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S'inscrire Alertes e-mail - Devenir Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa relation entre la croissance de l’enfant, l’attachement entre l’enfant et la mère, et le temps de réponse maternelle au signal de l’enfant chez les Dogons du Mali
AuteursLelia Pisani[1] [1] Psychologue, Docteur de recherche en ethno-anthropologie,...
suitedu même auteur
Introduction
Dans cette recherche nous avons étudié le rapport entre malnutrition infantile et l’attachement insécure parmi 22 enfants et leurs mères de l’ethnie Dogon du Mali. Des recherches avec d’autres groupes d’enfants dénutris en Afrique et en Amérique du Sud ont signalé cette liaison. (Ainsworth, 1968 ; Bouville, 2002 ; Kermoian, 1986 ; Valenzuela, 1990). En outre, nous avons étendu les recherches précédentes en examinant la relation entre l’état de croissance de l’enfant et une dimension culturelle saillante du rapport mère-enfant : le temps nécessaire à la mère pour répondre aux pleurs de son enfant.
Revue de la littérature
2 Les résultats de certaines recherches suggèrent que, dans des populations sous-alimentées, la malnutrition de l’enfant ne soit pas distribuée aléatoirement (Dettwyler, 1986 ; Levine et al., 1994). La malnutrition de l’enfant semble, dans une certaine mesure, être liée à la qualité du rapport mère-enfant. Dans une recherche, effectuée à Santiago du Chili, Valenzuela (1990) trouve que 90% des enfants correctement nourris manifestaient une relation d’attachement sécure avec leurs mères. Par contre, seulement 10% des enfants avec une sous-nutrition modérée (définis comme 80-90% du poids standard) faisaient preuve d’une relation d’attachement sécure avec leurs mères. Valenzuela évaluait la relation d’attachement en utilisant la procédure standard de la Strange Situation. Elle a exclu les enfants gravement dénutris de sa recherche.
3 Au Kenya, Kermoian (1986), en utilisant une variation de la procédure de la Strange Situation, signale que les enfants qui étaient attachés de façon sécure étaient considérablement mieux nourris que les enfants qui étaient attachés de façon insécure. Elle a également exclu les enfants gravement mal nourris de sa recherche.
4 Ces résultats sont en ligne avec les observations précédentes, non structurées, de Ainsworth en Ouganda (1967). En se basant sur des observations à domicile du comportement d’attachement des enfants, elle a classifié les enfants comme attachés de façon sécure, insécure et non attachés. Elle rapporte que 2 des 16 (12%) enfants classés comme attachés de façon sécure présentaient un faible gain de poids. Aucun d’eux ne montrait des signes de sous-nutrition ou de malnutrition. Par contre 6 des 12 enfants classés dans le groupe des enfants attachés de façon insécure ou non-attachés montraient un gain du poids lent, des signes de sous-nutrition ou de malnutrition.
5 Dans une recherche importante et exhaustive du développement de l’enfant parmi les Gusi du Kenya (Levine et al., 1994), Dixon a étudié un sous-échantillon de 20 enfants, les plus sous-nourris de l’échantillon (définis dans l’étude comme moins de 80% du standard National Council of Health S.). Elle et ses collègues sont arrivés à la conclusion que, contrairement aux enfants avec une malnutrition modérée due à la pauvreté ou au manque de nourriture, les plus mal nourris souffraient d’une « interférence précoce dans le parcours normal d’attachement avec le soignant fondamental » (p. 187). La défaillance était due, soit à « des soignants absents, peu disposés, malades ou déprimés », soit à un enfant né avec des compétences sociales et calmantes (soothing) inadéquates.
6 Plus récemment, Bouville a réalisé une étude en situation naturelle de type longitudinal avec 32 enfants (âgés de 6 mois à 2 ans) à Abidjan, en Côte d’Ivoire (Bouville, 2003). Les résultats de la recherche indiquent que pour les enfants – observés en situation naturelle – qui montraient un comportement à base sécurisante, il était possible de prévoir le type de développement de l’état nutritionnel. En plus, il était possible de différencier les modèles de la croissance infantile et les associer à différents comportements maternels ainsi qu’à des comportements d’attachement différents. Ces résultats sont en accord avec ceux de la recherche de Chatoor avec des enfants qui présentaient des retards de croissance (failure to thrive) aux États Unis (1998). En particulier, Bouville reporte que les enfants ayant un taux de croissance dans la norme montraient des comportements indiquant un attachement sécure et, comme suggéré par la théorie, avaient des mères sensibles dans leur réponse à l’enfant. Par contre ceux qui montraient un gain du poids stationnaire avaient une organisation d’attachement évitant et la mère dans ses interactions avec l’enfant montrait des comportements de surprotection. Les enfants souffrant d’une sous-nutrition légère ou modérée avaient des comportements indiquant un attachement anxieux et leurs mères tendaient à repousser ou ignorer leur enfant en détresse. Enfin, les cas de malnutrition grave étaient associés à un manque d’attachement de l’enfant et à des comportements d’exploration « indiquant un désordre réactionnel de l’attachement ».
7 Tandis que des similitudes interculturelles dans le développement de la relation d’attachement au cours de la première année ont été documentées (Ainsworth, 1969 ; Bowlby 1982), ce qui reste problématique est la définition d’un instrument de mesure approprié et culturellement valable des différences dans la qualité de la relation d’attachement (Levine, 1990). La multitude de méthodes d’évaluation de l’attachement de l’enfant à la mère utilisées dans les recherches citées ci-dessus témoigne de cette difficulté. Alors qu’il existe une procédure standard d’attachement (Strange Situation) utilisée dans les recherches avec des enfants des pays occidentaux ou industrialisés, les chercheurs trouvent que la Strange Situation représente une expérience de nature différente pour des enfants de cultures où la séparation d’avec la mère ou d’un autre soignant est un événement rare. En particulier on considère que les deux épisodes de séparation-réunion de la Strange Situation représentent une situation de détresse extrême pour les enfants et les parents africains, tandis qu’il s’agit d’une situation qui comporte un stress moindre pour les enfants occidentaux. Dans une recherche déjà publiée sur 42 enfants Dogons nourris correctement (True, Pisani, et Oumar, 2001), nous avons signalé que le degré de sécurité de l’enfant dans la Strange Situation était lié d’une manière significative avec des différences dans la communication, comme prévu par la théorie de l’attachement. Dans l’étude précédente, nous n’avions pas évalué la validité de la méthode avec les enfants modérément ou gravement mal nourris.
8 Dans cette recherche, nous examinons à quel point les estimations de la sécurité infantile dans la Strange Situation correspondent avec le comportement maternel pour les enfants mal nourris non inclus dans la première recherche à cause de leur statut nutritionnel. Un deuxième objectif de cette recherche est d’examiner des comportements maternels spécifiques et leur rapport avec la sous-nutrition infantile. En particulier, nous avons observé avec quelle promptitude les mères réagissent aux pleurs de leurs enfants. Nous avons choisi cette variable d’intérêt pour plusieurs raisons. Premièrement, il s’agit d’un comportement de soin culturellement saillant : les mères africaines considèrent le fait de calmer la détresse et favoriser le bien-être de leurs enfants comme un devoir essentiel (Levine et al., 1994). Ensuite, la mesure de la promptitude maternelle de réponse (latence de réponse) implique simplement un compte des secondes. Ainsi le risque d’erreur ou d’influence d’un biais culturel dans le codage est moindre dans la mesure de cette variable, comme c’est le cas pour la Strange Situation. Enfin, la variable est cohérente avec la théorie et la recherche sur l’attachement. Dans la recherche de Baltimore, Ainsworth et ses collaborateurs (Ainsworth, Blehar, Waters et Bell, 1979) mentionnaient que l’indice le plus fort de la qualité de la relation d’attachement mère-enfant était la sensibilité maternelle (maternal sensitivity) aux signaux de l’enfant, et une dimension critique de la sensitivité maternelle était la promptitude de la réponse de la mère aux pleurs de son enfant.
9 En résumé, l’objectif principal de cette recherche était de vérifier deux hypothèses. La première – basée sur des recherches antérieures – était que la sous-nutrition infantile serait liée à une relation d’attachement insécure. La deuxième était que les mères des enfants sous-nourris prendraient plus de temps pour répondre aux pleurs de leurs enfants que les mères des enfants correctement nourris.
Méthode
Participants
10 Les participants à la recherche ont été 22 dyades mère-enfant résidant dans 2 villages de l’est du Mali. Les enfants, 10 garçons et 12 filles, avaient 8 mois au début de la prise des données. Toutes les mères et les enfants appartenaient à l’ethnie Dogon. Les participants ont été recrutés dans l’un des villages avec l’assistance des sages-femmes du village, et dans l’autre (où il n’y avait pas de sage-femme) avec l’assistance de l’Association des femmes du village. Toutes les familles dans les villages avec des enfants nés entre mi-juillet et mi-septembre 1989 ont été invitées à participer à la recherche et, à notre connaissance, toutes les familles conformes à cette qualification ont consenti à participer. Deux dyades mère-enfant qui avaient accepté n’ont pas été incluses dans l’échantillon final, l’une parce qu’elle avait récemment déménagé de la capitale au village, et l’autre parce que l’enfant est décédé d’une fièvre après le début du recueil des données.
11 Quant à la composition familiale, 4 paires mère-enfant résidaient dans la concession du père de la mère. La tradition veut qu’une jeune femme entre dans la famille du mari après la naissance de deux ou trois enfants. Les autres 18 paires vivaient dans la concession du père de l’enfant. La majorité des familles comprenait plusieurs membres et dans cinq cas, la mère vivait dans la même concession, avec une coépouse et ses enfants.
12 L’économie villageoise est basée sur l’agriculture céréalière et maraîchère. Les céréales (principalement mil et sorgho) constituent la base de l’alimentation. La culture des oignons pratiquée en saison sèche occupe la majorité des terres en bordure du marigot destinées au jardinage, et la récolte est entièrement destinée à la vente.
13 Tous les enfants de l’échantillon étaient allaités au sein et recevaient une nourriture supplémentaire de bouillie de mil. L’alimentation des enfants sevrés (entre 24 et 36 mois) est semblable à celle des adultes, composée de deux repas de mil servi avec une sauce de feuilles de baobab, du sel, et une petite quantité de poisson séché et piment. En général, il y a toujours une bouillie de mil à disposition des bébés et des enfants dans un coin de la cuisine.
14 Le travail des femmes, en plus des travaux dans les champs ou dans les jardins selon la saison, implique la préparation des deux repas quotidiens : il s’agit de piller, tamiser, broyer et cuire le mil. Les femmes sont également responsables pour les soins des enfants, la lessive, la récolte du bois et la corvée de l’eau.
Mortalité et morbidité infantile
15 La mortalité infantile (en dessous de 5 ans) est extrêmement élevée. Dans une enquête sur la population Dogon dans le Cercle de Bandiagara, le taux était de 330/1000 (Pisani, Diaoure, Oumar, 1990). Dans une recherche successive menée dans un seul village de la Région, le taux était de 20% avant le premier anniversaire et de 45% avant le cinquième (Strassmann, 1997). Dans les entretiens avec les mères au cours de la recherche, toutes les mères, sauf les 3 mères des premiers nés, communiquaient qu’elles avaient subi l’expérience de la mort d’un bébé ou d’un enfant. Treize (13) des vingt-deux mères avaient perdu un bébé ou un enfant, six (6) mères en avaient perdu deux ou plus.
16 Tous les enfants de l’échantillon ont effectué une visite médicale au début de la recherche : 19 enfants présentaient un problème médical qui a demandé dans 12 cas un traitement antibiotique (otites, bronchites, fièvres, dermatoses), et dans 7 cas un traitement contre le paludisme ; parmi ceux-ci, 1 cas a été référé au Centre de Santé et 3 au centre d’éducation nutritionnelle.
17 Les maris de sept des femmes avaient une coépouse, et parmi ces femmes, cinq vivaient dans la même concession que la coépouse, une résidait encore dans la famille paternelle, et une vivait dans la concession du mari, la coépouse étant rentrée chez ses parents depuis quelques mois à cause de litiges avec le mari. Nous avons cherché à vérifier les résultas de Strassman (1997), qui trouve que la polygamie est un facteur de malnutrition ; dans les cinq cas de notre échantillon, 4 enfants étaient parmi ceux qui étaient en meilleur état nutritionnel (un seul était au-dessus de 90% de la norme et 3 enfants entre 80 et 89% ; le dernier enfant était 69% de la norme).
L’équipe de recherche
18 Le programme de recherche constituait un effort associé de chercheurs du Mali, de l’Italie et des Etats Unis. La récolte des données a été effectuée par un centre de recherche situé dans la ville de Bandiagara, à environ sept km des villages concernés par l’étude. Le centre de recherche (CRMTVème R) est le fruit d’un projet de coopération technique entre l’Italie et le Mali.
Procédure
19 Un accord informé a été obtenu verbalement après que les membres de l’équipe de recherche aient rencontré la famille élargie de chaque sujet. Les participants ont consenti à ce que plusieurs observations à domicile et la pesée des enfants soient filmées, et ils ont eu accès au matériel enregistré. Les soins médicaux étaient assurés à tous les sujets pendant la période de la récolte de données et pendant les 2 mois suivants. Les familles participantes ont été observées pendant une période de six mois durant le printemps et l’été 1990.
20 Quand les enfants avaient 8 mois, les mères ont amené l’enfant au centre de recherche pour un examen médical. Les mères et les enfants ont également été filmés dans leur concession de résidence pendant un entretien démographique et de santé. Quand les enfants avaient entre 10 et 11,5 mois, ils sont venus au centre pour un autre examen médical et au cours du mois suivant, ils ont été filmés dans la Strange Situation et durant deux observations à domicile.
Mesures
La croissance infantile
21 La taille et le poids de chaque enfant ont été mesurés deux fois : lors de l’évaluation médicale de 8 mois (8-9 mois) et une deuxième fois, à celle des 11.5 mois (10-11.5 mois). Les valeurs anthropométriques sont à considérer comme des données de terrain, parce que la vérification des instruments et de la mesure a été effectuée seulement dans 5% des cas. Dans ces cas, la correspondance était excellente.
22 Les enfants ont été pesés avec une balance à fléau utilisée par l’UNICEF dans les enquêtes sur la croissance infantile. La taille de l’enfant a été mesurée en position couchée en utilisant également des instruments standards utilisés par l’UNICEF. L’état nutritionnel des enfants était évalué en utilisant les données âge/poids de deux façons : 1) en utilisant la Fiche de Croissance de l’OMS et 2) en comparant les données avec les valeurs de référence NCHS (1976).
L’attachement mère-enfant
23 L’attachement mère-enfant était évalué en utilisant la procédure standard de la Strange Situation. La seule modification à la procédure classique consistait à raccourcir des épisodes de séparation si l’enfant était très affligé, évitant de prolonger la séparation pour plus de 2 minutes. L’ajustement, qui a été approuvé par un expert sur le terrain afin d’atténuer la possibilité d’une détresse extrême pour l’enfant, est de plus en plus utilisé, car considéré cohérent avec les présumés de la procédure.
24 Trois enfants ont été écartés de la banque de données de la Strange Situation définitive : deux enfants étaient malades pendant la prise de vues et un enfant était trop affligé pour compléter la procédure.
25 Les Strange Situation ont été codés par un codeur expert (en aveugle sur les hypothèses de la recherche) expérimenté en codage de cassettes vidéo de Strange Situation d’une grande variété de populations. Les enfants ont été classés en utilisant le système de 4 catégories (ABCD) (Ainsworth et al., 1978 ; Main et Solomon, 1990). De plus, les codeurs donnaient une évaluation pour chaque enfant sur une échelle Infant Security de 9 points (voir True, Pisani, et Oumar, 2001). La fiabilité entre cotateurs (interrater reliability) sur le 50% des cassettes était de 88% pour la classification principale et 83% pour le point de l’échelle Infant Security.
Le temps de réponse maternelle au signal de l’enfant
26 Le temps de réponse maternelle au signal de l’enfant a été mesuré en utilisant le nombre de secondes employées par la mère pour répondre aux pleurs de son enfant au cours de deux observations à domicile. Les mères ont été filmées durant 15 minutes pendant qu’elles préparaient un repas et s’occupaient de leurs enfants. Elles ont également été filmées durant 15 minutes pendant que la mère habillait et s’occupait de l’enfant après le bain quotidien. Afin d’atténuer la réactivité, la prise de vues a été effectuée par un membre de l’équipe de recherche que la mère avait rencontré à plusieurs reprises. Avant de filmer les chercheurs passaient un certain temps avec la famille (une demi heure environ) et l’enregistrement ne commençait réellement que 5 minutes après qu’il semblait avoir commencé.
27 Les codeurs des données du temps de réponse maternelle n’étaient pas au courant des hypothèses de la recherche et des renseignements sur les enfants et les mères. En utilisant les enregistrements vidéo, le codeur comptait le nombre de secondes employées par la mère pour répondre aux signaux de détresse de son enfant. Suivant la méthodologie présentée dans la recherche de Bell et Ainsworth sur le temps de réponse maternelle (1972), un pleur était défini comme n’importe quelle agitation ou signal de pleur, séparé d’au moins 2 secondes du signal de pleur précédent. Une réponse maternelle était définie comme n’importe quelle action qui augmentait la proximité de la mère à l’enfant (par exemple toucher, soulever), qui présentait l’offre d’un objet de distraction (par exemple un bâton, un morceau de papier), ou une vocalisation non brusque en direction de l’enfant.
28 Puisque les enfants se trouvaient dans le quatrième trimestre de leur première année de vie, au cours duquel il peut être peu approprié pour une mère de répondre à chaque plainte ou agitation, nous avons appliqué également la méthode de Bell et Ainsworth : quand le pleur de l’enfant était un clair signe de détresse, le codeur recensait les secondes du temps de réponse maternelle dès le début du pleur de l’enfant. Cependant quand l’enfant pleurnichait, le temps de réponse maternelle n’était pas compté jusqu’à ce que la lamentation ait duré cinq secondes. En d’autres termes, si l’enfant pleurnichait pendant moins de 5 secondes et puis arrêtait l’agitation tout seul, les temps de réponse maternelle n’étaient pas recensés. Quand il y avait des lamentations à plusieurs reprises, les temps de réponse maternelle n’étaient recensés qu’à partir de 15 secondes de pleurnichage intermittent.
29 L’indicateur principal du temps de réponse maternelle était le temps moyen employé par la mère pour répondre aux pleurs de son enfant ou le temps nécessaire pour que l’enfant cesse de pleurer tout seul. La moyenne était basée sur le nombre total de secondes – sur les deux épisodes – pendant lesquels l’enfant pleurait avant que la mère ne réponde, ou que l’enfant se calme, en divisant ce résultat par le nombre total des pleurs de l’enfant.
Résultats
Statistiques descriptives
Le poids par rapport à l’âge en comparaison avec les standards de croissance NCHS
30 Le poids par rapport à l’âge moyen à la mensuration de 11,5 mois était de 76% de la norme NCHS (N=22 ; voir Tableau 1). Pour les garçons, le poids par rapport à l’âge moyen était de 72% de la norme NCHS et pour les filles de 79%. La différence entre les garçons et les filles n’était pas significative.
Tableau 1| (N=22) | Moyenne | Déviation Standard |
| Le poids par rapport à l’âge (% de la norme NCHS) | 76.23 | 10.72 |
| La taille par rapport à l’âge (% de la norme NCHS) | 92.71a | 4.24 |
| Les estimations de sécurité de l’enfant dans la Strange Situation | 5.21b | 2.03 |
| La latence de la réponse maternelle | 8.13 | 7.59 |
31 Afin de permettre une comparaison avec d’autres échantillons, nous présentons la répartition des poids par rapport à l’âge en utilisant les données de référence médianes NCHS. Au moment du pesage des 11,5 mois, 10 des 22 enfants avaient un poids par rapport à l’âge à 80% de la norme NCHS ou au-dessus (parmi ceux-ci seul 1 enfant était à 90% ou au-dessus). Cinq enfants étaient entre 70 et 79%, et quatre enfants entre 60 et 69%. Trois enfants se trouvaient en dessous de 60% de la valeur de référence NCHS.
La taille par rapport à l’âge
32 La taille moyenne par rapport à l’âge pour cet échantillon était de 93%. Dix-sept enfants étaient au-dessus de 90% de la référence médiane taille/âge du NCSD. Les 4 autres enfants étaient entre 80 et 89% de la valeur de référence. Un sujet n’a pas été inclus parce que la mensuration a été problématique.
Les Fiches de Croissance
33 L’évaluation de la croissance infantile, en utilisant les Fiches de Croissance de l’OMS, indiquait que, durant le dernier trimestre de la première année de vie, 12 des 22 enfants montraient une courbe de croissance dans la courbe normale (dans le graphique de l’OMS, la courbe normale est environ au-dessus des 75% de la norme NCHS). Huit enfants ne montraient pas de croissance entre la mensuration du huitième et celle du onzième mois. Parmi ces enfants sans croissance, 2 étaient encore dans la courbe normale ; 2 étaient dans la courbe de malnutrition modérée (65-75% du NCHD normal) et deux étaient dans la courbe de la malnutrition grave (en dessous des 65% de la norme NCHS). Les 2 autres enfants montraient une croissance, mais ils se trouvaient dans la courbe de la malnutrition grave.
Les classifications de l’attachement infantile
34 Afin de vérifier la validité de la procédure Strange Situation, nous avons utilisé les mêmes critères basés sur la théorie que nous avions employés pour l’échantillon normatif. Nous avons analysé la corrélation entre l’évaluation de la Sécurité de l’enfant (Infant Security Scale) dans la Strange Situation avec l’évaluation de la Communication dans le Pesage Infantile (pour plus de détails sur la méthode voir True, Pisani, et Oumar, 2001). La corrélation de l’échantillon complet était significative ; r (17)=.-61, p < .01. Cependant l’analyse des paires mère-enfant (nr.=5) dont l’enfant était gravement malnutri était problématique. La corrélation entre les estimations de la Sécurité Infantile dans la Strange Situation et les estimations de la Communication dans le Pesage Infantile était non significative (r=.13). Pour cette raison nous n’avons pas inclus les données de l’attachement pour les enfants gravement mal nourris dans les analyses ultérieures.
35 Des 14 paires mère-enfant (dont l’enfant était à au moins 70% du poids/âge standard), 10 enfants (72%) ont été classifiés comme attachés de façon sécure. Sur les quatre cas de classification incertains, 3 cas (21%) ont été classés comme dé- (2) ou inclassables (1). Un enfant (7%) a été classé comme insécure-angoissé. La distribution était cohérente avec les normes globales quant au ratio des enfants sécures et insécures (voir van IJzendoorn et al., 1988). Cependant la distribution était différente des échantillons occidentaux à cause de l’absence d’enfants évitants ; voir True, Pisani, et Oumar (2001) pour une discussion supplémentaire.
Latence maternelle dans la réponse à la détresse infantile
36 Le temps moyen employé par les mères pour répondre aux pleurs de leurs enfants était de 8,13 secondes, la déviation standard pour la latence de la réponse maternelle aux pleurs infantiles était de 7,95 (voir Tableau 1).
Examen des hypothèses de la recherche
Relation entre la croissance infantile et l’attachement mère-enfant
37 Pour cette analyse, la variable de croissance infantile est basée sur les normes NCHS et concerne les 14 enfants dont la Strange Situation a été filmée et dont le poids était supérieur aux 70% des normes. L’exclusion des enfants gravement mal nourris est due à la validité problématique de la Strange Situation dans ce sous-échantillon. Des 10 enfants dont le poids par rapport à l’âge était à 80% de la norme NCHS ou au-dessus, 8 (80%) avaient étés classés comme attachés de façon sécure. Des 4 enfants dont le poids par rapport à l’âge était entre 70%-79%% de la norme NCHS ou au-dessus, aucun (0%) n’avait été classé comme attaché de façon sécure.
Relation entre la croissance infantile et la latence maternelle dans la réponse
38 La corrélation de Pearson entre le poids/âge infantile et la latence maternelle dans la réponse aux pleurs de l’enfant était significative r (18)=.56 ; p=.02.
39 La corrélation entre la taille par rapport à l’âge et la latence maternelle dans la réponse à la détresse infantile était significative au niveau de la tendance (voir tableau 2).
Tableau 2| Longueur/âge | Sécurité de l’enfant | Latence maternelle | |
| Poids par rapport à l’âge | .59** (n=21) | .4 (n=14) | .52* (n=20) |
| Taille par rapport âge | .13 (n=18) | .36 (n=20) | |
| Sécurité de l’enfant dans la SS | .47* (n=17) |
40 Afin d’inclure deux mères avec une latence extrême dans l’analyse et de représenter mieux le contraste dans la croissance infantile entre ceux dont les mères répondent rapidement et les autres, nous avons divisé les mères en trois groupes basés sur leur latence moyenne dans la réponse à la détresse infantile (voir figure I). Le poids par rapport à l’âge moyen des enfants dont les mères répondent rapidement était de 83,56% des normes NCHS ; le poids par rapport à l’âge moyen de ceux qui ont des mères qui répondent moins rapidement était de 76,0% et le poids par rapport à l’âge moyen des enfants avec des mères qui répondent lentement était de 66,7% des normes NCHS. La différence entre ceux qui répondent rapidement et lentement était significative (t (20)=3.55 p=.001).
Comparaison du temps moyen employé par la mère pour répondre à la détressede son enfant par poids par rapport à l’âge standard
41 Par intérêt, nous avons examiné si les enfants du groupe sous-nourri présentaient plus d’épisodes de pleurs que les enfants correctement nourris. Les enfants dont le poids par rapport à l’âge était > 80% de la norme présentaient une moyenne de 9 signaux de détresse par épisode de 15 minutes, la même que celle des enfants dont le poids par rapport à l’âge était entre 70 et 80%, tandis que les enfants dont le poids par rapport à l’âge était inférieur à 70% de la norme présentaient une moyenne de 6 signaux de détresse par épisode. L’analyse a montré que la différence entre les groupes était non significative (F 2,19=1.33, p < .29).
Discussion
42 Sur la base des recherches en Afrique (Bouville, 2003 ; Kermoian, 1986 ; Levine et al., 1994) et au Chili (Valenzuela, 1990), nous nous attendions à un lien entre l’état de malnutrition infantile et un attachement mère-enfant insécure. En accord avec les résultats de la recherche de Valenzuela, nous avons trouvé le pourcentage le plus élevé (80%) d’attachements sécures dans le groupe en bon état nutritionnel et le pourcentage le plus bas d’enfants sécures (0%) dans le groupe modérément mal nourri. La corrélation entre les évaluations de sécurité infantile dans la Strange Situation et le poids par rapport à l’âge était non significative probablement à cause de la petite taille de l’échantillon (la validité problématique de la Strange Situation avec ce sous-groupe, les enfants gravement malnutris, ont été exclus de l’analyse). En conclusion, notre interprétation est que ce résultat ne soutient, ni ne récuse l’hypothèse d’une association entre l’état de nutrition infantile pauvre et un attachement insécure.
43 La question qui émerge peut-être davantage de cette conclusion équivoque est la discussion sur quels sont les enfants à inclure dans l’échantillon de recherche. Nous avons préféré inclure tous les enfants nés dans les deux villages entre juillet et septembre 1989, parce que ceci représentait une image réelle de la vie du village Dogon. Cette décision a eu comme conséquence un manque de comparabilité de l’échantillon. Fondamentalement l’échantillon Dogon souffrait d’un niveau de malnutrition plus élevé que chacun des autres échantillons, ainsi un tiers des enfants a dû être exclu pour les analyses sur l’attachement. Le bas niveau nutritionnel des enfants du village Dogon peut être expliqué de deux façons : a) comme un effet saisonnier, car nous avons recueilli les données environ deux mois avant les récoltes et l’hivernage est toujours une saison critique tant du point de vue nutritionnel qu’à cause de l’augmentation des fièvres paludéennes et de la présence élevée de maladies et d’infections parasitaires, qui sont toutes les deux des cofacteurs de la malnutrition. Une dernière remarque qui pourrait être faite est celle des valeurs anthropométriques de référence, mais à ce propos nous avons suivi les indications du Bureau régional de l’OMS Brazaville qui considère que les différences des normes internationales que l’on constate dans la plupart des zones rurales de l’Afrique sont imputables aux conditions nutritionnelles et environnementales médiocres plutôt qu’aux différences ethniques.
44 Les résultats de cette recherche sont plus concluants si l’on considère les comportements maternels spécifiques. En bref, les enfants mal nourris ont plus souvent des mères qui prennent longtemps avant de répondre à leurs pleurs que celles des enfants correctement nourris. La différence ne semble pas pouvoir être expliquée par le degré de détresse de l’enfant ; il n’y avait pas de différence dans le nombre de pleurs des enfants entre les enfants correctement nourris, les enfants légèrement mal nourris et les enfants modérément et gravement mal nourris.
Le problème de la direction des effets
45 Puisque cette étude est corrélationnelle plutôt que prospective, aucune conclusion ne peut être présentée sur la direction des effets. Il y a plusieurs explications possibles pour le rapport entre la malnutrition infantile et une réponse maternelle longue à la détresse infantile.
46 Nous les esquissons brièvement :
- Il est probable que de longues périodes de détresse non soulagée aient un effet direct sur la croissance infantile par l’épuisement des ressources d’énergie utilisées dans la détresse, qui autrement seraient utilisées pour la croissance.
- L’impact de la détresse non soulagée sur la croissance infantile peut survenir de manière indirecte, c’est-à-dire en compromettant le fonctionnement immunitaire de l’enfant (Flynn et England, 1995), et en augmentant de cette façon le risque d’infection – un cofacteur dans la malnutrition.
- La défaillance de la croissance prénatale et/ou de faibles compétences d’alimentation peuvent provoquer un détachement et un manque de sensibilité maternels. Les enfants mal nourris tendent à être peu gratifiants, étant ou extrêmement passifs ou irritables. Egalement, dans un contexte de ressources limitées, la mère peut adopter une stratégie de protection en retirant son attention d’un enfant malsain (Levine et al., 1994 ; Shepard-Hughes, 1994). A ce propos J.-F. Bouville suggère d’inclure l’idée de Chatoor qui relie le retrait maternel avec le manque d’exploration passive de l’enfant et son manque d’intérêt pour la nourriture.
- Finalement, parmi les Dogons, il existe la possibilité que la compromission de l’état de santé de l’enfant précède le retrait et la diminution de la réponse de la mère aux pleurs de son enfant. La tradition, ici comme dans d’autres contextes africains, veut que la mère se montre peu attachée à l’enfant (voir Ortigue M.C. et Ortigue E. 1993) en cas de maladie de son enfant : son « indifférence » est une façon de le protéger des mauvais esprits et de la sorcellerie.
Résultats de la recherche
47 A un niveau général, les résultats soutiennent les conclusions de recherches antérieures (par exemple, voir Dettwyler, 1986 pour des recherches au Mali) selon lesquelles des enfants mal nourris font l’expérience d’une prise en charge différente de la part de leur entourage que des enfants bien nourris. Ce que cette recherche ajoute est l’information sur un comportement maternel spécifique en rapport avec la sous-nutrition infantile, c’est-à-dire une réponse retardée aux signaux de détresse.
48 Ce résultat a des implications pratiques pour les opérateurs du secteur de la santé infantile. Tout d’abord, une réponse tardive d’une mère à son enfant en détresse est un facteur de risque de malnutrition facilement observable, et donc une façon pour identifier ceux qui bénéficieraient le plus du programme d’éducation à la récupération nutritionnelle. Ensuite, des programmes spécifiques peuvent viser des interventions pour ce comportement. Néanmoins, la prudence s’impose dans l’interprétation de ces résultats. Tandis que le manque de sensibilité maternelle est un cofacteur de risque pour la malnutrition, il n’en ressort pas que chaque enfant mal nourri a une mère détachée ou insensible. Dans notre recherche, l’observation de deux des mères des enfants les plus gravement mal nourris a révélé qu’elles étaient parmi les plus sensibles et actives dans la recherche de soins pour leur enfant.
49 (Article reçu en juin 2005, révisé et accepté en septembre 2005)
Bibliographie
Références
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Notes
[ 1] Psychologue, Docteur de recherche en ethno-anthropologie, ORISS, Pisa, Italie
[ 2] Professeur de psychologie, Saint Mary’s college, Moraga, CA-USA
[ 3] Assistante à la recherche, CRMT, Bandiagara, Mali
Résumé
A la suite des recherches précédentes, cette étude s’est attachée à préciser les liens entre la croissance physique de l’enfant dans une population sous-alimentée et la qualité des relations mère-enfant. L’échantillon était constitué de 22 dyades mère-enfant, du groupe ethnique Dogon, issu de la campagne maliennne. A l’âge de 11 mois, le poids moyen des enfants était de 76.2% seulement de la norme NCHS, et leur taille était de 92.7% de cette norme. La sécurité de l’attachement était évaluée par la situation étrange. La sensibilité maternelle était évaluée par le temps de réponse de la mère aux cris de l’enfant lors de deux épisodes d’observation. L’ampleur de l’effet entre sécurité de l’attachement et taux de croissance était modérée (r=.41), sans atteindre la significativité du fait de la faible taille de l’échantillon. Le résultat le plus clair était la relation significative (p=.01) entre un état sévère de malnutrition et l’allongement du temps employé par la mère pour répondre aux cris de l’enfant. Les résultats et leurs possibles explications sont discutés, et leurs implications possibles pour le travail de terrain et la politique de santé.
Mots-clés
malnutrition, attachement, sensibilité maternelleExtending previous research, this study investigates the link between infant growth in an undernourished population and the quality of the mother-infant relationship. Participants were 22 mother-infant pairs of the Dogon ethnic group of rural Mali. At 11 months, infants’ average weight for age was 76.2% of NCHS norms. Their height for age was 92.7% of NCHS norms. The quality of the attachment relationship was assessed using the Strange Situation. Maternal Responsivity was measured as the average time the mother took to respond to her infant’s cries across two observations. The effect size of the relationship between infant attachment security and infant growth rate was moderate (r=.41) but not significant because of the small sample size. The clearest finding was the signficant relationship (p=.01) between severe infant undernutrition and the (extended) time it took the mother to respond to her infant’s distress cues. Possible explanations for the findings are discussed as well as implications of the research for policy and fieldwork.Keywords
attachment, malnutrition, maternal sensitivity
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Lelia Pisani et al. « La relation entre la croissance de l'enfant, l'attachement entre l'enfant et la mère, et le temps de réponse maternelle au signal de l'enfant chez les Dogons du Mali », Devenir 4/2005 (Vol. 17), p. 287-302.
URL : www.cairn.info/revue-devenir-2005-4-page-287.htm.
DOI : 10.3917/dev.054.0287.






