2003
Devenir
Théorie
Parentage ou Pygmalionisme ?
Miguel Hoffmann
[1]
Traduit de l’espagnol par
Gabriela Yankelevich
Avoir ou non les capacités pour décider le cours de sa propre vie ne dépend pas seulement de circonstances externes. La constitution d’un Sujet, acteur et récepteur actif dépend du traitement Environnemental des initiatives initiales de celui-ci. La possibilité de choisir une activité satisfaisante dans la vie, un couple, une forme de vie, un ensemble de valeurs, c’est le résultat d’un processus que peu de gens peuvent faire.
Les soumissions précoces réduisent les possibilités de devenir un être créatif, original et contribuable efficace dans les objectifs contextuels. Même si l’on compte sur un noyau solide pour le Sujet émergent, celui-ci court des risques toute sa vie, dans la mesure où le contexte n’a que trois moules ou matrices qui continueront à délimiter l’espace psychique où habitera le Sujet.
Il se peut aussi que le sujet ne trouve pas de place dans l’organisation sociale dans laquelle il est né, pour développer sa vie. S’il ne peut modifier cette situation tout seul ou par l’union à d’autres, il sera mené à réduire ses possibilités d’être, à la place que lui donnent des groupes d’appartenance moindres, en sachant que cela implique une pauvreté participative.
Je voudrais conclure au moyen d’une citation qui me semble résumer ce que ce travail s’efforce de résoudre :
« ...Il est difficile de se rappeler à quel point le concept d’individu est moderne. Le nom primitif du Dieu hébreu reflète probablement la lutte pour parvenir à ce concept. Le monothéisme semble être étroitement lié au nom ‘je suis’... Ce nom (je suis) donné à Dieu, ne reflète-t-il pas le sentiment de péril qu’éprouve l’individu lorsqu’il atteint l’état d’être individuel ? »....(D. Winnicott, 1968)
Mots-clés :
interaction précoce, sujet, conflit.
To have or not to have the capacities to decide one’s own life course does depend not only on external circumstances. The constitution of a Subject, both as active receptor and as agent, depends on the treatment given by the Environment to the Subject’s first Initiatives.
The possibilities to chose a satisfactory activity, a partner, a way of life, a set of values, is the final result of a process few can actually complete.
Early submissive compliance reduces possibilities to become a creative being, both original and efficient as a contributor to the objectives of the context (common interests and well being).
Even in the case of a solid core for the emergent Subject, the process of negotiation with the context goes on for life. The Environment has, as here described, three matrices or molds that keep pressing onto the Psychic Space where the Subject dwells, shaping it in greater or smaller ways.
It might occur as well that the Subject finds no Place in the social organization in which he has to unfold his/her life. In case this situation can not be changed by oneself or allied with others, one’s being will be restricted to the Place given by minor groups of belonging. Being within the boundaries of a minority group implies participative impoverishment.
I would like to end with a quotation that seems to me to summarize what this paper is trying to convey :
“It is difficult for us to remember how modern is the concept of a human individual. The struggle to reach this concept is reflected, perhaps, in the early Hebrew name for God. Monotheism seems to be closely linked to the name I am .....Does not this name (I AM) given to God reflect the danger that the individual feels he or she is in on reaching the state of individual being ?.”.(D.Winnicott, 1968)
Keywords :
early interaction, self, conflict.
Surpris par la découverte de conflits importants – c’est-à-dire des affrontements entre le bébé de quelques mois et son environnement
[2], dans un échantillon d’habitants n’ayant pas consulté – j’ai cherché mais n’ai guère trouvé de références publiées sur ce phénomène.
Les heurts et les confrontations entre le bébé âgé de 4 à 12 mois et son environnement peuvent être, en effet, d’une violence insoupçonnée. Il est important de remarquer que sans une microanalyse, l’intensité dramatique du conflit peut passer inaperçue, du fait de la grande asymétrie des moyens entre le bébé et son entourage, ce qui facilite la mise à l’écart de l’affrontement.
L’observation empirique me fit soupçonner l’existence d’étapes avancées du développement subjectif, et ce depuis le plus jeune âge. L’existence d’un Sujet
[3] capable d’affronter l’Objet dès l’âge de 5, 6 ou 7 mois, par exemple, n’a, à ma connaissance, guère été exposée. Certes, Daniel Stern (1985) a décrit un « Sens de soi » très précoce, ainsi qu’une capacité d’action, mais pas l’existence d’affrontements entre ces capacités précoces et leur contexte relationnel.
L’intensité des conflits et des réactions hostiles nous font penser à bien plus qu’un « Sens » de Soi ou qu’une fonction d’agent naissant. Lorsque l’on voit un adulte perdre patience face à un bébé de quatre ou cinq mois, nous nous demandons ce qu’il rencontre. Et survient l’idée d’un choc de volontés, de deux projets tâchant d’occuper le même espace.
Si l’on pense ces conflits en termes de désaccords entre deux personnes dont les projets, les propositions ou les désirs ne s’harmonisent pas, l’on peut également penser le contraire, et ses possibles conséquences. Dans ce cas, le contraire, c’est la Rencontre, ce qui, à mon avis, a des conséquences importantes.
Dans ce travail je tâche donc d’expliquer ma compréhension de ce qui pousse un bébé
[4] à construire des Initiatives et comment celles-ci sont reçues par l’Environnement – ce qui se produit dans l’Espace Psychique où surviennent des Rencontres et des Désaccords. Il s’agit de concepts nouveaux que nous développerons ici. Sur cette base de données empiriques, et de concepts qui les expliquent théoriquement, il est possible de penser le processus évolutif de façon quelque peu différente.
L’objectif de nos connaissances scientifiques étant d’élargir la compréhension des processus normaux ainsi que ses avatars, cette proposition pourrait faire des apports dans le domaine de l’éducation, du diagnostic, de la prévention et de la clinique.
Le sens personnel de l’expérience est déterminé par la voie à travers laquelle elle est obtenue. Construire une expérience à partir d’une Initiative personnelle n’est pas la même chose que de le faire à la suite d’un empiètement de l’Environnement. À mon sens, le processus de construction du Sujet, et de la subjectivité qui en découle, dépend fortement pour sa concrétisation du degré de liberté de l’ensemble des initiatives dont dispose chaque être en développement.
Dans ce travail, nous incluons quelques données nouvelles par rapport à celles déjà présentées (Hoffmann, Popbla, Duhalde, 1998). Nous ferons une proposition théorique originale, et nous discuterons enfin les implications de ces observations pour la compréhension du développement normal et les possibles voies de transformations pathologiques.
Les faits essentiels issus de notre recherche expérimentale peuvent se résumer comme suit :
- les bébés montrent dès l’âge de quatre mois des initiatives, qu’ils soutiennent au prix de de grands efforts, démontrant une volonté propre très précoce, en face de l’Environnement ;
- si l’Environnement se montre généralement opposé à ces initiatives, le bébé produit des réponses hostiles d’intensité croissante ;
- si l’Environnement maintient cette attitude et réagit aux réponses opposées, l’on entre dans le terrain de la confrontation ; s’y établissent des conflits, de véritables luttes, voire des batailles.
Il faut préciser que les observations ont été faites à partir de la situation d’alimentation, ce qui implique plusieurs points :
- la faim pourrait être un élément favorisant la docilité du bébé, mais ce n’est pas ce que l’on observe ;
- l’importance du lien ou du rapport à l’Environnement pourrait être un autre facteur déterminant de docilité ;
- la situation d’alimentation est une véritable « épreuve de charge
[5] »
[*] pour l’Environnement, dans la mesure où se mettent alors en marche des désirs et des mandats déterminants pour le développement du bébé.
C’est précisément le deuxième élément qui nous a semblé le plus transcendant de la recherche : les bébés risquent – mettent en jeu – le rapport à la mère ou à l’« objet soigneur », afin de soutenir leurs initiatives face à une réponse Environnementale hostile. Ainsi, cette recherche montre un accroissement de 130% dans le nombre de conflits chez les bébés dont les mères ont une réponse opposée de façon prédominance à leurs initiatives.
Le conflit interpersonnel survenant à un âge aussi précoce influe autant sur la formation du rapport interpersonnel ultérieur que sur le développement individuel du bébé. Les théories existantes ne suffisent pas pour en saisir les implications, aucune ne prenant comme point de départ l’existence d’un bébé prenant des initiatives et agissant de son plein gré.
Ayant commencé à travailler en 1981 à Chicago grâce à une bourse, j’ai pu découvrir les Initiatives des bébés et les réponses Environnementales. Ce n’est qu’en 1992 que j’en ai publié les conclusions dans une revue internationale (Hoffmann, 1992), et seulement en 1998, les résultats finaux mentionnés ci-dessus. Je renvoie à ces parutions pour tout ce qui concerne la méthodologie et les résultats. J’ajouterai ici quelques données complémentaires.
NOTE : Les figures I et II appartiennent à une étude parallèle effectuée sur le même échantillon qui ne fit pas partie de la publication finale du fait de ne pas atteindre (de peu) le coefficient de corrélation de 0,75 nécessaire pour parler d’accord entre évaluateurs. Dans les deux figures, il s’agit des résultats obtenus après la division de l’échantillon en quartiles. Ceci implique de diviser en quatre le total des échantillons ordonnés du plus petit au plus grand. Le quartile inférieur représente donc la quatrième partie de l’échantillon dont les valeurs de réponse Environnementale ont été les plus faibles ; le quart supérieur étant la quatrième partie de l’échantillon aux valeurs les plus élevées.
Figure I
Conflictualité dans quatre niveaux de réponse maternelle : de la plus négative à la plus positive
Figure II
Corrélations agrandies des variables d’Initiative et d’adversité dans une division de l’échantillon en quatre parties correspondant à la réponse maternelle (allant de la moins favorable à gauche de la figure à la plus favorable, à l’extrême droite de la figure)
Elle représente le rapport à la conflictualité selon le degré de réponse Environnementale oppsée. La conflictualité est quasi directement proportionnelle au degré d’opposition Environnementale aux initiatives du nouveau Sujet.
L’intérêt de cette figure est double. D’une part, elle confirme ce que nous avons dit ci-dessus à propos de la conflictualité : plus l’opposition Environnementale est grande, plus le nombre de réponses en opposition du sujet augmente. Ceci contraste avec le nombre d’Initiatives, pour lesquelles un Environnement favorable suffit, mais qui ne continuent pas de croître lorsqu’elles rencontrent un milieu dont les valeurs sont encore plus favorables. L’on observe, au contraire, une faible décroissance en passant du troisième au quatrième quartile.
Nous pouvons donc affirmer que l’Initiative dépend plus de facteurs propres au Sujet que des réponses Environnementales, bien que les initiatives diminuent toujours lorsque l’Environnement est hostile. Si nous prenions des cas individuels, nous observerions sûrement des différences fort notables entre un bébé et un autre quant à leur capacité de générer des initiatives dans un Environnement favorable. Les deux bébés réduiraient certainement leur nombre d’initiatives s’ils entraient dans un milieu hostile à celles-ci. Nous ignorons si le bébé dont le nombre d’initiatives est élevé dans un Environnement favorable, aurait la même réduction que celui ayant peu d’initiatives. Telles sont les limites des études faites sur une population regroupée, dans laquelle se perdent les différences individuelles.
Le lecteur qui voudrait connaître le cadre théorique ainsi que mes premières propositions et discussions sur ce sujet, pourra s’en remettre au travail publié dans la Psychiatrie de l’Enfant en 1994. Je ferai ici de nouvelles réflexions.
Quelle importance peut avoir le fait d’un bébé pourvu d’initiatives propres ? Ou même, quelle importance peut avoir l’existence de conflits entre le bébé et son Environnement dans des situations telles que l’alimentation ? L’importance de l’éducation explique, en quelque sorte, la signification des faits observés. L’Environnement a un projet fort défini : en premier lieu, faire vivre et faire grandir le nouveau venu. Deuxièmement : commencer son éducation.
Telles sont les sources d’objection les plus fréquentes que j’ai rencontrées en présentant les résultats de ces études à des groupes de chercheurs ou de praticiens
[6]. Les réactions essentielles pourraient se résumer comme suit : « C’est très intéressant, cette question des initiatives, mais il faut donner à manger à l’enfant, ce qui n’est pas possible dans les conditions que vous posez ici, puisqu’il n’y a pas assez de temps ou parce qu’il est plus important que le bébé prenne du poids. D’autre part, qui peut s’occuper du désordre et de la désorganisation ? Sans parler du type d’éducation qu’impliquerait tout ce tripotage et cette saleté, etc. »
Ce qui ne veut pas dire que l’on n’entende pas d’avis favorables. En fait, ce que l’on entend le plus souvent lors de la présentation de ces vidéos, c’est un grand silence. Petit à petit, certains commencent à parler. On entend même parfois des éloges. Mais en général, il s’agit de rires quelque peu honteux, des mécontentements ou bien des auto-reproches tels que « je ne savais pas… j’étais très jeune… moi, on ne m’a pas laissé… ». Et surgit aussitôt un besoin de défendre les mères impliquées dans l’étude. Je tiens à remarquer que l’échantillon que nous avons pu observer avait une forte prédominance d’attitudes favorables aux initiatives du bébé. Toutefois, je crois que c’est le sujet lui-même qui provoque un trouble chez ceux qui participent à la discussion. La question des initiatives et des conflits Environnementaux à leur égard, affecte un point sensible chez la plupart des auditeurs. L’« auto-détermination » ou la « liberté d’action » sont des thèmes à forte signification, en politique et dans le domaine des questions sociales. Ce qui est fort fréquent et quotidien, c’est de prendre une décision, de faire un choix, de savoir ce que l’on veut ou désire. Et combien de fois voyons-nous – voire, vérifions-nous par nous-mêmes – que ces décisions ne sont pas simples et que ce que l’on veut ou désire n’est pas toujours clair. Les difficultés dans ce domaine sont cachées par la courte marge que l’on a pour choisir, décider ou faire ce que l’on veut. Les exigences et obligations ne donnent pas à la plupart des gens l’occasion de se demander ce qu’ils veulent. Choisir une activité, un compagnon amoureux, une forme de vie, un ensemble de valeurs, c’est le résultat d’un processus que peu de monde peut faire. Depuis le début de la vie, et tout au long de sa durée, se définissent les possibilités de le faire en résolvant une équation fondamentale de l’être humain.
Préserver la spontanéité tout en s’ accordant avec l’Environnement aussi bien dans l’Espace Psychique que dans la Place du Sujet
Afin de comprendre le développement qu’aura cette formule de base, je ferai la proposition suivante :
Nous naissons munis d’une spontanéité qui nous mène vers le monde dans lequel nous entrons dès la naissance. Les premiers faits psychologiques dans la vie extra-utérine sont orientés vers la saisie de l’entourage. C’est ce que nous appellerons la « période sensible » et connecterons à l’objet de l’attachement possible, ou bien, pouvons-nous l’entendre comme le « moi chercheur d’objets » (Fairbairn, 1970), ou comme la saisie d’un environnement empathique (Kohut, 1977 ; Kohut et Wolf, 1978). Cette recherche dans le monde de quelque chose d’indispensable à la survie physique mais surtout psychique, déterminera l’activité physique et psychologique du bébé. Pendant les premiers quatre mois, la quête des soins et de la sûreté sera l’essentiel.
En revanche, je peux affirmer que dès le quatrième mois, au moment où commencent nos recherches, il existe une capacité à être l’agent
[7] que chaque bébé développera en fonction de ses caractéristiques personnelles et en fonction de la Réponse Environnementale (RA).
Pendant le second semestre de la vie, le fait central du développement psychologique et interpersonnel tourne autour de cette équation : préserver la capacité propre d’agent en fonction de la Réponse Environnementale.
D’où provient la fonction d’agent ? En principe, de la même spontanéité qui nous mène vers le monde.
Nous empruntons à Winnicott (Winnicott, 1960) la définition selon laquelle le geste spontané c’est le Vrai Self en action… (p. 148). La forme que prend le geste spontané pour se transformer en action passe par un stade d’organisation au niveau psychique que j’appelle Initiative. L’initiative, c’est donc le premier niveau d’organisation du geste spontané à la recherche de l’action dans – ou sur – le monde. Le premier geste survient peut-être en tant que tel, sans aucune organisation, comme un pur acte spontané. La première action sur le monde est suivie d’un registre de ses conséquences. Et ce premier registre d’une action propre va influer sur les suivantes. L’initiative postérieure est donc le résultat d’un geste spontané ajouté aux registres gardés des premiers actes sur le monde.
Entre 1993 et 1994, je me suis interrogé à propos de cette difficulté, et y ai répondu en pensant à l’unité de vie exprimée dans le concept de Vécu (Hoffmann, 1994b). C’est alors que j’ai découvert un problème de langues : le concept existe en espagnol parce que Ortega y Gasset l’a proposé à la Real Academia Española, à défaut d’un vocable pour la traduction du concept allemand de Erlebnis. Ayant été élevé dans les deux langues, allemande et espagnole, il était naturel pour moi de penser à ces termes. Or, le concept n’existe pas en anglais, ce qui provoquait l’incompréhension des collègues anglo-saxons.
A mes yeux, le Vécu est la manière dont est enregistrée l’unité de ce que l’on vit. C’est la forme la plus élémentaire de registre, composé de toutes les conséquences de l’impact sur le monde de l’action résultant de la propre initiative. Pour ne citer que quelques composants du registre, je propose : les sensations, perceptions, évocations, affects, schémas moteurs, etc. Le Vécu n’est pas communicable, il n’a ni représentation ni accès au langage.
Tout Vécu cherche un agrandissement et une complexification tâchant de trouver un sens, une forme de compréhension. Il utilisera le vecteur d’une nouvelle initiative pour parvenir au monde et générer ainsi de nouveaux Vécus. À un certain moment, la masse de Vécus liés à un sujet ou à une situation sera telle qu’elle permettra son passage à un niveau de complexité supérieur. Ce passage a lieu également, grâce aux fonctions psychiques qui s’acquièrent pendant la période de maturation dans laquelle cela se produit, vers la fin du second semestre.
Nous pouvons penser que lors de l’étape des Vécus, le bébé agit gâce à une capacité sémiotique lui permettant d’organiser les vécus de façon primaire. Par exemple, si le bébé met son doigt dans la purée de citrouille et se brûle, le signal « orange » signifie « douleur » et il s’exprime en protestant ou en pleurant. Il n’emploiera pas le mot « douleur », n’en aura pas le concept, mais le déplaisir des perceptions sensorielles provenant de la brûlure est désormais enregistré comme quelque chose à éviter, déterminant un comportement d’évitement.
Le processus de sémantisation médiatisé par la mère est incorporé pendant la deuxième étape de l’organisation progressive des Vécus ; le vocable « chaud » surgit alors, qui s’accompagne de l’action de souffler pour refroidir, et permet une approche plus prudente.
J’entends la
sémiotisation comme une capacité à traiter des événements comme des
signes ou des
signaux. Par exemple, « orange » est un signal de douleur. Il s’agit d’un processus essentiellement intra-personnel, c’est-à-dire, avec une intervention infime de l’Environnement. Il est déterminé par le besoin de donner un
sens au
Vécu. J’ai nommé ce processus « Working-in »
[8] dans un autre travail, parce qu’il augmente le nombre d’éléments pour le processus de
construction d’un sens. La petite participation Environnementale que je remarque dans la sémiotisation est déterminée par l’intersubjectivité, telle qu’elle est décrite par Colwyn Trevarthen (à partir de 1974, voir notamment sa mise à jour dans Trevarthen et Aitken, 2001). Elle implique la communication précoce (innée) intersubjective, mais centrée de préférence, sur la compréhension de stades et motivations des interlocuteurs. Cependant j’estime qu’il y a des processus
personnels, individuels, de compréhension, lesquels interagissent avec l’information reçue de l’Autre.
À partir du neuvième mois commencent les processus d’acquisition du langage, ce qui ouvre les portes à la sémantisation. C’est le processus de construction de sens, fait de manière interpersonnelle. C’est le sens partagé, impliquant la capacité de passer de l’emploi de signaux à celui de signifiants. Je tiens à rappeler que j’entends par signe ou signal une forme individuelle et personnelle de la capacité à donner un sens au Vécu. Le signifiant « mot » est la forme partagée avec un Autre de faire du sens. Dans une étape préalable il y a une fonction environnementale de présentation d’objet (Object presenting, Winnicott), et bien dans celle-ci, l’Environnement présente une signification prédéterminée, médiatisée par la parole. « Chaud » est une signification établie pour la situation « doigt-dans-la purée-orange-ça-fait-mal ». À partir de l’acquisition de la parole s’établit la possibilité d’exprimer une organisation de Vécus. J’appelle « Expérience » cette nouvelle organisation autour d’un signifiant transmissible par la parole.
L’Expérience marque un changement essentiel dans le développement. Elle est commutable et peut être soumise à différents processus, par exemple, la vérification. Ce moment est celui de l’entrée dans l’Intentionnalité : la décision, par exemple, de vérifier ou rectifier une certaine expérience. C’est pourquoi j’affirmais au début, que l’Initiative se différencie de l’Intentionnalité dans la mesure où cette dernière surgit du champ mental qui s’est développé au moment de la constitution de ce qui est représentable, communicable, évocable : en somme, l’Expérience. Dans ce sens, je me trouve d’accord avec Winnicott, qui soutient que (initialement) l’esprit se différencie de la psyché. À ses yeux, ils s’unifient par la suite, tandis qu’à mon sens, ils continuent à être des champs fonctionnant différemment. J’estime que les Vécus seront toujours du ressort du champ psychique, sans accès au champ mental. C’est le Vécu que l’on ne peut « mettre en paroles », c’est le champ des impressions que l’on ne peut préciser, mais qui alimente notre possibilité poétique : celle du spontané essentiellement ; tandis que le champ du mental c’est le terrain des Expériences, de ce que l’on peut communiquer, de ce que l’on peut transformer moyennant le travail mental. C’est le terrain de l’intellectuel, du rationnel, l’aire de la prose, de l’intentionnalité.
Le Vécu se situe dans le champ psychique ; l’Expérience se situe dans le champ mental
Les opérations effectuées sur l’Expérience mènent vers un développement supérieur de celle-ci : la Connaissance. Stern affirme qu’il existe des formes de connaissance portant sur la manière dont on opère sur les objets, à savoir, le
know-how
[9]. Il y a, toutefois, des expériences spécifiques du fait d’être avec autrui, et d’autres qui enregistrent l’état de soi-même dans une certaine situation. J’ai récemment représenté cela par un schéma nommé
El pasaje del vivir al conocer (
Le passage du vivre au connaître, Hoffmann, 2000).
Je sais qu’il s’agit d’une simplification et d’une réduction de beaucoup de développements théoriques qui s’avèrent trop complexes pour les employer dans la clinique quotidienne du praticien. Ces modèles sont d’ailleurs trop minutieux et passibles de modifications dans la mesure où leur discussion avance. Toujours est-il que nous avons besoin de connaître le chemin allant du vivre au connaître, parce que c’est celui que nous devrons remonter dans une thérapie afin de repérer et corriger le moment de l’erreur dans la construction, le moment du lien erroné (de façon très élémentaire : l’étape dans laquelle, tel que nous l’avons dit plus haut, orange est associé à douleur et provoque un comportement évitant).
Sur la base de ce modèle simplifié, je peux, à présent, expliquer l’importance de l’Initiative. En premier lieu, ce serait la manière de parvenir à une production de Vécus, lesquels deviennent, à leur tour, des organisateurs de nouvelles Initiatives. Je voudrais ajouter, à cet égard, un concept de M. Kahn (1983) : le nombre de choses que l’on vit dans les premiers instants de vie est impossible à élaborer psychiquement et glisse vers un « oubli » (oblivion) duquel il cherche à sortir tout au long de la vie afin d’être signifié comme des expériences. Selon Kahn, c’est dans ce fond d’oubli que se trouvent les racines de la créativité et de ce qu’il appelle la folie privée (private madness), qui diffère de l’aliénation mentale ou de la folie démentielle. L’intérêt, à nos yeux, réside dans le simple fait de constituer une source de Vécus strictement individuelle, puisque personne ne naît ni ne vit le début de la vie de la même manière. Cet ensemble de Vécus primaires cherchant une signification, est un moteur permanent d’initiatives. Et la réitération du chemin allant de l’initiative à l’action et la réception des Vécus ainsi produits, ajouté à l’impact Environnemental, sont à leur tour, la voie vers l’expérience.
Mais l’initiative est également importante parce qu’elle implique la voie d’une signification personnelle, d’une signification déterminée par la propre recherche, des Vécus personnels précédents. C’est donc le chemin de la vision personnelle, du subjectif : la construction du Sujet aura lieu en accord à la proportion des initiatives réussies dans la production de Vécus et expériences, comparées à la quantité et qualité des Vécus et expériences déterminés par l’impact Environnemental (passifs, pour autant qu’ils ne dérivent pas de l’intervention active du Sujet).
Plus il y aura d’Expériences déterminées par des initiatives propres, plus la construction de signifiés personnels sera grande. Plus il y aura de soumission à l’impact Environnemental – à savoir, une prédominance de Vécus et d’expériences non cherchées par le Sujet, mais imposées par son Environnement –, moins les signifiés seront solides, puisqu’il y persistera le conflit avec le milieu qui les a imposés. Dans le premier cas on pourra supposer la constitution d’un Sujet solide et stable. Dans le deuxième, la solidité et la stabilité du Sujet seront relatives au degré d’imposition et de conflit avec les expériences ainsi formées.
L’Environnement exerce son rôle autant de manière personnelle, dans le cas de celui assumant les premiers soins – presque toujours la mère – qu’en agissant aussi comme représentant de la culture et de la société
[10]. Nous différencions l’influence d’une Culture déterminée par des éléments religieux, des mœurs et des traditions, de l’influx des fondements idéologiques et organisateurs d’une Société médiatisée par les personnes chargées des soins, du moment que celles-ci en assument les principes. D’autre part, la Société s’exprime indirectement par les moyens et l’aide qu’elle fournit (ou non !). Par la place qu’y occupe l’enfance.
Tels sont quelques-uns uns des facteurs composant l’« agenda » Environnemental, c’est-à-dire le plan d’action dans la situation d’alimentation. Cet agenda sera l’origine des heurts ou des conflits dans la mesure où il s’opposera aux initiatives du bébé ou interférera avec elles. Ces dernières ne sont pas l’agenda du bébé mais son expression. L’agenda du bébé c’est la constitution de son expérience personnelle du monde et des objets, outre la signification de ses Vécus initiaux à la naissance. Ce processus configure donc sa subjectivité.
Voici ce qui permet de comprendre qu’un bébé puisse opposer des résistances si tenaces et s’adonner à de véritables luttes dans lesquelles il met en risque la survie même ou la qualité de son rapport à l’Environnement. Ce détail n’est pas moindre, il est d’une énorme importance, si nous convenons que l’attachement ou le rapport affectif ou l’assurance, ou quel que soit le nom qu’on lui donne, dépend de ce rapport.
Nous pouvons affirmer que le bébé lutte pour la possibilité de gagner une connaissance personnelle du Vécu et de ce que la vie lui présente.
Les résultats de cette recherche permettent la formulation d’une proposition nouvelle dans le champ psychopathologique : mieux l’espace psychique entre le Sujet émergent et son Environnement sera-t-il négocié, meilleure sera l’adaptation du nouvel individu. En revanche, plus l’espace psychique sera limité pour le Sujet émergent, plus il y aura d’initiatives négatives et de conflits.
J’entends par espace psychique, le lieu où se produisent les initiatives et où sont logés les Vécus. Il est délimité par la distribution du champ issu de l’interaction de deux êtres humains. C’est le siège du Sujet. Il est inaccessible à la conscience. Il se manifeste au moyen d’initiatives. Ses registres, les Vécus, s’organisent par le biais de la capacité sémiotique. Il diffère de l’espace mental, où la conscience peut accéder, où naît l’intentionalité et où il y a symbolisation et communicabilité à travers la parole. Cet espace possède un domaine physique, car les actes nés de l’initiative occupent une place : lors de l’alimentation il y a ou non accès physique du bébé dans le repas. Dans les jeux, l’Environnement peut en envahir le territoire de façon perturbatrice. Cet espace est psychique dans la mesure où il surgit de la spontanéité organisée en initiative et reçoit des réponses Environnementales qui fournissent de l’information sur le monde et sa réception du Sujet, et détermineront des Vécus qui sont des registres personnels de ce qui a été vécu.
Cet espace est
social, puisque y interviennent au moins deux personnes. Il est également social dans un autre sens : ce que nous appelons ici Environnement est une condensation de divers participants : la personne s’occupant des soins, son rapport personnel le plus direct (couple), la famille immédiate et plus vaste. Il est social dans un troisième sens
[11] : l’ensemble social entourant le groupe dans lequel est élevé le nouvel individu joue un rôle important pour autant qu’il appuie/facilite ou abandonne/obstrue le processus. Autrement dit, c’est l’ensemble de lois et leur mise en place qui permet ou empêche d’exercer le parentage.
C’est dans ce sens que j’affirme que l’on ne voit pas dans de nombreuses sociétés que l’on ait fait de place à l’Enfance (Hoffmann, 2002). Le fait que l’Enfance n’ait pas de place s’exprime dans le manque de soutien, aussi bien matériel qu’éducatif, des noyaux formés autour d’un bébé. On le remarque également dans la négligence des droits de l’enfant, que ce soit dans le domaine des soins, de l’éducation, ou dans l’abandon et la violence.
Aussi, ai-je trouvé nécessaire de distinguer « Espace » de « Place de l’enfant ». La Place est liée à l’insertion dans le noyau familial, où la naissance oblige à placer un berceau et à réduire, en quelque sorte, la place des membres préexistants. La Place est liée au prénom que l’on donne au nouveau-né, aux soins que lui donnent non seulement les parents, mais toutes les couches de « l’oignon » (cf. note 11). Cette place relève de l’inclusion ; ou bien la non-Place de l’exclusion et la marginalisation. Ces concepts sont liés à la Communauté et à la Société dans leur rapport à un sujet ou à un groupe. Dans certaines cérémonies religieuses il est question de Place : dans le christianisme, le baptême fait du sujet un membre de la congrégation, ainsi que tous les rites d’initiation.
Il est important de préciser que la définition de l’Espace est fondée sur la négociation, c’est-à-dire, un fait entre deux personnes ou davantage qui défendent leurs positions tout en écoutant celles d’autrui. Ce qui implique non seulement de connaître clairement ses propres positions mais d’avoir aussi l’empathie nécessaire pour saisir réellement celles de l’autre. Lorsque l’asymétrie entre les deux parties est très grande – c’est le cas du bébé –, il faut une fonction psychologique qui n’a pas été décrite par la psychologie psychanalytique. Je me réfère au respect que j’ai défini comme suit : « …Dans une situation clairement asymétrique quant aux recours, pouvoir et dépendance, le respect est une attitude particulière impliquant l’acceptation de ce qui diffère par rapport aux expectatives de celui qui se trouve dans une position d’avantage. Il est lié à la tolérance et à la reconnaissance de l’autre comme un être indépendant… il implique un renoncement à l’usage du pouvoir face au plus faible… » (Hoffmann, 1994c).
La mère a un projet propre (cf. la conception de Lebovici (1983) à ce propos, mentionnée dans la note 10, p. 127) et un autre culturel qu’elle devra apurer dans son développement en tant que mère, en faisant plus de place au bébé de la perception, mais qu’elle ne peut abandonner ou méconnaître. Le respect que cette mère a éprouvé lorsqu’elle était gardée par sa propre mère, puis dans le système scolaire et dans la société, en s’y incorporant comme adulte, contribue à ce qu’elle développe du respect pour son bébé. Pouvoir profiter des réussites et acquisitions du bébé en développement, quand celui-ci déploie ses particularités individuelles dans un milieu tolérant, augmente aussi le respect.
Néanmoins, lorsqu’une mère permet à son bébé un espace illimité en partant de celui-ci, il se peut que le bébé jette, dans son enthousiasme, l’assiette par terre, couvre ses vêtements de purée ou se blesse avec des éléments chauds ou inadéquats pour lui. La permissivité laisse le bébé sans l’accompagnement nécessaire pour son développement. Le travail de l’Environnement – car il s’agit d’un véritable labeur – consiste à déterminer quel aspect des initiatives du bébé est inadéquat ou non négociable. On fait des erreurs, bien entendu, mais cela ne change pas le résultat final, pourvu qu’il y ait une disposition de base à accompagner le bébé dans sa conquête du monde.
Le parentage est un processus pour toute la vie et cela produit des élaborations et des transformations qui en arrivent même à la compréhension d’aspects inconscients de l’Environnement, tels les désirs déterminés par les failles mêmes du processus évolutif de la mère qui deviennent des mandats pour ses enfants. Ce qui fait que le deuxième fils ne soit pas élevé comme le premier, et ainsi de suite.
Ceci nous permet donc d’affirmer que la mère permissive abandonne son bébé, le laissant sans interlocuteur dans la négociation de l’espace psychique. Tolérance et respect n’étant pas des synonymes de permissivité
Les conflits peuvent s’entendre comme des
désaccords
[**] entre le bébé et son Environnement. Il y a aussi la
Rencontre que j’ai définie de la sorte : « … Le moment où la mère (Environnement) perçoit une difficulté dans le développement d’une initiative du bébé et intercède, intervient pour la lui faciliter. Cette action maternelle est guidée par sa capacité de saisie (
sensibilité,
empathie,
intersubjectivité). Voici les conséquences : le bébé parvient à compléter son initiative en agrandissant ainsi son espace psychique, tandis que la mère obtient la satisfaction d’un acte de maternage réussi et consolide par là l’image d’elle-même… La rencontre est un moment de croissance pour tous deux » (Hoffmann, 1989). Elle fait sentir au bébé que sa présence est reconnue par la mère, qu’il y a une légitimation de son initiative et de son projet qui peut en arriver à la valorisation et à l’éloge. Ces
Vécus sont des éléments constitutifs centraux d’une confirmation de l’existence propre qui conduiront, à travers le temps, au sentiment de
réalité de soi-même. La légitimation maternelle implicite dans la facilitation d’un instrument lors de la Rencontre est une ratification de la Place du bébé : c’est un membre du groupe avec des droits et des initiatives qui le différencient tout en l’intégrant.
La rencontre est un phénomène humain qui ne se limite pas au seul moment de l’éducation. Depuis une mère ou un père, jusqu’à un ami ou dans le couple, nous vivrons ces Rencontres comme des confirmations de notre être, de notre place dans le groupe, de notre valeur individuelle dans notre créativité ou notre sensibilité (Hoffmann, 1988).
Le dernier point sera la créativité. Une collègue du Centre de Recherche a fait, grâce à des fonds de l’International Psychoanalitic Association (IPA) Research Committee, une recherche qui confirme l’équation de base mentionnée plus haut. Dans le cas d’enfants de 2 et 3 ans, dans un contexte de jeu semi structuré, l’on a pu vérifier que la mère peut empêcher ou faciliter les initiatives de l’enfant ; que dans le cas de la facilitation Environnementale il y a un plus grand développement de la créativité que dans celui où la mère interfère négativement dans le jeu (Benito Silva, Juego, Transformación y Creatividad, rapport non publié).
La reconnaissance d’une autodétermination du bébé est récente. White (1959) découvrit la compétence chez les enfants pour la réalisation d’actions non déterminées par des pulsions et les décrivit comme exploration et expérimentation. La force mobilisatrice la désigne comme motivation. Le résultat obtenu par les actions infantiles produit une forme de satisfaction et de bien-être qu’il désigne par efficacité.
Morgan et Harmon (1984) analysèrent des travaux de recherche centrés sur le concept de
maîtrise qui confirme l’existence d’efforts infantiles dans le développement de cette capacité. S. Escalona (1968) consacra aussi une recherche aux activités du bébé pendant la première année. Dans une partie de son livre, il définit l’« activité spontanée » comme étant : « …l’activité auto-initiée dans un domaine non exposé à des stimuli focalisés ou spécifiques provenant de l’extérieur du bébé… » (ib. p. 36)
[12].
Le concept de Richard Bell (1968) de réciprocité dans les interactions précoces jette les bases pour saisir l’impact du bébé dans le comportement de l’adulte.
Ce travail fut suivi des contributions de Joy Osofsky dans le même sens : il situa aussi bien la compétence infantile que la réciprocité d’influences dans les périodes les plus précoces du développement humain (Osofsky, O’Connell, 1972).
Sander affirma le besoin d’une synchronisation entre la mère et le bébé dès le début de la vie lui-même (Sander, 1981). Je souligne cet apport, car synchroniser deux forces ou systèmes implique la reconnaissance de l’existence de deux fonctionnements indépendants dès le début. Sander décrivit également l’initiative chez le bébé de 6 à 7 mois et définit la situation de la naissance dans ces termes : « … l’émergence du bébé en tant qu’agent doit être concédée par le système parce qu’elle signifie une reconnaissance du système à admettre un nouveau venu… » (Sander, 1982). Cette formulation influa sur mon développement du concept de la Place de l’Enfance (Hoffmann, 2002).
Stern démontra qu’il y a un
sens de soi très précoce, accompagné d’une fonction d’agent (Stern, 1985). Une de ses observations fort frappante, celle de deux siamoises unies par le tronc, lui permit de démontrer la discrimination Moi/Non-moi, dès les premiers jours de vie
[13].
La formulation la plus claire de l’existence d’un sujet précoce, sans le mentionner dans ces termes, c’est la citation de Kohut et Wolf : « … une source indépendante d’initiatives, un récipient autonome d’expériences… » (Kohut, Wolf, pp. 413-425). Bien qu’ils ne définissent point l’initiative et l’expérience, ils donnent la clef de l’existence de deux aspects : la production d’actions et la réception d’expériences (Kohut et Wolf, 1978).
Trevarthen donne une définition du sujet coïncidant dans la première partie : « …This atribute of acting agent I call subjectivity… » (Trevarthen, Aitken, 2001, p. 5). C’est-à-dire, que pour lui, la partie « réceptive » du Sujet ne compte pas, ce qui est, de mon point de vue, une omission importante.
Les premiers travaux de Storolow et Atwood (1992), et les suivants contribuèrent à la compréhension des impacts de chaque partie d’un ensemble, ou mieux encore, d’un système sur les autres. En revanche, il n’explique pas la contribution individuelle pouvant déterminer un véritable saut qualitatif, généré par la créativité individuelle. Cette innovation que l’on ne peut prédire à cause des contingences du système, a été baptisée par Lorenz « fulguration » (Lorenz ; Popper : Die Zukunft ist offen, R. Pieper GMBH & Co KG, München Germany, 1985.). Il s’agit d’un changement brusque, inespéré dans le développement d’une chaîne d’événements produisant, par exemple, une mutation d’espèces dans un processus évolutif. D’autre part, l’initiative ne peut être, par définition, une réponse ou une réaction à un acte de l’Autre.
Chockler (Chockler, 2000), développe les concepts d’autonomie du nourrisson et du bébé ayant acquis la marche, comme étant à la base du processus de connaissance, et comme la forme d’accès, de contact et de communication avec le monde du réel, du symbolique, de l’imaginaire et de la formation du Sujet humain. Il part des découvertes de Emmi Pikler et des développements postérieurs de Agnès Szanto sur le surgissement de la motricité spontanée. Chokler affirme : « …Tous les bébés se servent de leur motricité non seulement pour se déplacer, mais pour apprendre à réfléchir… »
[14] (p. 49). Ceci établit un pont vers la clinique des troubles de l’apprentissage et de l’apprendre à apprendre. Dans le processus d’acquisition de la pensée, cet apport devra s’intégrer au grand nombre de contributions provenant du champ de la recherche sur l’attachement et la formation de la pensée (Fonagy, 2001).
La proposition de Piera Aulagnier à propos de la Rencontre, c’est l’idée d’un heurt. L’image que produit cette définition est celle d’imprimer à l’être en développement, une forme déterminée par l’obstacle qu’elle heurte. Il s’agit plutôt d’une collision que d’une rencontre qui laisse l’empreinte de l’Environnement sur le Sujet en formation. Ce choc ne suggère ni la collaboration ni la facilitation que je propose dans ma définition, pour que le Sujet émergent parvienne à ce qu’il cherche moyennant son initiative. Je peux accepter le concept de Aulagnier si je l’entends comme un de ces moments où l’expansion du Sujet en formation doit négocier avec les objectifs de l’Environnement. Quant aux limites que nous avons mentionnées, existant dans tout rapport où se produit la rencontre de deux territoires – entendue ici comme une frontière –, Piera Aulagnier fait également une contribution au moyen du concept de pictogramme. Il s’agit de la recherche des registres primaires pour lesquels je propose le concept de Vécu. Il y a lieu de citer ici Winnicott : « … Vous pourrez remarquer que je vous conduis à un endroit où la verbalisation n’a pas de sens. Quel peut être alors le rapport entre tout cela et la psychanalyse, qui a été construite sur le processus d’interprétations verbales, ou de pensées et d’idées mises en paroles ?… » (In Le Bébé et sa Mère, pp. 91-92.).
Le développement récent se rapprochant le plus de ma description de la Rencontre est celui des membres du groupe d’Études sur les Processus de Changement. Ce groupe de Boston, initié par Daniel Stern et Louis Sander, propose la notion de : « Moments of meeting » qu’ils définissent comme « une possibilité dyadique nouvelle, qui se cristallise lorsque deux personnes atteignent le double objectif d’actions complémentaires “sur mesure”, ainsi qu’une reconnaissance intersubjective nouvelle et partagée… » (Lyons-Ruth et al., 1998, p. 282, traduction personnelle). Il est intéressant et stimulant que l’on puisse parvenir, par des chemins indépendants et si séparés dans le temps, à la même conceptualisation.
Il y a, en fait, deux sujets en discussion : le destin individuel (choisi ou imposé) et la manière d’être et de faire (éducation, habitudes, règles, rites, styles).
Choisir son propre destin n’est pas quelque chose de fréquent, à mon avis, ou ne l’était pas jusqu’à présent. Et même aujourd’hui, il s’agit plutôt d’une aspiration que d’une possibilité. Cela était jusqu’à présent réservé à ceux qui en avaient les moyens, ou à ceux ayant une forte vocation et assez de confiance en eux-mêmes. Le Sujet qui cherche à développer son individualité doit négocier constamment son espace psychique avec l’Environnement. Rappelons que l’espace psychique est le domaine où chacun se vit en tant que tel : avec ses propres initiatives issues de la spontanéité et les Vécus générés dans l’échange avec le monde. L’Environnement du bébé et de l’adulte varient dans le degré de contact avec les couches les plus internes et les extérieures de ce que j’ai métaphorisé comme « l’oignon ». Le contact avec les couches externes augmente, sous l’influence de l’éducation, tout au long du développement ; puis ensuite du fait de l’impact majeur de l’organisation sociale. Pour pouvoir s’épanouir, le Sujet aura à augmenter progressivement ses échanges avec les différents niveaux d’organisation sociale. L’échange avec le macro-contexte culturel, communautaire et social se complète – de façon idéale – l’échange avec le micro-contexte des liens affectifs immédiats. Seul un macro-contexte expulsif ou menaçant, fera que le Sujet individuel se limite au micro-contexte, ou bien y réponde par un comportement opposant ou conflictuel. Le Sujet a besoin durant sa vie que l’Environnement accepte de lui négocier un Espace et une Place. Lorsque le macro-contexte, c’est-à-dire, les couches les plus périphériques et les moins personnelles, contraignent le Sujet, se produit une limitation de son développement individuel qui sera proportionnel au degré d’empêchement ou d’obstacle. Bien que le Sujet compte sur l’alternative d’approfondir l’échange avec le micro-contexte, il y aura une carence, une participation pauvre et des failles dans le développement de plusieurs aspects potentiels du Sujet.
Je décrirai trois angles du macro-contexte : la religion, les idéologies et ce que j’appelle « la troisième matrice ». Ces trois forces sont présentes dès le début du développement du Sujet, médiatisées par le micro-contexte.
Les religions peuvent se diviser en deux groupes : celles aux mandats les plus stricts et aux punitions sévères, ayant des catégories d’« élus » et leur contrepartie : « les maudits, les infidèles » ; et celles proposant de mettre l’accent sur l’intériorité, la recherche de l’être et pouvant se passer du monde matériel.
Les idéologies politiques se présentent, elles aussi, sous deux formes : celles qui offrent certaines pensées et actions et celles qui y soumettent. Je tiens à préciser que l’on peut trouver les deux variantes sous le même signe politique.
Ces deux sources de propositions deviennent des interlocuteurs inquiétants du Sujet, lequel a commencé plutôt à contourner qu’à résoudre ces questions. Le Sujet a donc cherché des alternatives, parfois éloignées et culturellement distantes, tel l’orientalisme (chez les Occidentaux), le chamanisme, voire même le naturisme. En politique, a surgi « l’indépendant », celui qui « tourne autour » de la définition qu’on essaie de lui imposer et avec laquelle il ne sait arriver à bon port.
La troisième proposition puissante provient de sources subalternes devenues directrices. La publicité, et ce que l’on appelle le marketing, combinés avec le développement explosif des médias, sont devenus, dans la plupart des pays « développés » la force princeps de la Proposition Environnementale. Ils ont déplacé les deux premières, excepté le cas de ceux qui s’y sont ralliés. Les directeurs de campagnes politiques ne sont plus de nos jours des idéologues mais des spécialistes en opinion publique (communicateurs ou publicistes).
Les églises (occidentales) qui se sont le plus épanouies sont celles qui se servent des médias, des grands actes publics, et qui ont adopté des techniques de captation de marchés.
La création de désirs à partir de modèles idéaux, les propositions de satisfactions à travers des moyens dont la luminosité est colorée et brillante, la création de besoins insoupçonnés sont devenues de fortes pressions pour un Sujet cherchant un développement personnel de son psychisme et de son esprit, intégrés à sa corporalité en une unité, limités par la temporalité de son existence.
C’est cette troisième proposition que j’appelle « troisième matrice », considérant que toutes les trois sont des moules ou des matrices qui font pression sur le Sujet et avec lesquelles il lui faut interagir afin de délimiter constamment l’espace psychique.
Je donnerai quatre exemples de la lutte du Sujet avec les différentes couches de l’Environnement, dans quatre siècles différents. Pour la Renaissance, je prendrai le cas de Benvenuto Cellini (1500-1571). Orfèvre et sculpteur, il raconte les difficultés à être ce qu’il voulait (Cellini, 1562). À l’âge de 14 ans, il dut affronter son père et les projets que celui-ci avait à son égard. Plus tard, il en fut de même avec son mécène, le Pape, la personne la plus puissante de son époque, ce qui le conduisit à passer plusieurs années dans la prison du Castell Sant Angelo jusqu’à sa fuite. Rousseau narre ses propres difficultés (Rousseau, [1782-9], 2000) lorsqu’il mène sa vie selon ses propres décisions, dès sa plus jeune adolescence, vers 12-13 ans, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Son désir d’être accepté et d’être reconnu était énorme, mais son besoin d’exprimer ses idées était plus fort encore. Les dernières années de sa vie furent des moments de grande solitude, souffrance et tristesse. Darwin, au XIXe siècle, et Russell au XIXe et XXe, reçoivent une éducation personnalisée, non collective et institutionnalisée, du moins, pendant l’étape du primaire. Ils chercheront dans de longs voyages et dans une solitude relative, l’espace pour la création intellectuelle et scientifique.
Tous les quatre furent orphelins de mère : Darwin, qui eut une mère plus longtemps que les autres, le devint avant l’âge de huit ans. Dans le cas de Russell, il souffrit la perte de père et mère avant l’âge de trois ans et fut élevé par ses grands-parents, âgés de 50 et 70 ans.
La plupart des personnes suivent les pas de leur père ou assument des places pré-établies. Du moins, dans ce que l’on appelle la culture occidentale ou judéo-chrétienne, ainsi que dans la culture musulmane. La libération féminine, à partir de la première guerre, ainsi que les révolutions culturelles des années 60, apportèrent les aspirations collectives d’une vie moins déterminée par les patrons culturels et familiaux.
Dans la littérature psychanalytique, il n’y a pas beaucoup de références sur l’idée d’un destin personnel dépendant de chacun. La description de Freud des pathologies de fixation-régression et celles de la compulsion à la répétition, parle, au contraire, de la perte d’une certaine liberté. Tandis que les dissidents ou « exclus » du groupe originel s’occupent de ce sujet, comme ce fut le cas, par exemple, de Jung, Adler, Igor Caruso, Ferenczi, ou plus tard, Fromm, Horney et Sullivan.
En Angleterre, Winnicott suit son chemin sans se soucier de publier sa pensée. Ses écrits sont des recueils de cours ou de conférences faites par ses suiveurs. L’accent est mis, cette fois, sur le processus de going on being, de la continuité d’existence dont les interruptions par obstacles environnementaux provoquent des réactions de l’individu, lesquelles prolongent l’interruption du processus de going on being.
Chez M. Kahn, il y a une différence entre le sort, comme quelque chose de livré aux événements de la vie sans plan et sans défenses, et le destin : un programme ou projet construit par le Sujet lui-même.
Aux États Unis, Kohut parle du destin et d’un « programme nucléaire » contenu dans le self. Il propose, par ailleurs, de renverser le concept de self lequel cesse d’être un contenu de l’appareil psychique et en devient le contenant, tout en portant le « programme » ou le destin du self.
Culturellement, la liberté d’action ou le désir de configurer sa propre vie, n’est pas une valeur universelle suprême. Il est des courants idéologiques qui prennent le Bien commun pour valeur suprême. Ces systèmes forcent leurs membres, leur imposent cette valeur dès la toute première éducation. C’est-à-dire que certains ne coïncident pas avec l’idée que si l’être humain s’épanouit spontanément, avec ses penchants et talents naturels, il sera aussi un meilleur élément de la communauté, un être plus riche et créatif, et qu’il fera donc un plus grand apport au bien commun.
Le titre de ce travail fait allusion à la tâche difficile des parents, tentés ou contraints de se comporter souvent comme des Pygmalions, et de « tailler la nouvelle personne en suivant certains idéaux et principes ». Ou bien on peut opter pour le « libre arbitre » ou la « liberté individuelle » et s’exposer aux résultats d’une éducation ratée, questionnée ou censurée.
L’existence de ce dilemme n’est guère étonnante, dans la mesure où l’information des parents vient des principes culturels transmis par des systèmes supra-personnels. Si l’éducation est décidée par des principes idéologiques qui ne représentent pas la pensée de tous les élémentss d’une Société ; si les systèmes philosophiques diffèrent tellement dans la manière de juger l’individu, ses droits et devoirs ; si la nature humaine est vue sous des approches si divergentes en ce qui concerne sa « bonté » ou sa « méchanceté » (homo hominis lupus est) inhérentes, alors ce que j’appelle Troisième Matrice nous oblige à des redéfinitions permanentes.
Nous qui traitons les personnes dont la souffrance est mentale ou psychique, sommes soumis à ces mêmes pressions et influences culturelles, sociales et idéologiques, en plus de nos limitations personnelles, notamment dans le développement de notre propre Sujet, en fonction du respect qui a primé ou non dans notre éducation
[15] et notre socialisation.
Nous sommes aussi déterminés par les particularités de notre contexte historique social et culturel.
Aucun des travaux consultés ne s’occupe de la possibilité d’un heurt de volontés, de ce que j’ai choisi d’appeler un conflit d’agendas ou de projets. Le bébé en tant qu’objet soumis à notre guide ou volonté, en tant que réalisateur de nos désirs, projets ou idées est très établi parmi nous. De cette interaction entre Sujet émergent et son Environnement surgiront des conséquences pour :
- le développement personnel ;
- le développement des rapports interpersonnels et
- d’éventuelles dérivations vers le champ de la pathologie.
Nous avons parlé du premier point lorsque nous avons mis en rapport la qualité du processus de formation d’expériences issues des propres initiatives et la qualité du Sujet lui-même : plus la qualité du processus de formation de ses expériences issues du circuit spontanéité > initiative > Vécu > (réitérations) > expérience sera meilleure, plus il sera consistant et intégré.
Le développement des rapports interpersonnels est un ensemble d’expériences construites durant l’histoire du rapport. Cette histoire s’écrit dans chaque interaction et l’expérience finale enregistre la somme de facilitations et d’empêchements au développement de l’initiative. Il faut ajouter à cela l’expérience des initiatives négatives que nous pouvons identifier comme réponses adverses du bébé et l’expérience des conflits survenus.
La socialisation réussie est un processus qui requiert une expérience préalable de rapports interpersonnels dans lesquels a prévalu le respect pour l’individu, ses modalités et ses intérêts. Le fait d’avoir été l’objet d’impositions ou d’avoir été privé de l’expérience personnalisée, issue du développement et de la réalisation des propres initiatives, compliquera le respect pour les intérêts, limites personnelles et modalités de l’Autre dans le domaine social. Ce qui implique que la socialisation est un autre facteur influé par le traitement Environnemental des initiatives du bébé.
Si, aussitôt le noyau de l’être individuel constitué, nous sommes exposés à des systèmes éducatifs qui cherchent à imposer au lieu de proposer, s’instaure alors un nouveau cycle de conflits entre le Sujet et son contexte. Ce que j’ai appelé Troisième Matrice arrive peut-être avant le système éducatif, à travers son moyen principal : la télévision (du moins, dans les territoires où elle est « libre » et commerciale).
Dorénavant, le Sujet aura à résoudre les propositions d’une spiritualité, d’une position face au maniement du bien général (
la res publica) et discriminer sans cesse quelle est la proposition de la troisième matrice qui peut être importante pour son épanouissement. Petit à petit, chaque Sujet commencera à exprimer ses contributions au contexte à travers la participation croissante aussi bien dans son noyau de cohabitation que dans les sociétés intermédiaires où il agit (école, club, église, parti politique, ou ce qui est de plus en plus fréquent, l’ONG
[***] de son choix).
Je souhaite que ces lignes aient contribué au questionnement de la place que nous assignons, en tant qu’individus adultes, à l’enfant en développement. Il en est de même pour ce que nous faisons comme membres d’une culture et d’une Société
[16]. Le bébé est-il un individu de son propre chef ? Dans ce cas, quel respect lui devons-nous ? Et comment l’exprimons-nous ?
J’espère avoir pu montrer le bébé du second semestre de vie comme un individu en développement, avec un projet propre : donner du sens à ce qu’il a vécu.
J’attribue la difficulté à comprendre le bébé comme un être indépendant quant à son destin potentiel et son projet de vie – donner du sens à ses Vécus et parvenir à une expression de ceux-ci – à un déficit socioculturel. Ce « projet » est ce qui caractérise chaque Sujet, et ses résultats déterminent sa subjectivité. C’est ce que je décris comme le « manque d’une place » pour le bébé réel, aussi bien dans la tête des parents que dans la compréhension socioculturelle. Le manque de respect est un complément de ce manque de place. Ces deux manques conduisent au pygmalionisme au détriment du parentage.
Le Sujet émergent est enfin l’adulte de demain, le citoyen, le membre de la communauté, l’intégrant de la société, lequel sera d’autant plus contribuable qu’il aura grandi individué, plein et créatif.
Avoir ou non les capacités pour décider le cours de la propre vie ne dépend pas seulement de circonstances externes. La constitution d’un Sujet, acteur et récepteur actif dépend du traitement Environnemental des initiatives initiales de celui-ci. La possibilité de choisir une activité satisfaisante dans la vie, un couple, une forme de vie, un ensemble de valeurs, c’est le résultat d’un processus que peu de gens peuvent faire.
Les soumissions précoces réduisent les possibilités de devenir un être créatif, original et contribuable efficace dans les objectifs contextuels. Même si l’on compte sur un noyau solide pour le Sujet émergent, celui-ci court des risques toute sa vie, dans la mesure où le contexte n’a que trois moules ou matrices qui continueront à délimiter l’espace psychique où habitera le Sujet.
Il se peut aussi que le sujet ne trouve pas de place dans l’organisation sociale dans laquelle il est né, pour développer sa vie. S’il ne peut modifier cette situation tout seul ou par l’union à d’autres, il sera mené à réduire ses possibilités d’être, à la place que lui donnent des groupes d’appartenance moindres, en sachant que cela implique une pauvreté participative.
Je voudrais conclure au moyen d’une citation qui me semble résumer ce que ce travail s’efforce de résoudre :
« …Il est difficile de se rappeler à quel point le concept d’individu est moderne. Le nom primitif du Dieu hébreu reflète probablement la lutte pour parvenir à ce concept. Le monothéisme semble être étroitement lié au nom “je suis”.. Ce nom (je suis) donné à Dieu, ne reflète-t-il pas le sentiment de péril qu’éprouve l’individu lorsqu’il atteint l’état d’être individuel ? »….
(D. Winnicott, 1968)
Je tiens à remercier la traductrice, GabrielaYankelevich du soin qu’elle a pris à réaliser ce travail jusqu’à sa version finale, ainsi qu’Antoine Guedeney, dont les suggestions ont été précieuses pour clarifier le texte original.
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28
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29
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ROUSSEAU J.-J (1782-9) : Confessions, Oxford University Press, London, 2000 (traduction de Angela Sholar).
30
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SANDER L. : The Course of Life (S.I. GREENSPAN & G. POLLOCK Editors), U.S Department of Health and Human Services, Washington DC, 1980, p. 177-202.
31
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STERN D. : The interpersonal world of the infant. Basic Books, New York, 1985.
33
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STERN D. : The Motherhood Constelation. Basic Books, New York 1995.
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37
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WINNICOTT D. : Sum I am. Collected Papers, London, 1968.
38
·
WINNICOTT D. : Babies and their mothers. Addison-Wesley, Reading-Massachusetts, First Edition, 1987.
[1]
Médecin psychanalyste, chercheur du développement précoce
miguelhoffmann@ yahoo. comSinclair 3139 (1425) Buenos Aires, Argentine
[2]
Je désigne par
Environnement le contexte « soignant » du bébé, composé des personnes chargées de ses soins immédiats. Je tiens à préciser que la compréhension contextuelle accepte l’existence d’un interlocuteur privilégié : « Mère », « Objet », « Nourrice », mais toujours lié aux autres membres de l’Environnement, influant sur la dyade centrale. Ce concept est bien plus vaste et fait partie de la proposition développée dans ce travail.
[3]
Les capitales sont utilisées pour les concepts spécifiquement définis dans le texte.
[4]
Pour simplifier, « bébé » nous servira à évoquer les deux sexes. Il existe certes des différences de genre fort importantes, mais celles-ci ne seront signalées dans le cadre de ce travail, que lorsque nous en parlerons spécifiquement. La proposition suivante consiste donc à décrire un processus commun aux deux sexes survenant au sein de la catégorie Être, Personne ou Individu.
[5]
Métaphoriquement équivalent aux épreuves d’hyperglycémie dans la détection précoce du diabète, ou à l’hyperproduction de cortisol dans certains types de dépression.
[*]
NdT : en espagnol, c’est le mot « sobrecarga » (surcharge) qui est employé dans toutes ces épreuves : « sobrecarga de glucosa », « sobrecarga » de cortisol.
[6]
Nous entendons par « cliniques » tous les praticiens travaillant les consultations pour pathologies ou dans les projets de prévention et intervention précoce.
[7]
Nous prenons « agent » au sens de ce ou celui qui a la capacité d’agir (agere) par lui-même.
Diccionario de la Real Academia Española.
[8]
Le « Working-in » a été décrit dans un travail précédent comme accumulation de Vécus et d’Expériences sans leur élaboration postérieure ou Working-through. La différence étant la croissance du Self par apposition de nouveaux Vécus dans le Working-in et l’incorporation au Self dans le Working-through. Telle est la différence entre « ce qui est nouveau » et « ce qui fait partie de moi ».
[9]
Soutenant la pensée et classification préalable de Piaget qui différenciait le savoir-faire de la connaissance (Stern, 1995, note au bas de page, p. 80).
[10]
Nous rappelons brièvement le concept de Lebovici (Lebovici, 1983) auquel nous avons fait allusion dans de nombreux travaux sur les divers bébés internes de la mère et leur impact sur l’éducation.
[11]
Le modèle de l’oignon, aux couches concentriques, aide à penser cette superposition de strates de soins dont le noyau est le bébé et son « soigneur » privilégié.
[**]
NdT En espagnol, l’auteur emploie le terme « desencuentro », lequel est bien plus vaste que « désaccord », car il fait allusion à une rencontre manquée, une sorte de « mérencontre ».
[12]
Traduction libre de l’anglais.
[13]
Lorsque les siamoises suçaient leur pouce, elles réagissaient quand on essayait de le leur enlever de la bouche, moyennant un effort du bras en jeu pour soutenir la connexion avec la bouche. Lorsqu’elles suçaient le pouce de leur sœur et que l’on essayait de le leur enlever, la bouche suivait la direction du pouce retiré.
[14]
Traduction personnelle.
[15]
Y compris surtout notre formation professionnelle.
[***]
NdT : Organisation Non Gouvernementale.
[16]
C’est là que sont posées les questions essentielles dans les « Droits de l’Enfance », qui ont été énoncées – fort partiellement et de façon limitée à mon goût – mais peu mises en pratique. Ce qui doit nous faire réfléchir au long chemin que doit parcourir une Loi ou un Enoncé de Droits avant de « se faire chair » parmi la population (individus) ou dans la Communauté.