébé, bébé comme sujet.
Following the tradition of Lebovici and Winnicott, direct therapeutic work with very young infants, by the multidisciplinary Infant Mental Health Group at the Royal Children’s Hospital in Melbourne, Australia, is described. A high proportion of these infants are depressed and the situation is therefore urgent for them. This work represents a different emphasis from much current infant-parent psychotherapy. It does not replace working with the parents’ behaviour or representations but is in addition to it. It is conceptualised as altering the infant’s representations, and may be very subtle, relating to the infant as a subject, and relying considerably on the therapeutic effects of gaze and play. Observation of infants as developed by Esther Bick underpins the work. The parents’ feelings about work with their infant are more positive than has usually been assumed. The principles of this work have been extended to out-patient work.Keywords :
therapeutic infant work, infants’ representations, infant as subject.
Notre intention est ici de décrire le travail thérapeutique direct effectué par le Groupe pour la Santé Mentale des Nourrissons avec de très jeunes bébés au Royal Children Hospital de Melbourne, Australie. Ce travail met l’accent sur certains éléments qui dans la pratique diffèrent de l’appareillage théorique courant: le principe de notre approche de la thérapie nourrisson-parent est d’être avec le bébé, au sens de Winnicott, d’établir un lien avec le bébé autant qu’avec ses parents. Cette approche déplace l’accent de la thérapie des représentations ou comportements parentaux sur le nourrisson. C’est aussi Winnicott [16] que nous citons dans notre titre: «Le jeu de l’enfant est possible là où l’autre personne est capable et libre de le faire», et notre approche s’inspire de cette idée.
De la pédiatrie à la psychanalyse (Observation dans une situation donnée) [15] présente un article de Winnicott où il décrit une forme de travail direct avec une petite fille qui souffrait de crises convulsives. Suite à son observation, il lui propose un travail d’interaction enfant/thérapeute et dès qu’elle peut le mordre sans se sentir coupable, elle devient aussi capable de jouer. Il note alors une amélioration saisissante de la relation enfant/thérapeute, et aussi des symptômes.
L’observation des bébés telle qu’Esther Bick l’a développée détermine notre raisonnement et nous considérons toute évolution du travail effectué à l’hôpital comme l’aboutissement d‘une observation réfléchie. Il s’agit d’une observation dans laquelle l’observateur s’accorde à l’expérience du nourrisson et y participe activement par une réflexion dont l’effet thérapeutique peut-être suffisant en soi, tout comme c’était le cas lorsque Winnicott observait les nourrissons dans son cabinet de consultation. Mais alors, pourquoi Winnicott est-il passé de la position d’observation à celle d’une participation active, comme ce fut le cas pour la petite fille mentionnée plus haut? C’est à cette question que nous nous efforcerons de répondre, en nous basant sur notre expérience. Ce qui nous intéresse en particulier, c’est d’identifier les cas où la participation signifie un pas de plus vers le but thérapeutique et non un abandon du cadre analytique.
Notre intention est de donner ici quelques repères théoriques concernant le travail direct avec le bébé. Ils seront suivis d’illustrations cliniques. La question que nous posons est la suivante: dans quels buts agirions-nous si nous persistions à attendre, tout en espérant un changement dans le cas d’une situation urgente, en sachant que les représentations parentales restent intangibles? Nous terminerons par une discussion de ce que signifie être avec le bébé aussi bien qu’avec les parents.
Le Groupe des Nourrissons du Royal Children’s Hospital
Notre travail représente la somme de plus de vingt années de pratique et de réflexion sur la santé mentale des nourrissons, à l’hôpital des enfants de Melbourne (Royal Children’s Hospital). Le premier coordinateur du groupe responsable de ce travail, Ann Morgan, était une pédiatre issue du Pays de Galles, qui suivait de près les traces de Winnicott. Elle s’associa au département de psychiatrie de l’hôpital, alors sous la direction de Winston Rickards. La place de la psychanalyse était assurée grâce au travail d’une série d’analystes formés à Londres, dont Bill Blomfield, George Christie, Neil Martin, Eve Richards et Pat Kenwood. Campbell Paul, un psychiatre pour enfants et nourrissons, succéda à Ann Morgan en qualité de coordinateur. Le Groupe des Nourrissons est multidisciplinaire: psychiatrie, psychanalyse, psychologie, sciences sociales, corps infirmier, orthophonie et psychothérapie s’y regroupent. Il se compose principalement des membres de l’équipe de consultation et de liaison qui offre ses services aux patients hospitalisés à temps plein comme à ceux de l’hôpital de jour. Une formation en psychanalyse s’avère importante en ce qu’elle offre le fil conducteur de toute réflexion sur le travail effectué avec les nourrissons. Alors que d’autres hôpitaux prodiguent également des soins aux bébé souffrant de troubles physiques, aucun, à notre connaissance, ne se spécialise dans le domaine de leur santé mentale de façon aussi soutenue.
Les patients du Royal Children’s Hospital
Nos idées se sont développées en raison de la symptomatologie lourde présentée par certains bébés adressés au Groupe des nourrissons. Le Royal Children’s Hospital est un grand hôpital d’enfants doté de services généralistes et spécialisés, qui jouit d’une réputation internationale. La majorité des enfants qui y sont admis sont âgés de moins de trois ans. Si l’état de Victoria dans lequel se trouve l’hôpital est le plus petit d’Australie, il a cependant la superficie de l’Angleterre et du Pays de Galles réunis: rares sont les enfants qui y sont admis sans être accompagnés de leurs parents, qui sont en général domiciliés à des kilomètres de Melbourne. Un nombre considérable de parents souffrent aussi de graves problèmes sociaux, physiques ou mentaux. Dans l’hémisphère sud, c’est l’hôpital qui abrite la plus grande concentration d’enfants entre la vie et la mort; ils souffrent le plus souvent de dépression, ou ont atteint le stade final d’une maladie grave. Ceci influe considérablement sur notre travail et sur sa conceptualisation. Si, dans le passé, les pédiatres se contentaient de travailler suivant le modèle de la maladie ou du traumatisme, ils sont aujourd’hui beaucoup plus conscients des problèmes de santé mentale, ce qui se traduit par une sorte de croisement entre les disciplines.
Il serait peut-être utile de fournir quelques exemples cliniques avant de continuer la discussion. Il y a à peu près vingt ans, Ann Morgan fut consultée au sujet d’une petite fille âgée de sept semaines, nommée Alana, et qui avait un détournement du regard. Ses parents la croyaient aveugle, sourde et autiste. La mère avait auparavant travaillé avec des enfants autistes. Le père pensait que l’enfant réagissait plus en sa présence, mais il perdait espoir tant elle était repliée sur elle-même. Ann Morgan nous dit: «Quand j’ai vu le bébé, elle était enveloppée dans sa couverture comme dans un cocon, les mains sans vie sur la couverture, les yeux fermés; elle suçait sa tétine, et ne réagissait guère à notre présence autour du berceau. Tout d’abord, je lui ai parlé, très doucement, à peine plus haut qu’un murmure et elle a immédiatement arrêté de sucer sa tétine. Je lui ai alors pris la main et je la lui ai caressée un peu, tout en continuant à lui parler. Je n’en croyais pas mes yeux: elle a commencé à caresser mon doigt, puis le sien et c’était comme si elle reconnaissait les deux doigts au toucher; elle a continué à caresser son doigt puis le mien. Pendant que je lui parlais, j’étais convaincue qu’elle m’entendait, qu’elle était en fait non seulement consciente de l’autre, mais aussi qu’elle rendait l’autre conscient d’elle. Je crois que ça a été important pour la mère de s’entendre dire que sa fille entendait parfaitement bien, qu’elle était consciente de ma présence et qu’elle y réfléchissait tout en restant séparée de moi.»
Considérant cette vignette, il nous semble qu’il aurait été difficile de travailler uniquement d’après les représentations parentales, du fait de l’importance des difficultés éprouvées par les parents sur leur relation avec Alana. Ann était sensible à l’ambivalence que la mère entretenait dans sa relation à sa fille, mais l’ampleur de ce problème ne devint manifeste que plus tard, quand les parents remirent au groupe une cassette vidéo du bain d’Alana enregistrée par le père. Alana, qui n’avait jamais su regarder sa mère, s’était retournée dans l’eau pour regarder la caméra; l’eau clapotait contre son visage, ce que les parents ne voyaient pas. Mais elle ne se débattait pas. Ann Morgan, en établissant un lien avec l’enfant, bloqua suffisamment les projections pour que la mère soit capable de voir son enfant de façon plus réaliste.
Le second exemple provient du travail de Campbell Paul. Tom, à sept mois, ne souriait pas; pendant plusieurs semaines, il s’était tenu raide, les bras à angle droit, rigide comme un échafaudage, et ce jusqu’à ce qu’une courte séance avec le thérapeute améliore son maintien (pour plus de détail, voir Paul, C. and Thomson-Salo, F., [14]). Sa mère, Brenda, avait perdu son premier enfant, une fille, à l’âge de un an, et dans sa rage, avait eu beaucoup de mal à en faire le deuil. Quand elle regardait Tom, elle voyait le visage de sa fille et sa relation avec ce fils n’était guère aisée; elle n’avait jamais réussi à jouer avec lui. Quand Campbell remua ses doigts, Tom regarda. Campbell toucha les mains du petit et lui parla. Peu à peu, Tom mit ses mains (que Campbell tenait entre les siennes) dans sa bouche et se mit à explorer le pouce de Campbell. Ses bras se relaxèrent petit à petit, et, ses mains étant toujours dans celles de Campbell, il les joignit pour la première fois. Il sourit. Pour la première fois aussi, sa mère se mit à jouer avec lui tout en lui souriant. En repassant l’enregistrement vidéo de ce moment, il nous sembla que Tom se protégeait de ses bras rigides comme s’il avait peur de la rage qu’il lisait sur le visage de sa mère. L’échange avec Campbell contribua à modifier les représentations et le comportement de Tom, et comme il n’avait plus aussi peur, sa mère put elle aussi changer. Auparavant, nous avions pendant plusieurs semaines tenté de travailler sur les représentations de la mère, en vain: une longue interruption de la thérapie s’annonçait: le bébé était en état d’urgence.
Le travail direct et les autres approches de travail nourrisson-parent
Nous nous proposons de comparer le travail direct avec trois méthodes de travail centrées sur la relation nourrisson-parent. En psychothérapie nourrisson-parent, les séances se déroulent en présence des parents et du nourrisson; cependant, le thérapeute s’efforce de modifier les «fantômes dans la chambre d’enfants», comme le dit Selma Fraiberg, c’est à dire les représentations internes que les parents ont d’eux-mêmes et de leur enfant. Suivant ce processus, l’enfant se libère de l’effet produit par certaines projections provenant du passé des parents. En guidance interactive, le thérapeute utilise des enregistrements vidéo de courtes sessions de jeu entre parents et bébé. Ceux-ci sont revus avec les parents, ce qui permet au thérapeute de renforcer les aspects positifs. Le thérapeute ne joue pas avec le bébé afin de ne pas saper le peu de confiance que la mère peut avoir en elle-même. Dans l’optique «observer, attendre et s’interroger» de courtes périodes de jeu entre mère et enfant sont aussi enregistrées: on demande à la mère de suivre autant que possible le jeu du bébé. Cette consigne, tout comme l’exploration de l’imagination de la mère quant aux sentiments éprouvés par son enfant pendant une discussion de l’enregistrement vidéo bloquerait l’élaboration de ses projections et risquerait de transformer le parent en thérapeute. Toutes ces méthodes ont fait leurs preuves. Néanmoins, nous pensons que le travail direct avec le bébé se trouve mieux indiqué dans le cadre de certaines thérapies nourrisson-parent.
Nous faisons valoir ici un champ d’étude qui nous semble relativement négligé. En 1976, et ceci ne date donc pas d’hier, Ferholt et Provence notaient [5] que selon leur expérience, nul bébé n’est trop jeune pour prendre part au travail thérapeutique direct. Nous ne minimisons pas le travail effectué avec les parents: dans le cadre d’un travail sur les représentations parentales, nous incluons une série de techniques dont le but est d’aider les parents à comprendre la réaction de leur enfant; il est aussi de le soulager.
Mais nous occupons-nous du nourrisson en le considérant réellement comme une personne, et en étant convaincus que c’est thérapeutique? Lebovici (Cramer [1]) a souvent préconisé que l’on reconnaisse le bébé comme un sujet capable de représentations complexes; selon son expérience, le thérapeute peut avoir un effet direct sur le bébé. Quand Stern [13] discute les représentations du bébé telles que le thérapeute les imagine après l’avoir observé en interaction avec un parent, c’est dans le but de les utiliser pour faire changer les représentations parentales. Récemment, Norman [8] décrit une approche similaire à la nôtre. Malgé tout, nos exemples comportent une accentuation différente en ce qui concerne l’interprétation verbale et l’usage que nous faisons du thérapeute en interaction avec le nourrisson. Lors de la première séance avec une mère extrêmement déprimée et Lisa, sa fille de six mois qui évitait son regard, Norman fait l’évaluation suivante: la gravité de la dépression de la mère signifie qu’il lui faudra trop de temps pour pouvoir être disponible pour Lisa; il interprète la situation de Lisa et lui dit qu’elle a peur, et qu’elle évite sa mère ravagée. Lisa lui rend son regard et commence à rétablir un lien avec sa mère.
Pourquoi le travail direct?
Quand nous préconisons le travail direct, ce n’est pas avec des raisons pratiques à l’esprit, comme lorsque les parents sont domiciliés à des heures de route de l’hôpital. Selon nous, le travail direct s’indique tout particulièrement quand les parents paraissent incapables de réfléchir et d‘établir des liens. Nous insistons encore plus lorsque la symptomatologie du nourrisson est urgente, et particulièrement s’il y a aussi une détérioration physique: il faut agir vite. Il faut ici tenir compte du contexte hospitalier. Nous n’avons pas les moyens d’aider les parent à recouvrer un équilibre mental. Nous insistons aussi lorsque les difficultés éprouvées par l’enfant ont leurs racines dans son monde interne et contribuent ainsi à une interaction problématique. Quand les parents ne semblent pas pouvoir réfléchir à leur enfant, c’est qu’il existe souvent une fixation à une identification précoce au bébé plutôt qu’une identification élective à l’autre. Résultat: ce n’est pas avec un sujet que les parents établissent une relation. Dès lors, nul espace transitionnel n’est possible. La pathologie qui en découle peut s’avérer très profonde et difficile, si ce n’est impossible à traiter plus tard. A l’inverse, même une pathologie grave peut évoluer rapidement et positivement si le traitement est amorcé assez tôt.
Nous supposons le lecteur plus ou moins averti de la littérature préconisant une intervention précoce. Comme le dit Perry [10]: «Le résultat inévitable du développement neurologique séquentiel n’est pas difficile à comprendre: le cerveau alerte et en voie de structuration d’un enfant… est plus maléable qu‘un cerveau mature… le cerveau subit des changements suivant l’usage qui en est fait, et s’organise au cours de son développement en réponse à l’expérience.»
Ceci suggère que toute intervention de notre part peut potentiellement améliorer une situation. D’un autre côté, plus certaines expériences négatives sont durables, plus il est probable que le cerveau du nourrisson subira des changement organiques, ce qui signifie que tout travail thérapeutique ultérieur visant à compenser une carence précoce sera vraisemblablement voué à l’échec. Même en s’y prenant très tôt, il se peut d’autre part que l’on échoue.
Nous créons dans notre travail un espace où réfléchir redevient possible. Le travail direct établit un pont dont les parents peuvent se servir pour retrouver leur bébé. Souvent, les cliniciens disent que si les représentations parentales changent il y aura du changement du côté de l’interaction et du symptôme. Nous proposons d’examiner le changement dans l’autre sens, quand les représentations infantiles subissent une altération qui influence les parents. Il est d’importance capitale qu’en effectuant un travail thérapeutique avec des nourrissons, même en dessous de l’âge de un an, nous arrivions à modifier leurs représentations de façon améliorer l’interaction et les symptômes.
Nous ne nous référons pas ici aux soins physiques tels que le fait de calmer un bébé. Il est vrai que nous voyons des choses significatives lors de nos observations et que nous les communiquons alors aux parents. C’est d’autre chose qu’il s’agit quand nous parlons de travail clinique direct avec un nourrisson. Nous voudrions aussi insister sur le fait que le travail direct peut être très subtil et qu’il peut sembler qu’en fait bien peu de choses ne se soient produites. Certaines interventions paraissent infimes, mais vues en vidéo, le résultat apparaît alors concluant.
Un exemple provenant de l’expérience de Campbell Paul avec un petit garçon malingre de deux mois le démontre. Depuis sa naissance, le bébé avait été admis dans divers hôpitaux et n’avait ainsi passé que trois semaines chez lui. L’enfant gisait comme écroulé dans les bras de sa mère qui le tapotait vigoureusement dans le dos, sous le regard anxieux de la grand-mère. Campbell demanda s’il pouvait prendre Stewart. Campbell assit le bébé sur ses genoux en le tenant fermement mais de façon à ce qu’il puisse voir sa mère. Campbell se mit à parler au bébé qui se tint immédiatement plus droit, comme le montre la bande vidéo. Stewart sourit à sa mère pour la première fois et se mit à converser de façon animée avec elle. La mère reprit son bébé qui s’endormit paisiblement dans ses bras au lieu de s’y agiter, tandis que mère et grand-mère se mirent à discuter d’un traumatisme familial qu’elles avaient tu jusqu’alors. Trente ans auparavant, la grand-mère avait perdu un petit garçon de trois mois et elle n’en avait jamais fait le deuil. Stewart représentait alors son enfant mort. Dans les mois qui suivirent, la mère téléphona à Campbell pour lui annoncer que son fils avait remporté deux compétitions pour bébés…
La capacité de contenir des sentiments forts tout en y réfléchissant sans se précipiter dans l’action est d’importance capitale dans notre travail. Davis [3] rapporte les dires de Béatrice Beebe, enregistrée en vidéo avec des bébés au désespoir. Pour ne pas faillir au bébé, elle devait, dit-elle, rester assise sans rien faire: être avec l’enfant, ni plus ni moins, pour ne pas l’encourager à être autre chose que ce qu’il était, au désespoir. Dans un mouvement d’adaptation, le bébé retrouva espoir. Nous nous rendons compte que cette attitude peut prêter le flanc à la critique. On pourrait nous reprocher de substituer la réflexion à l’intervention active, ou de vouloir soulager notre anxiété, ou, plus grave encore, de vivre un phantasme de sauvetage suivant lequel nous pourrions réussir là où les parents ont échoué. Nous croyons néanmoins que ce n’est pas ce qui motive le travail direct. Ce que nous ne perdons pas de vue, c’est que les nourrissons ne peuvent pas se permette d’attendre que leurs parents changent.
Nous sommes évidemment conscients du fait que le travail direct fait d’habitude partie d’une situation globale qui signifie travailler avec les parents dans le but de modifier leurs représentations ce qui, à son tour, prend effet sur l’enfant.
Les sentiments des parents
A notre avis, l’effet de nos interventions sur les parents dans le cadre de la psychothérapie nourrisson-parent entraîne probablement un surcroît d’anxiété. Une des préoccupations principales est de savoir si les parents pensent que le thérapeute leur coupe l’herbe sous les pieds en se présentant comme plus capable en tant que parent ou compagnon de jeu pour leur enfant. Dans notre expérience, les mères ne nous en veulent généralement pas d’établir un contact direct avec leur bébé. A un certain nombre de niveaux, elles accueillent d’ailleurs plutôt bien cette tentative. A notre avis, elles trouvent thérapeutique le fait que nous tentons de comprendre les choses de l’intérieur du monde de l’enfant plutôt que de l’extérieur, comme si le monde du bébé était inexplicable et impénétrable. Indépendamment des difficultés présentées par le bébé, les parents voient que nous réagissons à une personne vivante et que le bébé réagit de la même façon, avec tout l’effet que cela peut avoir sur eux, les parents. Enfin et ce n’est pas le moins important, les parents se rendent compte qu’une partie de cet enfant est intacte.
Comme Winnicott, nous pensons que si les parents peuvent aider leurs enfants, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Mais dans certains cas les parents sont bloqués. Il se peut alors que si l’enfant change, les parents changent plus rapidement. Quand nous soulageons un bébé, la mère se sent en retour maternée et elle fait à nouveau l‘expérience d’un bon objet interne. Un exemple de plaisir évident éprouvé par la mère nous vient d’un ergothérapeute qui s’occupa de Jane, une petite fille d’un an souffrant du syndrome de cutilaxia, et qui ne cessait de hurler. L’ergothérapeute assit l’enfant sur ses genoux et lui parla. Jane arrêta de hurler et regarda l’ergothérapeute droit dans les yeux. Sa mère trouva les séances merveilleuses et s’en réjouissait à l’avance. Elle dit un jour: «Vous êtes la première personne qui ait jamais parlé à Jane». Jane a maintenant vingt ans, elle paraît heureuse et pleine de vie.
Sa mère a gardé le contact avec l’ergothérapeute dont elle avait apprécié l’intervention.
Un cas nous a donné bien des soucis: allions-nous intensifier la culpabilité d’une mère déprimée en établissant le contact avec son bébé déprimé, en supposant que le bébé aille mieux immédiatement après. Nous avons conclu qu’il était nécessaire de remédier à la culpabilité ou à l’envie de la mère pour le bien de l’enfant. Sarah Jones, une assistante sociale dans le service de psychiatrie, s’occupa de Tim, un enfant de douze mois souffrant de problèmes rénaux, ainsi que de sa mère.(Une partie du matériel ci-dessous est paruE dans une communication de Thomson-Salo, F. et Paul, C., [14])
Du point de vue du service de néphrologie, le développement de Tim était trop lent pour s’expliquer uniquement par des problème physiques. Sa mère avait eu une enfance carencée et ce petit garçon malade semblait la rendre plus intéressante. Elle insista beaucoup pour que Sarah l’aide à jouer avec l’enfant. Sarah suggéra dix minutes de jeu par jour: «C’est pathétique, je devrais pouvoir faire mieux que ça.» La semaine suivante, la mère se plaignit que c’était un désastre – quelle genre de mère était-elle si elle n’y arrivait pas? Sarah pensa avoir fait une erreur et n’insista plus sur le jeu. Au terme de quelques mois de travail, la mère attaqua Sarah alors qu’elle jouait avec Tim. Tim apporta à Sarah un puzzle difficile; elle dit: «parfois c’est dur et parfois on ne trouve pas la pièce qu’il faut» et parce que Sarah n’était pas anxieuse de voir Tim réussir, ils prirent plaisir à finir le puzzle. Ceci prit trois minutes. La mère se tourna vers Sarah. Contenant son irritation, elle demanda à Sarah: «Et vous, vous avez des enfants?» Quand Sarah lui demanda pourquoi elle posait la question, elle répondit: «Je ne supporte pas la façon que vous avez de jouer avec mon enfant. Moi, je ne sais pas jouer.» Sarah suggéra qu’elle posait la question à ce moment précis parce qu’elle sentait que Sarah savait faire quelque chose dont elle était incapable. Pouvoir exprimer sa colère et la voir acceptée fut un soulagement considérable pour la mère. Elle devint par la suite apte à jouer avec ses enfants et elle y prit goût.
Nous accueillons aussi un certain nombre d’enfants gravement déprimés. Les infirmières du service de néonatologie appellent ça le «syndrome de l’ennui» car les bébés ne sourient plus. En fait, au lieu de s’ennuyer, ils ont abandonné tout espoir. Le bébé ressent que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, à cause d’une expérience affolante et douloureuse. Parfois, une seule séance avec un clinicien du Groupe des Nourrissons dans laquelle un contact signifiant est établi suffit à inverser le cycle du désespoir. A notre avis, ces interventions rendent espoir aux parents qui se rendent compte que le bébé est plus résistant qu’ils ne le pensaient.
En dernier recours, l’équipe médicale adressa Joseph à Campbell Paul. Les médecins étaient convaincus que l’apathie de l’enfant était due à une maladie organique, la phase terminale d’un cancer, par exemple. Il avait deux ans et après une greffe du foie il avait contracté la mononucléose. Cela faisait quatre mois qu’il n’avait plus d’appétit, qu’il perdait du poids et qu’il se grattait. Sa mère vint à l’hôpital accompagnée de Joseph et d’un frère de trois ans plein de vitalité, pour un enregistrement vidéo avec Campbell. Campbell écouta la mère, Joseph étant emmailloté sans bouger sur ses genoux pendant une demi-heure. Joseph était à l’article de la mort, déconnecté de lui-même. Sa mère, alors qu’elle lui prodiguait des soins physiques, était déconnectée psychiquement de lui. Petit à petit, Campbell essaya d’intéresser Joseph. C’était frappant: hors du champ de vision de Campbell, Joseph lui lançait un appel, mais si Campbell réagissait, Joseph ne répondait pas. Ensuite, stimulé par le contact avec le thérapeute, l’enfant tenta d’appeler sa mère d’un murmure à peine audible, «Mum, Mum». Elle ne se rendit compte de rien et Joseph dut s’y reprendre à cinq fois avant de se faire entendre. C’était comme si personne dans la pièce ne croyait vraiment qu’il était en vie. Joseph se mit alors à jouer. Quand Campbell suggéra à sa mère qu’il était déprimé, elle dit: «Je n’y avais pas pensé, mais maintenant que vous me le faites remarquer, c’est évident.» Une fois que son fils jouait, elle l’entendait et elle pouvait aussi y penser. Il était impossible de ne pas voir les sourires que Joseph faisait à Campbell à la fin de la session.
Le pouvoir du regard et du jeu
Nous voudrions dire quelques mots sur l’effet thérapeutique du regard et du jeu sur l’enfant. Les mères décrivent comment, après la naissance leur bébé s’accrochent à elles du regard, s’accrochant ainsi scopiquement à quelqu’un qu’il connaît de longue date. Cette perception transmodale contribue au sentiment de soi naissant. Geneviève Haag [6] décrit comment le degré de saturation en oxygène des prématurés s’améliore après une période d’observation, les bébés se sentant portés par le regard de l’observateur. Margaret Cohen [2] se sert aussi de l’observation avec des prématurés et les infirmières lui disent que «les bébés aiment quand elle vient». Les nourrissons sont conscients de la qualité du regard du clinicien. Un regard qui s’efforce de comprendre l’expérience du bébé est ressenti autrement qu’un regard indifférent. «Appuyer son regard sur un enfant en observation ou dans le travail clinique suffit parfois pour que le bébé sente qu’il a reçu quelque chose d’important à introjecter comme bon objet. Quand l’enfant sait que quelqu’un vient pour le voir, pour essayer de le comprendre, le regard prend une importance considérable dans le développement du moi et de l’autre.» La recherche actuelle (Schore, [11, 12]) confirme le besoin que ressent le nourrisson de côtoyer un esprit pensant pour son développement optimum.
Dans Jeu et réalité, Winnicott considère le jeu comme une thérapie. Il note «c’est le jeu qui est l’universel» et qui est du côté de la santé: quand on joue, grandir est plus facile et donc jouir d’une bonne santé. Lorsque l’aire du jeu du thérapeute et celle de l’enfant se chevauchent, le thérapeute vise à supprimer tout obstacle au développement. «Là où le jeu n’est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d’un état où il n’est pas capable de jouer à un état où il est capable de le faire.» Quand on lit les cas rapportés par Winnicott, on se rend compte combien sa propre capacité de jouer a contribué au jeu. Comme nous l’avons déjà noté, «le jeu de l’enfant est possible là où l’autre personne est capable et libre de le faire.» Winnicott pensait aussi que c’est uniquement par le jeu que l’enfant devient créateur et que seule la vie créative permet à l’enfant de découvrir son vrai self. A notre avis, quand le nourrisson se rend compte que l’adulte l’imite en se soumettant de son propre gré à son jeu, la joie qu’il éprouve s’intègre à son expérience et découverte de soi.
Nous considérons l’intervention comme un flux de communication entre chacun des participants. Nous recevons les identifications projectives des nourrissons comme celles de leurs parents. Nous sommes libres d’entrer dans le jeu et de réfléchir à toute l’expérience de l’enfant, une expérience qui est souvent compartimentée, en milieu hospitalier. Pour citer Ann Morgan: «Dans l’aire d’intersubjectivité entre le bébé et moi, je sais que le bébé comprend que je comprends, et il sait que c’est de la communication qu’il reçoit.» De cette façon, l’enfant fait l’expérience d’un regard et d’un rapport intégrés. Lorsque les parents voient l’enfant jouer, cela fait boule de neige: ils réagissent et l’enfant réagit au changement de comportement.
Voici trois illustrations de cas où les parents du nourrisson sont incapables d’établir des liens. A la lumière du contre-transfert, il nous semble que le bébé sait se servir du thérapeute, même si dans le premier exemple, les difficultés sont moins marquées.
Michelle Meehan, infirmière à une consultation des nourrissons fut consultée au sujet d’un petit garçon de onze mois qui refusait le sevrage.
La mère avait essayé d’introduire d’autres aliments depuis l’âge de six mois. Le bébé ne prenait que le sein, ce qui fatiguait la mère. A partir du moment où elle essaya de le sevrer, il refusa et le biberon et toute autre forme de nourriture; il repoussait sa mère, la frappait et lui tirait les cheveux, sauf si elle lui donnait le sein. Au réveil, il hurlait et lui lançait des objets, tout en refusant toute ouverture. Devant tant de désarroi, la mère était très angoissée. Elle était au bord des larmes. Michelle analysa la situation avec la mère, mais en vain. Pendant que les deux femmes parlaient, l’enfant voulait la tétée. La mère refusa et le mit dans son berceau avec quelques jouets. Il se releva et la frappa. Michelle dit à la mère: «Il vous en veut vraiment.» Le bébé saisit une balle en mousse et, hurlant, le lança d’une main sûre à sa mère, puis il serra les dents. Michelle attrapa la balle et, imitant le comportement colérique de l’enfant, renvoya la balle au pied du lit. L’enfant répondit, reconnaissant la communication. Il sourit et renvoya la balle à Michelle pour jouer. Ce jeu continua plus calmement et enfin l’enfant permit à la mère de s’y joindre. Au repas suivant, la colère de l’enfant s’était visiblement dissipée et il accepta la nourriture de sa mère. La bonne entente entre le bébé et la mère était rétablie. Nous voyons ici comment la signification de la perte du sein telle que l’enfant l’a intériorisée contribue à bloquer la mère. Michelle a eu l’intuition que l’enfant trouverait moyen d’accepter sa rage eu égard du sein/mère, ce qui permit aussi à Michelle de débloquer la situation pour la mère.
Dans un exemple plus dramatique, Brigit Jordan, assistante sociale dans le service de psychiatrie, prit en charge un bébé de 7 mois et sa mère. Le bébé ne prenait plus de poids et devait faire une scanographie du cerveau car les médecins craignaient qu’une grave détérioration neurologique ne soit en cours. Atteinte d’une dépression profonde, la mère avait abusé de tranquilisants. Le bébé avait refusé le biberon pendant les six semaines précédant la visite de Brigid; à l’hopital, elle était nourrie par tube pendant la nuit. A quatre reprises, elle avait arraché son tube. Sa mère avait souvent passé plus d’une heure à essayer de lui donner le biberon jusqu’à ce que le bébé frise l’hystérie, le visage livide et les yeux hagards.
A l’arrivée de Brigid, la mère était affalée sur un siège, le dos tourné au berceau; le bébé était recroquevillé, en pleurs. La mère dit qu’elle était à bout. Le bébé ne réagit pas quand Brigid lui dit bonjour ni quand elle lui parla. Dans l’impossibilité d’atteindre mère et bébé, Brigid sortit l’enfant de son berceau. Elle trouva difficile d’établir le contact avec le bébé, mou comme une poupée de chiffons, les yeux souvent fermés. Brigid lui parla, elle-même à l’écoute, tandis que la mère parlait de sa dépression. Après un quart d’heure, le bébé se saisit des boucles d’oreilles de Brigid. Elle se calma. Ensuite, quand Brigid le remit dans son berceau, le bébé n’arriva pas à s’endormir. Il devint grincheux et pétrissait la couverture de ses petits doigts. Brigid proposa qu’on lui donne un jouet. La mère apporta un ours en peluche. Le bébé enleva sa tétine de la bouche et regarda l’ourson.
Quelques heures plus tard, Brigid revint dans la chambre et s’aperçut qu’une infirmière avait essayé de donner une crème au bébé, qui n’en voulait pas, sauf si l’infirmière alternait cuillère et tétine. L’infirmière avait abandonné. Mais quand Brigid prit l’enfant sur ses genoux, il ouvrit tout grand la bouche et avala six cuillerées de crème. Il ne voulait toujours pas de biberon, mais il le caressait d’une main et fixait Brigid du regard quand celle-ci lui parlait du biberon. Le jour suivant, la mère était mieux habillée et elle s’était maquillée. Le bébé posa les yeux sur Brigid en babillant, fixa sa mère du regard et lui fit un sourire. Brigid expliqua à la mère qu’elle pouvait rendre une certaine maîtrise à l’enfant. Le jour suivant, il but une partie de son biberon: la mère «savait» à présent quand le nourrir. La mère le prit sur ses genoux en chantant et le bébé saisit le biberon de ses deux mains.
Le bébé fit d’énormes progrès. L’intervention avait eu lieu après trois hospitalisations qui n’avaient guère donné d’amélioration. On ne procéda pas à la scanographie, les symptômes alarmants ayant disparu.
L’exemple suivant est plus long et révèle comment le Groupe des Nourrissons s’efforce d’encourager un développement optimum à long terme. Belinda était une petite fille de 8 mois qui avait passé toute sa vie à l’hôpital. Aux soins intensifs, on l’avait adressée à Sue Morse, une orthophoniste: l’enfant n’avait jamais avalé de nourriture normale et on avait peur qu’il ne soit trop tard. Belinda était née avec les intestins saillants à la surface de l’abdomen. L’équipe médicale ne s’attendait pas à la voir survivre à plusieurs interventions chirurgicales. Elle avait eu un arrêt respiratoire à 7 mois et on l’avait transférée en soins intensifs où le chirurgien lui avait fait une trachéotomie d’urgence: un tube était fixé à la base de la gorge, en permanence. Sue nota qu’elle avait observé l’enfant plus qu’elle n’était intervenue, en partie parce qu’elle ne voulait pas intervenir avant de rencontrer la mère, et malgré ses efforts, elle ne rencontra celle-ci qu’au sixième jour.
De loin, Sue observa Belinda en thérapie ludique et musicale, en partie pour aider l’équipe à «voir» l’enfant sous un autre angle et pour faciliter une collaboration ultérieure. En consultation avec un membre de l’équipe des Soins Intensifs. Sue discuta de la qualité de la vie de Belinda. Il accepta sa réserve quant à la nécessité de nourrir le bébé par tube nasogastrique permanent. Ils se mirent d’accord pour espacer les repas, avec trois heures d’intervalle et pour la première fois, Belinda fit l’expérience d’un autre état corporel.
Sue centra son évaluation des progrès de Belinda sur deux facteurs: Belinda était-elle prête à manger et à communiquer? Sue avait remarqué que Belinda essayait souvent de vocaliser quelque chose et elle se demandait si elle n’essayait pas d’appeler quelqu’un. Belinda n’avait pas eu beaucoup d’expériences orales à part le fait de recracher des objets et de sucer sa tétine. Sa bouche était souvent en état de succion. Ses expériences orales n’étaient pour ainsi dire pas intégrées. Au début, Sue alla souvent aider le bébé à manger. A mesure que Belinda apprivoisait Sue, elle était plus détendue et se montrait plus loquace; Sue se mit à jouer avec elle en adaptant ses gestes à ceux de l’enfant. Une fois, Belinda essaya de vocaliser quelque chose en écoutant de la musique; Sue pensa qu’elle chantait et que la gamme de ses capacités était plus étendue qu’elle ne le pensait. A cause de sa trachéotomie, Belinda ne savait pas faire de vocalises, comme les bébés le font avec leur mère. Sue observa qu’elle savait prononcer le son «tst». Elle imita l’enfant, qui l’imita à son tour. Sue avait transformé la vocalisation en jeu réciproque.
Sue s’efforça aussi de faire comprendre le langage gestuel de Belinda à l’équipe médicale et à ses parents. Elle espérait ainsi voir le repas se transformer en événement interactif. Elle espérait aussi voir respecter les souhaits de Belinda (les enfants hospitalisés sont souvent forcés à devenir passifs). Sue suggéra également qu’ils utilisent des mots pour rendre compte de son monde au lieu d’émettre des sons indistincts ou des babillements.
Comme il n’y avait pas de livres qui illustraient le monde de Belinda aux Soins Intensifs, Sue proposa d’en faire un. Sue prit des photos de la vie quotidienne de Belinda. Elle invita les parents à faire leur choix; leur réponse fut très positive, et ils firent des commentaires sur ce qu’ils avaient remarqué. Sue choisit un titre pour le livre: «Coucou, je te vois». Le livre serait, pensait-elle, un souvenir significatif pour Belinda; il ne s’agissait donc pas de le bâcler. Le livre se terminait par une description d’un geste typique de Belinda: «Si ses vocalises se succèdent rapidement et si elle fait de grands signes des mains tout en gardant un visage impassible, cela signifie: ça ne m’épate pas.» Sue nota aussi les gestes qu’elle ne comprenait pas: quand elle suce sa langue, je ne sais pas ce qu’elle veut dire. Si vous comprenez, faites-moi signe. Dans la salle commune, tout le monde jeta un coup d’œil sur le livre. Les parents ne manquèrent pas de remarquer les babillements réciproques. Ils commencèrent à s’interroger sur ce que Belinda voulait dire.
Un jour que Belinda s’apprêtait à rentrer chez elle pour la nuit, Sue s’aperçut que Belinda manquait d’oxygène, et que l’alarme ne s’était pas déclenchée. Belinda paniquait. Sue n’en menait pas large non plus. Belinda agrippa le doigt de Sue et ne le lâcha pas. Elle fixa Sue du regard tandis que l’équipe s’affairait autour de la bouteille d’oxygène. Ici, Sue se montra réceptive à l’identification projective de l’enfant.
Selon Sue, ce qui lui faisait tellement prêter attention à l’expression faciale du bébé, c’était qu’elle trouvait les lésions intestinales suppurant à fleur de peau insupportables. A plusieurs reprises, il lui fut pourtant nécessaire de prendre l’exomphale dans ses mains pour aider l’enfant à se redresser. A notre avis, le fait que Belinda vit Sue se débattre avec des émotions fortes tout en restant réceptive constitua une forme de communication considérable.
Sue espaça ses visites: elle se rendit compte que l’enfant n’était contente que lorsqu’elle mangeait pour sa mère. Six semaines après la première intervention, elle se nourrissait oralement et on lui enleva ses tubes. D’une façon générale, les parents de Belinda et les infirmières firent montre d’un comportement plus humain envers l’enfant. Outre son expérience avec Sue, Belinda peut aussi consulter le livre qui rapporte ce que Sue en a noté.
Pour revenir à la question de savoir si nous aurions dû nous limiter ici à un travail sur les représentations parentales plutôt que nous fier à une méthode interactive, il suffit à notre avis, d’évaluer l’urgence des cas traités. Etant donné le blocage parental occasionné par le traumatisme, il serait tout aussi inapproprié de travailler uniquement avec l’enfant. Une question, en effet, la question fondamentale demande à présent une réponse: quels intérêts servirions-nous en attendant tout bonnement de voir les représentations parentales changer?
Quelques réflexions concernant la psychothérapie nourrisson-parent
Lieberman et Pawl [7] reconnaissent l’importance du travail de Selma Fraiberg dans le domaine de la psychothérapie nourrisson-parent. Ils y décrivent les obstacles rencontrés si on ne respecte pas une certaine équidistance vis-à-vis de l’enfant et des parents. Il nous est donc possible d’extrapoler et d’avancer un indispensable principe d’équidistance dans ce genre de psychotérapie. Cependant, l’expérience nous a démontré l’importance prépondérante du principe qui veut que nous soyons avec le bébé, ce qui signifie établir un lien avec lui sans s’identifier outre-mesure ni dramatiser les effets pathogènes.
Etre avec l’enfant signifie aussi être avec les parents. Ann Morgan décrit comment établir un lien avec l’enfant en se servant du regard et de la voix, parfois même du toucher. L’important, dit-elle, est qu’à la deuxième ou à la troisième visite le bébé se rende compte d’une répétition du contact et se sente être à part entière. Le bébé fait l’expérience d’un contact qui ne se fait pas par l’intermédiaire de la mère et par la même occasion la mère se rend compte d’une certaine séparation entre elle et son enfant. Il est impossible de ne pas lire le soulagement sur les visages, dès quatre mois chez le bébé. Comme le note Ann: «Le bébé établit le contact avec moi; il est fasciné parce que je suis moi-même fascinée. Je me trouve en présence d’un autre être humain, comme si c’était un adulte,une reconnaissance de taille, ce qui n’échappe pas à l’enfant». (Communication personnelle). Le but du lien scopique entre nourrisson et thérapeute est de créer un espace libre. Le percevant, la mère crée à son tour un espace qui laissera libre cours à sa pensée et permettra à l’enfant de se lier. Avec Joseph, il n’y avait pas d’espace libre où Campbell Paul puisse s’insérer, aucun espace où la mère puisse penser qu’il serait préférable qu’il meure, et par conséquent, aucun espace où l’enfant puisse penser. Sans cet espace, aucune intégration n’est possible.
Ann Morgan établit un lien de façon active. Elle offre son bracelet à l’enfant, par exemple, même à un tout petit bébé. Quand l’enfant s’en saisit, elle tire doucement dessus. Le bébé prend alors conscience de l’autre, de quelqu’un qui le reconnaît en tant qu’agent, en tant que force agissante. Winnicott pensait que le monde est ressenti comme intrus par l’enfant qui ne se vit pas comme agent. Savoir qu’il a capturé le regard d’autrui est une expérience capitale pour le nourrisson. Les bébés se servent du regard et du toucher pour explorer le visage de leur mère et le monde alentour. Ils ont besoin de savoir qu’ils contribuent à la découverte. En nous offrant comme symbole de nous-mêmes, nous leur offrons la possibilité de découvrir activement. Nous reconnaissons l’enfant en tant que sujet et agent. C’est une reconnaissance de taille.
A notre avis il est aussi important de travailler avec le bébé que les parents, ce qui évite de travailler avec le nourrisson dans la mère et de perdre ainsi l’enfant réel. Une mère mit son bébé dans son landau de façon tellement experte qu’elle ne lui porta pas le moindre regard; elle le nourrit ensuite le visage couvert d’un drap. Lors de la visite suivante, Ann Morgan parla au bébé dans le landau; il se montra très avide d’en sortir. Ann demanda à la mère si elle voyait une différence quand elle parlait à l’enfant. Elle répondit: «Oui, j’ai l’impression que les choses changent; s’il n’est pas dans la pièce, je ne fais que répéter une histoire, mais si vous lui parlez, je le vois autrement.» Quand le thérapeute travaille avec le nourrisson et avec la mère, la mère a la possibilité de se divertir de ses propres besoins infantiles pour se concentrer sur la possibilité qu’elle a de se comporter en adulte et parent, même si c’est là une possibilité qu’elle repousse.
Une raison supplémentaire en faveur du travail avec le bébé: il importe de ne pas travailler sur la haine éprouvée par la mère de façon trop prématurée. L’ambivalence des parents est plus compliquée à vivre dans une situation où le bébé est malade, voire endommagé. En observant le travail effectué avec l’enfant, les parents peuvent se rendre compte que leur phantasme de l’avoir endommagé ou tué n’est pas réel. Quand Ann est intervenue dans le cas d’Alana et dit que l’enfant l’entendait et la voyait, le père comprit immédiatement la portée des mots entendre et voir, tandis que la mère accepta ce qui se passait sans trop comprendre, vu son ambivalence.
Convaincue de la validité de son raisonnement, Ann l’applique dans le cadre de consultations en hôpital de jour. On la consulta au sujet d’une petite fille de cinq mois dont la mère entamait un troisième traitement antidépressif. La mère avait l’impression que l’enfant, auquel elle n’avait pas pensé pendant la grossesse, lui avait gâché la vie. La petite fille se montrait réservée à l’égard de sa mère, prudente et sans vie. La mère se posait des questions, regrettait sa maternité, et le fait que cet enfant lui avait gâché la vie. Lors de la première consultation, le bébé établit un bon contact avec Ann et lors de la seconde consultation, elle fit montre de la reconnaître et d’en éprouver du plaisir. A la troisième visite, la mère avait un comportement différent. Elle regardait son bébé avec plaisir et l’enfant la regardait beaucoup plus aussi. Au départ, la mère demandait une solution immédiate. La troisième fois, elle voulait réfléchir. Elle voyait alors son enfant sous un autre angle: grâce au contact établi entre Ann et le bébé, elle se sentait moins prise au piège. Lors de la quatrième consultation, le bébé cessa de téter, sourit à Ann, et se remit à boire. Quand la mère critiqua le père, le bébé la mordit, regarda Ann et lui sourit. Ann dit: «elle vous rappelle à l’ordre» et la mère rit. Le bébé se renversa en arrière, bras étendus, rayonnante. La mère avait parlé de ce couple divin, exprimant le désir de n’y rien changer, mais l’enfant avait réclamé la troisième personne. Travailler avec l’enfant libère la mère et lui donne l’occasion de réfléchir. (Quelques années plus tard, la mère admit que sans l’intervention de Ann, le bébé n’aurait pas survécu et qu’elle serait sans doute devenue folle).
Si le principe fondamental est d’être avec le bébé comme avec les parents, cela signifie communiquer avec le nourrisson en tant que sujet à part entière. Dilys Daws [4] considère que le thérapeute prend la position tierce, celle du père, qui représente le père dans l’esprit de la mère. Selon nous, le rôle du thérapeute est plus actif: il offre une expérience particulière au bébé, ce que beaucoup de parents tolèrent, même s’ils sont psychologiquement bloqués.
Un nombre considérable d’occasions permettent un contact physique avec le nourrisson. Le toucher, comme dans le cas du massage est acceptable, tandis que tenir le bébé pour faciliter l’interaction nous semble moins indiqué en vertu des sentiments éprouvés par les parents. Mais comme l’enfant fait l’expérience de ses émotions dans son corps et dans son esprit, un dialogue de sentiments a lieu dans sa première langue lorsqu’il est dans les bras du thérapeute ( agent récepteur et contenant). Dans l’exemple où Campbell prend Stuart sur ses genoux qui se redresse immédiatement, sourit à sa mère, et babille, on pourrait se demander ce qui fut précisément communiqué lors de ce holding physique interactif qui s’ajoute au holding émotionnel de la famille et au travail d’exploration verbale. On pourrait l’imaginer comme récepteur de l’épouvante de l’enfant et communicateur d’un sens de sécurité par le biais du toucher.
On parle souvent de psychothérapie nourrisson-parent en termes de liens établis avec le passé des patients par le thérapeute. Le travail décrit ici montre que ce n’est pas là une approche toujours nécessaire. Le but du contact thérapeutique est de provoquer une expérience lors de laquelle des émotions pénibles sont partagées consciemment ou inconsciemment: le thérapeute se doit de communiquer ce qu’il en pense aux parents et à l’enfant dont le comportement s’en voit changé. On se voit autrement, et le contact est rétabli. Si la communication se fait souvent verbalement, ce n’est pas toujours le cas: le jeu est un moyen tout aussi efficace. Au cas où soit les parents, soit l’enfant, font blocage, un travail préliminaire avec l’enfant s’impose comme partie intégrale de la tâche à accomplir avec les parents.
Lors du travail thérapeutique avec le nourrisson et ses parents, l’observation réfléchie s’impose. Etant donné cette conviction, nous avons inauguré en 1996 à l’université de Melbourne un cours sur l’observation du nourrisson dans le cadre du doctorat et de la Maîtrise en Santé Mentale du Nourrisson, deux diplômes créés sur base de travaux effectués à l’hôpital des enfants. Chacun des membres de notre équipe, ou presque, ainsi qu’un nombre impressionnant d’assistants sociaux, ont suivi ces cours.
La vignette suivante illustre comment l’observation informe le travail clinique. Andrew Walker, assistant social au service néonatal, fut chargé d’évaluer l’aide disponible pour une famille d’émigrants ne parlant guère l’anglais dont le bébé de 8 mois, Colin, était à nouveau hospitalisé pour dépérissement. Les médecins attribuaient l’état du bébé à des causes organiques d’étiologie inconnue. La mère voulait sevrer son enfant qui n’en voulait rien savoir. Il avait été admis à trois reprises au centre pour nouveau-nés du Royal Children’s Hospital, sans résultat. Au terme d’une vingtaine de minutes d’une conversation avec les parents, Andrew eut la conviction qu’il s’agissait là d’un cas de santé mentale. Il réussit à faire transférer Colin au Groupe pour la santé mentale des Nourrissons.
Qu’est-ce qui l’avait donc convaincu de parler de la sorte en faveur de l’enfant? A notre avis, une aptitude qui n’est pas nécessairement consciente provenant de son expérience au cours d’observation des nourrissons. Andrew avait vu que malgré le fait que Colin ne regardait pas sa mère, il avait fort envie d’attirer l’attention de celle-ci: il avait des gestes anxieux, la touchait, souriait et babillait. La mère agita un jouet devant le visage de Colin pour le distraire et Andrew avait l’impression qu’elle essayait de retirer l’enfant du sein sans lui laisser un espace de jeu. La mère ne comprenait pas pourquoi l’enfant ne supportait pas d’être seul et elle ne savait que faire.
Brigit Jordan fut chargée de s’occuper du cas. Elle observa aussi Colin en train de sucer un morceau de vinyl qui pendait de son landau. Elle lui trouva donc un jouet qu’elle attacha à l’intérieur du landau. Elle pensait que Colin avait besoin de créer des liens symboliques avec le sein avant de pouvoir l’abandonner (le sein étant son seul lien avec sa mère), ce qu’elle expliqua aux parents et aux infirmières. Il y eut une nette amélioration: Colin se mit à jouer, sa relation avec sa mère devint meilleure et il rattrapa son retard.
Ceci illustre ce que Bill Blomfield décrit dans une communication personnelle comme savoir instantané communiqué par le regard à un enfant. Le thérapeute utilise son expérience tout en la mettant entre parenthèse pour aller à la rencontre de la famille.
A notre avis, le travail direct a un impact instantané sur les représentations du bébé; la réflexion du thérapeute et le jeu y contribuent fortement. Elizabeth Loughlin, une assistante sociale, le traduit en termes poétiques quand elle dit que le bébé a l’intuition de qui est vivant, et il recrée cette vie en lui-même et s’en sert pour toucher ses parents. Quand les parents entrevoient une lueur d’espoir et progressent intérieurement, nous pensons avec Campbell Paul que le bébé s’inscrit comme thérapeute.
L’important est que le thérapeute soit sensible au nourrisson et à ses parents dans ses réponses. Le travail direct a, selon nous une place de choix dans la psychothérapie nourrisson-enfant: il permet au bébé de se trouver en tant que self ainsi qu’agent, et aux parents de recommencer à penser. A la question initiale: «quels intérêts servirions nous en attendant tout bonnement à voir les représentations parentales changer?» Nous pourrions répondre: «pourquoi refuserions-nous un soulagement plus immédiat à l’enfant alors que là se trouve aussi le désir des parents?»
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[1]
Frances Thomson Salo, psychanalyste, attachée au Royal Children’s Hospital Infancy Group, Melbourne. Email:
f. thomson-salo@ medicine. unimelb. edu. au
[2]
Campbell Paul, pédopsychiatre, coordinateur du groupe petite enfance, Royal Children’s Hospital, Melbourne.
[3]
Pédiatre, ancienne responsable du groupe, thérapeute parents enfant
[4]
Travailleur social.
[5]
Travailleur social et clinicienne du groupe petite enfance, responsable du groupe australien de la WHAIMH.
[6]
Infirmière, puéricultrice et de maternité, membre du groupe petite enfance.
[7]
Travailleur social.
[8]
Travailleur social.Adresse: Department of psychiatry, The Royal Children’s Hospital,Parkville, Melboune, Victoria 3052, Australie.Ce travail a paru initialement dans
The International Journal of Infant Observation and its Applications,1999, volume 3, 1, pp. 47-62., sous le titre « Free to be playful: therapeutic work with infants». Il est traduit et reproduit avec la gracieuse autorisation de l’éditeur, et du rédacteur en chef, Lisa Miller. Ce travail a été traduit de l’anglais par Dominique Hecq, Melbourne.