2002
Devenir
Notes de lecture
Notes de lecture
L’enfant autiste, le bébé et la sémiotique. P. Delion (Presses Universitaires de France, 2000)
Face à l’avalanche actuelle d’hypothèses psychophysiologiques concernant l’autisme, le premier mérite de cet ouvrage est de rappeler le caractère fondamental de l’observation des signes par lesquels se traduit tout phénomène pathologique. Quelle que soit l’origine du processus autistique, sa compréhension ne peut venir que d’une confrontation des théories à la réalité des symptômes. On pouvait penser que depuis la description princeps magistrale de Kanner il n’y avait plus grand chose à ajouter au tableau clinique de l’autisme et que la sémiologie «traditionnelle» n’était plus dans les priorités concernant cette pathologie. Non seulement les observations récentes nous ont montré le contraire (cf. l’attention conjointe), mais ce serait là réduire considérablement la valeur et l’étendue des signes dans notre recherche de la connaissance. C’est ce que nous rappelle P. Delion en citant C.S. Peirce: «Un signe est quelque chose par la connaissance duquel nous connaissons quelque chose de plus.» Nous n’avons donc pas fini d’observer les enfants autistes et tout ce qui peut contribuer à leur connaissance. En particulier les bébés, et tout spécialement leur développement, l’autisme étant à l’évidence une pathologie du développement. Une autre source de connaissance possible utilisée par Pierre Delion, très originale, est celle de l’observation des personnes en éveil de coma telle qu’elle a été décrite par M. Balat.
Après un rappel de la sémiologie autistique classique et de l’intérêt d’un diagnostic et d’une prise en charge précoce des enfants autistes, l’auteur établit une comparaison entre ce que l’on observe chez ces enfants et la naissance des processus de sémiotisation chez le bébé. Ceci en faisant appel à la méthode d’observation directe des bébés d’Esther Bick. La voie est alors ouverte à une analyse des signes à la lumière de la sémiotique de C.S. Pierce, mathématicien américain de la fin du XIXe siècle ayant fondé cette science par une étude de l’aspect sensoriel de la logique. C’est ainsi que l’on découvre l’application au développement du bébé des notions de priméïté, secondéïté, tiercéïté à partir d’un exemple très concret, celui de la faim. Ces notions sont reprises et théorisées à propos d’autres signes, en particulier ceux émis par les sujets en éveil de coma.
La sémiotique n’est alors plus envisagée d’un point de vue psychologique mais comme une philosophie de la représentation. Celle-ci peut être symbolisée sous forme d’un tableau d’opérateurs mathématiques, en référence à Lacan. Ces éléments sont ensuite rapprochés des travaux de B. Golse, Bion et D. Stern ainsi que du concept de transmodalité, le tout à la lumière de la conception entièrement analytique de notre sens auditif telle qu’elle a été affirmée par Peirce. A l’aide d’exemples cliniques l’auteur adapte ce tableau à la sémiotique et l’enfant autiste en dégageant une classification à base de classes «iconiques» et de classes «indiciaires». Dans la même démarche de symbolisation, l’utilisation d’un miroir par M. Balat dans les réveils de coma est rapprochée du stade du miroir de J. Lacan.
L’auteur termine en dressant un tableau comparatif de la sémiologie autistique en utilisant les concepts théoriques d’auteurs aussi variés que Lacan, Peirce, Oury, Balat, Haag et Szondi-Schotte. Il conclut en appliquant la pensée triadique de Peirce au niveau des interactions en différenciant les interactions affectives (sensations), du domaine de la priméïté, les interactions comportementales (actions), du domaine de la secondéïté, et les interactions fantasmatiques (pensées, abstractions), du domaine de la tiercéïté.
Le travail de Pierre Delion réussit donc, du point de vue de la linguistique, à établir de manière irréfutable les liens existant entre le bébé et l’enfant autiste grâce à la sémiotique, faisant perdre ainsi au titre de son ouvrage le caractère d’inventaire à la Prévert qu’il pouvait évoquer au premier abord. L’ouvrage s’enrichit d’une importante bibliographie et d’un précieux glossaire pour mieux définir les nombreux termes spécialisés utilisés dans l’ouvrage. B. Golse l’a couronné d’une intéressante postface.
Dr Régis Brunod,
Pédopsychiatre, Praticien hospitalier
Fort-de-France,
Martinique
The Social Baby. Lynne Murray, Liz Andrews (CP Publishing, 2000 – commande possible par site internet: www. cpshopping. co. uk)
Voici un livre délicieux, charmant même, et qui intéressera tout ceux concernés par le développement et par le bien-être des bébés. Essentiellement, il cherche à rendre disponible sous toutes les formes les plus accessibles les connaissances, les ouvertures à propos du développement précoce de l’enfant, issues des toutes dernières recherches. En particulier, comme l’indique le titre, il insiste sur le fait que le jeune enfant est prêt à s’engager dans l’interaction sociale dès la naissance. Ceci ne transpire pas seulement du texte, mais aussi des images merveilleuses et des séquences extraites de vidéos des interactions précoces. On ne peut s’empêcher de les regarder, et ces images entraînent la conviction, plus encore que les mots ne peuvent le faire. Il y a par exemple, une très jolie séquence d’un nouveau-né imitant la protusion de la langue de son père.
En plus de celà, un message essentiel de ce livre est l’importance d’être conscient du fait que les bébés diffèrent considérablement entre eux, et que certains sont beaucoup plus «sensibles» que d’autres. Cette sensibilité n’est pas le résultat de soins parentaux inadaptés, mais elle peut signifier que ces bébés vont avoir du mal à se régler, à se calmer, et vont souvent pleurer beaucoup, et ainsi imposer une dose de stress importante à leurs parents. Cependant, les auteurs insistent sur le fait que c’est bien la façon dont on va se débrouiller avec cette sensibilité qui aura le plus grand impact sur le développement futur. Leur message essentiel est l’importance de l’observation de la part des parents, ce qui leur permet de connaître le tempérament individuel de leur enfant, et ainsi d’être à même de l’aider à mieux développer graduellement ses ressources propres. Quelques idées pratiques et utiles sont ainsi proposées.
Il y a des chapitres utiles sur les pleurs des bébés et sur le sommeil, avec encore l’insistance sur le besoin de prendre en compte les différences individuelles des bébés, ainsi que les préférences des parents, pour décider de la meilleure façon de débrouiller des situations difficiles. Les auteurs réussissent ainsi éviter de donner des recettes, alors même qu’ils donnent un certain nombre d’informations utiles et de suggestions pratiques.
Certains des chapitres concluant le livre sont plutôt brefs et ne rendent sans doute pas justice à la complexité des sujets abordés: il s’agit par exemple du développement d’un sens de la sécurité interne, ou du débat autour des modes de garde du jeune enfant, ou encore du retour plus précoce des mères au travail. Mais c’est là un détail dans la mesure où ces sujets se situent au-delà du projet de ce livre.
Dans l’introduction, les auteurs exposent que ce livre est fait d’abord pour les parents, et expriment leur conviction qu’aider les parents à comprendre et à communiquer avec leur bébé depuis la naissance ne peut qu’avoir des effets positifs sur la relation entre les parents et l’enfant en développement. C’est certainement la conviction que je partage chaleureusement, bien que j’ai quelques doutes sur le fait que ce livre atteigne effectivement une très large audience. C’est, je crois, un livre qui sera de toute façon très utile à tous ceux qui rentrent en contact professionnellement avec les familles ayant des jeunes enfants (psychologues, pédiatres, assistantes sociales, puéricultrices, etc.). A cet égard il devrait figurer sur la liste des lectures que je recommande très nettement.
Dr Paul Barrows,
Psychothérapeute,
Président de WAIMH – Angleterre