2006
Devenir
Notes de lecture
La psychiatrie fœtale, Marie José Soubieux, Michel Soulé, Que sais-je ? PUF, Paris, 2005
Un « Que sais-je » ? sur la psychiatrie fœtale
[1]
« En 1970, le terme de “ fœtus ” n’était utilisé que dans une seule circonstance : après l’expulsion par une femme d’un produit de conception non viable. Un “ Que sais-je ? ” sur le fœtus ne pouvait donc, à l’époque être écrit que par un embryologiste. Que les auteurs de ce livre soient aujourd’hui des pédopsychiatres psychanalystes est la plus parfaite illustration du chemin parcouru depuis trente ans dans le domaine de la connaissance et de la reconnaissance de cet être si particulier. »
[2] Ainsi s’ouvre la préface du « Que sais-je ?
La psychiatrie fœtale, écrit en collaboration par Marie-José Soubieux et Michel Soulé, psychiatre, psychanalyste. Les deux auteurs exercent au Centre de diagnostic prénatal et de médecine fœtale de l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie de Paris depuis son ouverture en 1988. Ce livre est la synthèse riche de quinze années d’expériences cliniques.
Les premiers chapitres, après avoir parcouru l’historique de l’embryon et du fœtus dans notre société, nous rappellent la place singulière que ceux-ci occupent aujourd’hui encore aux points de vue religieux, culturel et éthique. Considérer comme un sujet à part entière et malgré le fait qu’il n’a pas encore de statut juridique, le foetus est traité tantôt comme un petit patient/futur enfant et d’autres fois comme objet de recherche. Dans ce chapitre, les auteurs mettent l’accent sur la difficulté des parents face au pouvoir de vie ou de mort, en accord avec l’équipe médicale, sur leur futur enfant.
Les troisième et quatrième chapitres reprennent ensuite le descriptif des mouvements psychiques des parents en devenir et leurs interactions avec le fœtus pendant la grossesse. L’originalité de cette partie est sans aucun doute l’approche des interactions mère-placenta-fœtus : « la grossesse [est] comme la réussite paradoxale d’une greffe hétérogène. […] 50% du patrimoine génétique de la cellule fécondée est [en effet] paternel » (p. 29). Dès la conception, l’élément paternel tiers est donc à prendre en compte. De nombreux rapprochements sont d’ailleurs exposés entre interactions biologiques et conceptualisations psychanalytiques. Le placenta, par sa régulation, « atténue ou accroît certains mécanismes » (p. 30), purifie et détoxique la mère et le fœtus. Ces avancées de la science sur les relations précoces mère-fœtus-père mettent au premier plan les effets favorables ou désorganisateurs de ces échanges, sur le processus de parentalisation. En conséquence, le rôle potentiellement étayant et contenant de l’équipe soignante est souligné.
Puis l’échographie est traitée dans un quatrième chapitre comme une étape fondatrice de la parentalisation présente et à venir. Une confrontation entre l’enfant imaginaire et l’enfant réel peut aider l’investissement affectif mais également raccourcir le temps de la fantasmatisation libre. Le caractère potentiellement violent de ce geste médical est ainsi abordé dans ce chapitre. Le mandat transgénérationnel nous rappelle à quel point un fœtus est très rapidement investi de toute l’histoire familiale des deux parents, le situant dans l’interaction fantasmatique de l’échange triadique.
Du chapitre 7 au chapitre 10 sont développés les thèmes de la malformation, de l’interruption médicale de grossesse, du deuil périnatal et de la maltraitance du fœtus.
Suite à l’annonce d’une possible pathologie, le fœtus devient en effet le petit patient d’une équipe soignante détentrice d’une haute technicité médicale. Par le risque d’un clivage entre le corps maternel et ce qu’il contient, le sentiment possible de la mère d’être dépossédée, voire inutile, peut induire des mouvements psychiques de déshumanisation de la maternité face à une médecine toute-puissante. La violence circule, les sentiments ambivalents sont présents, le rôle du psychiatre psychanalyste est alors tourné vers les futurs parents mais également vers l’équipe qui, face à une pathologie du fœtus, « oscille entre impuissance, espérance, ignorance et culpabilité » (p. 64).
Le chapitre sur l’interruption médicale de grossesse est d’une grande richesse clinique. Après un rappel de la loi, l’accent est porté sur le consentement éclairé entre les parents et l’équipe médicale. Chaque étape est décrite : de l’état psychique du couple lors de la préparation à l’accouchement qui donne la mort, à la fonction de soutien des soignants. L’acte en lui même est ensuite traité. L’euthanasie fœtale : Par qui ? A quel moment ? Comment l’aborder ? En fin de chapitre, la question de la réduction embryonnaire et de l’interruption médicale de grossesse en cas de maladie mentale des parents est à son tour exposé.
Puis la spécificité du deuil périnatal est traitée. En sont expliquées les différentes formes : le fœtus comme objet mélancolique ou nostalgique, le non-accomplissement de l’investissement de soi, la part de l’inconsolable, le déni de l’incorporation et la possible et heureuse réconciliation.
Enfin, une dernière partie est consacrée aux aides psychologiques au cours de la grossesse et au rôle « de réceptacle et de pare-excitation » du psychanalyste face aux angoisses des parents et de l’équipe. Les auteurs traitent pour finir, des grossesses ultérieures, de la place de l’anténatal en psychiatrie infantile et de l’importance du consentement éclairé en périnatalité.
Ce « Que-Sais-Je ? » se présente donc comme un outil indispensable aux professionnels œuvrant dans ce champ spécifique et se révèle aussi être un instrument précieux pour les praticiens de l’enfance et de la famille.
Bahvani Cherer
Psychologue – Versailles
Les bébés en détresse, L’intersubjectivité et le travail de lien, Théorie de la fonction contenante, Denis Mellier, PUF, Coll. « Le fil rouge », Paris, 2005
Denis Mellier m’a fait l’honneur et le plaisir de me demander de préfacer son nouvel ouvrage sur « Les bébés en détresse », et je tiens cette demande pour une marque de sympathie conceptuelle et de confiance qui me touche d’autant plus que Denis Mellier est un membre actif du groupe francophone de la WAIMH (World Association of Infant Mental Health) que Serge Lebovici et moi avons cofondé en 1994 et coprésidé jusqu’en 2000 (date de la mort de Serge Lebovici), avant que je le préside, seul, depuis lors.
Ses travaux et ses réflexions s’inscrivent parfaitement dans la dynamique et les objectifs de ce groupe et, si la place de celui-ci est désormais importante dans le paysage professionnel de la petite enfance dans notre pays, c’est très certainement grâce à l’action de cliniciens, de chercheurs, de théoriciens et d’auteurs comme Denis Mellier.
Denis Mellier poursuit, ici, sa réflexion fondamentale dans le champ des fonctionnements psychiques archaïques dont la connaissance est aujourd’hui si importante pour tous ceux qui s’engagent, ou sont engagés, dans le travail avec les bébés, individus auxquels on accorde d’ailleurs encore, il faut le remarquer, le titre de sujets (« Le bébé est une personne ») alors même que cette problématique du sujet a peu à peu presque disparu aujourd’hui, en tant que référence, dans les autres domaines de la discipline psychiatrique où le symptôme, malheureusement, est devenu roi…
Denis Mellier a écrit de nombreux articles, mais sa pensée et sa vision des choses sont surtout devenues accessibles à un large lectorat grâce à la publication de son livre, désormais, célèbre sous le titre « L’inconscient à la crèche », livre qui, je m’en félicite, a été publié dans l’un des espaces éditoriaux au sein desquels j’assume également une certaine part de responsabilité.
Ceci pour dire que j’observe, depuis un certain temps, la trajectoire conceptuelle de Denis Mellier avec beaucoup d’attention et d’intérêt. René Kaes a pu dire que « le monde est corps et groupe », et même « qu’il n’est que corps et groupe ».
Il me semble cette hypothèse trouve en Denis Mellier l’un de ses défenseurs actuels les plus efficaces au niveau de la psychopathologie précoce.
Pour lui, en effet, l’instauration de l’appareil psychique du bébé s’enracine très profondément dans le corps de l’enfant (ses sensations, ses perceptions et même ses émotions), ainsi que dans le fonctionnement groupal dont le bébé est partie prenante et qui légitime, dès lors, l’approche groupale de ce qui je joue autour du bébé tant pour comprendre et partager ce qu’il vit que pour l’aider à se constituer comme être psychique.
Penser en groupe autour des bébés est d’ailleurs une pratique courante – et fort nécessaire – comme l’avaient bien montré les travaux du troisième réseau INSERM consacré au bébé et animé par les Prof. M. Maury et J.-P. Visier, travaux qui ont donné lieu, on le sait, à un ouvrage collectif publié sous la direction de Michèle Maury et Martine Lamour, et paru sous le titre « Alliances autour du bébé – De la recherche à la clinique »
[3].
Penser en groupe autour du bébé permet en effet de renouer avec certaines modalités de fonctionnement psychique inhérentes à la mise en jeu des enveloppes groupales, mise en jeu qui préside également à l’instauration de la psyché de l’enfant (conjointement à la mise en jeu des enveloppes cutanées et corporelles), et un temps groupal se trouve d’ailleurs officiellement inscrit, par exemple, dans la méthodologie de l’observation directe selon Esther Bick (après le temps de la séance et celui de la prise de notes).
De ce fait, penser en groupe, penser le groupe, donne un accès précieux à ce qui se joue au niveau de l’infans lui-même, et favorise ainsi nos identifications régressives, lesquelles interviennent comme un outil de compréhension et d’approche thérapeutique du bébé absolument irremplaçable.
Les cinq chapitres principaux de cet ouvrage de Denis Mellier abordent successivement la fonction contenante et la conflictualité archaïque du psychisme, les souffrances primitives et l’émotion, l’attention et sa dynamique, le travail groupal, et les dispositifs comme offre de contenants : autrement dit, la contenance comme l’alpha et l’oméga de ce trajet théorico-clinique, avec une perspective de théorisation de cette dite contenance.
Le lecteur sera certainement séduit par nombre d’idées originales et heuristiques parmi lesquelles j’évoquerai, ici, les suivantes :
- Une mise en perspective de l’observation en groupe et de la cure psychanalytique, avec cette hypothèse particulière d’un « cadre à double détente ».
- La notion de conflictualité archaïque, sans doute plus intersubjective que véritablement intra-psychique.
- Le lien comme mise en forme de l’émotion, avec une recension très soigneuse des diverses théories des émotions depuis celle de Ch. Darwin, notamment.
- Une tentative de définition de la normalité comme équilibre des émotions entre le corps, l’objet et les représentations.
- Une distinction entre les anxiétés primitives ou « angoisses-tension » (telle que la crainte de l’effondrement) et les angoisses plus psychisées ou « angoisses-émotion » (telles que l’angoisse de séparation).
- L’ancrage du travail du lien sur les processus d’attention.
- Le concept d’appareil psychique groupal enfin, fondamental effectivement pour conceptualiser le travail en équipe autour des bébés.
L’érudition de Denis Mellier est considérable, et ne peut que forcer notre admiration.
On sent bien que l’œuvre de W.R. Bion fournit à l’auteur la véritable épine dorsale de sa réflexion et, dans cette perspective, celle-ci est donc à comprendre comme s’inscrivant dans la perspective psychanalytique post-kleinienne, dont les apports à la clinique du très jeune enfant sont évidemment considérables et incontestables.
Pour autant, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage, certaines pistes de réflexion peuvent prêter à discussion et je me permettrai donc maintenant de faire quelques remarques concernant les idées précédemment évoquées :
- Le rapprochement entre observation groupale et cure-type n’est-t-il pas un peu rapide dès lors que la question d’une topique intersubjective ne se trouve pas plus clairement approfondie ?
- La notion de conflictualité archaïque pose également cette même question, mais d’une autre manière.
- Fondée sur l’idée d’un conflit entre les besoins de la mère et ceux de l’enfant, elle supposerait que le conflit soit compris dans le décalage entre l’organisation des psychés des deux protagonistes, soit à la lumière de ce qu’un auteur comme Jean Laplanche met, aujourd’hui, en exergue sous le terme de « situation anthropologique fondamentale », faite à la fois de réciprocité et de dissymétrie structurantes. Sinon, cette conflictualité dite originaire échouerait à tenir compte conjointement de l’interpersonnel et de l’intra-psychique.
- Peut-on imaginer que toute émotion fasse lien ?
- Le soutenir nécessiterait sans doute d’approfondir davantage encore les points d’écart et de recouvrement entre affect et émotion.
- Une définition de la normalité m’apparaît toujours comme relativement risquée, en ce sens que le bébé nous apprend qu’il y a toujours mille et mille manières de se construire. Bien entendu, Denis Mellier ne tombe pas dans le piège de la tentative d’une telle définition, et il nous invite plutôt à l’exploration de la place de l’émotion au regard des classiques repères de la psychopathologie, mais cette piste de réflexion, à l’évidence, appelle encore de plus amples approfondissements.
- Denis Mellier a parfaitement raison de rappeler que le terme d’anxiété est trompeur et qu’il ne parvient que très imparfaitement à désigner les angoisses dites primitives. En revanche, est-ce qu’il veut proposer l’idée que seule l’angoisse-émotion serait susceptible de faire lien, et pas l’angoisse-tension, ce qui amènerait alors à repenser la question des identifications projectives de manière plus différenciée, mais peut-être n’ai-je pas réussi à intimement appréhender, ici, le propos véritable de l’auteur sur ce point difficile.
- La fonction intégratrice des processus d’attention est, à l’évidence, une hypothèse fondamentale et à laquelle nous ne pouvons, tous, que souscrire, mais peut-on, pour autant, opposer de manière aussi radicale l’empathie qui serait surtout implicite, à l’attention qui serait davantage explicite ? On sait tous les développements que Serge Lebovici a apportés à cette problématique en la centrant sur le concept « d’enaction » ou « d’enactment ».
- Enfin, en ce qui concerne la notion de travail psychique groupal, Denis Mellier rejoint évidemment ici le vif des travaux de W.R. Bion ou de René Kaes, mais la difficulté me semble tenir, ici, à une prise en compte quelque peu trop estompée de la sexualité et, nommément de la bisexualité psychique dont un auteur comme Didier Houzel a utilement souligné la mise en jeu dès le niveau des enveloppes et des relations d’objet partiel, avant qu’elle ne s’exprime au niveau des relations d’objet total.
Au terme de ces quelques lignes qui se veulent ouverture à une critique constructive, je voudrais redire surtout l’immense admiration que j’ai ressentie à la lecture de ce travail dont chacun appréciera la pertinence et la rigueur.
A l’heure où les bébés nous ont tant appris, à l’heure où les équipes travaillent, mais à l’heure, aussi, où la psychanalyse précoce se voit encore tellement contestée, quant à son existence même, dans un pays comme le nôtre, merci à Denis Mellier de nous offrir une réflexion si juste et si profonde.
Je suis sûr que chacun pourra s’en inspirer pour se sentir plus assuré dans ses propres actions dans le cadre de la petite enfance.
J’ajoute que cet ouvrage s’adresse également à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, se montrent sensibles aux « bébés en détresse » qui demeurent, finalement, on le sait bien, enfouis au plus profond de tout sujet.
Pr Bernard Golse
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades
149, rue de Sèvres, F-75015 Paris
bernard. gggolse@ nck. ap-hop-paris. fr
[1]
Cette note de lecture a d’abord paru dans
Le Carnet psy de décembre-janvier 2006 : elle est reproduite ici grâce à la permission de Manuelle Missonnier.
[2]
F. Daffos, gynécologue-obstéritien, médecin-chef et fondateur en 1988 du Centre de Diagnostic prénatal et de médecine fœtale de l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie de Paris, p. 5.
[3]
M. Maury et M. Lamour (sous la direction de)
Alliances autour du bébé – de la recherche à la cliniquePUF, Coll. « Monographies de la psychiatrie de l’enfant », Paris, 2000 (1
re éd.).