2002
Devenir
Clinique
L’échec de la protection de l’enfance en danger, ou l’impossible changement
Maurice Berger
[*]
Les rares évaluations du dispositif français de protection de l’enfance montrent que les résultats concernant l’état affectif et intellectuel des enfants placés sont mauvais. Une des raisons de cet échec est l’absence de dispositif d’écoute individuelle de l’enfant. Les causes de cette lacune sont décrites, ainsi que les caractéristiques d’une écoute adaptée : continuité, durée, discrétion, supervision. Seul un tel travail fait contrepoids à ce que ressent un enfant confronté à des parents très inadéquats : idéalisation, collage, séduction, terreur. Un exemple détaillé illustre ces principes.Mots-clés :
placement, travail d’écoute, Protection de l’Enfance.
The rare assessments of the French protective system for children show that the results concerning the emotional and intellectual state of the children in custody are poor. One of the reasons of this failure is the lack of a setting allowing for an individual listening of the children. The causes for this state of affairs are described, as are the characteristics of a suitable listening-work with the child : continuity, duration, discretion, supervision. Only this kind of work is able to counterbalance the feelings of a child confronted with very inadequate parents : idealization, sticking to the inadequate parent, seduction, awe. A detailed clinical exemple illustrates these principles.Keywords :
custody, listening-place, Child-Protection Services.
Aide-t-on les enfants placés à penser ?
Nous allons parler ici de la prise en charge des enfants qui sont confrontés, dès leur petite enfance, à des situations de défaillance éducative parentale. Ceci concerne des enfants soumis à des violences ou au spectacle de scènes violentes ou à caractère sexuel, à des négligences éducatives importantes mais ne mettant pas leur vie directement en péril, à un délire parental entraînant des déformations systématiques du sens de leurs messages. Précisons d’emblée que quelle que soit la nocivité réelle des parents vis-à-vis de l’enfant, on ne peut pas la leur reprocher au sens où elle est souvent la conséquence de l’enfance désastreuse qu’ils ont eux-mêmes subie, et qui les a empêchés d’acquérir le minimum de capacités parentales nécessaires.
Dans un autre travail (M. Berger, 2001 a), nous avons décrit à partir de critères précis dans quelles circonstances une séparation parents-enfant doit être envisagée, en particulier lorsqu’un travail familial se révéle totalement infructueux ou impossible, ou lorsqu’on est en présence d’une dangerosité physique ou psychique parentale certaine, ou lorsque apparaissent chez l’enfant des signes de souffrance psychique ou intellectuelle peu ou pas réversibles, et directement liés à la relation parents-enfant. Rappelons à ce propos :
- qu’il existe de nombreuses modalités de séparation, plus ou moins complètes ;
- qu’une séparation protège l’enfant mais ne traite pas les difficultés psychiques engendrées par les traumatismes subis ;
- qu’une séparation peut être nocive en elle-même si elle ne s’accompagne pas de la mise en place d’un dispositif d’écoute et d’accompagnement de l’enfant avant, pendant et après la séparation, concernant l’élaboration des émotions suscitées chez lui par la mise à distance de ses parents et par son placement dans une famille d’accueil ou dans une institution (M. David, 1988).
Par ailleurs, si un placement est décidé, la question de l’évolution de la relation de l’enfant avec ses parents reste entière. Particulièrement lorsqu’une séparation totale a été nécessaire, il devient plus difficile d’évaluer si ces derniers constituent toujours un danger physique ou psychique pour l’enfant. Cette question est souvent traitée trop rapidement, sans réflexion ni temps suffisants, ce qui est fréquemment à l’origine d’une évolution péjorative du devenir de l’enfant.
En ce qui concerne les petits enfants et les préadolescents
[1], les signalements sont en général bien faits, mais c’est la suite qui leur est donnée qui pose souvent problème. Les résultats du dispositif de protection de l’enfance en France sont médiocres, à un tel point que presque aucune équipe ne soumet son travail à évaluation. Nous allons évoquer ici une des causes principales de ces échecs : l’absence de travail sur le développement des capacités de penser de l’enfant, lorsqu’une séparation a dû être décidée.
La prise en charge de Carine, que nous allons décrire plus loin, montre les effets de ce travail sur la capacité de penser. Cette fillette placée dès sa naissance, âgée maintenant de dix ans, qui nous a été adressée pour des troubles importants de la personnalité, suit une scolarité normale sans retard (elle est en cours moyen 2e année) après avoir été en situation d’échec et d’exclusion scolaire à plusieurs reprises du fait de son comportement de maîtrise et de provocation à l’égard de l’adulte. Elle se sent bien dans sa famille d’accueil actuelle, après avoir mis en échec un premier placement familial. Elle retourne seule chez sa mère certains après-midi, sans la présence d’un membre de l’équipe. Elle en revient sans troubles du comportement alors qu’auparavant, la présence de son éducatrice et d’un médecin psychiatre était nécessaire au cours de visites médiatisées ayant lieu à l’hôpital, pour diminuer l’impact désastreux et durable que les rencontres avec sa mère avaient sur elle. A contrario, si on se place du point de vue de la prise en charge en général des enfants dans de telles situations, de la manière dont on peut « prendre soin d’eux », la conclusion de cette observation est franchement déprimante : les principes efficaces que nous appliquons sont étrangers à de nombreuses personnes impliquées dans la protection de l’enfance en danger.
Il est évident que le sens réel de notre travail n’est pas compris par la majorité de nos interlocuteurs. Non pas que nos principes de travail soient si compliqués à saisir, on le constatera, mais parce qu’il est tout simplement impensable, au sens d’être hors des catégories de pensée possibles, pour les politiques en général, pour nombre de Juges des Enfants (pas tous heureusement), d’éducateurs, de travailleurs sociaux, et de services de psychiatrie de l’enfant, de prendre les problèmes liés aux défaillances parentales par l’angle de réflexion que nous proposons. Après vingt-trois ans de publications, de conférences, de participation à des réunions interministérielles, rien n’est acquis des quelques idées fondamentales qui devraient guider l’action dans ce genre de situation. Aussi avons-nous renoncé à transmettre, sans même parler de convaincre. Nous nous contentons, comme ici, de témoigner.
L’importance de la continuité
Une des raisons de notre pessimisme, en relisant avec du recul la prise en charge de Carine, c’est de constater la ténacité dont il nous a fallu faire preuve pour tenir le dispositif de prise en charge dans la durée. L’histoire de Carine s’est déroulée en permanence sur cinq scènes :
- La scène judiciaire, c’est-à-dire les convocations annuelles de notre équipe au Tribunal, d’une part avec Carine reçue par le Juge des Enfants avec son éducatrice, hors de la présence de sa mère, et d’autre part avec la mère, Mme L., reçue hors de la présence de sa fille. Il faut ajouter à cela la préparation de l’argumentation auprès de la Cour d’Appel des Mineurs.
- La scène institutionnelle, qui concerne les actions concertées avec l’Aide Sociale à l’Enfance.
- La scène familiale, et la gestion des contacts de Carine avec sa mère, la sœur de la mère, la mère de la mère (la grand-mère).
- La scène de la vie courante, avec la gestion d’un placement familial souvent menacé de rupture.
- Enfin et surtout la mise en place d’un dispositif d’écoute de Carine, au cours de moments individuels passés avec une éducatrice référente, et lors du déroulement d’autres activités thérapeutiques dans le cadre de l’hôpital de jour.
Au cours des six années de la prise en charge, ce sont les mêmes personnes, psychologue, psychiatre, assistante sociale, éducatrice
[2] qui ont assuré la prise en charge de cette enfant et maintenu la même ligne de pensée malgré les changements fréquents d’interlocuteurs. Cette continuité est essentielle pour que le lien proposé à l’enfant ait un sens, d’autant plus que Carine était soumise à une mère souvent absente. De plus, seule cette continuité permet de comprendre l’évolution de l’enfant, le sens de ses variations d’opinion et de comportement. La compréhension des mouvements affectifs de Carine n’a été possible que parce que l’équipe n’a pas changé dans sa composition. Il est à noter que c’est aussi le même Juge des Enfants qui a géré la situation de Carine pendant les dix premières années de sa vie, avant que son dossier ne soit transmis à un autre juge.
L’expérience montre que sans cette continuité et sans cette préoccupation constante, l’existence des enfants placés bascule le plus souvent dans une succession de décisions sans cohérence. Or y-a-t-il beaucoup d’institutions qui soient prêtes à s’investir dans cette continuité ? Comment faire pour que les professionnels ne se défendent pas de cet engagement, qui peut leur paraître inquiétant, mais qui en fait facilite leur travail. Ceci n’est possible que si ces professionnels trouvent une contrepartie en étant « payés avec des idées » par des « psy » présents et ne craignant pas d’affronter des processus psychopathologiques inconnus d’eux. Ajoutons qu’assumer cette continuité ne signifie pas prendre la place des parents auprès de l’enfant, mais signifie constituer un repère constant et réaliser une écoute attentive au fil du temps.
Comment aider un enfant à penser sur des parents très inadéquats
L’histoire de Carine est banale, une histoire de négligence maternelle avec un père absent. Ses parents ne sont ni paranoïaques, ni schizophrènes. Sa mère, sympathique, exprime clairement ce qu’elle souhaite et ce qu’elle ressent, quand elle n’oublie pas les rendez-vous. A première vue, Mme L. ne présente pas d’autres troubles psychiques que sa difficulté à penser à son enfant, mais c’est précisément la qualité qui définit un parent. Nous aurions travaillé différemment dans d’autres contextes : parents violents, intrusifs, délirants, abuseurs sexuels, etc. Par ailleurs, si Mme L. ne s’occupe pas de sa fille, elle a cependant une grande capacité à émouvoir les intervenants sur sa souffrance de mère séparée de son enfant.
Si nous avons choisi de décrire la prise en charge de cette enfant par notre service, c’est pour souligner le contraste existant entre l’apparente banalité de cette situation et la complexité de la vie psychique de Carine. Nous en avons tiré les conclusions suivantes.
L’objectif
La nature même de notre travail a consisté à aider Carine à modifier la représentation qu’elle avait de sa mère. Grâce à cela, elle n’est plus menacée par les angoisses d’abandon qui l’envahissaient chaque fois que sa mère ne venait pas à un rendez-vous, ou par la peur d’être frappée, liée aux scènes violentes auxquelles elle a assisté, entre sa mère et son concubin (sans être frappée elle-même), ou par le désir irrépressible de retourner vivre avec une mère incapable de s’occuper d’elle. C’est grâce à ce travail qu’elle a pu faire part de sa colère à sa mère sans crainte que cette dernière ne revienne plus la voir, en représailles.
C’est là que se situe le pivot essentiel de l’évolution psychique d’un enfant soumis à des parents négligents, ou violents, ou psychotiques, ou psychopathes. S’il est envahi par des images de ses parents trop angoissantes pour lui, il ne peut jamais être bien en leur présence (même si ces angoisses sont liées à des événements du passé, mais que l’enfant ne parvient pas à effacer). Si, au contraire, il a acquis une solidité interne qui lui permet de voir ses parents comme ils sont, avec leurs défauts et leurs qualités, il a alors la possibilité de se sentir moins inquiété par leurs comportements inadaptés, et de mieux profiter de leurs aspects positifs. Ce travail ne porte pas seulement sur la représentation que l’enfant a de ses parents, mais aussi sur la représentation du lien qu’il a avec ses parents. Il faut ajouter que les contacts que l’enfant a avec ses parents modifient en eux-mêmes sa représentation, si ce qu’il a ressenti au moment des rencontres peut être repris dans un dispositif d’écoute. C’est ce changement « représentatif » qui donne à l’enfant la possibilité d’avoir des contacts plus souples avec son père et sa mère.
Tant que ce travail n’est pas effectué, l’enfant est pris :
- dans une relation de « collage » avec ses parents, où il risque d’être aspiré, capté par leur demande de revenir vivre avec eux, souvent faite par eux sur le mode de la séduction ou de la menace d’abandon, sans que ces parents aient changé au niveau de leurs difficultés éducatives ;
- dans une relation de terreur et de soumission totale lorsque ses parents sont menaçants et violents ;
- dans un processus de clivage et d’idéalisation : sa conviction est que si les choses vont mal entre ses parents et lui, c’est de sa faute, c’est parce qu’il est un mauvais enfant, insatisfaisant pour eux, alors que ses parents sont parfaits.
Au contraire, si ce travail a pu s’effectuer, l’enfant est moins envahi par les problèmes psychologiques de ses parents, plus autonome par rapport à eux, plus capable de les aimer et de les critiquer. Du point de vue des parents, cette évolution de la nature des relations avec leur enfant est ressentie comme si ce dernier s’éloignait d’eux, ce qui leur occasionne une certaine souffrance, bien qu’ils reconnaissent en même temps ses progrès comportementaux et scolaires.
Si ce travail échoue, le devenir de l’enfant sur le plan affectif, relationnel, scolaire, est gravement compromis.
Ce travail sur la représentation nécessite que soit proposé à l’enfant un dispositif d’écoute individuel
Même si un abord groupal peut être aussi nécessaire, ce n’est que dans une relation duelle qu’un enfant pourra commencer à penser, c’est-à-dire à se représenter ce qu’il ressent. L’histoire d’un enfant en tant que personne débute quand on commence à l’écouter. Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra sortir de la confusion, donner du sens à son histoire, la remettre en ordre, retrouver des causalités autres que son sentiment d’être coupable de tout ce qui va mal, et passer à ce que nous appelons le temps « de mise en histoire » de son existence. Une telle écoute peut se révéler nécessaire même pour des enfants de moins de deux ans, avec des dispositifs spécifiques (cf. M. Berger, 2001 b). Précisons que ce sont toutes les formes de langage de l’enfant qui seront écoutées : le langage parlé, mais aussi le langage du corps (les troubles dits psychosomatiques, l’agitation, etc.) et le comportement. Ce temps d’écoute nécessite que trois conditions « techniques » soient réunies : continuité, discrétion, et maintien d’un cadre protecteur suffisamment longtemps.
La première condition est qu’un lien signifiant soit proposé à l’enfant par un adulte
Ce lien ne peut être signifiant que dans le cadre d’une relation continue et régulière.
Pour qu’un enfant placé puisse se permettre de penser tranquillement sur la relation avec ses parents, sans être lui-même pris dans des mouvements d’idéalisation ou de crainte d’abandon, ou de terreur totalement envahissants, il est nécessaire qu’on lui propose par ailleurs un lien fiable et continu sur lequel il puisse s’étayer, une base sûre suivant l’expression de J. Bowlby. Ce lien fait contrepoids, et permet à l’enfant de prendre de la distance par rapport à ses parents sans se sentir alors confronté à une solitude insupportable. Or dans la plupart des situations et des institutions, il n’est pas proposé de relation individuelle à l’enfant, passant directement par la parole, ou par l’intermédiaire d’une activité de jeu symbolique (dessin, jeu avec des poupées, écriture d’une histoire). Par relation individuelle, nous voulons dire clairement un moment de relation à deux, dans un lieu isolé des autres adultes et enfants. D’une manière générale, les intervenants qui n’ont pas été formés à écouter un enfant ne se rendent pas compte à quel point ils ne l’écoutent pas. On constatera ainsi à propos de Carine quelles sont le genre de choses, fondamentales, qu’un enfant a à dire si on lui en donne l’occasion.
Ce travail d’écoute nécessite un cheminement personnel, une attention spécifique, une capacité d’accepter sans jugement ce que dit l’enfant, et parfois un questionnement et une reprise de ses propos pour mieux lui permettre de développer et de s’approprier sa pensée. Et nous considérons que le financement de dispositifs de supervision destinés à aider les professionnels à écouter, représente un besoin prioritaire dans le domaine de l’enfance en danger. Ceci exige que cette supervision soit effectuée par d’authentiques cliniciens, ayant eux-mêmes une solide expérience de thérapeute. L’efficacité des dispositifs de prise en charge en serait améliorée, mais surtout, les professionnels investiraient beaucoup plus leur travail parce qu’ils y trouveraient beaucoup plus de sens (et de plaisir), et leur turn-over, source de discontinuité, en diminuerait d’autant. Mais dans le même temps, il ne faut pas sous-estimer les résistances qui peuvent exister à l’écoute de l’enfant chez tous les adultes impliqués
[3].
La deuxième condition technique pour l’écoute de l’enfant est la discrétion
Ceci pour deux raisons.
Tout d’abord, l’enfant doit savoir que ce qu’il dit ne sera pas répété à ses parents ni écrit au juge sans son accord. Le juge est tenu à la transparence du débat contradictoire, et les parents pourraient avoir ainsi accès à ce que leur enfant pense sur eux. Ils risqueraient alors de le soumettre à diverses sortes de pression pour qu’il change d’avis. Ce n’est que lorsqu’il y sera prêt, lorsqu’il se sentira assez solide pour cela, que l’enfant dira certaines choses au juge ou à ses parents, et ceci grâce à l’aide de l’intervenant avec lequel il a établi un lien.
Ensuite, l’enfant utilise le moment où on l’écoute pour construire sa pensée, l’ébaucher, il avance une idée, puis une autre contradictoire avec la première, ou revient en arrière, multiplie les théories pour comprendre sa situation, etc. Si ce « jeu » indispensable est exposé à des personnes extérieures, il risque d’être pris au sens littéral alors qu’il traduit les tâtonnements de l’enfant, son besoin de passer par des idées-relais, et si l’enfant constate que ses idées transitoires sont utilisées pour argent comptant, il cessera de penser.
Pourtant, les intervenants doivent argumenter devant les parents et le juge les mesures qu’ils estiment souhaitables. Le respect de la discrétion les oblige alors à s’appuyer sur des faits, sur le comportement de l’enfant, sur son niveau de développement intellectuel, ses difficultés scolaires, les sentiments qu’il exprime en général, plus que sur sa parole. Mais l’exemple de Carine montrera qu’il n’existe parfois pas d’autre choix que de citer partiellement l’enfant, en l’en informant à l’avance et en lui en expliquant les enjeux.
La troisième condition est que le temps soit donné à l’enfant pour construire sa pensée
Sa pensée est très embrouillée, confuse, il lui faudra un temps très long, souvent plusieurs années, pour qu’il en devienne réellement le sujet. Un enfant comme Carine qui doit tout maîtriser, tout imposer, qui refuse la moindre consigne scolaire, n’est pas maître de sa pensée, contrairement aux apparences. Elle est prisonnière d’un besoin constant d’avoir une emprise sur l’autre, et de ne rien attendre de l’autre, pour ne pas revivre ce qu’elle vivait lorsque, plus petite, elle attendait en vain sa mère. Carine mettra cinq ans pour supporter les absences de sa mère sans se désorganiser, et cette dernière mettra le même temps pour nous dire qu’elle peut vivre sans voir sa fille, et que regarder sa photo lui suffit.
Pour les très petits aussi, ce temps est terriblement long. Ainsi nous suivons depuis trois ans une fillette qui nous a été adressée à l’âge de 18 mois pour les symptômes graves qu’elle présentait après chaque visite médiatisée avec sa mère (anorexie pendant six semaines avec perte de poids, etc.). Cette enfant a passé peu de temps avec sa mère, délirante, mais les rencontres qui ont eu lieu lorsqu’elle a été placée en pouponnière n’ont été que partiellement protégées car elles avaient lieu sans la présence d’un professionnel, à un rythme de deux heures tous les quinze jours pendant six mois. Plusieurs années de traitement seront encore nécessaires avant que cette enfant puisse être seule en présence de sa mère.
L’effort de l’équipe responsable de l’enfant doit donc porter non seulement sur l’écoute, mais en même temps sur le maintien d’un cadre protecteur pendant le temps nécessaire pour que l’enfant expérimente tranquillement d’autres sortes de lien avec un adulte et chemine psychiquement. Et ce que nous nommons « la bataille du cadre » ne doit pas être perdue car c’est alors la fin de la possibilité pour l’enfant de construire sa pensée.
Qui peut réaliser ce travail ?
Le cadre d’une psychothérapie classique n’est souvent pas le plus adapté, au sens où l’enfant ne présente pas forcément de troubles psychiques importants. Educateurs, assistantes sociales, infirmiers, psychologues, suivant leur formation, peuvent effectuer ce travail, ceci à trois conditions : rester en place, en référer à un tiers plus expérimenté, et avoir une représentation globale de la situation réelle de l’enfant. Le dispositif peut donc être moins lourd que celui décrit pour Carine.
Disqualifie-t-on les parents dans la manière de faire que nous proposons ?
Une parentalité imaginaire
Ce n’est pas parce qu’un adulte est un parent biologique qu’il est un parent sur le plan psychique. La capacité d’être parent, la parentalité, n’est pas un état donné en soi (D. Houzel et coll., 1999), mais un processus qui se construit en fonction de l’histoire personnelle de l’adulte lorsqu’il était enfant. Il y a des parentalités qui restent partielles, ou nulles, comme le montre la mère de Carine, quelle que soit l’aide psychologique, éducative ou financière apportée aux parents. Certes, on blesse le père et la mère dans leur narcissisme quand on leur dit, frontalement, que leur enfant n’est pas bien en leur présence ou avant et après les contacts qu’il a avec eux, en décrivant pour cela son comportement (et en ne citant ses paroles qu’avec son accord). Mais il est important de garder à l’esprit que la souffrance du parent se situe essentiellement dans un registre imaginaire. C’est le parent imaginaire qu’il voudrait être avec un enfant imaginaire qui est essentiellement atteint. Si les parents avaient pu avoir suffisamment présents à l’esprit les besoins psychiques et physiques de leur enfant, jamais on en serait arrivé à une décision aussi grave qu’une séparation. L’enfant imaginaire manque à ses parents qui luttent pour le récupérer, mais si l’enfant réel leur est rendu, le plus souvent la relation sera marquée par la reprise des comportements inadéquats et par une déception réciproque suivie d’un rejet.
Du point de vue de l’enfant, le parent n’est pas disqualifié
En effet, on observe un maintien de l’idéalisation des parents au prix d’un clivage difficile à réduire. Les enfants trouvent toutes les raisons pour innocenter leurs parents. Nombre d’entre eux montrent une souffrance psychique importante, mais sans pouvoir en désigner la cause, les comportements parentaux très inadaptés auxquels ils ont été et/ou sont toujours soumis. Cette souffrance s’exprime souvent comme lorsqu’ils l’ont vécue petits, à une période où ils n’avaient pas encore acquis le langage : terreur irrépressible, sensations d’être transpercés par des cris, crainte de partir en morceaux, moments hallucinatoires brefs, ou actes non contrôlés, etc. La question n’est donc pas de travailler sur le maintien du lien, car ce lien est là, très solide, le plus souvent pathologique, et l’image du parent à l’intérieur de l’enfant ne sera jamais effacée, mais de permettre à l’enfant de se représenter son parent différemment, avec une représentation plus humaine, c’est-à-dire moins angoissante, et une représentation, moins idéalisée, plus attaquable, sans risque de rétorsion. Il s’agit aussi de permettre à l’enfant de se représenter lui-même différemment lorsqu’il est face à son parent, en particulier qu’il se sente moins vulnérable, et enfin de l’aider à gérer la situation de double attachement qui est inhérente à toute séparation, attachement aux parents et attachement à d’autres adultes.
Quant à la question de la place symbolique des parents
Elle ne se pose pas ainsi en pratique. Au moment du placement, la pensée des enfants ne se situe pas dans le registre du symbolique, mais dans des processus beaucoup plus anciens, archaïques. Ainsi Carine débute sa relation avec son éducatrice en étant à distance, puis en essayant de la capter par le regard, puis en lui pétrissant le visage, puis en lui parlant des hallucinations terrifiantes qu’elle a. Ce matériel montre les traces, les dégâts laissés par un maternage inadéquat. On constate qu’il est beaucoup trop optimiste de parler de place symbolique des parents. Un père qui menace de brûler l’hôpital de jour et qui annonce qu’il va dire « merde » au Juge des enfants se situe au-dessus de la loi sociale qu’un père est censé transmettre et il terrifie son enfant. Il se situe dans le registre de la violence tyrannique, et pas dans celui du symbolique. Une mère qui ne parvient pas à prendre en compte les besoins de son enfant petit n’est pas dans le registre du symbolique. Un bébé ne vit pas avec des « parents symboliques ». Seul compte pour lui un maternage adéquat qui va lui procurer :
- un sentiment de sécurité grâce à la permanence physique et émotionnelle de l’adulte, sa fiabilité, sa solidité, sa résistance aux attaques, la qualité de son portage ;
- un sentiment d’estime de soi, d’être admiré, trouvé beau ;
- un plaisir partagé, avec des échanges de sourire, le plaisir d’être caressé ;
- surtout un sentiment d’identité car un bébé a besoin d’avoir un adulte en miroir pour savoir comment il est fait : « Je suis car je suis comme l’autre ».
La qualité du maternage n’a donc pas de relation avec le lien biologique de la personne qui materne. C’est ce maternage adéquat qui va permettre à l’enfant de mettre en place des processus d’attachement et d’identification corrects ; alors que dans les situations dont nous parlons, certains enfants ont vécu des soins primaires tellement désastreux qu’ils nous posent la question « Qu’est-ce que c’est qu’une mère ? » Et si les processus de maternage ont été suffisamment inadéquats pour justifier une séparation, l’expérience montre que l’enfant n’a pas accès au temps secondaire du symbolique, ou alors que très partiellement. Ce qui va introduire le symbolique, c’est l’écoute de l’enfant par l’intervenant, et les paroles de ce dernier. C’est aussi le type de relation qu’il va proposer, que l’enfant pourra peu à peu comparer avec le chaos dans lequel il a vécu auparavant. C’est la durée de cette relation, qui va permettre à l’enfant de se construire une chronologie, puis d’acquérir la notion de généalogie. C’est donc la prise en charge qui va introduire la place symbolique des parents.
Quelques conséquences de l’absence d’écoute de l’enfant
Des décisions prises à l’aveugle
En l’absence de dispositif d’écoute adéquat, on ne sait pas ce que les enfants désirent ou craignent réellement, ou sont réellement capables d’affronter au niveau du comportement de leurs parents, et on ne peut pas comprendre les variations de leurs mouvements affectifs. En conséquence, les professionnels concernés prennent souvent leur décision sans repères, à l’aveugle, ou suivant leurs mouvements affectifs. Il s’en suit un bricolage malsain qui peut avoir un impact irrémédiable. Par exemple, un enfant est retiré de sa famille, puis quelques visites médiatisées se passent bien, mais seulement parce qu’elles sont cadrées ; cependant les raisons de ce bon déroulement des visites ne sont pas analysées et un retour dans sa famille est décidé aussitôt, qui se passe très mal. Ou encore, un enfant déclare qu’il veut retourner vivre chez ses parents dans un mouvement d’idéalisation de son père et de sa mère, et il sabote son placement en institution ou en famille d’accueil pour obtenir ce retour. Au lieu de lui proposer un lien et une écoute, si besoin pluri-hebdomadaires, qui fassent contrepoids à l’idéalisation de ses parents et lui permettent de se représenter ce qui se passe en lui, il est rendu à ses parents chez lesquels son état s’aggrave et d’où il doit être retiré à nouveau, etc. Ou encore, dans des circonstances où une séparation totale serait nécessaire, pour diminuer la conflictualité de la situation on va proposer que l’enfant revienne chez ses parents une demi-journée par semaine, ou un week-end, ou un week-end sur deux, ce qui suffit souvent à l’empêcher d’investir d’autres personnes, d’autant plus que beaucoup de parents répètent à leur enfant au moment de ces retours qu’ils vont tout faire pour le reprendre complètement. L’attention est focalisée sur la forme que va prendre la relation parents-enfants (retour partiel, visite médiatisée, etc.) alors que la principale question pourrait-être de se demander si le cadre de rencontres avec les parents et le dispositif d’écoute proposés permettent ou non à l’enfant de réfléchir sur ce qu’il ressent. Ainsi nous avons indiqué clairement (M. Berger, C. Rigaud, 2001) comment la mise en place de visites médiatisées strictes ne fait que protéger physiquement l’enfant, et ne permet que très peu de progrès psychiques, si ces visites ne sont pas suivies chaque fois d’un entretien individuel avec l’enfant en lui donnant l’occasion (qu’il utilisera ou non) de réfléchir sur ce qu’il a ressenti au cours de cette rencontre, et/ou de l’exprimer lors d’un jeu symbolique.
Beaucoup de juges et d’intervenants ne croient pas au travail représentatif ou ils en ignorent les potentialités, et dès lors ils n’en donnent pas le temps à l’enfant et aux soignants. Les faits montrent que plus les intervenants sont envahis par l’idée de maintenir ou de rétablir des contacts physiques réels prolongés, moins les enfants acquièrent de capacités de penser, d’où la fréquence de leurs difficultés intellectuelles et affectives. A cette idéologie du lien biologique familial s’ajoutent la difficulté à soutenir le conflit avec les parents, parfois même la peur de les affronter, et aussi une méconnaissance assumée des principaux travaux concernant les processus d’attachement précoce et la manière dont les liens parents-bébé peuvent se fixer de manière rapidement pathologique et irréversible, avec enfin un sentiment de fatalité qui témoigne souvent de l’absence d’engagement.
L’absence d’évaluation
Les résultats des décisions prises « à l’aveugle » ne sont pas évalués puisque de toute manière « la question n’est pas là », car ce qui compte principalement, c’est le maintien du lien physique de l’enfant avec ses parents et si possible son retour même partiel dans la famille. Ni les ministères concernés, ni la Sauvegarde de l’Enfance, ni les Conseils Généraux, ni les Juges des Enfants, ni la plupart des intersecteurs de pédopsychiatrie ne fournissent d’évaluation de leur travail. Or les quelques travaux réalisés concernant les enfants placés montrent la médiocrité des résultats.
- Dans notre étude (M. Berger, 2001 a), 77,2% des enfants séparés judiciairement qui nous étaient adressés en soins souffraient d’une déficience intellectuelle avec un QI entre 75 et 54. Pourquoi de telles difficultés intellectuelles ? On se rabat trop facilement sur l’idée que le milieu familial a été « frustre » et insuffisant stimulant. La réalité est autre et montre que souvent ces enfants arrêtent de penser pour ne pas souffrir, car penser est trop angoissant pour eux. Ce qui va permettre à leur QI de progresser, parfois de 15 points en une année, ne sera pas seulement l’apport d’une nourriture intellectuelle et/ou affective adéquate, mais d’abord le développement de leurs capacités de pensée, de représentation, grâce à l’écoute qui leur est proposée.
- Une recherche de F. Mouhot (2001), psychologue, sur les enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance devenus adultes, montre que seulement 32% ont un Certificat d’Aptitudes Professionnelles ou un diplôme supérieur (1999).
- Une étude québécoise utilisant le MEDEI comme outil d’évaluation souligne que 40 à 50% des enfants de moins de cinq ans suivis par les Centres de Protection de la Jeunesse présentent des retards dans leur développement intellectuel, langagier et socio-affectif. Les auteurs soulignent le manque de rigueur dans les évaluations actuelles (N. Vézina, R.M. Lalande, J. Moreau, 2001).
- De nombreux travaux portent sur l’évaluation du devenir des enfants de parents clairement identifiés comme psychotiques et soignés. Nous ne citerons ici que deux études récentes. J. Manzano (2001) décrit une expérience de prévention auprès de dix-huit mères schizophrènes et de leurs enfants, sous la forme d’une relation thérapeutique à long terme d’une durée moyenne de sept ans et demi. L’évolution des situations montre que seules cinq de ces mères parviennent à se différencier de manière adéquate de leur enfant. Neuf enfants, soit 50%, sont considérés comme sans problème, 24% ont un retard scolaire, 33% ont du être séparés partiellement ou totalement. L’évolution psychique des enfants placés n’est pas précisée, mais il apparaît que dans cette expérience de prise en charge précoce, seuls deux enfants présentent des troubles graves de la personnalité. G. Fava Vizziello et coll. (2001) ont réalisé une étude portant sur soixante dix sept enfants appartenant à cinquante familles dans lesquelles un parent a été diagnostiqué comme psychotique et soigné par des services psychiatriques. Ces enfants étaient adressés à un service de pédopsychiatrie pour des difficultés psychiques de gravité variable, 21% d’entre eux présentant des troubles psychotiques. 46% des sujets de six à douze ans ont des troubles de l’apprentissage. Il apparaît que la qualité des interactions parents-enfant est un facteur pronostique plus important que le diagnostic psychiatrique des parents en lui-même, et que tous les enfants ayant une mère paranoïaque souffrent de difficultés psychiques majeures dont l’évolution est améliorée par une séparation précoce. Treize placements ont été décidés, dont neuf se sont accompagnés d’une amélioration de l’état de l’enfant. D’une manière générale, les auteurs regrettent qu’un certain nombre d’enfants leur soient adressés tardivement. Ils soulignent par ailleurs que cinquante autres enfants appartenant à ces familles n’ont eu besoin d’aucun soin psychique.
Ces deux études peuvent être considérées comme optimistes par rapport à notre cadre de référence. En effet, il n’est pas rare que nous soyons confrontés à des situations dans lesquelles la psychose des parents n’a pas été repérée par les services de Protection de l’enfance, ce qui s’accompagne d’une sous-estimation de l’inadéquation des interactions familiales ; ou si le diagnostic a été fait, les parents ont refusé tout soin personnel, ce qui est un facteur aggravant. Enfin ces études n’incluent pas les autres formes de défaillance parentale (psychopathie, etc.).
La croyance du retour en famille inévitable
On lit dans certains travaux que les enfants placés en institution retournent tous de toutes façons vivre avec leur famille lorsqu’ils quittent leurs lieux d’accueil à 18 ans. En conséquence, il faudrait maintenir des contacts importants entre l’enfant et ses parents et éviter les séparations totales. La question est de savoir si ce genre de retour s’effectue parce que l’enfant ne peut se représenter aucun autre choix possible sur le plan affectif. Si c’est le cas, cela signifie que le travail représentatif n’a pas été fait ou a été mal fait, et qu’aucun engagement relationnel individuel n’a été proposé à l’enfant.
Les enfants suivis dans le cadre de notre dispositif ont non seulement maintenu des relations avec leurs parents, si besoin sous forme de visites médiatisées pendant plusieurs années, mais surtout ils ont acquis la capacité de retourner chez eux seuls, à leur rythme, pendant la durée qu’ils évaluent comme leur permettant de passer un moment agréable avec leurs parents sans être envahis par les difficultés personnelles de ces derniers. A part quelques enfants qui ont subi un niveau de traumatisme psychique dans leur petite enfance tel que le travail représentatif, bien que tenté pendant de nombreuses années, s’est révélé inefficace, tous les autres sont donc capables d’avoir ce genre de relation dont ils disent d’ailleurs clairement avoir besoin. Enfants et parents ne vivent pas tout le temps ensemble, les parents ne sont pas « propriétaires » de leur enfant, mais tous partagent de bons moments, et la filiation est respectée. Les enfants pensent positivement à leurs parents mais sans être pris dans une relation de captation ou de crainte d’abandon ou de terreur. Et ces enfants deviennent des adultes beaucoup plus capables d’aimer et de travailler, et donc de ne pas répéter le destin désastreux de leurs parents.
Les enfants qui ont été confrontés à une absence d’écoute, une absence de travail représentatif, et à des décisions de retour prises à l’aveugle ne passent que peu (ou pas) de bons moments avec leurs parents, et ces moments sont toujours « menacés ». Certains enfants retournent vivre chez leurs parents (entre 0% et 39% selon les auteurs en France), mais cette évolution ne peut pas être prévisible a priori au départ
[4].
La séparation équivaudrait à une rupture
En fait, le lien psychique entre parent et enfant peut être maintenu autrement que par des retours au domicile, comme nous venons de l’indiquer. Seuls 5% des enfants qui ont des parents activement dangereux pour eux et les intervenants, ou extrêmement nocifs sur le plan éducatif et psychologique, n’ont plus de contacts avec leurs parents ; le but de la prise en charge est alors qu’ils puissent vivre sans trop souffrir de ne pas voir leurs père et mère. Lorsqu’ils seront plus âgés, ils pourront, s’ils le souhaitent, rencontrer seuls leurs parents, car ayant la capacité de se déplacer par leurs propres moyens, ils auront la possibilité de les quitter s’ils se sentent trop angoissés à un moment.
Notre pessimisme tient encore à d’autres raisons
a) La constatation de l’incapacité des politiques français et de nombreux intervenants à se centrer réellement sur l’enfant, sur l’importance de son écoute. La question qui obsède les ministres successifs et l’esprit de nombreux intervenants est « comment faire pour que l’enfant retourne au plus vite dans sa famille ? », au lieu d’être « de quelles capacités (intellectuelles, affectives, relationnelles) un enfant doit-il être pourvu pour mener une existence à peu près normale, ni plus heureuse, ni plus malheureuse que la moyenne ? » Nous n’avons jamais entendu de responsable administratif ou politique (se) demander au cours d’une réunion ce que pouvait ressentir ou penser un enfant négligé ou élevé par des parents psychopathes ou psychotiques, ou ce qu’il ressentait à propos de son placement. Seuls les sévices et les abus sexuels qui, par leur aspect traumatique « visible » et leur implication médico-légale, sont incontournables, déclenchent un certain intérêt empathique. A part ces deux contextes, on peut dire que la faiblesse ou l’inexistence des dispositifs d’écoute de l’enfant est en partie le reflet du décentrement permanent de la politique de la protection de l’enfance : ce n’est pas l’enfant qui est au centre du dispositif, contrairement à de multiples déclarations, mais le rétablissement du lien réel avec ses parents, quel que soit le prix que l’enfant doive le payer. On peut s’interroger sur ce que pèse la voix de l’enfant face aux voix des parents électeurs. Disons simplement que ce n’est pas parce que des adultes se mettent en groupes constitués et font pression en évoquant « les droits des parents » qu’ils ont pour autant raison. L’idéologie ou la souffrance commune n’ont pas de valeur scientifique. Nous avons un savoir confirmé par le temps et par les autres centres qui fonctionnent avec un engagement semblable au nôtre, en particulier les quatre centres (deux en Angleterre, un au Canada, un en Israël) décrits par P. Steinhauer (1996, p. 311), un des spécialistes les plus reconnus dans ce domaine. Nous avons le devoir de faire savoir ce que nous savons, et de ne pas accepter que l’ignorance fasse force de loi. Et nous affirmons que c’est un « droit de l’enfant », si on met le débat dans ces termes, de bénéficier des conditions et de la protection nécessaires pour développer une activité de pensée adaptée au monde réel.
De plus, les politiques gèrent des budgets à court terme, le temps d’un mandat. L’évolution de Carine, qui est celle de nombreux enfants pris en charge dans notre service, montre que notre dispositif, certes plus coûteux que les dispositifs habituels, est au bout de quelques années beaucoup plus rentable que toutes les autres procédures de prise en charge : pas de scolarité spécialisée, pas de prévision de soutien social à l’âge adulte (Revenu Minimal d’Insertion ou Allocation pour Adulte Handicapé), capacité de Carine d’avoir des relations agréables avec les autres, arrêt de ses comportements violents, et peut-être capacité d’élever ses enfants (nous devons attendre pour évaluer ce dernier point). En visant les dispositifs les moins onéreux dans l’immédiat, on gaspille ainsi une partie non négligeable des trente milliards consacrés à la protection de l’enfance.
b) Pessimisme aussi face à la pauvreté des catégories de pensée du système judiciaire français et l’immobilisme législatif.
Au Québec, un Juge des Enfants aurait pu avoir la possibilité de décider, en s’appuyant sur une importante jurisprudence et sur le rapport Jasmin (1992), que « les décisions relatives au placement de l’enfant doivent satisfaire le besoin de continuité de la relation de ce dernier, refléter la notion de temps de l’enfant et non celle de l’adulte ». Il est admis dans la loi canadienne que le Juge des Enfants a la possibilité de décider d’un projet de vie stable dans une famille d’accueil pour un enfant jusqu’à sa majorité, « sans que cette sécurité puisse être troublée par une échéance de trois ou cinq ou dix ans fixée pour un rendez-vous judiciaire » (M. Berger, C. Rigaud, 2000). Ainsi, même lorsque la notion de danger physique, éducatif, ou moral, s’estompe, celle de stabilité du lien persiste car la rupture d’un lien affectif très investi et sécurisant constitue en soi un danger important pour le développement d’un enfant. Le placement familial aurait été décidé jusqu’à la majorité de Carine, ce qui l’aurait protégée des importants à-coups affectifs que nous avons constatés et dû récupérer tant bien que mal dans les mois précédant chaque audience annuelle où le juge devait décider si elle retournait ou non chez sa mère, et si oui, à quel rythme. Que de temps nous avons perdu au niveau thérapeutique, et quelle gêne nous a procuré en permanence ce sentiment de risque !
Face à l’inconstance de Mme L., un juge québécois aurait pu aussi proposer que Carine aille dans une famille d’accueil « mixte », c’est-à-dire pouvant l’adopter en cas de désinvestissement maternel très important.
En Italie du Nord, dans les six tribunaux pour enfants de Milan, Mme L. aurait été séparée de sa fille (comme cela a été le cas en France) pendant six mois avec une aide proposée pour qu’elle parvienne à investir son enfant de manière adéquate (S. Cirillo, 2001). Si au bout de ces six mois, cette mère n’avait pas fait preuve d’un début de parentalité adaptée, Carine aurait été confiée en adoption à un couple ayant un problème de stérilité et demandeur d’adoption. Et pourtant l’Italie est le pays de la « mama », mais peut-être justement y a-t-on une certaine idée de ce que doit être une « mama ». Nous ne prônons pas forcément une telle solution mais on peut imaginer qu’elle aurait évité à Carine les affres d’un attachement aussi douloureux que celui qui la lie à sa mère, tout en la laissant, comme tout enfant adopté, confrontée à la question de ses origines. Aucune évaluation du devenir des enfants italiens adoptés dans ces conditions n’a été faite jusqu’à présent pour des raisons de respect de l’anonymat : les magistrats craignent qu’ayant connaissance de ces études longitudinales, certains parents biologiques ne retrouvent ainsi la trace de leurs enfants et ne tentent alors de reprendre contact avec eux pour les « récupérer ».
En Angleterre, le « Children Act » se donne comme priorité essentielle le développement psychologique et le bien être de l’enfant. Dans cette optique, et à partir de nombreux travaux universitaires, la stabilité du lieu de vie est considérée comme indispensable, ce qui amène à mettre en place des placements familiaux longs, de durée indéterminée, pouvant se transformer en adoption par la famille d’accueil. Il peut donc être décidé de trancher radicalement entre l’intérêt de l’enfant et l’intérêt des parents (A. Grevot, 2001).
L’intérêt de cette comparaison avec les systèmes juridiques d’autres pays est de montrer comment les représentations du lien parents biologiques-enfant qui nous paraissent être des certitudes intouchables en France sont en fait d’une totale relativité (M. Berger, 2002).
c) Pessimisme enfin concernant la manière dont les cliniciens de formation psychanalytique sont devenus rares et désertent le champ de l’enfance en danger, laissant le terrain à des discours trop simples, pleins d’un bon sens qui n’est qu’apparent, et qui ne reposent pas sur une pratique clinique directe. Comment motiver ces cliniciens à réinvestir le champ de la protection de l’enfance alors qu’ils peuvent exercer autrement sans avoir à lutter quotidiennement pour disposer d’un cadre de travail cohérent ? Ajoutons à cela que beaucoup de collègues psychanalystes partagent l’idéologie du retour en famille, se gardant eux aussi d’évaluer les résultats de cette position.
Nous allons maintenant décrire ce qu’est le travail sur le terrain, avec ses hésitations, si loin des certitudes, les retours en arrière lorsque l’enfant perd ce qui semblait avoir été acquis, la nécessité de soutenir le conflit dans la durée par rapport aux parents et si besoin par rapport au juge, la volonté d’évaluer sans cesse la situation à partir de critères simples : capacité de nouer des liens non conflictuels avec les autres, capacité d’apprendre (et nous ne lâchons jamais le pédagogique des yeux car c’est un indicateur précieux, qui de plus détermine le devenir social de l’enfant et son autonomie), capacité de vivre en groupe, capacité de ne pas se désorganiser et de se sentir bien en présence du parent. On remarquera surtout les variations incessantes des sentiments de Carine à l’égard de sa mère, et, en isolant quelques phrases de l’ensemble de l’évolution de cette fillette, chacun peut malheureusement choisir le fragment du discours de l’enfant qui lui convient pour soutenir son éventuelle idéologie. Avec cette complexité et cette fragilité, nous sommes loin des déclarations d’un sénateur (de droite) lors d’un congrès en 2001 : « Il est évident que tous ces enfants (placés) doivent revenir au plus vite dans leur famille », ou de la décision, quelques mois plus tard, d’un ministre (de gauche) de diminuer de moitié le nombre de placements. Avec l’histoire de Carine, nous allons faire maintenant, à eux ainsi qu’à divers administrateurs qui ne sont pas sur le terrain, et à un certain nombre de professionnels, la stupéfiante révélation suivante : les enfants placés pensent. Précisons même que comme les politiques, comme les parents, les enfants placés pensent beaucoup au retour dans leur famille, mais absolument pas dans les mêmes termes que les adultes, et leur pensée est aussi valable que celle de ces derniers… encore faut-il l’écouter… et en tenir compte.
Les deux premières années de la vie de Carine
Carine naît en Novembre 1991 au Centre Maternel dépendant de l’Aide Sociale à l’Enfance de la Loire, dans lequel séjourne sa mère, Mme L., âgée de 26 ans, et qui est en conflit avec son concubin. Un mois plus tard, Mme L. quitte précipitamment le Centre en y laissant Carine pour aller vivre chez une amie. Elle déclare agir ainsi pour trouver un logement le plus rapidement possible, et exprime clairement son intention de rester en contact étroit avec sa fille, de la sortir à la journée, pour permettre une relation mère-enfant épanouissante. Avec son accord, Carine est donc placée à la pouponnière de l’Aide Sociale à l’Enfance.
La réalité démentira rapidement ces intentions. Ainsi en Juin 1992, Mme L. rend cinq fois visite à sa fille, une seule fois en Juillet (plus deux appels téléphoniques), deux fois en Août, aucune en Septembre. Elle explique qu’elle a trouvé un appartement et qu’elle est trop occupée à le tapisser pour venir la voir. Quand elle vient voir son bébé, elle se montre chaleureuse avec lui, mais elle est toujours pressée, et elle évite les soins (change, biberon). Elle pose peu de questions au personnel sur son enfant.
A cette période, Mme L. fréquente des milieux douteux. Elle a confié son premier enfant, Jean-Pierre, né en 1989, à sa propre mère, personne particulièrement inquiétante comme nous le constaterons. Elle a repris son fils à son domicile depuis 1997. Une sœur de Mme L. a abandonné un de ses enfants, qui a été ensuite adopté dans le cadre de l’article 350 du Code Civil, et a confié totalement son autre enfant à cette grand-mère. Une autre sœur s’est vue retirer la garde de ses enfants car, devenue homosexuelle, elle se livre à des actes sexuels avec sa compagne devant ses enfants.
Par la suite, Mme L. décommande très souvent les visites qu’elle a annoncées, ou ramène Carine plus tôt que prévu. Elle ne va la voir qu’une fois au cours d’une hospitalisation de dix jours pour bronchiolite. A partir de l’âge de 15 mois, Carine commence à faire des caprices en présence de sa mère, qui reste sans réaction, prototype du mode de réaction qu’elle aura chaque fois que sa fille lui montrera sa colère. Lorsque Mme L. part, Carine pleure parfois, mais peut aussi ne manifester aucun chagrin. Face à ce faible investissement maternel, un placement familial est envisagé, que Mme L. accepte. A deux ans et demi, Carine sera placée dans une famille d’accueil de l’Aide Sociale à l’Enfance.
A 18 mois, Carine est instable, ne s’intéresse à aucun jeu, s’occupe seule sans chercher le contact avec les autres enfants, n’a noué aucune relation personnalisée avec les adultes. Son niveau de développement testé au test de I. Brunet Lézine est normal.
De 18 à 24 mois, Mme L., qui continue de voir sa fille de façon irrégulière, téléphone 19 fois pour avoir de ses nouvelles et la prend sept fois avec elle, parmi lesquelles un week-end et trois séjours de trois jours. Du mois d’Août au mois de Décembre 1994. Mme L. disparaît, ne venant plus du tout voir sa fille et ne lui téléphonant pas. Elle ne reprend contact avec elle qu’à la suite d’un courrier du Juge des Enfants. Cette manière imprévisible qu’a Mme L. de s’absenter est là aussi « fixée » dès les premiers jours, et n’évoluera pas malgré toutes les tentatives faites pour parler avec elle de ce comportement. Il est impossible de travailler avec elle sur ses difficultés à exercer sa fonction parentale, car elle ne vient pas aux rendez-vous. Carine, confrontée à une impossibilité d’avoir la moindre influence sur la présence de sa mère, développera un comportement de maîtrise pathologique qui perturbera considérablement ses relations avec les autres et ses capacités d’apprendre. Peu à peu, elle va de plus en plus mal avant les week-ends chez sa mère, refusant même d’y partir en évoquant la peur qu’elle a du concubin de Mme L. qui, comme elle l’explique, frappe sa mère à coups de poings. L’institutrice sait une semaine à l’avance que Carine va aller chez sa mère, en observant son comportement coléreux mais aussi auto-agressif. Elle a besoin d’une semaine pour aller un peu mieux après les visites. Par ailleurs, elle revient souvent très sale et très fatiguée, ayant visiblement insuffisamment dormi. Ses difficultés ne sont pas améliorées par une psychothérapie entreprise en soins ambulatoires avec un psychologue de notre service, dès l’âge de trois ans. Ceci amène le juge à décider, à partir d’Avril 1995, de supprimer ces week-ends et de les remplacer par des visites médiatisées, rencontres qui ont lieu en présence d’une éducatrice de l’Aide Sociale à l’Enfance dans un local de cet organisme. Mme L. est farouchement opposée à cette modalité de rencontre et part en claquant la porte.
Le bilan d’expertise à trois ans et demi
Les troubles de Carine sont tels que le Juge des Enfants demande une expertise psychiatrique en Août 1995. A cette époque :
- Carine se roule par terre en classe, dès son entrée en école maternelle, rend difficile toutes les activités groupales et individuelles, casse le carrelage, insulte les maîtresses tout en disant « c’est pas moi ».
- Dans sa famille d’accueil, elle demande qu’on la regarde sans cesse et utilise tous les moyens pour attirer l’attention sur elle. Ainsi un jour où l’assistante maternelle et son mari sont occupés à nettoyer une inondation dans leur maison, Carine vide par terre un flacon de shampooing et un tube de dentifrice. Comme à l’école, elle dénie totalement ces actes agressifs. Par ailleurs, elle est incapable de jouer seule quelques minutes.
- Lorsque sa mère ne vient pas aux visites, Carine devient anorexique et défèque sur elle.
- Lorsque les adultes de sa famille d’accueil lui proposent de passer ensemble un moment qui peut être agréable, elle ricane et casse la relation. Au contraire, si on est sévère avec elle et si on la punit de ses bêtises en l’obligeant à rester dans sa chambre, son comportement est ensuite plus agréable pendant une heure et demi. En conséquence, la famille d’accueil a le sentiment de ne jamais pouvoir être « naturelle » avec elle.
- En ce qui concerne ses modalités d’attachement : d’un côté, Carine montre son attachement à sa mère en donnant des coups de pied dans les cadeaux faits par la famille d’accueil qui l’attendent à son retour de chez sa mère à Noël 1994 ; ou en disant « en ce moment, ma mère mange aussi », ou « elle fait la vaisselle en ce moment ». D’un autre côté, elle casse des objets dès que l’assistante maternelle s’éloigne d’elle, et lui demande des câlins en lui disant « j’ai été dans ton ventre ».
Surtout, Carine attaque les enfants de la famille d’accueil (une règle habituelle, à savoir ne pas placer un enfant dans une famille d’accueil qui a des enfants petits, n’a pas été respectée au départ du placement). Les enfants de la famille d’accueil, un peu plus âgés que Carine (6 et 8 ans), souffrent de plus en plus de ne plus pouvoir avoir de moments tranquilles avec leur mère. Ces attaques sont en partie liées au fait que Carine, confrontée à la question de savoir pourquoi son frère vit actuellement chez sa mère alors que cette dernière ne vient pas lui rendre visite, supporte mal de voir des enfants élevés avec attention par leur mère.
Mme L. ne vient pas au rendez-vous d’expertise.
Les troubles de Carine sont donc très importants. Ils entraînent l’impossibilité de son maintien à l’école et l’interruption du placement familial. Toute discussion avec elle butte sur le fait qu’elle se coupe de ses sentiments (« ce n’est pas vrai », « ce n’est pas moi »). Déni et clivage sont extrêmement solides. De plus, ultérieurement, lorsque les soins auront débuté, Carine décrira à son éducatrice de véritables moments hallucinatoires pendant lesquels elle revoit des scènes du passé comme si elles étaient en train de se produire actuellement.
[5]
Il est alors décidé avec l’Aide Sociale à l’Enfance et le Juge des Enfants de mettre en place le cadre suivant :
- un changement d’assistante maternelle, Carine étant placée en Novembre 96 dans une famille d’accueil particulièrement expérimentée et « résistante » de l’unité de Placement Familial du service de pédopsychiatrie, placement géré par une psychologue et une assistante sociale en présence de l’éducatrice référente de Carine (le travail complexe de suivi de la famille d’accueil ne sera pas abordé ici) ;
- une admission à l’hôpital de jour en Septembre 1995 afin de proposer à Carine la possibilité de nouer un lien continu avec une personne fiable, une éducatrice qui, en plus des activités quotidiennes de l’hôpital de jour, rencontrera Carine une heure tous les jours en prise en charge individuelle ;
- une admission dans une classe à petit effectif (4 à 5 élèves) rattachée à l’hôpital de jour ;
- la gestion des visites médiatisées par le psychiatre (M. Berger) de l’hôpital de jour en présence de l’éducatrice au rythme d’une heure une fois par mois
[6].
1995–1996, le début de la prise en charge, Carine a une pensée confuse envahie de processus archaïques et de terreur
De cette prise en charge, ce sont principalement les éléments en relation avec les audiences judiciaires qui seront rapportés maintenant, afin de montrer comment les décisions concernant la réalité de la vie d’un enfant peuvent être influencées par son écoute et par la modification de ses capacités de représentation. Le matériel pensé par Carine a en fait été beaucoup plus riche et plus complexe.
Au début de la prise en charge individuelle, Carine reste très à distance de son éducatrice, puis se livre à des jeux d’attaque sur des personnages ; au bout de quelques mois, elle commence à établir une relation et à lui faire confiance. Elle a besoin de passer par des sensations pour établir ce lien, captant et absorbant l’éducatrice par le regard, lui pétrissant le visage, exigeant qu’elle soit sous sa maîtrise. A certaines séances, elle la fait attendre vingt-cinq minutes en silence avant de dire une parole. Carine joue aussi une scène où l’éducatrice doit être un enfant qui a peur et qui appelle, Carine tenant le rôle d’une mère qui n’entend pas. Un loup surgit dont le nom est « gros berceau ». Il s’agit d’un début classique. L’enfant montre ce qui lui a manqué, une mère disponible qui se laisse « boire » du regard par son bébé, qui accepte que son enfant, du fait de son besoin de dépendance de tout petit, ait sa mère à sa disposition et exerce donc ainsi une certaine emprise sur elle. Et il lui fait subir ce qu’il a subi lui-même, une attente interminable, une mère qu’un enfant appelle et qui ne vient pas, et l’angoisse que la mère ne soit pleine de mauvaises intentions, dangereuse (un loup « gros berceau »).
Pendant cette première période, Carine fait des dessins sans forme précise, des sortes de serpents dangereux.
Lorsque cette confiance est établie, Carine expose les différentes théories qu’elle s’est construites pour s’expliquer pourquoi sa mère ne vient pas aux visites. Par exemple, sa mère est peut-être en colère contre le Dr Berger. Elle ne parvient pas à penser que sa mère l’oublie. Elle peut cependant décrire comment, lorsqu’elle attend en vain sa mère, elle a la sensation angoissante de tomber dans un trou et de partir en morceaux. L’éducatrice ne peut qu’être témoin de la forme très douloureuse que prend ce sentiment d’abandon. Toute parole à visée réparatrice ou consolatrice aurait un effet « plaqué » à ce moment. Carine peut dire que le fait que l’éducatrice soit présente et qu’elle puisse penser à cette adulte l’aide à recoller les morceaux.
Lors de la première visite médiatisée dans le service, en Novembre 1995, Carine se tient à distance de sa mère, assise sur les genoux de son éducatrice, prenant ses bras pour s’en faire une ceinture protectrice. Mme L. a oublié d’acheter un cadeau pour l’anniversaire de sa fille. Elle dit clairement à Carine qu’elle ne viendra plus la voir si elle ne peut pas la prendre à son domicile et que Carine doit demander son retour. Malgré ce chantage, lorsque Mme L. téléphone dans le service à sa fille avec 20 jours de retard pour lui souhaiter son anniversaire, Carine demande à être portée dans les bras de son éducatrice pour prendre l’écouteur, et elle déclare très clairement à sa mère « je ne veux pas te parler ». Mme L. demande pourquoi et Carine répond « parce que je ne t’aime pas, parce que tu es méchante ». Puis « je raccroche » et elle quitte le bureau.
Au cours d’une autre visite, l’éducatrice explique que Carine pose beaucoup de questions sur son père qu’elle n’a jamais connu. Mme L. répond qu’elle a décidé de ne parler à Carine de son père que lorsqu’on lui aura rendu sa fille pendant une longue durée, un an au moins, de manière à ce qu’elle puisse en discuter avec elle dans le cadre d’une relation de confiance bien établie. Mme L. maintient ainsi sa fille dans une relation de dépendance étroite : Carine dépend d’elle pour avoir accès à tout ce qui concerne son père. Une partie de son histoire est captée, détenue volontairement prisonnière par la mère qui brandit le secret devant sa fille, d’une manière qui ne peut qu’exciter Carine (M. Berger, 1997, p. 148).
En 1996, Mme L. ne vient pas voir Carine pendant six mois et ne lui écrit pas, bien que Carine dicte des lettres à son éducatrice dans lesquelles elle demande à sa mère de lui écrire ou de lui téléphoner. Nous saurons indirectement que Mme L. était en prison pendant ce temps mais qu’elle avait une permission de sortie tous les week-ends pour venir voir son fils à St Etienne. Lorsque Mme L. reprend contact avec nous, en Juillet 1996, elle ne parle pas de son absence, mais Carine se lance immédiatement devant elle dans un jeu de marionnettes avec son éducatrice, où elle joue un personnage qui manifeste de manière intense et répétée sa colère d’avoir été laissé longtemps sans nouvelles. Mme L. regarde avec intérêt ce jeu et indique simplement que Carine est en colère, sans en être autrement affectée. Nous retrouvons là la même « position émotionnelle » de la mère qui n’est pas plus atteinte maintenant par les colères de sa fille que lorsque cette dernière avait 15 mois. Puis Mme L. ajoute qu’elle veut qu’on lui donne sa fille pendant tout le mois d’Août et qu’il ne manquerait plus qu’on prenne comme prétexte le fait qu’elle n’est pas venue la voir pendant six mois pour refuser de la lui confier à cette période. Aidée par un avocat, elle fait appel de la décision du Juge des Enfants afin de récupérer la garde de sa fille, en s’engageant à l’amener tous les jours à l’hôpital de jour. La Chambre des Mineurs de la Cour d’Appel la déboutera de sa demande du fait de son absence de manifestation d’intérêt pour sa fille pendant une si longue période.
La visite médiatisée suivante est impressionnante. Mme L. est venue avec son concubin et sa mère et demande s’ils peuvent rencontrer Carine un moment. Nous acceptons. La grand-mère s’empare de Carine, pétrifiée, qu’elle serre dans ses mains jusqu’à l’étouffer malgré nos tentatives pour qu’elle desserre son étreinte et malgré les essais répétés de Carine de descendre de ses genoux. La grand-mère hurle, relayée par le concubin, toutes les difficultés de Carine sont attribuées à son admission à l’hôpital de jour, la famille mettra les millions nécessaires en avocat pour récupérer l’enfant, etc. Mme L. n’intervient pas, totalement soumise, et ni la grand-mère ni le concubin ne réalisent l’aspect traumatique de la scène pour Carine bien qu’on les en informe. A notre demande, le Juge des Enfants interdira la présence de la grand-mère au cours des visites médiatisées suivantes.
Pendant ce temps, la famille d’accueil supporte le besoin de maîtrise absolue de Carine et son refus de se soumettre à toute obligation, ressentie comme un pouvoir insupportable d’autrui sur elle. Ainsi lorsqu’elle doit préparer une dictée comportant le mot « robe », elle prétend que ce mot s’écrit « rode », que c’est elle qui a raison, et refuse d’adopter une orthographe correcte. La situation s’envenime et, excédée, l’assistante maternelle menace Carine d’une sanction qui lui est inhabituelle, aller se coucher sans manger. Carine ne cède pas et va au lit. Le soir, lorsque l’assistante maternelle va se coucher, elle l’appelle pour lui dire qu’elle sait que le mot s’écrit « robe ».
1997, la pensée de Carine se complexifie
En 1997, les thèmes deviennent plus complexes. En prise en charge, Carine joue avec l’éducatrice le rôle d’une mère qui confie sa fille à des amis ou la laisse dehors pour aller danser. A la fin du jeu, Carine décide que la fille attache les adultes, ce qui lui évite de devenir méchante, c’est-à-dire en rage contre ceux qui l’abandonnent. Ou encore la mère et l’éducatrice s’endorment. Une sorcière intervertit leur cerveau si bien que Carine, devenue la fille de l’éducatrice, peut se coucher contre elle en suçant son pouce. Ou encore, « tu fais semblant de me tenir… tu vois, je ne tombe pas ». Carine montre dans ce jeu qu’elle commence à intérioriser l’étayage et la sécurité fournis par l’éducatrice.
Les scénarios peuvent être très violents. Ainsi dans l’un d’eux, Carine tue avec jubilation l’éducatrice et les bébés présents à coups de fusil mitrailleur parce qu’elle-même a été tuée et à cause de tout cela, elle revit une deuxième existence en étant folle.
Une période plus calme débute avec Mme L., qu’on peut relier au transfert positif qu’elle noue avec l’éducatrice. Elle devient alors la « fillette » de cette éducatrice. Cette dernière, qui au début téléphonait à la mère la veille de chaque visite pour tenter de diminuer l’inconstance maternelle, a réussi à devenir signifiante dans la vie affective de la mère, en particulier au cours de leurs conversations téléphoniques, ce qui n’empêche pas l’éducatrice de lui dire clairement ce qu’elle pense sur ses dysfonctionnements éducatifs.
Malgré cela survient une nouvelle période d’absence de la mère qui ne vient pas à quatre visites successives. Carine est désespérée, cherche toutes les excuses à sa mère : elle travaille, le psychiatre a oublié de lui donner le papier sur lequel est marqué le rendez-vous, etc. Cette absence est d’autant plus difficile à supporter que Mme L. est aperçue, assez guillerette, dans l’hôpital, rendant visite à une personne de sa famille. Pendant cette période, dans sa prise en charge, elle joue à un bébé qui détruit sa mère puis qui est détruit par elle, elle transforme des chatons en bouillie sanguinolente. Au cours de ces jeux, elle n’éprouve apparemment aucun sentiment, mais elle en fait éprouver à l’éducatrice, impressionnée par de telles mises en scène de la destruction d’autrui. Elle est odieuse à l’école, refusant toute consigne et une mise à pied s’avère inévitable. L’institutrice est navrée de ce gâchis, étant donnée l’intelligence de cette enfant.
Lorsque sa mère revient, Carine essaie de lui dire son mécontentement. « Tu aurais pu téléphoner pour dire que tu ne venais pas ». Mme L. clôt la discussion en disant à sa fille sur un ton sec « j’ai été opérée de là à là » avec un geste qui va d’un côté du ventre à l’autre. Carine revient à la charge » : ça ne t’empêchait pas de téléphoner pour prévenir ». « De là à là » répète Mme L. sur un ton encore plus sec. Carine ne dit plus rien.
1998, la mère est plus fiable, Carine a toujours peur
En 1998, les visites reprennent, régulières cette fois pendant un an grâce au transfert positif fait par la mère sur l’éducatrice, et elles se passent bien. Mme L., Carine, l’éducatrice et moi-même passons d’agréables moments à faire des puzzles, à jouer au Memory, à dessiner, le frère aîné étant parfois présent, Carine provoquant parfois sa mère en faisant des bêtises. L’audience judiciaire de Novembre 1998 approche. Mme L. nous indique son intention de demander à prendre Carine chez elle pour les visites. Carine, angoissée à cette idée, va de nouveau très mal à cette période, et les symptômes qu’elle avait lors de son admission à l’hôpital de jour réapparaissent. Elle nous dit qu’elle a très peur d’aller chez sa mère et sa grand-mère, mais ne veut pas le dire au Juge des Enfants et nous demande avec insistance de nous opposer à ce retour sans qu’elle soit impliquée dans la décision. Le responsable éducatif de l’Aide Sociale à l’Enfance nous transmet en même temps une enquête sociale effectuée à la demande de Mme L. Ce rapport est idyllique. Il y est écrit que l’appartement de Mme L. est propre, que cette dernière travaille neuf heures par semaine, que sa famille est nombreuse et que Carine pourra donc bénéficier de nombreux étayages éducatifs. Ce tableau superficiel néglige le fait que Carine a plus besoin d’avoir un lien solide avec une seule personne que des liens nombreux et chargés d’excitation. Il sera donc difficile d’avoir des arguments suffisants pour obtenir que les visites restent médiatisées. Mais même si Mme L. n’a pas « démérité » depuis un an en venant à toutes les visites alors qu’auparavant elle était absente deux fois sur trois, plusieurs éléments indiquent qu’il est prématuré de changer le cadre des rencontres :
- Il existe toujours une très forte « toxicité » de la famille de la mère.
- Une bonne relation commence seulement à s’installer entre Carine et sa nouvelle famille d’accueil, et cet investissement sera forcément perturbé et empreint d’insécurité si Carine doit retourner chez sa mère à ce moment précis, d’autant plus que cette dernière va présenter son appartement coquet d’une manière qui risque de faire basculer l’enfant vers un processus d’idéalisation.
- L’expérience nous a montré qu’un certain nombre de parents, lorsqu’ils sont cadrés de manière très précise par des visites médiatisées, peuvent devenir adaptés pendant le moment de la visite, s’ils ont un transfert positif bien établi sur l’éducatrice ou l’infirmière ou l’assistante sociale. Mais ceci ne signifie pas que, hors de ce cadre, ce parent a récupéré une compétence parentale durable.
- Carine est encore fragile et elle émerge depuis peu d’un mode de fonctionnement très désorganisé et d’un besoin de maîtrise exacerbé.
- Et surtout, la demande que nous fait Carine montre qu’elle n’a pas encore suffisamment changé la représentation qu’elle se fait de sa mère pour se sentir en sécurité seule avec elle.
Nous recevons Carine quelques jours avant l’audience pour lui demander ce qu’elle pense de visites qui auraient lieu chez sa mère, éventuellement en présence de l’éducatrice. Sa réponse est précise : elle répète qu’elle ne veut absolument pas aller chez sa mère, car cette dernière lui fait peur. Mais elle ne veut pas dire cela au juge, même s’il la reçoit seule, et elle ne veut pas non plus que je le dise au juge, car elle a peur que sa mère ne se fâche contre elle et ne vienne plus la voir à l’hôpital. Mais comment faire autrement, car le juge a besoin d’arguments pour justifier sa décision auprès de cette mère ? Au cours de l’audience, je suis donc obligé d’utiliser ce que m’a dit Carine pour emporter la décision. Je ne me sers pas de ce qu’elle a pu exprimer au cours des entretiens individuels avec l’éducatrice afin que cette dernière ne soit pas impliquée dans une décision. Néanmoins, ce que cette enfant nous a livré de l’intimité de sa vie psychique est alors mis à nu, utilisé, et le jeu psychique est attaqué par la réalité judiciaire. Le juge nous suit de justesse, ce que la mère me reproche avec véhémence au cours de l’audience, hurlant que je n’ai pas de cœur, pleurant d’une manière qui émeut et entame à certains moments la ligne de décision du magistrat, lequel, sans l’écrire dans son ordonnance judiciaire, nous demande d’évaluer si une rencontre à domicile peut être tentée dans l’année. Mme L. est à nouveau courtoise lors de la visite médiatisée suivante à laquelle elle vient après avoir menacé du contraire, ce qui aurait été catastrophique pour le soin, et le lien éducatrice-mère, très important, sera préservé.
1999, Carine commence à abandonner ses comportements de maîtrise, la peur persiste par rapport à sa mère
Pendant l’année 1999, l’éducatrice sent que les jeux où Carine exerce une maîtrise sur elle prennent une tournure répétitive et stérile, et elle refuse de se laisser faire. Carine montre alors le danger fantasmatique qui existe pour elle si l’éducatrice lui résiste : la mort. Elle met en jeu des scénarios où elle se suicide parce qu’elle ne veut plus vivre, ou des scènes où elle se désagrège. C’est ce qu’elle ressent si elle ne peut plus contrôler l’autre. Mais en même temps, peu à peu elle s’identifie à l’éducatrice et peut résister de manière différente, au sens de donner son point de vue au lieu de s’opposer. Elle essaie aussi de trouver une issue à la relation avec sa mère qui ne soit pas dans le registre de la maîtrise sur l’autre ou du meurtre. Ainsi elle fait un jeu dans lequel un bébé est abandonné. On retrouve son nom sur son bracelet et on l’amène à sa mère qui est mécontente de le revoir. Dans les scénarios suivants, le bébé décide de se nommer lui-même, plutôt qu’on lui donne un nom, ce qui met fin à son attente perpétuelle de retrouvailles avec sa mère.
Par ailleurs, en Septembre 1999, Carine quitte la classe spécialisée rattachée à l’hôpital de jour et rentre dans une classe à effectif habituel. Mais lorsque l’audience de Novembre 1999 approche, la situation est toujours difficile pour elle. Les visites médiatisées se passent bien, même si la mère arrive parfois avec vingt minutes de retard, alors qu’elle ne voit sa fille qu’une heure par mois. Il est probable que cette fois, nous n’obtiendrons pas la poursuite des visites médiatisées. Et l’on peut dire qu’en général, il est plus facile d’obtenir une protection judiciaire cohérente et prolongée lorsque des parents sont maltraitants que lorsqu’ils sont négligents. Pourtant le maintien des visites nous paraît indispensable pour trois raisons :
- Il existe un décalage important entre leur déroulement et la manière dont Carine se sent avec sa mère. Elle se sent bien avec elle, dit-elle, à condition de la voir à l’hôpital en présence de son éducatrice. Sinon elle explique qu’elle se sentira mal, ce qui, dans son langage, signifie qu’elle peut encore être en proie à des vécus hallucinatoires.
- Mme L. a une vie affective qui nous paraît peu stabilisée. Son compagnon actuel est en prison, elle vient d’effacer un tatouage situé sur un bras au prix d’une cicatrice indélébile mais un autre est apparu sur un sein généreusement montré, et nous savons qu’elle ne peut pas maintenir une préoccupation adéquate à l’égard de son enfant plus de quelques heures.
- Mais surtout, elle transmet à son insu à sa fille une charge sexuelle qui désorganise Carine. Ainsi une fois Mme L. lui a offert des habits collants identiques à ceux qu’elle porte et de la même couleur. Carine est alors arrivée très excitée dans sa famille d’accueil, et le lendemain, elle a déambulé à l’hôpital de jour avec un regard arrogant en se déhanchant comme une prostituée et hors d’atteinte, littéralement « contaminée » par les habits de sa mère. On constate alors avec force à quel point Carine est en difficulté pour s’identifier à sa mère. Mme L., comme de nombreuses mères ayant ses difficultés de parentalité, est en échec au niveau de sa féminité, et il n’existe chez elle que le sexuel, comme lorsqu’elle montre ses seins. Carine cherche chez sa mère du maternel et du féminin et rencontre en fait un mélange de sexuel et de maternel qui la rend confuse ou provocante sexuellement, seul moyen pour elle d’être comme sa mère. Ceci souligne la fragilité psychique persistante de cette enfant et le besoin qu’elle soit protégée.
Nous demandons à Carine de nous dire si elle veut aller chez sa mère une heure par mois en présence de l’éducatrice. Le résultat est qu’elle attaque sa famille d’accueil, la menant à la limite de la rupture du placement, refuse avec violence de faire tout travail scolaire alors qu’elle a récupéré un niveau normal pour son âge, mais prudente cette fois, elle ne dit pas ouvertement qu’elle ne veut pas aller chez sa mère, si bien que je ne pourrai citer aucune de ses paroles chez le juge. A la visite suivante, elle arrive en se sentant très mal, l’air défaite, soucieuse, et se colle à sa mère qui s’inquiète. Nous lui exposons le comportement de sa fille : voici ce que Carine a fait après que nous lui avons proposé que les visites aient lieu chez vous. La mère, très sensible à l’état de sa fille, lui dit qu’elle veut qu’elle soit heureuse, qu’elle travaille bien à l’école, pas comme elle-même qui n’a rien voulu apprendre petite et qui n’a pas de travail actuellement, et qu’elle se comporte bien dans sa famille d’accueil. Elle lui propose donc que les visites continuent à avoir lieu à l’hôpital. L’éducatrice indique à Carine que ce sont les adultes qui prennent cette décision sans qu’elle ait à y participer. Emu, le psychiatre dit à cette mère qu’il mesure ce que cela coûte à Mme L. de prononcer de telles paroles. Nous nous trouvons devant le paradoxe suivant. C’est parce que cette mère est maintenant capable, pour la première fois, de s’identifier aux besoins de son enfant en renonçant à sa possession, qu’elle fait preuve alors d’une fonction maternelle adéquate. Face à cet accord, au cours d’une audience rapide, le juge maintient le dispositif des visites médiatisées. Suite à cette visite, Carine va beaucoup mieux sur le plan psychique et sur le plan scolaire.
2000, Carine a modifié suffisamment sa représentation de sa mère pour pouvoir la rencontrer seule à son domicile
En Octobre 2000, Mme L ne vient pas à un rendez-vous. Carine, furieuse, nous déclare « si je ne la vois pas cet après-midi, ça va aller mal pour vous ». On parvient à programmer une visite deux jours plus tard au cours de laquelle Carine est très dure à l’égard de sa mère qui a oublié le cadeau qu’elle devait apporter. Elle peut attaquer maintenant sa mère directement alors qu’auparavant, elle n’avait pu le faire qu’au téléphone, ou que par l’intermédiaire d’un jeu avec des marionnettes.
Plusieurs mois avant l’audience de Novembre 2000, un débat d’instaure entre les soignants concernant les rencontres entre Carine et sa mère à son domicile. Une partie de l’équipe constate que les terreurs de Carine persistent, en s’exprimant par exemple de la manière suivante. Lors d’un groupe de jeu de rôle, elle joue le rôle d’une mère qui s’occupe bien de son enfant devant une copine, mais, dès que la copine est partie, elle tue le bébé. Elle nous indique ainsi sa crainte que sa mère ne s’occupe bien d’elle que devant l’éducatrice lors des visites médiatisées, et ne se montre dangereuse dès qu’il n’y aura plus cette protection. Ou encore, au cours de la prise en charge individuelle, elle raconte le récit suivant : une mère colle son enfant sur un mur, et quand on arrache l’enfant, les membres restent collés si bien que tout saigne. En même temps, Carine montre comment terreur et amour sont intriqués lorsqu’elle raconte l’histoire d’un bébé qui va se coucher dans la tombe de sa mère en étant désespéré, et pour être en permanence contre le corps de cette dernière. Sur la pierre tombale il est marqué : « mère-bébé ».
Une autre partie de l’équipe considère qu’elle est assez solide maintenant pour passer une après-midi chez sa mère seule sans la « protection » de son éducatrice, et que ceci est même nécessaire pour l’aider à progresser : il est souhaitable qu’elle confronte les fantasmes terrifiants qu’elle a de sa mère à la réalité de ce qu’est sa mère, une personne non meurtrière mais non fiable. De plus, on a à ce moment le sentiment que Carine est prise dans un « état nostalgique pathologique » (P. Denis, 1997). Elle ne peut ni renoncer à une relation avec une mère qui serait enfin suffisamment adéquate, ni se déprimer (cf. infra). Ne pas aller chez sa mère risque de maintenir cet état de nostalgie dans lequel elle est immobilisée, et cet argument intervient aussi pour la laisser aller seule, sans éducatrice, chez sa mère.
Au cours de trois entretiens, Carine donne trois réponses différentes quand on lui demande ce qu’elle souhaite. Non, elle ne veut pas passer un moment chez sa mère ; oui, elle veut bien y aller, mais seulement en présence de l’éducatrice ; oui, elle veut y aller seule. Il n’est pas possible de transmettre ces trois réponses au Juge des Enfants, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord, notre travail consiste à lui fournir les éléments les plus clairs possibles pour l’aider dans sa décision. Ensuite, si nous présentons cette triple réponse, le risque est que le juge choisisse la solution la moins conflictuelle vis-à-vis de la mère, celle de « l’essai » de visites à domicile, quitte à argumenter ensuite que cet essai a été utile car il a permis de prouver que le retour à domicile était prématuré. Mais comme nous l’avons dit, l’expérience montre que ce genre de pari peut déséquilibrer de manière peu prévisible et durable l’évolution psychique d’un enfant.
Nous reprenons les entretiens avec Carine. Elle est finalement d’accord avec l’idée de comparer sa mère réelle avec la mère terrible qu’elle imagine, et elle a aussi envie d’aller chez sa mère car « c’est ma maison même si je n’y vis pas », dit-elle, indiquant ainsi son besoin d’appartenance. Elle ajoute qu’elle veut y aller pour voir « comment c’est », mais pas pour y vivre.
Au cours d’un entretien qui a lieu sans la présence de Carine, je propose à Mme L. de réaliser ce premier essai, après lequel nous nous rencontrerons pour en évaluer le déroulement et les effets. Je demande seulement que Carine ne soit en contact ni avec sa grand-mère ni avec sa tante au cours de ce rendez-vous, toutes deux me paraissant trop énervées et risquant d’inquiéter Carine (la tante avait vu Carine pendant cinq minutes au cours d’une visite médiatisée lorsqu’elle avait sept ans et avait dit d’emblée « Est-ce que tu as un amoureux ? Non ? Tu devrais »). Mme L. s’y engage en disant que pour elle, sa fille est prioritaire. Un rendez-vous est pris pour parler avec elle, Carine, et son éducatrice, du jour où cette visite se déroulera et de ses modalités. Nous sommes en Novembre 2000, et enfin, nous pensons que cette rencontre hors de l’hôpital n’est pas un pari trop risqué. Carine pourra probablement ne pas se laisser envahir par la pathologie de sa mère et par les images du passé qui reviendront éventuellement à son esprit. C’est l’assistante sociale du placement familial qui l’amènera chez Mme L., y restera un moment, puis les laissera seules pendant deux heures et reviendra la chercher. Nous avons des indicateurs externes de solidité : une bonne scolarité avec une intégration scolaire réussie, une relation avec la famille d’accueil qui est bonne, et surtout lorsque sa mère saute une visite, Carine ne se désorganise pas comme avant. Mme L. va être satisfaite et le juge soulagé de ne plus maintenir une mesure aussi draconienne.
Surprise : Mme L. ne vient pas au rendez-vous suivant, et ceci sans prévenir. Jointe plusieurs jours plus tard au seul endroit où nous y parvenons, c’est-à-dire sur son lieu de travail, nous réussissons à lui donner un deuxième rendez-vous, auquel elle ne vient pas non plus, pas plus qu’au troisième, ou au quatrième, et chaque fois nous devons reprendre contact. Quatre mois s’écoulent ainsi. Lorsque Mme L. n’est pas au rendez-vous, Carine veut que nous l’appelions tout de suite au téléphone, comme avant, ce que nous refusons de faire, car elle n’est plus débordée par une angoisse d’abandon massive. Elle est capable de penser à sa mère oublieuse, d’être en colère contre elle, même si elle lui cherche encore des excuses.
Les raisons de ce refus, que nous lui exposons, sont les suivantes : nous savons maintenant qu’elle va vivre tout le temps avec une mère qui ne sera pas là au moment où elle le dit, et Carine est maintenant capable de penser sur cette situation et sur ce qu’elle ressent, alors que lorsqu’elle était plus petite, elle ne pouvait pas supporter l’absence prolongée et elle avait besoin d’entendre la voix de sa mère au téléphone ou de la voir pour ne pas être trop mal. Si on la laisse téléphoner maintenant à sa mère au moment de son absence, elle va effacer la colère ou le sentiment d’être oubliée qu’elle ressent et avec lesquels elle va devoir apprendre à vivre. Ce qui est désigné ici, c’est la capacité que Carine a acquise de penser sur la situation sans se situer dans le collage ou la crainte. Nous ajoutons qu’elle constate, maintenant qu’elle pourrait aller seule chez sa mère, que cette dernière lui donnera toujours l’illusion qu’elle va être une mère enfin disponible, qui ne l’oublie pas, et Carine doit vivre avec l’idée que ceci sera toujours une illusion.
En Janvier 2001, Carine dit à l’éducatrice qu’elle n’aurait jamais dû demander un cadeau à sa mère pour Noël parce que maintenant, elle attend.
Au bout de quatre mois d’absence, en Février 2001, elle va cependant mal. Elle s’emploie à avoir des attitudes qui dégoûtent la famille d’accueil, casse la chasse d’eau des WC. A l’école, elle écrit : «