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Devenir

2006/2 (Vol. 18)



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Ma participation à ce travail de mémoire collectif est pour moi l’occasion de rendre un nouvel hommage à Myriam David, mais aussi d’appeler à éviter que le fruit de son travail ne soit dilapidé.

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Myriam David a consacré une partie de son œuvre à l’enfance en danger et entre autres à l’accueil familial thérapeutique chez les bébés et les enfants exposés à des troubles graves du lien, séparés de leurs parents défaillants et élevés en famille d’accueil. J’ai eu le bonheur d’avoir été invitée par elle à partager son travail puis à lui succéder, au total durant vingt ans. C’est à ce titre que je peux en parler.

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Une de ses caractéristiques me paraît avoir été d’allier harmonieusement des traits apparemment incompatibles : profondeur et légèreté, rigueur et souplesse, respect de la loi et capacité d’en envisager la transgression, sérieux et humour, engagement et tolérance. Et surtout générosité, ampleur de vue, respect, intérêt, curiosité, accueil, écoute de tout être humain, dont elle faisait surgir les traces d’humanité, si démuni soit-il.

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Ainsi, la notion d’îlots sains de parentalité, que j’ai découverte auprès d’elle, me paraît bien correspondre à qui elle était, car il fallait une écoute ouverte comme la sienne pour permettre à ces ilôts d’émerger du chaos initial d’une rencontre avec le parent d’un enfant placé.

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Ou encore, je la revois en entretien avec un enfant, la tête légèrement penchée sur le côté, couronnée de ses cheveux blancs, le regardant de son œil bleu pétillant, malicieux, comme s’ils partageaient ensemble une bonne blague, émerveillée d’avance de ce que cet enfant allait lui dire, montrer de lui, partager avec elle de sa manière de voir le monde. Comme si le seul fait qu’il existe, là, soit déjà en soi une merveille. Au fond, le regard anticipateur que porte une bonne mère sur l’enfant support de la projection du bon objet. Elle avait cette capacité d’être la bonne mère qui vous rend bon. Cette capacité, elle l’avait face à quiconque, nous ses collaborateurs y compris. Qu’elle soit remerciée profondément pour ce regard qu’elle savait porter sur nous, et qui nous poussait à exprimer le meilleur de nous-même pour ne pas la décevoir.

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Myriam, cette pratique, vous y croyiez, vous y teniez, vous l’aviez élaborée dans sa complexité et ses contradictions, au contact de la pratique et de la réalité clinique et institutionnelle, avec le souci de la souffrance et du développement physique et psychique de l’enfant. Vous vous étonniez régulièrement des oppositions que vous rencontriez chez ceux qui auraient dû en être les défenseurs naturels, les pédopsychiatres et les psychanalystes. Ou plutôt, vous aviez cessé de vous en étonner et vous les attribuiez à des résistances profondes, tournant autour de l’existence d’une haine primitive envers la mère archaïque, d’où l’impossibilité et de renoncer à la mère idéale, et d’accepter l’idée d’une mère mauvaise, idée sous-jacente à la décision de séparation. On constate, en effet, que la séparation d’un enfant d’avec ses parents est souvent vécue comme un échec par les professionnels, échec entre autres, à maintenir l’idéal défensif.

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Or, voilà que vous n’êtes plus, vous qui nous aviez montré par votre exemple qu’à côté du pragmatisme, la bonté, cet essentiel de l’humanité, ça existe, ça importe.

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Or, voilà que les temps qui vous ont portée changent, voilà que votre figure tutélaire n’est plus là pour faire barrage aux conséquences des défenses, rejetons de l’inconscient, à la montée du déni : déni de la souffrance et des besoins qu’ont les enfants isolés, abandonnés, ou maltraités par des parents défaillants, quelle que soit la cause de cette défaillance de la fonction parentale.

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Que diriez-vous face à la régression des pensées et des pratiques qui vont à l’encontre de tout ce que vous aviez posé comme principes de la protection, réparation et soutien de la vie psychique des enfants exposés à l’abandon, à la maltraitance, et à la solitude avérés, à savoir :

  • l’utilité d’une séparation à but thérapeutique d’avec le milieu de vie défaillant, fût-ce les parents, après indication éclairée ;

  • pour instaurer la continuité d’un accueil enveloppant, d’un accompagnement unifié et unifiant ;

  • avec la préoccupation d’un travail psychique qui lutte contre la perte, introduit l’historicité, soutient les liens, donne un sens au vécu, élabore les imagos parentales, et permet finalement au sujet de se construire dans les domaines émotionnel, affectif, cognitif et social ?

C’est ainsi qu’on voit actuellement des responsables du soin ou de la protection de l’enfant (administratifs, travailleurs sociaux, pédopsychiatres, juges pour enfant) méconnaître le sens du lien et de sa continuité en fragilisant tout ce qui contribue à le créer :

  • faire fi du travail de préparation en considérant l’admission en urgence comme une pratique courante ;

  • considérer l’accueil familial comme une simple hôtellerie ou comme un lit d’hôpital avec le principe « une place libre, un enfant », sans se soucier des risques de rupture d’un mauvais appariement, des difficultés éventuelles de nouage de liens, risques pour l’enfant mais aussi pour la famille d’accueil ; familles d’accueil à qui des responsables de service envisagent de donner un agrément pour quatre enfants, alors que vous avez lutté pour que chaque enfant puisse avoir droit à un accueil individualisé et attentif.

Faut-il rappeler que dans le service que vous avez créé, vous avez toujours soutenu le principe qu’une famille ne pouvait accueillir, sauf exception, qu’un seul enfant, compte tenu de la mobilisation psychique et matérielle que cet accueil nécessitait ?

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Que dire de la prescription du retour de l’enfant accueilli chez ses parents défaillants, sans analyse des conditions de viabilité de ce retour qui met en danger les parents autant que leur enfant ? Bref, que diriez-vous devant cette industrialisation de l’accueil où disparaît le sujet, que ce soit l’enfant, l’accueillant ou le parent ?

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Diriez-vous : « Et l’enfant ? », comme si souvent, en réunion, pour nous ramener au cœur de notre travail ?

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Justement, on peut craindre que l’enfant, devenu adulte, par sa folie, sa violence, son inadaptation ne nous signifie, trop tard pour lui, trop tard pour nous, combien la méconnaissance consciente, organisée, de ses besoins tels que vous les aviez définis, l’ont marqué, voire mutilé.

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Peut-être diriez-vous : « On pouvait s’y attendre, dans les suites d’un traumatisme inélaboré » ?

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Myriam, au secours ! Nous voilà surpris par l’incompréhension, effrayés par le retour des maltraitances institutionnelles que l’on croyait avoir éradiquées et que l’on voit poindre à nouveau à l’horizon. Que dire de plus que vous, après vous, qui avez tout dit, et si clairement, sur la clinique de la séparation, les nécessités de l’accueil et du soin à offrir, dans la durée et la continuité, avec accompagnement et élaboration, aux enfants victimes de troubles de la parentalité et séparés pour mieux s’attacher et mieux se construire ?

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Diriez-vous, de ce ton calme, étonnamment serein, que vous aviez parfois : « Que voulez-vous, tout ça, ça fait partie de la réalité… » ?

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Je préfère penser à la jeune Myriam David, résistante, qui, affrontant tous les dangers, démarchait les lieux officiels pour obtenir de faux papiers d’identité permettant d’envoyer les persécutés vers la sécurité.

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Myriam, inspirez-nous et que votre exemple nous serve de modèle : si vous avez réussi à surmonter tant d’obstacles, pourquoi pas nous, qui nous déclarons vos légataires, praticiens en placement familial, et plus largement en protection de l’enfance ? Luttons donc pour soutenir cette clinique que vous avez élaborée et que nous avons pratiquée parce qu’elle parlait à notre esprit et à notre cœur.

Notes

[1]

Pédopsychiatre psychanalyste. Ancien médecin responsable du Centre Familial d’Action Thérapeutique de l’ASM XIII, Paris.

Résumé

Français

Dans un dialogue imaginaire avec la grande psychanalyste d’enfant récemment disparue, l’auteur souligne le risque croissant de voir disparaître toutes ses avancées dans la clinique de l’accueil familial thérapeutique des enfants maltraités, pour des raisons liées à la mobilisation des résistances inconscientes et aux pressions sociales et économiques.

Mots-clés

  • placement familial thérapeutique
  • mauvaises pratiques institutionnelles

English

SummaryIn an imaginary dialogue with Myriam David, the great child psychoanalyst recently disappeared, the author points at the incoming risk to see all her advances in therapeutic foster care for ill treated and abused children set aside, due to several reasons related to unconscious resistances and social and economical pressure.

Keywords

  • therapeutic foster care
  • malpractices

Pour citer cet article

Rottman Hanna, « Le soin aux enfants en accueil familial thérapeutique : dialogue imaginaire avec Myriam David », Devenir 2/ 2006 (Vol. 18), p. 157-160
URL : www.cairn.info/revue-devenir-2006-2-page-157.htm.
DOI : 10.3917/dev.062.0157


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