Devenir
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
106 pages

p. 283 à 297
doi: en cours

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Volume 14 2002/3

2002 Devenir Recherche

La fonction et le rôle de l’accueillante de crèche du point de vue des mères et des accueillantes

Véronique Rouyer  [*] Ania Beaumatin  [**]
Dans le cadre d’une recherche sur les interactions mère-enfant-accueillante, nous analysons les représentations des mères et des accueillantes à propos de la fonction éducative de l’accueillante de crèche, d’une part selon le type de structure (collective, familiale, parentale) et d’autre part, selon la convergence ou la divergence des représentations des deux partenaires éducatifs. Ces représentations diffèrent-elles d’un partenaire à un autre ? Si oui, sur quels aspects portent ces différences ? La question des effets de la divergence entre les deux partenaires sur le développement socio-personnel du jeune enfant est posée.Mots-clés : fonction d’accueil, représentations mères-accueillantes, développement de l’enfant. Based on a research on mother-infant-caregiver of day care center’s interactions, we study mothers and caregiver’s representations on caregiver’s educative function with infant. We distinguish three types of day care center and we also study the convergence-divergence of the mother’s and caregiver’s representations about practices. Then, the question of the effects of divergence-convergence on child’s development is discussed.Keywords : caregiver’s function, mothers’ and caregiver’s representations, infant’s development.
Dans le cadre plus large d’une recherche sur la socialisation du jeune enfant au sein des interactions mères-enfants-accueillantes, financée par la Caisse Nationale des Allocations Familiales (contrat nËš 97/477), nous étudions les conceptions des mères et des accueillantes sur leur rôle et leur fonction éducatifs auprès du jeune enfant. La question sous-jacente est de savoir si les places respectives de chacune sont clairement définies, pour que l’enfant puisse identifier et différencier ses partenaires éducatifs. Dans cet article, nous nous intéressons en particulier au rôle et à la fonction de l’accueillante de crèche, par le biais des représentations des accueillantes et celles des mères. Ces représentations s’articulent-elles de manière convergente ou, au contraire, présentent-elles des divergences importantes ? Quelles peuvent être les conséquences de la divergence des représentations sur le développement du jeune enfant ?
 
Fonction d’accueil et fonction maternelle : points de contact et de rupture
 
 
L’accueillante de crèche est une partenaire privilégiée du jeune enfant et de sa famille. Cependant, son rôle et sa fonction auprès du jeune enfant peuvent apparaître parfois imprécis, proches de ceux de la mère. Aussi, il est nécessaire d’en préciser davantage les contours, d’autant plus qu’en France, il existe une pluralité des modes d’accueil du jeune enfant (crèches collectives, familiales, parentales, haltes-garderies, relais assistantes maternelles...). De fait, la fonction et le rôle de l’accueillante se déclinent selon ces différentes structures d’accueil de la petite enfance. Comment définir la fonction d’accueil ?
La difficulté à définir la fonction de l’accueillante, soulignée par de nombreux auteurs, s’origine dans le risque de confusion de celle-ci avec la fonction maternelle. Il est vrai que les compétences requises pour s’occuper d’un enfant font directement appel dans l’imaginaire socio-culturel aux compétences maternelles. De plus, avec l’extrême féminisation de la profession (Cristofari, 1996), le flou s’accentue encore entre la fonction maternelle et la fonction d’accueil. En conséquence, la fonction d’accueil est spécifiée par nombre d’auteurs par ce qu’elle n’est pas, plutôt que par ce qu’elle est : la fonction d’accueil ne peut et surtout ne doit pas se définir comme un double de la fonction maternelle. Pour Bosse-Platière (1995), la position de l’accueillante, en tant que professionnelle, ne peut renvoyer à celle d’un substitut parental, c’est-à-dire d’un « rôle privé, qui, imaginairement, se situerait à la place de l’autre en son absence, en négation de tout écart, cherchant sans cesse à ressembler à cet autre, à “faire comme lui”, “faire comme si” on était l’autre, le parent absent, ou à tenter de compenser ce qu’on suppose être une défaillance, un manque maternel, parental » (op. cit., 74). Ainsi, pour Castellan (1993), « toute la difficulté est de circonscrire une position professionnelle d’assistante maternelle : elle ne peut être dénuée d’affectivité – serait-ce souhaitable ? – mais elle n’est pas la duplication d’une relation parentale. » (op. cit., 155).
Dans la relation avec un enfant d’une autre, l’essentiel de la fonction d’accueil est d’assurer une « nécessaire continuité (…) pour l’enfant (entre les personnes, les lieux et les moments) dans des conditions de discontinuité (temps et disponibilité de l’accueillante), de séparation (enfant-parents) et de différence (les conceptions éducatives des uns et des autres, l’enfant qui n’est pas le sien…) » (Bosse-Platière et coll., 1995, 11). Cette fonction d’accueil se définit avant tout comme non redondante par rapport à la fonction maternelle, dans le sens où selon Bosse-Platière, « la position de professionnelle à tenir est à élaborer, à construire. Elle est de l’ordre d’une positon tierce. » (1995, 74). Poser cette première définition de la relation accueillante-enfant comme non reproduction de la relation mère-enfant est une base à partir de laquelle il convient de penser la fonction d’accueillante.
Cet effort de clarification des positions de l’accueillante et de la mère est rendu délicat lorsque l’on considère aussi le lien entre la maternité biologique et ce que certains appellent la « maternité professionnelle », pointant ainsi le fait que les « compétences professionnelles sont directement issues des qualités et expériences maternelles » (Bosse-Platière, 1989, 18). Ici, se pose la question des statuts différents de la mère et de l’accueillante : une distinction est à opérer entre le rôle éducatif et le rôle maternel, entre ce qui relève de l’éducation et du soin. La tâche n’est certes pas aisée. Malgré l’implication plus importante de nos jours des pères dans l’éducation, l’accueil des enfants reste « une histoire de femmes » (Bloch et Buisson, 1998). Il est nécessaire d’interroger ce lien parce que les relations entre mère et accueillante sont toujours empreintes de sentiments ambivalents. Pour la mère, confier son enfant à une autre ne va pas forcément de soi : elle peut percevoir l’accueillante comme une rivale (car plus compétente), sentiment qui peut être constructif s’il est reconnu comme tel. Dans la relation avec son enfant, la mère peut craindre de perdre l’amour de son enfant. De même, on reconnaît aujourd’hui le sentiment de culpabilité que ressentent de nombreuses mères à l’idée de faire garder leur enfant par d’autres : ce sentiment de « mauvaise mère » peut venir parasiter les rapports entre la mère et l’accueillante. Cependant, l’accueillante peut aider à la séparation de la mère avec son enfant : agent de défusionnement, l’accueillante peut permettre à la mère de recouvrer un équilibre personnel entre ses aspirations familiales et ses aspirations sociales. De son côté, l’accueillante cultive elle aussi les paradoxes : outre le fait qu’elle peut se percevoir comme remplaçante des parents dans l’éducation de l’enfant, elle peut aussi se sentir juge des parents puisqu’elle possède du savoir et a bénéficié d’une formation. Toutefois, de par la durée de son « mandat » d’accueil, des sentiments difficiles comme la frustration, la déception ou l’échec peuvent surgir ici et là dans son parcours de professionnelle.
La fonction d’accueillante est difficile à circonscrire en théorie mais surtout en pratique car elle renvoie très vite à la fonction maternelle. De plus, les différentes structures d’accueil (collective, familiale et parentale), de par leurs modes de fonctionnement, singularisent aussi cette fonction d’accueil. En crèche collective, l’accueillante travaille au sein d’une équipe de professionnelles de la petite enfance. Elle est la référente de l’enfant et les relations avec les parents se vivent au travers de cette pluralité d’intervenantes, ce qui, tout en nuançant les rapports de rivalité entre la mère et l’accueillante, peut amener des difficultés, comme celle pour les parents de reconnaître le travail de l’accueillante. De plus, l’accueillante est la référente de plusieurs enfants, et en conséquence, elle doit se positionner face à plusieurs familles. En crèche familiale, l’assistante maternelle accueille des enfants (au maximum trois) à son domicile. Elle exerce ainsi son activité professionnelle dans un contexte privé, ce qui peut prêter à de nombreuses confusions : l’accueillante doit en effet assurer plusieurs rôles dans une même journée (accueillante de l’enfant d’une autre femme, épouse, mère de ses propres enfants, femme au foyer mais cependant salariée). La particularité des crèches parentales est d’intégrer les parents au sein de la structure en invitant ces derniers à participer à son fonctionnement (accueil des enfants, nourriture, choix du lieu, choix des professionnels…). La principale difficulté pour l’enfant est de partager son parent avec les autres enfants, lorsque celui-ci assure sa permanence. Le parent est alors aussi accueillant : la question de ses relations avec son enfant et avec les autres enfants de la crèche peut parfois poser problème.
Entre maternité professionnelle et maternité biologique, comment situer la position de l’accueillante ? L’enjeu de cette question est directement lié au développement de l’enfant : pour qu’il puisse se développer non dans la confusion des personnes, mais pour lui permettre de vivre avec des personnes dont les fonctions ne sont pas redondantes, et qu’il pourra différencier. L’élaboration de relations harmonieuses entre la famille et la crèche repose, semble-t-il, sur la nécessaire distinction que doivent opérer les partenaires de l’enfant entre la fonction maternelle et la fonction de l’accueillante. Si cela semble aller de soi, dans le quotidien des frictions peuvent apparaître entre les deux partenaires sur la place qu’elles occupent ou qu’elles souhaitent occuper auprès du jeune enfant. Nous touchons ici à la question de la convergence-divergence des représentations des mères et des accueillantes, des modalités de coordination, mais aussi à la question de la reconnaissance mutuelle des rôles de chacune auprès du jeune enfant. Comment s’articulent les représentations des mères et des accueillantes par rapport à cette problématique de la fonction d’accueil : sont-elles convergentes, ou au contraire présentent-elles des divergences ? Cette question de la convergence-divergence est fondamentale : elle fonde les bases d’une relation mère-enfant-accueillante propice à l’épanouissement de l’enfant et de ses partenaires.
 
Méthode
 
 
Les sujets
Nous avons interrogé 359 couples d’accueillantes et de mères d’enfants (garçons et filles) âgés de 1 an et 2 ans dans les trois types de crèches (129 en collective, 128 en familiale et 102 en parentale). Les enfants les plus jeunes sont âgés de 13,2 mois et les plus âgés de 25,6 mois.
Méthodologie
Nous avons adressé aux accueillantes et aux mères un questionnaire portant sur les valeurs et les représentations des pratiques éducatives parentales (Le Camus et al., 1987 ; Zaouche-Gaudron et al., 1997, 1998) et institutionnelles. Il a été élaboré à l’issue d’un travail de pré-enquête effectué auprès de 41 couples mère-accueillante d’un même enfant (17 sont âgés de 12 mois +/-1 mois et 24 sont âgés de 24 mois +/-1 mois), dont 20 en crèche collective et 21 en crèche familiale.
Ce questionnaire comporte 12 échelles, selon plusieurs axes thématiques, dont l’un se rapporte aux caractéristiques de l’accueillante, c’est-à-dire à la représentation des rôles et fonctions de l’accueillante. Elle comporte 17 items et se décompose en deux axes principaux :
  • le premier axe se réfère à la position professionnelle de l’accueillante par rapport à l’enfant d’une part (avec les items « l’accueillante est celle qui éduque ; sécurise l’enfant ; surveille l’enfant ; soigne l’enfant ») et d’autre part, par rapport à la mère (avec les items tels que « l’accueillante est celle qui sait plus que la mère ; s’occupe mieux de l’enfant que la mère ») ;
  • le second axe articule la position professionnelle et la position maternelle, avec la question de la reconnaissance de la différence entre les deux positions. Le versant positif de cette reconnaissance est abordé avec les items « l’accueillante respecte la mère ; complète la mère ; soutient la mère… ». Le versant négatif est défini par les items « l’accueillante remplace la mère ; juge la mère ; est une deuxième mère… ».
Mère et accueillante du même enfant doivent se positionner pour chaque item sur une échelle allant de 1 (pas du tout d’accord) à 6 (totalement d’accord). Plus précisément, les modalités de réponse sont : pas du tout d’accord (modalités 1 et 2), moyennement d’accord (modalités 3 et 4) et tout à fait d’accord (modalités 5 et 6). Les traitements statistiques des données ont été effectués sur le logiciel SPSS. Dans un premier temps, une analyse descriptive différencie les réponses des accueillantes et des mères selon le type de structure (collective, familiale et parentale). Au-delà des structures d’accueil, il nous semble pertinent d’interroger directement la question de la convergence-divergence des représentations entre les deux partenaires de l’enfant. Aussi, dans un second temps, une analyse discriminante a été alors effectuée aux deux âges de notre population d’enfants (1 an et 2 ans).
 
Résultats
 
 
Les représentations des mères et des accueillantes selon le type de structures
L’analyse descriptive effectuée sur la population totale (mères et accueillantes) différencie les trois types de structures (collective, familiale et parentale). Si elle révèle globalement peu de différences entre les réponses des mères et des accueillantes, une lecture plus approfondie laisse apparaître cependant des nuances dans les modalités de réponse entre mères et accueillantes, mais aussi selon les types de crèche. Nous présentons les résultats en développant les items de chacun des deux axes précédemment définis.
Axe de la position professionnelle de l’accueillante
  1. Dans le rapport à l’enfant :
    • « L’accueillante sécurise l’enfant » : toutes structures confondues, les accueillantes et les mères sont en accord avec cet item (modalités 5-6), bien qu’un tiers des mères soient plus modérées (la modalité 3-4) ;
    • « L’accueillante est celle qui soigne » ; « qui surveille » : peu d’écart apparaît dans les réponses des accueillantes et des mères en crèches parentale et collective (modalités 5-6 et 3-4). En crèche familiale, l’écart entre mères et accueillantes est plus important. Les accueillantes sont en majorité affirmatives pour ces deux items tandis que les mères répondent sur l’ensemble des modalités de réponse (20% n’étant pas du tout d’accord) ;
    • « L’accueillante est celle qui éduque » : toutes crèches confondues, les mères et les accueillantes répondent en majorité sur les modalités 3-4 et 5-6. A noter qu’un quart des accueillantes de crèche collective ne sont pas d’accord avec cet item.
    • « L’accueillante a une place importante dans la vie de l’enfant » : c’est en crèche familiale que mères et accueillantes répondent le plus favorablement. En crèche parentale, les pourcentages de réponse entre mères et accueillantes sont équivalents. Par contre, en crèche collective, si les mères affirment avec force leur accord avec cet item, 25% des accueillantes sont plus modérées.
  2. Dans son rapport à la mère :
    • « L’accueillante sait plus que la mère » et « s’occupe mieux de l’enfant » : toutes structures confondues, les accueillantes répondent en grand nombre ne pas savoir plus que la mère et ne pas s’occuper mieux de l’enfant que la mère. Si la moitié des mères répondent aussi négativement à ces items, plus d’un tiers d’entre elles sont plutôt en accord avec ces mêmes énoncés.
Axe de la reconnaissance de la différence de la position professionnelle
  1. La reconnaissance de la différence des positions professionnelle et maternelle :
    • « L’accueillante respecte la mère » : l’ensemble des mères et des accueillantes sont en accord avec cette proposition ;
    • « L’accueillante complète la mère » : les trois quarts des réponses des mères sont sur la modalité 5-6, de même que les réponses des accueillantes de crèches parentale et familiale. En crèche collective, les réponses sont plus nuancées : la moitié des accueillantes sont tout à fait d’accord avec cette proposition, alors qu’un tiers est plus réservé et que 15% des accueillantes sont en désaccord avec cet item ;
    • Mères et accueillantes reconnaissent toutes le « rôle de l’accueillante différent de celui de la mère », même si en crèche parentale la concentration des réponses est moins forte sur les modalités 5-6.
    • « L’accueillante soutient la mère » : en crèche familiale, mères et accueillantes répondent en majorité sur la modalité 5-6 (bien qu’elles soient aussi 10% à répondre négativement à cet item). En crèche collective aussi, les mères et les accueillantes sont en accord avec cet item. C’est en crèche parentale que l’écart est le plus conséquent : si la quasi totalité des accueillantes sont en accord avec cet item (modalités 3-4 et 5-6), les mères sont plus nuancées (40% sur la modalité 3-4, 10% d’entre elles vont même jusqu’à répondre négativement).
    • « L’accueillante aide à la séparation » : comme l’indique le tableau 1, les accueillantes affirment en majorité leur rôle dans la séparation, contrairement aux mères. En crèche parentale, si 80% des accueillantes se situent sur la modalité 5-6, seulement un tiers des mères répond sur cette modalité, et 16% d’entre elles nient ce rôle d’aide à la séparation de l’accueillante. En crèche familiale, l’écart est très important dans les réponses des mères et des accueillantes (notons que 1/5è des mères répondent par la négative à cet item). Enfin, en crèche collective, les différences sont aussi importantes et 19% des mères ne reconnaissent pas un rôle d’aide à la séparation de l’accueillante.

Tableau 1
L’accueillante est celle qui aide la mère à la séparation
IMGIMGModalités	Crèche collective	Crèche f...IMGIMF
Modalités Crèche collective Crèche familiale Crèche parentale de réponse Mère Accueillante Mère Accueillante Mère Accueillante 0  3,1%  4,7%  4,7%  3,9%  4,9%  4,9% 1-2 19,4%  5,5% 23,4% 14,9% 15,7%  2,9% 3-4 27,1% 21,7% 32,8% 13,3% 43,1%  9,8% 5-6 50,4% 68,2% 39,1% 68,0% 36,3% 82,3%

  1. Le versant de la non-différenciation des positions.
    • « L’accueillante juge la mère », « l’accueillante est une rivale », « l’accueillante éloigne la mère de son enfant » : les mères et les accueillantes des trois structures sont unanimes pour infirmer ces items.
    • « L’accueillante remplace la mère » : si les accueillantes répondent en majorité de façon négative à cet item (elles sont quand même 25% environ, en crèche familiale, en accord avec cet item), les mères sont plus nuancées dans leur réponse. En majorité d’accord pour infirmer cet item, elles sont cependant 25% en parentale, 33% en collective et plus de 40% en familiale à considérer que l’accueillante remplace la mère.
    • « L’accueillante est une deuxième mère » : le tableau 2 donne les réponses des accueillantes et des mères.

Tableau 2
L’accueillante est une deuxième mère
IMGIMGModalités	Crèche collective	Crèche f...IMGIMF
Modalités Crèche collective Crèche familiale Crèche parentale de réponse Mère Accueillante Mère Accueillante Mère Accueillante 0  1,6%  3,9%  2,3%  5,5%  2,9%  5,9% 1-2 62,0% 75,2% 38,3% 35,2% 72,5% 85,4% 3-4 23,3% 14,0% 29,7% 16,4% 17,6% 10,8% 5-6 13,2% 7,0% 29,7% 43,0%  6,9%  7,9%

Cet item cristallise les différences de représentations. En crèche familiale, 60% des mères et des accueillantes sont en accord avec cet item, le reste des réponses se concentre sur la modalité 1-2 (pas du tout d’accord). Pour les deux autres structures, la proportion des réponses s‘inverse : la majorité des répondantes se situent sur la modalité 1-2. C’est en crèche parentale que le consensus entre mères et accueillantes est le plus fort ; en crèche collective, l’écart des réponses étant sensiblement plus important.
Les résultats de l’analyse descriptive indiquent qu’il existe un écart parfois important dans les représentations des mères et des accueillantes concernant le rôle et la fonction de ces dernières. Malgré la pluralité des acteurs impliqués dans l’éducation de l’enfant, « la question de la coordination entre la famille et les autres agents de socialisation a rarement été étudiée » (Kellerhals et Montandon, 1991, 165). Or, il nous semble que cette question est fondamentale si l’on veut saisir ce qui se joue au sein de la triade mère-enfant-accueillante. Afin de préciser davantage les points de désaccord entre mères et accueillantes, nous avons fait l’hypothèse d’une possible dualité entre mères et accueillantes sur le rôle et la fonction de l’accueillante. Dans cette perspective, nous avons réalisé une analyse discriminante sur 5 des 9 axes initiaux de notre questionnaire en distinguant les deux tranches d’âge des enfants (1 et 2 ans).
Analyse des représentations des mères et des accueillantes selon la convergence-divergence
Le calcul des scores de convergence-divergence a été réalisé pour chaque couple mère-accueillante d’un même enfant. Son principe est le suivant : quand la différence des réponses d’un couple mère-accueillante est inférieure ou égale à 1, il y a convergence ; quand la différence entre les réponses est supérieure ou égale à deux, il y a divergence. Le seuil de convergence/divergence défini par l’égalité d’accords et de désaccords relatifs aux items proposés de l’échelle a permis d’obtenir la répartition suivante :
  • 52 couples mère-accueillante sont en convergence et 124 en divergence pour la première tranche d’âge. Il faut signaler que 9 couples sont strictement en accord sur l’ensemble des items ;
  • pour la deuxième tranche d’âge, 52 couples mère-accueillante sont en convergence et 131 en divergence. Ici, 7 couples sont en accord pour tous les items.
En préambule, nous pouvons déjà remarquer que les mères et les accueillantes apparaissent davantage divergentes (2/3) que convergentes (1/3), et ce, aux deux âges de la vie de l’enfant. Ce désaccord entre les différents partenaires familiaux et extra-familiaux est à analyser du point de vue de l’enfant.
Notre objectif est de déterminer les items sur lesquels mère et accueillante d’un même enfant sont en accord ou en désaccord. Pour cela, nous avons fait une analyse discriminante linéaire sur le facteur convergence-divergence.
  1. A un an, trois items de l’axe « représentations des rôles et fonctions de l’accueillante » (sur les 36 questions initiales) ont un pouvoir discriminant et ont des effets significativement différents dans les deux groupes (convergence-divergence). Il s’agit des items suivants :

I69« L’accueillante a un rôle différent de celui de la mère » ;
I70« L’accueillante joue un rôle de deuxième mère auprès de l’enfant » ;
I56« L’accueillante est celle qui soigne ».

Dans le tableau 3, nous donnons la significativité, la statistique de Fisher, la moyenne et les écart-types de ces items.

IMGIMGI69	I70	I56	Significativité		0.045	0...IMGIMF
I69 I70 I56 Significativité 0.045 0.072 0.119 F 4.064 3.271 2.457 Moyenne Convergence 5.461 2.192 3.884 Divergence 4.992 2.709 3.516 Ecart-type Convergence 1.075 1.522 1.198 Divergence 1.527 1.811 1.506

  1. A deux ans, 4 items apparaissent comme ayant un pouvoir discriminant sur le facteur convergence/divergence :

I65« L’accueillante est quelqu’un qui sait plus que la mère » ;
I56« L’accueillante est celle qui soigne » ;
I55« L’accueillante est celle qui éduque » ;
I67« L’accueillante est quelqu’un qui soutient la mère ».

Dans le tableau 4, nous donnons la significativité, la statistique de Fisher, la moyenne et les écart-types de ces items.

IMGIMGI65	I56	I55	I67	Significativité		0.0...IMGIMF
I65 I56 I55 I67 Significativité 0.0025 0.0029 0.003 0.031 F 9.427 9.0908 9.058 4.725 Moyenne Convergence 3.0 4.02 4.17 4.75 Divergence 2.24 3.33 3.52 4.15 Ecart-type Convergence 1.69 1.24 1.079 1.37 Divergence 1.6 1.45 1.411 1.78

Aux deux âges, on peut remarquer que les écarts-types sont plus importants dans le groupe divergence que dans le groupe convergence. Cela signifie que les couples mère-accueillante divergents ont des réponses assez variables. Ce qui apparaît moins dans le groupe convergence.
 
Discussion
 
 
Les résultats présentés ici indiquent que la fonction d’accueil met en évidence et cristallise les divergences de représentations chez les mères et les accueillantes de crèche.
L’analyse descriptive a révélé quelles étaient les différences de représentations entre mères et accueillantes selon le type de structure (familiale, collective et parentale). Globalement, mères et accueillantes ont des représentations peu différenciées de la positon professionnelle de l’accueillante dans ses rapports à l’enfant et à la mère (premier axe d’analyse). Mais nous remarquons que dans l’ensemble, les réponses des mères sont plus partagées. Seul les items relatifs au savoir de l’accueillante et à sa capacité à mieux s’occuper de l’enfant amènent des différences dans les réponses : si les mères estiment que les accueillantes en savent plus qu’elles, les accueillantes en particulier de crèche collective sont plutôt en retrait sur ces questions.
C’est sur le deuxième axe, celui de la reconnaissance de la différence de la position professionnelle de l’accueillante, que les différences de représentations sont plus marquées. Si les accueillantes répondent en majorité soutenir les mères et aider à la séparation, les mères sont moins affirmatives et ne reconnaissent pas ces qualités professionnelles à l’accueillante (notamment pour l’aide à la séparation, et ce dans les trois types de structures). Surtout, ce sont les items relatifs à la non-reconnaissance de la spécificité de la fonction d’accueil qui présentent des configurations de réponses les plus contrastées. En particulier, les items « l’accueillante remplace la mère » et « l’accueillante est une deuxième mère » différencient non seulement les réponses des mères et des accueillantes mais aussi les types de structures. En effet, en crèche familiale, presque la moitié des mères et le quart des accueillantes pensent que l’accueillante remplace la mère, et 60% des mères et des accueillantes conçoivent l’accueillante comme une deuxième mère (la tendance s’inverse dans les crèches collective et parentale). Comment expliquer ces résultats ? Les spécificités de la structure familiale sont multiples. L’accueillante y exerce son activité professionnelle dans un contexte privé. Ce qui peut prêter à de nombreuses confusions non seulement pour les accueillantes, mais aussi pour les mères (ce que montrent les résultats de notre recherche). A la fois accueillante de l’enfant d’une autre femme, épouse, mère de ses propres enfants, femme au foyer mais cependant salariée, l’accueillante doit assumer dans une même journée plusieurs rôles qui peuvent influer sur les relations de l’accueillante avec les enfants gardés, avec leurs parents, mais aussi avec sa propre famille. En conciliant vie professionnelle et vie privée dans un même espace lieu et espace-temps, l’accueillante peut éprouver des difficultés à gérer les barrières entre travail et vie privée. Ces difficultés sont absentes en crèche collective, où l’accueillante exerce dans un lieu distinct de la sphère privée et travaille au sein d’une équipe de professionnelles de la petite enfance. L’accueillante est la référente de l’enfant et les relations avec les parents se vivent au travers de cette pluralité d’intervenantes. Ces quelques caractéristiques des différents types de crèches expliquent au moins pour une part les réponses des accueillantes et des mères sur ces deux items.
L’analyse discriminante effectuée au départ sur 5 axes indique que c’est surtout l’axe relatif aux rôles et fonctions de l’accueillante qui apparaît comme le plus discriminant aussi bien à 1 an qu’à 2 ans. Si l’item « l’accueillante est celle qui soigne » apparaît aux deux tranches d’âge, de manière générale, on peut noter une évolution de la divergence. Ce qui nous montre que les critères d’accord et de désaccord changent avec l’âge de l’enfant. En effet, à un an, la divergence des représentations concerne surtout les places occupées par chaque partenaire de l’enfant (accueillante comme deuxième mère), alors qu’à 2 ans, la divergence porte davantage sur les activités éducatives réalisées par chacune d’entre elles. L’étude réalisée par Kaiser (1998) montre que certains actes éducatifs sont plus difficilement délégués par les parents à des partenaires extra-familiaux. Par exemple, la délégation des apprentissages normatifs (tels que les règles de conduite en société, les règles d’hygiène, les interdits…) recèle un potentiel conflictuel important pour les parents. C’est moins le cas pour les aspects relatifs à la socialisation de l’enfant (comme l’autonomie, l’intégration dans un groupe d’enfants…) ou encore comme les activités plus factuelles (donner à manger par exemple).
 
Conclusion
 
 
Les résultats issus de notre recherche mettent en évidence des divergences assez marquées entre mères et accueillantes sur la définition de la fonction d’accueil. Globalement, les réponses des mères sont plus partagées que celles des accueillantes. On pourrait penser que l’exercice d’une fonction professionnelle induirait une plus grande homogénéité chez les accueillantes, tandis que l’hétérogénéité des réponses chez les mères renverrait aux attentes plus ou moins importantes qu’elles ont vis-à-vis des accueillantes. En outre, les accueillantes se situent plus en retrait sur les items qui sous-tendent une compétence supérieure à celle de la mère (« ne sait pas plus, ne s’occupe pas mieux, ne remplace pas la mère »). On peut supposer que cela s’explique par une position professionnelle qui s’affirme en complémentarité plus qu’en rivalité avec celle de la mère. Enfin, des différences entre les structures apparaissent dans l’appréciation des fonctions respectives des mères et des accueillantes. Ainsi, la notion d’accueillante compte des modalités diverses selon les structures dans lesquelles elle s’inscrit.
Ces divergences de représentations entre mères et accueillantes rendent compte de l’amalgame parfois rapide fait entre la position professionnelle et celle de la mère. Ces divergences sont révélatrices du flou des représentations des places de chacune, dans la façon de l’occuper, mais aussi dans la façon dont chacune perçoit sa position. Ces divergences au niveau des positions subjectives et professionnelles des unes et des autres sont nuancées en fonction du type de crèche qui induit un mode de fonctionnement plus ou moins proche du milieu familial.
Quelles peuvent être les conséquences de ces désaccords pour l’enfant ? La réponse à cette question peut se formuler en référence à l’âge de l’enfant. L’accueillante n’est pas une deuxième mère, elle occupe une position tierce (Bosse-Platière, 1995). Contrairement aux stéréotypes véhiculés, il ne suffit pas d’être femme pour s’occuper d’un enfant d’une autre. L’enfant a besoin, pour se construire dans ses différents milieux de vie (familial, extra-familial…) de rencontrer, de vivre avec, de faire avec des autres. Autres qui ne sont pas identiques et interchangeables, mais autres qui sont différents. Autres qu’il va alors pouvoir identifier comme tels et différencier. Une nécessaire régulation interpersonnelle entre les différents partenaires en présence est à mettre en œuvre (Zaouche-Gaudron et coll., 1998). A chacun dans l’interaction de trouver sa place, différente de l’autre. De par sa position professionnelle, l’accueillante accompagne mère et enfant, elle ne peut en aucun cas remplacer. Il est important que les différences entre les deux positions soient signifiées entre les partenaires, pour se garder du risque de divergences trop importantes, de situations potentiellement conflictuelles, difficiles à gérer pour le jeune enfant. Nous ferons l’hypothèse que ce besoin de convergence est davantage nécessaire pour l’enfant de 1 an, pour qu’il puisse se repérer, que pour l’enfant de 2 ans qui dispose, lui, de possibilités plus importantes de faire avec les différences de ses partenaires.
Cette recherche vient clarifier les points de convergence et de divergence entre mères et accueillantes, elle alimente ainsi la réflexion entamée sur les conditions propices au développement du jeune enfant dans les milieux extra-familiaux, avec la question des relations entre la structure d’accueil et la famille, dans lesquelles se construit le jeune enfant.
(Article révisé en avril 2002)
 
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NOTES
 
[*]Docteur en Psychologie, Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche.
[**]Maître de Conférences, Equipe « Psychologie du Jeune Enfant », Laboratoire « Personnalisation et changements Sociaux »Maison de la RechercheUniversité Toulouse II Le Mirail5 Allées Antonio Machado31058 Toulouse Cedex 9e-mail : v. rouyer@ univ-tlse2. fr
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