2002
Devenir
Clinique
Le rôle de l’évaluation des interactions lors du repas dans l’évaluation psychopathologique usuelle du jeune enfant
Miri Keren
[*]
Ruth Feldman
[**]
La relation parents-enfant précoce est une cible majeure du processus de l’évaluation et de l’intervention, pour les cliniciens de la petite enfance. Les relations précoces sont évaluées par le truchement de l’observation des relations parent-enfant. Ces observations sont faites habituellement dans le cadre d’une situation de jeu. Les observations lors du repas ne sont habituellement réalisées que lorsque l’enfant est adressé pour un problème alimentaire. Notre étude a cherché à tester l’hypothèse selon laquelle les interactions lors de l’alimentations mettent en jeu des modes différents d’interaction parent-enfant, tant en nature qu’en intensité, et ce quel que soit l’état clinique. Nous avons comparé 30 enfants adressés en consultation avec 30 enfants non consultants, appariés pour l’age, le sexe, le rang de naissance et l’origine, et nous avons observé les interactions mère-bébé pendant le jeu et l’alimentation, pendant des séances vidéoscopées, à la maison. Les dyades consultantes ont été évaluées sur le plan diagnostique avec la classification 0-3 ans, de façon indépendante de l’évaluation de leurs interactions. Les dyades consultantes avaient des interactions moins bonnes que les non consultantes, qu’il s’agisse de la situation de jeu ou d’alimentation. L’alimentation suscitait plus d’interactions négatives que le jeu, quel que soit le diagnostic clinique de l’enfant, et le comportement de retrait relationnel était déclenché électivement par la situation d’alimentation. En conclusion, nous suggérons d’inclure l’observation d’un repas dans la procédure habituelle d’évaluation des parents et des jeunes enfants, et ce quel que soit le motif de l’envoi en consultation.Mots-clés :
evaluation, alimentation, psychopathologie précoce.
The early parent-child relationship is a major target of both the assessment and the intervention processes done by infant mental health clinicians. Early relationships are evaluated through the observation of the parent-infant interactions. Such observations typically take place in the setting of a play session. Feeding interaction is usually observed only in the cases of infants referred to the clinic because of a feeding problem. Our study tested the hypothesis that feeding interaction elicits different patterns of parent-infant interactions, in nature as well as in intensity, regardless of their clinical status. We compared 30 referred with 30 matched (for age, sex, birth order and origin) non-referred mother-infant dyads interactions during play and feeding videotaped sessions at home. Referred dyads were diagnosed with the DC:0-3 classification, independently of the blind coding of their interactions. The referred dyads had less optimal interactions than the referred group during both play and feeding. Feeding elicited more negative interactions than play, regardless of the infant’s clinical diagnostic, and infant withdrawal behaviour was elicited only by the feeding situation. We conclude with the suggestion to include observation of the feeding interaction in the routine clinical evaluation of the infant and parents, regardless of the reason for referral.Keywords :
evaluation, feeding interaction, infant psychopathology.
Différentes études ont montré que les jeunes enfants porteurs de symptômes sociaux-émotionnels ou de difficultés témoignent d’un moins bon niveau d’interactions avec leurs parents. Par exemple, Campbell et coll. (1986) ont montré que les mères d’enfants de deux et trois ans, adressés pour troubles du comportement, montraient plus de conduites de maîtrise et adressaient plus de paroles négatives vers l’enfant, en comparaison avec des enfants contrôles. Crowell et coll. (1988) ont montré que des mères de jeunes enfants en école maternelle, adressés pour difficultés de comportement, étaient en général moins aidantes que les mères d’enfants contrôles, pendant des interactions de jeu. Thomas et Clarke (1998) ont montré que les enfants entre 12 et 47 mois, adressés pour des troubles du comportement souffraient en fait de difficultés multiples, telles que des traumatismes, des difficultés développementales et tempéramentales, des troubles de la relation ou d’une combinaison de ces différents éléments. Des interactions entre les jeunes enfants ayant des difficultés alimentaires et leurs mères montrent en général des niveaux de réciprocité dyadique et de contigence maternelle faibles, avec des niveaux élevés de conflit, et de lutte pour le contrôle durant le jeu et pendant les repas (Chatoor et coll., 1988, 1998). Finalement, Minde (1997) attire l’attention sur les relations entre les comportements de sommeil et les troubles des relations parents-enfants. Ces découvertes avec des résultats, cohérents parmi différentes populations cliniques, ont conduit les cliniciens à considérer la relation parent-enfant comme la cible de la plupart des efforts de prévention et d’intervention (Emde, Korfmacher et Kubichek, 2000; Zeanah et coll., 2000).
De manière cohérente avec la perspective qui met la relation parent-enfant au centre du processus d’intervention, les cliniciens ont insisté sur le besoin de développer une approche formelle pour l’évaluation de la relation parent-enfant, approche qui puisse être fiable et suffisamment chaleureuse pour être utilisée quotidiennement par le clinicien de la santé mentale du jeune enfant. La première étape dans la définition d’une telle approche est de se demander quels sont les domaines essentiels de la relation parent-enfants qui sont les plus pertinents dans l’évaluation clinique. Le jeu libre, la tâche d’avoir à ranger les jouets, le jeu avec les bulles de savon, les tâches d’enseignement, les séparations et les réunions (Crowell et Feldman, 1988) sont parmi les tâches suggérées comme étant celles qui mettent le mieux en valeur les domaines fonctionnels pertinents de la relation parent-enfants (Emde, 1989).
A notre connaissance, dans la plupart des centres, l’interactions lors de l’alimentation est évaluée que lorsque l’enfant est spécifiquement adressé en consultation pour des problèmes d’alimentation. Dans les autres cas, l’interactions parents-enfants est observée et évaluée pendant le jeu, qu’il soit libre ou structuré (Cordeiro, 2000). Ce manque relatif d’attention à la situation de l’alimentation est assez surprenant si l’on considère la proportion importante du temps pris par les interactions de nourrissage dans les routines quotidiennes. Dans une population clinique, Hoffman, Pobla et Duhalde (1998) ont trouvé que les interactions lors de l’alimentation représentaient un cadre important pour évaluer le développement de l’initiative de l’enfant et la réponse de la mère aux besoins d’indépendance de l’enfant. Augmenter le processus adaptatif dans les interactions est l’un des buts majeurs de l’intervention en santé mentale du jeune enfant. L’un des processus adaptatifs et interactifs majeurs est la capacité de la dyade et de la triade à développer des stratégies effectives pour réparer les ratés de la communication (Biringen, Emde et Pipp-Siegel, 1997; Fivaz et Corboz, 1999). Il est donc important que le protocole d’évaluation inclue des procédures qui induisent des défauts d’ajustement et le besoin conséquent de réparation (de la même façon que la Situation Etrange active le système d’attachement et permet ainsi l’évaluation des stratégies d’attachement).
L’hypothèse centrale de cette étude fut dès lors que les interactions lors de l’alimentation élicitent des comportements de la part des parents et de la part de l’enfant qui sont différents en nature et en intensité que ceux qui sont déclenchés par le jeu, dans la mesure où nous considérons que les interactions alimentaires sont plus stressantes pour les parents que ne l’est le jeu. En d’autres termes, nous avons fait l’hypothèse que les interactions lors de l’alimentation suscitent plus d’épisodes de ratés ou de violation des attentes que ne le fait le jeu, et dès lors ces situations peuvent servir de procédures utiles à l’évaluation de la capacité des parents et du jeune enfant à réparer les «malentendus». Nous avons également pensé que pour certaines dyades, l’alimentation élicitait très spécifiquement des ratés d’accordage, alors que le jeu ne le ferait pas, du fait de l’existence de représentations mentales spécifiques suscitées seulement par l’alimentation. Autant que nous le sachions, cette signification particulière de l’interaction lors de l’alimentation n’a pas été étudiée jusqu’à présent.
Au cours des dernières années, les auteurs ont eu l’opportunité unique d’étudier de jeunes enfants et leurs mères adressés à un centre de santé mentale pour jeunes enfants, basé dans la communauté, et de pouvoir comparer leur mode interactif et leurs environnements avec ceux d’enfants issus de la même communauté. Les groupes d’enfants «adressés en consultation» et «non adressés» ont tous deux été évalués par la même équipe d’infirmières de Santé publique et dès lors, le groupe étudié n’était pas d’un échantillon auto-adressé. Le but central de cette étude était d’examiner l’utilité potentielle de l’évaluation des interactions lors de l’alimentation, dans le contexte de l’évaluation de routine du jeune enfant et de ses parents, sans prendre en compte la raison pour laquelle l’enfant était vu.
Inclusion
En janvier 1998, une étude comparative fut débutée dans notre centre de santé mentale pour jeunes enfants, dans le contexte d’une étude descriptive plus large, qui s’intéressait aux caractéristiques, aux diagnostics et aux modes interactifs de 113 jeunes enfants et de leurs mères (Keren et coll., 2001). Nous ne rapportons ici que les résultats de l’étude comparative. Parmi 40 jeunes enfants et leurs parents, consécutivement adressés en consultation au centre, 30 ont accepté de participer à l’étude. Cinq familles ont refusé d’être enregistrées en vidéo, et cinq n’ont pas été sollicitées, du fait de leur ambivalence vis-à-vis de la consultation elle-même. Les caractéristiques démographiques de ces enfants ne différaient pas de ceux qui ont été effectivement inclus dans l’étude. Les trente jeunes enfants inclus ont été appariés avec trente enfants non-consultants, sélectionnés au hasard dans le voisinage, pour ce qui concerne l’âge, le sexe, le rang de naissance et l’origine (juifs d’Europe de l’Ouest, juifs d’Europe de l’Est, immigrants récents de l’ex-Union soviétique). Cinquante-cinq familles non consultantes ont été sollicitées, parmi lesquelles trente ont consenti à participer. Comme indiqué dans les dossiers de l’équivalent de la Protection Maternelle et Infantile, les familles participantes et non participantes ne différaient pas des autres en ce qui concerne les variables démographiques ou les variables concernant la santé physique de l’enfant.
L’échantillon de comparaison comportait 60 dyades mère-enfant. Dans chaque groupe, il y avait 22 garçons et 8 filles. L’âge moyen du groupe des consultants était de 20.01 mois (DS= 8,56 mois; étendue= 5-34 mois), et de 19,89 mois dans le groupe non consultant (SD= 8,94 mois; étendue = 5-35 mois). L’âge des mères dans le groupe consultant était de 32,04 (SD = 6,23) et de 32,20 dans le groupe consultant (SD = 5,75). Le niveau d’éducation maternelle été en moyenne de 3,5 et de 3,3 pour le groupe consultant et pour le groupe consultant, respectivement (1 = niveau primaire, 2 = niveau du lycée, 3 = après le lycée, 4= niveau maîtrise et au-dessus). 75% des mères dans les deux groupes travaillaient hors du foyer.
Procédure
Les trente dyades consultantes recevaient une évaluation clinique et un diagnostic en utilisant la Classification Diagnostique 0-3 ans (1994). Les enfants étaient diagnostiqués par une psychiatre d’enfants (MK), entraînée à l’usage de la classification. Quinze cas ont été évalués séparément par un psychologue clinicien (RF), pour établir la validité concordante. Tous les diagnostics primaires (Axe I) et 90% des diagnostics sur l’axe des relations (Axe II) étaient concordants entre les deux cliniciens.
Les trente dyades non consultantes n’ayant pas d’évaluation clinique, l’existence de problèmes significatifs chez eux a pu être éliminée pendant les entretiens téléphoniques initiaux avec la famille. Les mères des enfants des deux groupes ont été enregistrées en vidéo à domicile par un étudiant de psychologie du niveau de maîtrise, et entraîné. Deux segments d’ interactions de 15 minutes ont été enregistrés: un épisode de jeu libre et un épisode d’alimentation (équilibrés), et l’étudiant réalisant l’enregistrement était aveugle quant à l’appartenance de l’enfant à l’un ou l’autre des groupes. Les situations d’alimentation ont été observées dans le contexte naturel de l’enfant et de la mère. Le moment de l’alimentation était déterminé par la mère, en fonction des habitudes de l’enfant. On disait à la mère «de donner à manger à son enfant de la façon et à la place où elle le faisait habituellement», en la laissant libre de décider du menu de l’enfant.
Codage
Les interactions durant le jeu et durant l’alimentation étaient cotées en utilisant le Coding Interactive Behavior – CIB (Feldman, manuscrit non publié). Le CIB comprend 42 items, évalués sur une échelle à 5 points. Parmi ces items, 21 concernent les parents, 16 concernent l’enfant et 5 concernent la dyade. Le système de codage CIB a montré sa sensibilité à l’âge de l’enfant, aux différentes circonstances de l’interaction, au contexte culturel et au développement à risque. Les items ont été rassemblés en six dimensions ayant des liens théoriques entre elles, et qui s’adressent aux divers aspects de la relation mère-enfant, avec un niveau acceptable de consistance interne (Feldman et coll., 1997; Feldman, 2000, Feldman, Masalha et Nadham, 2001; Mayes et coll., 1997).
Les interactions été codées par deux des étudiants en maîtrise, aveugles quant à l’attribution des groupes. Les interactions de jeu et les interactions lors de l’alimentation n’ont pas été codée successivement, de façon à assurer une évaluation non biaisée. La validité inter-cotateurs était de r = 0,91 pour le jeu et de 0,92 pour l’alimentation (coefficients de corrélations intra-classes). Les items spécifiques inclus dans chaque dimension et la consistance interne pour cet échantillon dans les taux contexte étaient les suivants:
-
Présence maternelle aidante (alpha =0,96 pour le jeu, 0,95 pour l’alimentation)
- Ces dimensions rassemblent les items suivants: prise en compte par la mère de la communication de l’enfant, clarté et caractère approprié des paroles de la mère, présence aidante, ressources de la mère, réciprocité dyadique, et adaptation-régulation dans la dyade.
-
Pose de limites par la mère (alpha = 0,86 pour le jeu; 0,87 pour l’alimentation).
- Consistance maternelle, pose de limites par la mère, persistance maternelle, compliance de l’enfant, l’enfant se repose sur la mère pour l’aide, et fluence interactive.
-
Intrusivité maternelle (alpha = 0,86 pour le jeu, 0,87 pour l’alimentation).
- Interruption, forçage, anxiété maternelle, critique, interactions dyadiques menées par le parent.
-
Affects conjoints positifs mère-enfant (alpha = 0,82 pour le jeu, 0,85 pour l’alimentation).
- Mère élaborant les initiatives de l’enfant, enthousiasme maternel, attention conjointe de la mère, félicitations maternelles, attention conjointe de l’enfant, affection de l’enfant vers la mère, initiation de l’enfant.
-
Retrait de l’enfant (alpha = 0,86 pour le jeu, 0,87 pour l’alimentation).
- Evitement, retrait, labilité affective, fatigue.
-
Etats dyadiques conjoints négatifs (alpha = 0,84 pour le jeu, 0,85 pour l’alimentation).
Etats dyadiques négatifs, constriction dyadique, affect négatif de la mère, hostilité maternelle, affect négatif de l’enfant.
La distribution des diagnostics (CD 0-3, 1994) dans l’échantillon clinique est montrée dans le tableau 1: seuls 39% des enfants ont reçu un diagnostic de Troubles de l’alimentation, et seuls 4 enfants sur 30 n’ont pas eu de diagnostic sur l’axe II de la relation.
Tableau 1
Distribution des diagnostics dans l’échantillon clinique
| Diagnostics dans la C.D. 0-3 | (N = 30) % N |
| | % | N |
| Diagnostic principal | Trouble de l’alimentation | 39 | 9 |
| (Axe I) | Trouble d’adaptation | 4 | 1 |
| Trouble du sommeil | 22 | 5 |
| Troubles de l’attachement | – | – |
| Trouble affectif | 9 | 2 |
| Opposition/Agressivité | 4 | 1 |
| Troubles régulatoires | 9 | 2 |
| Syndrome post-traumatique | 4 | 1 |
| Trouble mixte de l’expressivité émotionelle | 9 | 2 |
| Trouble de la Relation | Mixte | 44 | 11 |
| (Axe II) | Anxieuse/Tendue | 20 | 5 |
| Sur-Impliquée | 28 | 7 |
| Irritée/Hostile | – | – |
| Sous-Impliquée | – | – |
| Maltraitante | 8 | 2 |
| Maladies médicales/ | Retard général du développement | 44 | 7 |
| développementales | Retard de croissance | 24 | 4 |
| (Axe III) | Trouble du développement du langage | 24 | 4 |
| Paralysie cérébrale | 11 | 2 |
| Handicap mental | – | – |
| Facteurs psychosociaux | Psychopathologie parentale | 62 | 8 |
| de stress | Conflit parental | 31 | 4 |
| (Axe IV) | Evénements extérieurs | 7 | 1 |
| Divorce des parents | – | – |
| Maladie somatique du parent | – | – |
Les différences globales entre les interactions pendant le jeu ont été examinées à l’aide d’une analyse multiple de variance, avec le groupe et le sexe de l’enfant comme facteur séparant les sujets. Une différence significative entre les groupes a été trouvée: F (6,52) = 2,82, avec p = 0,019. Aucune interaction n’a été trouvée avec le sexe ou entre les groupes et le sexe. Les analyses univariées sont présentées dans le tableau 2.
Tableau 2
Comparaison des interactions lors du jeu des dyades consultantes et non consultantes
| Consultantes | Non consultantes | F(1,59) |
| M | SD | M | SD | |
| Soutien maternel | 3,33 | 1,06 | 4,05 | 1,11 | 6,68** |
| Capacité à poser des limites | 3,06 | 0,94 | 3,89 | 0,87 | 12,7*** |
| Intrusivité maternelle | 1,96 | 0,43 | 1,89 | 0,59 | NS |
| Affects positifs conjoint | 2,33 | 0,69 | 2,76 | 0,63 | 6,68** |
| Retrait de l’enfant | 2,04 | 0,44 | 1,88 | 0,32 | NS |
| Etat dyadique négatif conjoint | 1,95 | 0,71 | 1,47 | 0,64 | 7,60** |
* = p < 0,05; ** = p < 0,01; *** = p < 0,001.Note: CIB = Codage de l’interaction, évaluée sur une échelle à 5 points.
Comme on le voit dans le tableau 2, les différences significatives entre les deux groupes ont été trouvées pour quatre des six dimensions concernant le jeu. Les mères consultantes donnaient moins d’aide dans l’interaction et avaient plus de mal à poser des limites. L’atmosphère dyadique était caractérisée par des niveaux plus bas d’affects positifs conjoints et par des niveaux plus élevés d’état dyadiques négatifs. Une analyse multiple de variance pour l’interaction lors de l’alimentation avec le groupe et le sexe l’enfant comme facteur entre les sujets a révélé un effet global similaire pour le groupe: F (6,52) = 3,68, avec p = 0,004, sans effet du sexe ou de l’interaction. Les analyses univariées présentées dans le tableau 3 montrent des différences significatives sur cinq des six dimensions interactives.
Tableau 3
Comparaison des interactions lors de l’alimentation des dyades consultantes et non
| Consultantes | Non consultantes | F(1,59) |
| M | SD | M | SD | |
| Soutien maternel | 2,67 | 1,02 | 3,58 | 1,32 | 9,21** |
| Capacité à poser des limites | 2,72 | 0,85 | 3,49 | 1,09 | 9,43** |
| Intrusivité maternelle | 2,04 | 2,84 | 2,01 | 0,74 | NS |
| Affects positifs conjoint | 2,19 | 0,87 | 2,85 | 1,02 | 7,48** |
| Retrait de l’enfant | 2,23 | 0,94 | 1,39 | 0,91 | 12,4*** |
| Etat dyadique négatif conjoint | 2,22 | 0,85 | 1,34 | 0,69 | 19,4*** |
* = p < 0,05; ** = p < 0,01; *** = p < 0,001.Note: CIB = Codage de l’interaction, évaluée sur une échelle à 5 points.
Durant l’alimentation, les mères consultantes montraient significativement moins de comportements sensibles et de signes d’aide vis-à-vis de l’enfant, avec des niveaux moindres de cohérence du comportement et de capacité à poser des limites. Les enfants consultants montraient des niveaux plus élevés de retrait et de comportement d’évitement; l’atmosphère de la dyade était caractérisée par une négativité plus élevée et un niveau plus bas d’affects positifs que dans le groupe non consultant.
Une analyse multiple de variance avec des mesures répétées sur chacune des six dimensions pendant l’alimentation et le jeu a montré un regroupement pour le retrait de l’enfant: F (6,52) = 8,25, avec p < 0,01. Les enfants consultants devenaient significativement plus en retrait pendant l’interaction que pendant le jeu, comparés aux enfants non consultants.
En résumé, les résultats présentés indiquent des cotations comparables entre le jeu et le contexte d’alimentation sur quatre des facteurs interactifs: la présence maternelle aidante, la capacité à poser des limites, les affects positifs conjoints, et les états dyadiques négatifs conjoints. Les mères des enfants consultants donnaient un niveau moins élevé de limites appropriées, et s’engageaient dans des interactions moins positives avec l’enfant; elles s’engageaient en revanche plus souvent dans des interactions négatives du type «prends ça et donne ça». En revanche, le retrait de l’enfant et de comportement d’évitement montraient différents aspects dans les contextes du jeu et de l’alimentation, et ces deux aspects étaient significativement plus fréquents pour le groupe consultant, pendant les périodes d’alimentation (tableau 4).
Tableau 4
Comparaison des différences de groupe entre situation de jeu et d’alimentation
| F(1,59) | |
| F jeu | F alim. |
| Soutien maternel | 6.68** | 9.21** |
| Capacité à poser des limites | 12.7*** | 9.43** |
| Intrusivité maternelle | NS | NS |
| Affects positifs conjoints | 6.68** | 7.48** |
| Retrait de l’enfant | NS | 12.4*** |
| Etat dyadique négatif conjoint | 7.60** | 19.4*** |
* = p < 0,05** = p < 0,01*** = p < 0,001
La comparaison entre les mères et les enfants consultants et non consultants a révélé des différences significatives entre les deux groupes, à la fois pendant le jeu et pendant les interactions durant l’alimentation. Ces résultats renforcent l’idée que les symptômes non spécifiques chez les jeunes enfants, quand ils atteignent un niveau suffisant pour que les professionnels de la santé mentale les adressent à des centres spécialisés, reflètent bien des modes inadaptés de relation précoce mère-enfant.
La recherche antérieure a montré les effets de la situation d’alimentation sur le comportement maternel comme sur celui de l’enfant (O’Brien et coll., 1989; Seifer et coll., 1992) et ce travail apporte des résultats en accord avec ces études. Les résultats montrent que la situation d’alimentation suscite plus de comportements d’interactions négatives que la situation de jeu, et que le comportement de retrait de l’enfant est particulièrement manifeste pendant les interactions alimentaires, et ce quel que soit le diagnostic.
Il est ainsi possible que la situation d’alimentation soit plus sensible que d’autres à l’occurrence de ratés dans l’interaction. La situation lors de l’alimentation diffère de celle du jeu dans la mesure où elle se centre sur l’accomplissement d’un besoin de base, et du point de vue du parent, l’alimentation est une compétence parentale indispensable. De plus, l’alimentation en soi est à même d’évoquer des représentations spécifiques du passé chez la mère, ce que les situations de jeu n’impliquent pas nécessairement, par exemple chez les mères avec des antécédents de problèmes alimentaires. Autant que nous le sachions, les représentations maternelles qui sont élicitées pendant l’alimentation n’ont guère été étudiées, et dès lors, nous n’avons pas encore de compréhension suffisante des mouvements internes de la mère durant l’alimentation et de leurs liens avec le contexte actuel et avec le passé. Du fait de l’ensemble de ces facteurs, la situation d’alimentation peut être à même de causer plus de stress dans la dyade, en particulier dans celle où la relation mère-enfant est déjà compromise. Une indication supplémentaire du niveau de stress intrinsèque à la situation alimentaire est le niveau accru de retrait et de comportement d’évitement chez les enfants consultants, même chez ceux qui ne présentaient pas de difficultés alimentaires. Le retrait et l’évitement peuvent être des mécanismes de défense mis en jeu par le bébé dans une situation perçue comme stressante, ou dans une situation où la mère est perçue comme contrôlante et intrusive.
L’absence de lien significatif entre l’interaction lors de l’alimentation et l’intrusivité maternelle est surprenante. Une explication possible est liée à la méthodologie de l’étude. Dans le CIB, la dimension de l’intrusivité maternelle inclut les comportements maternels suivants: éruption dans le flux du comportement de l’enfant ou dans son centre d’attention, manipulation physique l’enfant, attitude anxieuse vis-à-vis des besoins de l’enfant et de ses signaux de communication, et critique manifeste ou subtile de l’enfant. De plus, le jugement du cotateur sur l’interaction comme étant contrôlée par le parent plutôt que menée par l’enfant est également inclus dans cette dimension d’intrusivité maternelle. Ces comportements parentaux peuvent n’être pas assez sensibles pour pouvoir évaluer le contrôle maternel dans la situation d’alimentation. Une autre explication pourrait être que l’intrusivité soit l’un des comportements dont les parents sont le plus conscients, et qu’ils peuvent ainsi abandonner dans un effort de diminution du contrôle. Lorsque malgré ces efforts la situation de s’améliore pas, une demande de l’aide au centre spécialisé intervient, et l’interaction observée dans le centre peut être alors déjà de meilleure qualité qu’auparavant. Ceci pourrait expliquer également le résultat concernant le retrait de l’enfant, qui reste la seule variable spécifiquement aggravée dans la situation d’alimentation. De fait si l’on suppose que l’enfant a internalisé le schéma négatif «d’être-avec- la- mère -pendant- l’alimentation» (Stern, 1995), le retrait peut être vu ainsi comme un comportement défensif.
Nos résultats nécessitent d’être répliqués avec un échantillon plus large. Si c’était le cas, ceci représenterait un argument puissant en faveur du concept selon lequel le contexte dans lequel les interactions sont observées, telles que l’alimentation par opposition au jeu, est un facteur important dans le processus de l’évaluation, dans la mesure où les contextes différents élicitent des modalités différentes de comportements dyadiques.
En conclusion, les contextes différents, tels que le jeu et l’alimentation suscitent des modes de comportements dyadiques différents. L’évaluation de l’interaction lors de l’alimentation est un élément pertinent de l’évaluation clinique des parents et des jeunes enfants, quelle que soit la raison qui amène l’enfant en consultation et quel que soit son diagnostic.
Traduit de l’anglais par Antoine Guedeney
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Dr Miri Keren, Infant Mental Health Clinic, Affiliated to «Geha» Hospital, 8 Orlanski Street, Petah Tiqwa, Israel. Tel.: 972 9 7450870; Fax: 972 9 7441523; E-mail:
ofkeren@ internet-zahav. net
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Dr Ruth Feldman, Department of Psychology, Bar-Ilan University, Ramat-Gan, Israel