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2008/1 (Vol. 20)


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1

Les potentialités de développement des nouveau-nés et des nourrissons permettent, en 24 mois, de passer d’un état de dépendance physique et psychique totale, à celui d’être « pensant », capable de motricité autonome. Un tel saut développemental permettant l’intégration de données très diverses en si peu de temps, nécessite bien sûr une grande malléabilité des structures psychiques, mais également une qualité « suffisamment bonne » de l’environnement.

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Ainsi, les troubles psychiques maternels et plus particulièrement les dépressions postnatales, vu leur fréquence durant la période périnatale, représentent-ils des facteurs de risque particuliers pour le développement psycho-affectif des enfants.

Synthèse des connaissances actuelles

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La dépression postnatale (DPN) est un trouble de l’humeur qui concerne 1 à 2 femmes sur 10 durant l’année qui suit la naissance d’un enfant. Elle est pourtant encore mal reconnue et peu traitée. Il s’agit d’une pathologie survenant durant une période de remaniements personnels, familiaux et environnementaux important. De plus, ces dépressions ont comme particularité d’être particulièrement fréquentes dans le post-partum (PP) précoce puisqu’elles ont une incidence triple dans les 5-6 premières semaines après une naissance comparativement aux autres périodes de la vie. En outre, elles impliquent dans leur clinique et leur pronostic la présence d’un nouveau-né tout particulièrement vulnérable.

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Ainsi, si les épisodes dépressifs survenant à n’importe quel moment de la vie sont susceptibles de détériorer les relations interpersonnelles, l’existence de symptômes dépressifs chez une mère après la naissance augmente le risque de développement de modèles interactifs altérés avec leurs nourrissons susceptibles d’avoir des conséquences délétères sur le développement des enfants (Murray, 1992 ; Field, 1997 ; Herrera, et al., 2004 ; Reck, et al., 2004).

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Un nombre croissant d’études suggèrent que les DPN influencent le développement de l’enfant. Les résultats des travaux existants, malgré des divergences, suggèrent que l’association entre DPN et performances cognitives pourrait être influencée par le statut socio-économique (SSE), particulièrement chez les enfants de sexe masculin (Cogill, et al.,1986 ; Hay et Kumar, 1995 ; Sharp, et al., 1995 ; Hay, et al., 2001 ; Murray, 1992 ; Murray, Fiori-Cowley, Hooper, et al., 1996 ; Murray, Hipwell, Hooper, et al., 1996 ; Kurstjens et Wolke, 2001 ; Petterson et Albers, 2001). Les résultats de ces travaux ont également suggéré que l’impact des DPN sur les performances cognitives des enfants pourrait différer selon la sévérité, la durée ou la récurrence de la dépression maternelle [Tableau 1].

Tableau 1 - Etudes explorant l’impact de la DPN sur le développement cognitif des enfantsTableau 1
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Tous ces travaux ont évalué la DPN au maximum deux fois au cours de la première année PP, voire parfois plus tardivement, et ce majoritairement de manière rétrospective. Or, la dépression maternelle précoce, plus fréquente les premières semaines, étant susceptible d’entraver spécifiquement la mise en place de bases développementales saines chez le nourrisson, il semblait important de différencier l’impact des symptômes dépressifs maternels précoces, de ceux survenant plus tardivement.

Travail de recherche

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Le travail présenté explore une partie des données recueillies dans l’étude MATQUID (« Quid de la Maternité », PHRC, 1995) ayant pour but l’étude « des troubles psychiques gravido-puerpéraux, leur influence sur le lien mère-enfant et le développement de l’enfant sur deux ans ». Il s’agit d’une étude prospective ayant permis le suivi de dyades mère-enfant depuis la fin de la grossesse jusqu’aux 2 ans de l’enfant.

A - Cadre de la recherche : l’étude MATQUID

1 - Population – Critères d’éligibilité

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Cette étude s’est déroulée sur quatre années (janvier 1996-septembre 2000), avec deux ans d’inclusion (1996-1998) et deux ans de suivi. Le recrutement des futures mères a été effectué à la maternité du Centre Hospitalier Universitaire de Bordeaux. Toutes les femmes enceintes consultant pour un suivi de grossesse à la maternité dans les services participants ont été évaluées.

1.1 - Critères d’inclusion

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  1. Femmes enceintes d’au moins 6 mois.

  2. Nationalité française, ou parlant parfaitement le français.

  3. Ayant le projet de s’occuper elles-mêmes de l’enfant.

  4. Résidant dans la Communauté Urbaine de Bordeaux.

  5. En bonne santé physique selon l’obstétricien ou la sage-femme référent(e).

  6. Dont la grossesse a eu jusque-là un déroulement normal (défini par moins d’une semaine d’hospitalisation durant la totalité de la grossesse, et ce, quelle qu’en soit la cause).

1.2 - Critères de non inclusion

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  1. Patientes ayant un suivi de secteur psychiatrique.

  2. Patiente sous traitement neuroleptique retard.

  3. Grossesse gémellaire.

  4. Procréation médicalement assistée.

  5. Déménagement prévu.

  6. Femmes n’ayant pas le téléphone.

  7. Patientes dont l’accouchement était prévu par césarienne.

1.3 - Critères d’exclusion

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Patientes dont l’accouchement était finalement réalisé par césarienne, ou qui accouchaient de manière prématurée.

2 - Procédure

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Le recrutement des sujets était fait, soit par les médecins obstétriciens lors de leurs consultations, soit par les sages-femmes lors des séances de préparation à l‘accouchement. Si la patiente acceptait de participer à l’étude, les psychologues-attachées de recherche clinique les contactaient par téléphone, pour vérifier les critères d’inclusion et fixer le rendez-vous pour l’entretien d’inclusion définitive. Les psychologues-attachées de recherche clinique donnaient le premier rendez-vous par téléphone au cours du huitième mois de grossesse. Le recueil des données a été réalisé en 8 étapes (T1 à T8), de même que les différents tests proposés à la mère et à l’enfant aux différents temps de l’étude [Tableau 2]. Les deux premiers entretiens (grossesse et J3) se déroulaient à la maternité, tous les autres se déroulaient au domicile des patientes.

Tableau 2 - ProcéduresTableau 2

3 - Description de la population

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Sur les 945 femmes qui remplissaient les critères d’inclusion, 47 n’ont pas été informées de l’étude, car considérées par l’obstétricien ou la sage-femme comme ne pouvant pas participer, principalement pour des raisons familiales ou de personnalité (par exemple, « ne supporte pas la psychologie », « contre les médecins », etc.) ; 64 femmes n’ont pas pu être contactées par téléphone, malgré de multiples tentatives ; 225 femmes, qui avaient initialement accepté de participer, ont finalement refusé lorsque la psychologue les a contactées. Majoritairement, elles mettaient en avant que l’étude était trop prenante, ou que leur conjoint ne souhaitait pas qu’elles participent ; 11 femmes qui avaient initialement accepté un premier rendez-vous ne se sont pas présentées. Aucune information supplémentaire n’est disponible à propos des caractéristiques démographiques des 347 femmes (37%) remplissant les critères d’inclusion et qui finalement n’ont pas participé à l’étude. L’échantillon final comprenait donc 598 femmes. Parmi ces 598 femmes, 594 ont été évaluées à T2, 550 à T3, 448 à T4, 446 à T5, 412 à T6, 366 à T7 et 391 à T8.

B - Impact spécifique des SDPN à 6 semaines sur le développement de l’enfant sur 2 ans

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Les objectifs de ce travail étaient d’étudier si : 1) les symptômes dépressifs maternels précoces à 6 semaines de postpartum prédisent des performances cognitives plus faibles chez l’enfant au cours des deux ans de suivi ; 2) ces associations, si elles existent, sont indépendantes du statut dépressif maternel au cours du suivi.

1 - Méthodes

1.1 - Population

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La population étudiée est celle de l’étude MATQUID décrite précédemment.

1.2 - Méthodes d’évaluation

1.2.1 - Mère
1.2.1.1 - Données sociodémographiques
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Elles ont été relevées lors du premier entretien suivant un questionnaire semi-structuré élaboré pour la recherche.

1.2.1.2 - Relevé des complications obstétricales
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L’échelle de McNeil-Sjöström (McNeill et Sjöström, 1995) est le seul instrument existant à notre connaissance permettant un relevé standardisé des complications de la grossesse de la naissance et de la période néonatale et de leur niveau de gravité.

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Il comprend une liste exhaustive de 110 complications dites « obstétricales », concernant le déroulement de la grossesse, le travail, la naissance et la période néonatale. Chacune de ces 110 complications peut être cotée de 1 (« non nocif ou non approprié », par exemple brûlures d’estomac, fatigue) à 6 (« très nocif », par exemple éclampsie, hypoxie cérébrale de l’enfant). Des scores moyens sont obtenus pour chacune des périodes concernées.

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Dans notre étude, cette échelle était cotée par les attachées de recherche à partir des dires des mères lors des entretiens de T1, T2 et T3, puis en aveugle par la suite par deux des investigateurs.

1.2.1.3 - Evaluation des symptômes dépressifs postnataux
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Les SDPN ont été évalués par l’Edinburgh Postnatal Depression Scale (EPDS). Il s’agit d’un auto-questionnaire permettant le dépistage de la DPN. Il a été élaboré en anglais par Cox, et al. (1987) au Royaume-Uni, traduit et validé en français par Guedeney, et al. (1995) en France. Cette échelle comporte 10 items, cotés de 0 à 3 (0 : absence de symptôme ; 3 : symptomatologie sévère). Les résultats de la validation française permettent de recommander d’utiliser un seuil > 12 en recherche, et > 11 dans un but de dépistage (Guedeney, et al., 1995).

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Il est convenu actuellement que lorsque l’EPDS est utilisée en recherche, sans confirmation par une méthode diagnostic dans un second temps, on ne parle pas de DPN mais de symptômes dépressifs postnataux (SDPN), ce qui sera le cas dans cette recherche.

1.2.2 - Enfant
1.2.2.1 - Neonatal Behavioural Assessment Scale (NBAS)
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Le NBAS (Brazelton, 1984) permet d’évaluer le développement psychoaffectif des nouveau-nés et des nourrissons jusqu’à l’âge de 30 jours, selon 7 axes :

  1. Processus d’habituation.

  2. Orientation vers le monde extérieur.

  3. Motricité.

  4. Etats de vigilance.

  5. Régulation des états de vigilance.

  6. Stabilité végétative.

  7. Réflexes.

Dans ce travail, les réflexes (dimension neurologique) n’ont pas été pris en compte, dans un souci d’allègement des analyses statistiques.

1.2.2.2 - Bayley Scales of Infant Development (BSID II)
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Les échelles de Bayley (Bayley, 1993) mesurent le niveau de développement mental et moteur et permettent de tester le comportement des enfants de 1 à 42 mois de vie. Dans cette étude, deux des trois échelles ont été cotées : 1) celle permettant le calcul d’un index de développement mental (MDI) évaluant le niveau moyen de développement cognitif, de langage, et les compétences sociales de l’enfant ; 2) celle permettant le calcul d’un index de développement psychomoteur (PDI) évaluant la motricité globale et fine des enfants, par souci d’alléger la durée des évaluations à domicile. Les échelles comportementales n’ont pas été cotées par souci d’alléger la durée des évaluations à domicile.

1.2.3 - Démarche de recherche
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Les analyses ont été conduites sur les données relevées lors de l’entretien d’inclusion (T1) durant le premier trimestre de la grossesse, à J3 (T2) après l’accouchement pour la mère et pour le nouveau-né à la maternité, et lors des visites à domicile à 6 semaines post-partum (T3), 3 mois (T4), 6 mois (T5), 12 mois (T6) 18 mois (T7) et 24 mois (T8). A T1, l’entretien comprenait le relevé des données sociodémographiques et une première évaluation du statut psychiatrique des mères. Les entretiens faits à domicile, de T3 à T8, comprenaient une évaluation des symptômes dépressifs par l’EPDS, que les mères devaient renvoyer par la poste, si elles n’avaient pas le temps de le remplir durant la visite. Les femmes étaient considérées comme présentant des symptômes dépressifs postnataux (SDPN) lorsque le score à l’EPDS était supérieur à 12. Les complications obstétricales (CO) ont été relevées par l’échelle de McNeill et Sjoström. Les caractéristiques comportementales du nouveau-né à J3 ont été évaluées par la Neonatal Behavioral Assessment Scale. A partir de T3, le développement cognitif de l’enfant a été évalué en utilisant l’index MDI de l’échelle de Bayley.

1.3 - Analyses statistiques

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Les caractéristiques des femmes avec et sans données manquantes pour l’évaluation des SDPN avec l’EPDS ont été comparées en utilisant des analyses univariées (test du chi2 et t-test de Student).

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Les données recueillies dans cette étude prospective peuvent être conceptualisées comme des données à 2 niveaux (ou hiérarchiques), avec observations répétées (les variables dépendantes sont mesurées plusieurs fois au cours de la période de suivi) chez une personne donnée. Par conséquent, des techniques de modèles multiniveaux ou hiérarchiques, appropriées à des données transversales sériées dans le temps, ont été appliquées (STATA XTGEE). Les avantages de ces méthodes sont que la dépendance des mesures répétées chez une même personne est prise en considération, et qu’elles peuvent inclure des observations avec des données manquantes. Les effets de taille des variables explicatives ont été exprimés en odds ratio (OR).

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Nous avons évalué si l’existence de symptômes dépressifs postnataux précoces(SDPN) à 6 semaines (EPDS > 12) (variable indépendante) prévoyait un moins bon développement cognitif (index MDI) chez l’enfant au cours du suivi (variables dépendantes). Les scores MDI ont été divisés en 3 catégories conformément aux recommandations du manuel d’utilisation des BSID II : « basse » (< 85), « intermédiaire » (85-115) et « haute » (115). Puisque les variables dépendantes étaient des variables catégorielles à 3 niveaux, nous avons utilisé des régressions individualisées avec des modèles séparés pour estimer la probabilité de se situer en « intermédiaire » ou « haut » comparativement à des scores « bas » (catégorie de base). Le choix des variables de confusion potentielles incluses dans les modèles de régression multivariés a été fait à priori (Clayton et Hills, 1993).

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Toutes les associations ont été ajustées sur le sexe de l’enfant, l’âge maternel, le niveau d’éducation (classés selon la distribution dans l’échantillon en < 12 ans vs > 12 ans), les revenus (classés selon la distribution dans l’échantillon en < 1524 euros vs > 1524 euros) et la parité (primipare vs multipare), et ce pour chaque évaluation de l’enfant entre 3 et 24 mois.

2 - Résultats

2.1 - Caractéristiques de l’échantillon

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Des 598 femmes évaluées durant la grossesse, seules les femmes ayant rempli au moins une fois l’EPDS au cours du suivi ont été considérées.

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L’échantillon a inclu 515 mères de 269 garçons (53.2%) et de 246 filles (47.8%) (description de l’échantillon [Tableau 2]). La fréquence des femmes ayant des scores > 12 à l’EPDS était très stable au cours du suivi (3 mois : 4.8% ; 6 mois : 4.7% ; 12 mois 3.9% ; 18 mois : 6.1% ; 24 mois : 4%). Comparées aux femmes ayant rempli au moins une fois l’EPDS, les 83 femmes (14%) qui n’ont rempli l’EPDS à aucune de ces 5 évaluations étaient plus jeunes (28.4 (SD5.1) ; t = 2.2, df = 596, p = 0.03), avaient moins fréquemment un niveau d’éducation > 12 ans (53% ; Chi2 = 12.4, df = 1 p = 0.0001), des revenus > 1500 euros (Chi2 = 8.7, df = 1 p = 0.003) et ne différaient pas concernant le primarité.

2.2 - Dépression maternelle et développement de l’enfant

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Les analyses multiniveaux ont montré qu’avant ajustement pour le statut dépressif maternel au cours du suivi, les enfants de mères présentant des SDPN à 6 semaines PP avaient 10 fois moins de chance d’être dans les catégories supérieures comparativement aux catégories inférieures sur l’échelle MDI au cours du suivi (OR = 0.1 IC 95% [0.02-0.37], p = 0.001). Aucune association transversale n’a été trouvée entre les scores à l’EPDS à chaque étape et les scores cognitifs MDI, sur la durée du suivi.

32

Après ajustement pour les scores à l’EPDS au moment de chaque évaluation de l’enfant, ceux dont les mères présentaient des SDPN à 6 semaines avaient toujours 3 fois moins de chances d’être dans les catégories supérieures comparativement aux catégories inférieures sur l’échelle cognitive MDI au cours du suivi, mais l’association devenait une tendance (OR = 0.3, IC 95% [0.06-1.13], p = 0.07).

33

Nous avons précédemment rapporté que les CO de la grossesse étaient des facteurs de risque pour la survenue de SDPN dans cet échantillon (Verdoux, et al., 2002). Comme les CO de la grossesse peuvent également représenter des facteurs de risque pour la survenue de troubles développementaux, nous avons exploré l’impact de l’existence d’au moins 1 CO sévère selon l’échelle de McNeill-Sjöström par l’ajustement pour la présence au moins d’une complication de grossesse sur les associations entre SDPN maternel et échelle cognitive MDI. La force des associations entre les scores à l’EPDS et le MDI n’a pas été modifiée après ajustement pour des complications obstétricales de la grossesse et de la naissance. Ainsi, l’association entre SDPN et les performances cognitives des enfants n’était pas été influencée par des antécédents de complications obstétricales.

34

Comme nous avons également rapporté précédemment dans cet échantillon que des scores d’orientation faibles à la NBAS à J3 après la naissance étaient associés à un plus grand risque de SDPN à 6 semaines (Sutter-Dallay, et al., 2003), nous avons exploré l’impact des scores d’orientation sur l’association entre SDPN et scores MDI des enfants. Après ajustement pour les caractéristiques néonatales, les enfants de mères présentant des SDPN à 6 semaines avaient toujours moins de chances d’être dans les catégories supérieures comparativement aux catégories inférieures sur l’échelle cognitive MDI au cours du suivi.

3 - Discussion

35

Cette étude a montré que l’existence de SDPN à 6 semaines PP chez la mère était un facteur susceptible de favoriser la survenue de performances cognitives plus faibles chez les enfants au cours des 2 premières années de vie. Lorsque l’état dépressif maternel au cours des 2 ans du suivi est pris en considération, l’association n’existe plus sur le plan statistique, mais il persiste une tendance.

3.1 - Limitations méthodologiques

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Cette étude n’a pas été menée sur un échantillon recruté en population générale, puisque les femmes ont participé sur la base du volontariat. Comme aucune donnée démographique n’est disponible en ce qui concerne les femmes qui remplissaient les critères d’inclusion, mais qui n’ont pas participé, il n’est pas possible de savoir si ces femmes différaient de celles inclues dans l’étude. Cependant lorsque l’on compare les caractéristiques démographiques de l’échantillon à celles de la population consultant à la maternité du CHU, il semble que ce biais de sélection ait surtout favorisé l’inclusion de femmes de niveau socio-économique moyen ou haut, ayant un bon niveau d’éducation, et donc ayant moins de risque de SDPN.

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Le taux élevé de données manquantes à l’EPDS est en partie dû au fait que les mères renvoyaient ce questionnaire elles-mêmes par la poste après la visite à domicile. Cependant, les femmes ayant des données manquantes pour l’EPDS présentaient plus fréquemment des facteurs de risque de SDPN, comme un bas niveau d’éducation, des revenus faibles ou l’existence de troubles anxieux de la grossesse. Comme un niveau d’éducation plus faible et un statut socio-économique bas sont des facteurs de risque pour les SDPN, les femmes qui ont accepté de participer à l’étude ont pu être à plus bas risque à la fois pour les complications obstétricales et pour les SDPN. De tels biais de sélection sont donc peu susceptibles d’avoir augmenté la force des associations.

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La notion d’un recrutement biaisé par l’inclusion de femmes à faible risque de SDPN semble confirmée par la faible incidence des SDPN (score à l’EPDS > 12) à 6 semaines (4.5%) dans notre échantillon comparativement aux taux habituellement rapportés dans la littérature. L’incidence relativement faible des SDPN dans cet échantillon aura diminué plutôt qu’augmenté la force des associations.

39

Certaines études ont suggéré que l’impact négatif des DPN sur le développement des enfants pouvait être favorisé par un bas niveau socio-économique (Murray, Hipwell, Hooper, et al., 1996 ; Kurstjens et Wolke, 2001). Or, aux vues des biais de recrutement précédemment cités (niveau d’éducation et économique moyen ou haut), les enfants qui ont participé à cette étude ont probablement un risque diminué de performances développementales faibles. De même, leurs mères ont un risque diminué de présenter des SDPN. De tels biais de sélection pourraient avoir favorisé des résultats négatifs (c’est-à-dire absence d’association entre variables indépendantes et variables dépendantes), mais sont peu susceptibles d’avoir induit de faux résultats en augmentant la force des associations entre SDPN et performances développementales des enfants.

40

Comme les SDPN ont été quantifiés en utilisant un auto-questionnaire, la validité de cette mesure, comparée à celles obtenues en utilisant des échelles d’hétéro-évaluation ou des entretiens diagnostiques structurés, peut être discutée. Pourtant, un grand nombre d’études ont maintenant démontré la validité de l’EPDS comme outil de dépistage pour les SDPN (Eberhard-Gran, et al., 2001), et cette méthode est particulièrement utile dans une étude sur une grande cohorte, vu sa simplicité d’utilisation et son faible coût. L’utilisation de l’EPDS pourrait avoir augmenté le nombre de fausses classifications, comparée à un procédé plus détaillé, mais ces erreurs de classification seraient aléatoires et auraient plutôt réduit la puissance des résultats qu’entraîné des biais.

41

Enfin, le fait de considérer les scores cognitifs comme des variables catégorielles plutôt que comme des variables continues a pu contribuer à réduire la puissance de l’étude. La catégorisation utilisée était celle définie dans le manuel des échelles de Bayley (Bayley, 1993). Cette stratégie a été choisie pour obtenir des résultats d’interprétation facile dans une perspective clinique, puisque les associations entre une exposition binaire (présence ou absence de symptômes dépressifs maternels) et une variable dépendante continue (scores cognitifs) peuvent avoir un intérêt d’un point de vue statistique, mais ont peu de signification clinique et d’implications pratiques.

3.2 - Interprétation des résultats

42

Les résultats des études antérieures explorant l’association entre DPN et devenir développemental des enfants ont rapporté des résultats divergents. Toutes les études, sauf celle de Hay, et al. (2001) ont défini la DPN comme la survenue d’un épisode dépressif durant la première année postnatale.

43

Employer une définition si large a pu avoir contribué à augmenter l’hétérogénéité des cas considérés, expliquant en partie les divergences de résultats. Dans notre étude, nous avons limité l’exploration de l’association entre SDPN et scores cognitifs à l’impact des SDPN survenant à 6 semaines de PP, afin d’essayer d’augmenter l’homogénéité de l’échantillon.

44

Une autre limitation des études précédentes était que l’existence de la dépression maternelle durant le suivi, lorsqu’elle était explorée, a été le plus fréquemment évaluée en utilisant des mesures rétrospectives en fin de suivi, générant des biais de rappel potentiels (Murray, 1992 ; Murray, Fiori-Cowley, Hooper, et al., 1996 ; Murray, Hipwell, Hooper, et al., 1996 ; Hay, et al., 2001 ; Sharp, et al., 1995).

45

Les différences concernant les fréquences et les méthodes d’évaluation des symptômes dépressifs peuvent également avoir influencé les résultats. A l’exception des études effectuées dans la cohorte de Cambridge (Murray, 1992 ; Murray, Fiori-Cowley, Hooper, et al., 1996 ; Murray, Hipwell, Hooper, et al., 1996) qui proposaient 5 évaluations de l’humeur maternelle au cours des 5 ans de suivi, la plupart des études ont été basées sur 2 évaluations maximum, une à l’inclusion et une à la fin du suivi ; en outre, des outils différents ont le plus fréquemment été utilisés. Ce travail a permis d’effectuer 6 évaluations de l’humeur maternelle au cours d’un suivi de 2 ans avec le même outil. Cette stratégie permet de différencier l’impact respectif des SDPN précoces de ceux des symptômes dépressifs ultérieurs sur le développement de l’enfant. Bien que l’EPDS ait été conçue pour mesurer des symptômes dépressifs dans la période du PP, cet outil a été choisi afin d’obtenir la mesure des mêmes caractéristiques cliniques au cours du suivi. De même, dans la majorité des études précédentes, le développement cognitif des enfants n’a été évalué qu’une seule fois à la fin du suivi.

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D’autres différences méthodologiques importantes peuvent également expliquer en partie les divergences de résultats, comme la puissance statistique limitée, due aux tailles relativement faibles des échantillons et au manque d’ajustement pour des facteurs de confusion potentiels, comme les complications obstétricales ou les comportements néonatals de l’enfant. Enfin, la durée du suivi peut avoir également influencé les résultats, et nous ne pouvons exclure que l’impact de SDPN maternels sur le développement cognitif des enfants ne puisse être limité qu’aux premiers stades du développement de l’enfant, et que l’association que nous avons trouvée entre les SDPN maternels et les scores cognitifs puisse ne plus être observée chez les enfants plus âgés.

47

Malgré des différences méthodologiques, il semble néanmoins ressortir des différents travaux que l’exposition à des SDPN maternels pendant les premières années de vie des enfants pourrait influencer négativement leur devenir développemental. Cette étude suggère que des SDPN précoces permettraient de prédire un développement cognitif plus faible chez les enfants, et que cette association serait en partie expliquée par l’existence de SDPN maternels au cours des 2 années suivant la naissance. Les études précédentes avaient également suggéré qu’une exposition à une dépression maternelle se produisant après la période du PP, ou l’exposition à une dépression chronique, pourraient avoir un impact délétère sur le devenir des enfants (Kurstjens et Wolke, 2001 ; Petterson et Albers, 2001). Dans notre étude, le faible nombre de femmes présentant des symptômes dépressifs à chaque évaluation ne nous a pas permis d’explorer plus avant quelles étaient les caractéristiques des symptômes dépressifs maternels au cours du suivi qui étaient associées à un développement cognitif de moindre qualité chez les enfants, comme par exemple la durée ou la chronicité. Nos résultats nous permettent néanmoins de proposer qu’une exposition répétée ou durable à des symptômes dépressifs maternels puisse être plus délétère pour le développement cognitif de l’enfant qu’une dépression limitée à la période du PP. En effet, une exposition longue ou répétée peut représenter un stress chronique pour l’enfant en bas âge, l’amenant à subir des variations des modes interactionnels avec sa mère, qui peuvent en retour avoir une influence délétère sur son développement cognitif.

4 - Conclusions

48

Nous ne pouvons certainement pas exclure que la survenue d’un développement cognitif pauvre chez les enfant dans le contexte de la dépression maternelle puisse également être, au moins en partie, expliqué par d’autres facteurs non mesurés dans notre étude, tels que le temps réellement passé par la mère avec son enfant, le statut psychologique des autres personnes s’occupant régulièrement de lui, ou une vulnérabilité génétique commune, impliquée dans les altérations du développement cognitif et dans la survenue de la dépression postnatale maternelle. Un grand nombre de questions demeure sans réponses concernant les processus menant de l’existence de troubles psychopathologiques des parents à l’apparition de troubles développementaux chez les enfants. Il serait donc intéressant d’étudier plus avant les pistes causales entre la dépression maternelle déjà pendant la grossesse, les caractéristiques infantiles très précoces et le devenir développemental des enfants.

Remerciements

Cette étude a été financée dans le cadre d’un « Programme Hospitalier de Recherche Clinique » (PHRC, 1995) et par une bourse de recherche des laboratoires SmithKline-Beecham. Nous remercions J.F. Dartigues, B. Dubroca, A. Cantagrel qui nous ont assistés dans l’organisation de l’étude et F. Laoudj pour son aide lors du traitement des données. Nous sommes également très reconnaissants aux psychologues qui ont relevé les données, et aux obstétriciens et aux sages-femmes qui nous ont aidés lors du recrutement, et tout spécialement D. Dallay, D. Roux, J.J. Leng, et J. Horovitz.


Références

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  • 4 –  COGILL S.R., CAPLAN H.L., HEATHER A., ROBSON K.M., KUMAR R.: « Impact of maternal postnatal depression on cognitive development of young children », British Medical Journal, 1986 ; 292 : 1165-1167.
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Notes

[1]

EA 3662, IFR de Santé Publique, Bordeaux.

[2]

Service Universitaire de Psychiatrie, Hôpital Charles Perrens, Bordeaux.

[3]

INSERM U 593, IFR IFR de Santé Publique, Bordeaux.

[4]

Université Victor Segalen, Bordeaux 2.

[5]

INSERM U 657, IFR IFR de Santé Publique, Bordeaux.

Résumé

Français

Peu de travaux ont étudié si l’impact des symptômes dépressifs postnatals maternels (SDPN) sur le développement cognitif des enfants était indépendant de celui de symptômes dépressifs maternels ultérieurs. Pour évaluer si les SDPN précoces à six semaines de postpartum prédisent un développement cognitif altéré chez les enfant indépendamment des symptômes dépressifs maternels ultérieurs, 497 dyades mère-enfant ont été suivies pendant 2 ans, avec des mesures répétées des symptômes dépressifs maternels et du développement cognitif des enfants.
Les résultats montrent que les enfants des mères présentant des SDPN avaient plus fréquemment des scores de développement cognitif faibles. Cette association persistait, sous forme d’une tendance, lorsque les analyses étaient ajustées sur l’état dépressif maternel au cours du suivi.
L’impact de SDPN maternels précoces sur le développement cognitif des enfants peut donc peut-être s’expliquer en partie par la persistance ou la répétition de symptômes dépressifs maternels durant les mois suivant le postpartum précoce.

Mots-clés

  • dépression postnatale maternelle précoce
  • dépression postnatale
  • développement cognitif du nourrisson

English

SummaryFew studies have investigated whether the impact of maternal postnatal depressive symptoms (PNDS) on child cognitive development is independent from that of persisting depressive symptoms.
To assess whether 6-weeks PNDS predict impaired child cognitive development independently from later maternal depressive symptoms, 497 mother-baby dyads were followed up over 2 years with repeated measures of depressive maternal symptoms and infant cognitive development.
Results shows that infants of mothers with PNDS were more likely to present with poor cognitive outcome. This association remained significant at trend level when maternal depressive state over the follow-up was adjusted for. Then the impact of early maternal PNDS on infant cognitive development may be partly explained by persistence or recurrence of maternal depressive symptoms in the months following early postpartum.

Keywords

  • early postnatal depression
  • postnatal depression
  • infant cognitive development

Plan de l'article

  1. Synthèse des connaissances actuelles
  2. Travail de recherche
    1. A - Cadre de la recherche : l’étude MATQUID
      1. 1 - Population – Critères d’éligibilité
        1. 1.1 - Critères d’inclusion
        2. 1.2 - Critères de non inclusion
        3. 1.3 - Critères d’exclusion
      2. 2 - Procédure
      3. 3 - Description de la population
    2. B - Impact spécifique des SDPN à 6 semaines sur le développement de l’enfant sur 2 ans
      1. 1 - Méthodes
        1. 1.1 - Population
        2. 1.2 - Méthodes d’évaluation
          1. 1.2.1 - Mère
            1. 1.2.1.1 - Données sociodémographiques
            2. 1.2.1.2 - Relevé des complications obstétricales
            3. 1.2.1.3 - Evaluation des symptômes dépressifs postnataux
          2. 1.2.2 - Enfant
            1. 1.2.2.1 - Neonatal Behavioural Assessment Scale (NBAS)
            2. 1.2.2.2 - Bayley Scales of Infant Development (BSID II)
          3. 1.2.3 - Démarche de recherche
        3. 1.3 - Analyses statistiques
      2. 2 - Résultats
        1. 2.1 - Caractéristiques de l’échantillon
        2. 2.2 - Dépression maternelle et développement de l’enfant
      3. 3 - Discussion
        1. 3.1 - Limitations méthodologiques
        2. 3.2 - Interprétation des résultats
      4. 4 - Conclusions

Pour citer cet article

Sutter-Dallay Anne-Laure, Dequae-Merchadou L., Glatigny-Dallay Elisabeth, Bourgeois Marc-Louis, Verdoux Hélène, « Impact de la dépression postnatale maternelle précoce sur le développement cognitif du nourrisson : étude prospective sur 2 ans », Devenir, 1/2008 (Vol. 20), p. 47-63.

URL : http://www.cairn.info/revue-devenir-2008-1-page-47.htm
DOI : 10.3917/dev.081.0047


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