2001
Déviance et Société
Vers une reconfiguration des pouvoirs ?
Le niveau local et les perspectives de la gouvernance
[*]
A. Crawford
[**]
Centre for Criminal Justice Studies University of Leeds Leeds LS2 9JT, UK
Dans le contexte actuel des tendances à la mondialisation et au localisme, nous sommes
témoins d’une reconfiguration des pouvoirs entre l’État, la société civile et le marché avec des
implications pour la régulation de la délinquance. L’article analyse l’influence de trois
grandes « rationalités politiques» – celles de l’État-providence, du néo-libéralisme et du communautarisme qui sous-tendent les évolutions et les controverses actuelles. Le sentiment d’insécurité et les formes de contrôle social au niveau local prennent une place croissante dans la
définition des politiques publiques. En même temps que l’État redéfinit son rôle, les politiques
locales de sécurité deviennent un domaine de la gouvernance qui se relie à l’expérience quotidienne des gens pour lequel « on peut faire quelque chose». On assiste également au développement de nouvelles formes de gouvernance en partenariat.Mots-clés :
CONTRÔLE SOCIAL, GOUVERNANCE, PARTENARIAT, LOCALISME, COMMUNAUTARISME, INSÉCURITÉ.
In the context of globalising and localising tendencies of the late modern era, we are witnessing a reconfiguration of powers between the state, civil society and market with implications for crime and its control. The influence of three key « political rationalities» – namely
welfarism, neo-liberalism and communitarianism – which inform current developments and
debates, are considered. Feelings of insecurity and social control at the local level are becoming
a more important aspect of public policy. As the state redefines its role, the rise of community
safety constitutes a realm of governance, which connects with people’s everyday experiences
and over which « something can be done». It is also a focus around which new forms of governance through partnerships appear to be emerging.Keywords :
SOCIAL CONTROL, GOVERNANCE, PARTNERSHIP, LOCALISATION, COMMUNITARIANISM, INSECURITY.
Im aktuellen Kontext von Tendenzen der Globalisierung und Lokalisierung sind wir Zeugen einer Rekonfiguration von Herrschaft zwischen Staat, Zivilgesellschaft und Markt mit
Implikationen für die Regulierung und Kontrolle von Kriminalität. Der Artikel analysiert
hierzu drei bedeutende politische Rationalitäten – Wohlfahrtsstaat, Neo-Liberalismus und
Kommunitarismus –, die den aktuellen Entwicklungen zugrunde liegen und die sie begleitenden Kontroversen bestimmen. Gefühle von Unsicherheit und soziale Kontrolle auf der lokalen
Ebene werden zu bedeutsameren Aspekten in der Formulierung öffentlicher Politik. Während
die Rolle des Staates eine Neudefinition erfährt, wird gleichzeitig die lokale Sicherheitspolitik
zu einer Domäne des Regierens und der politischen Steuerung (governance), die an die Alltagserfahrung über das, wogegen etwas getan werden kann, anknüpft. Damit verbunden entwickeln sich neue Formen einer partnerschaftlichen Gesellschaftssteuerung (governance through
partnership).
En el actual contexto de tendencias a la globalización y al localismo, somos testigos de una
redistribución de poderes entre el Estado, la sociedad civil y el mercado que tiene consecuencias sobre la delincuencia y su control. Este artículo analiza la influencia de tres « racionalidades políticas» fundamentales – el estado del bienestar, el neoliberalismo y el comunitarismo
– que animan los desarrollos y los debates en curso. El sentimiento de inseguridad y el control
social a nivel local devienen un aspecto cada vez más importante de las políticas públicas. Al
mismo tiempo que el Estado vuelve a definir su rol, la aparición del concepto de seguridad de
la comunidad constituye un aspecto de gobierno que se conecta con la experiencia diaria de las
personas y sobre el cual « se puede hacer algo». Constituye además un foco alrededor del cual
parecen surgir nuevas formas de gobierno en colaboración.
Dans cet article, je voudrais essayer de définir les contours et la signification d’une restructuration des pouvoirs qui se dessine actuellement d’un bout à l’autre de l’Europe et qui, avec
cependant des inflexions culturelles et socio-politiques diverses, concerne en particulier la prévention et la lutte contre la criminalité. Pour cela, je m’inspirerai au premier chef des développements récents de la situation britannique, qui peuvent fournir, je crois, d’instructifs termes de
comparaison à d’autres pays européens. Si la politique de la ville et la question de l’insécurité
ont reçu en Grande-Bretagne un traitement original, il n’en reste pas moins que les problèmes de
fond et leurs incidences politiques renvoient à un contexte bien plus large. Je m’efforcerai de
dégager rapidement les caractéristiques principales de l’époque moderne tardive qui est la nôtre
et leur signification dans le domaine de la criminalité et de sa maîtrise. J’insisterai sur l’importance du local et des structures locales de perception au sein d’une économie et d’une culture de
plus en plus mondialisées et sur la façon dont ces tendances à la mondialisation et au localisme
se heurtent et imprègnent les stratégies de maîtrise et de régulation de la criminalité. J’avancerai
l’idée que le souci de plus en plus affirmé de sécurité des populations locales reflète et légitime
une restructuration des pouvoirs en ce qu’il traduit des préoccupations générales concernant la
sécurité et l’insécurité existentielle. De plus, il se manifeste dans un domaine de la gouvernance
qui se relie à l’expérience quotidienne des gens et à propos duquel on peut faire quelque chose :
permettre à l’État (localement) de réaffirmer une certaine forme de souveraineté. Un domaine
aussi dans lequel semblent se profiler de nouvelles formes de gouvernance en partenariat.
Afin de définir les changements qui s’opèrent dans les relations de pouvoir, j’examinerai
l’influence de trois grandes « rationalités politiques » – celles du welfarea, du néo-libéralisme et
du communautarismeb –, qui sous-tendent les évolutions et les controverses actuelles. Nous
montrerons que chacune d’elles représente une conception différente de la (nouvelle) répartition des pouvoirs et des responsabilités au sein de l’État, du marché et de la société civile et
entre eux. Mais elles sous-tendent aussi de différentes façons les ambiguïtés et les incertitudes
de la justice pénale actuelle et peuvent expliquer les tensions, les contradictions et les paradoxes fondamentaux qui grèvent la politique de lutte contre la criminalité. Plus précisément,
elles mettent en évidence l’ambivalence du rôle de l’État, qui a assisté à la dispersion et à la
fragmentation de ses tâches de maintien de l’ordre et de traitement de la criminalité avec pour
résultat leur prise en charge par toutes sortes d’institutions, d’organisations, de groupements et
d’individus. J’étudierai l’évolution de la capacité de l’État à garantir l’ordre ainsi que des prérogatives et des responsabilités en matière de sécurité individuelle et collective. Enfin, j’examinerai les perspectives ouvertes par l’émergence de formes inédites de gouvernance en partenariat avec de nouvelles instances et de tendances à transcender les dichotomies traditionnelles
entre État et société civile et public et privé qui ont caractérisé l’ère moderne.
La modernité tardive : le contexte d’une restructuration
Dans les pays européens, l’État-nation, et donc son appareil de justice pénale, apparaît
confronté à une crise majeure sous la double pression de la mondialisation et du localisme.
Parallèlement à la dynamique mondiale des capitaux et de la finance et à l’intégration croissante de l’Europe, qui ont stimulé le mouvement des affaires, du commerce et de l’information,
s’est mis en branle un déplacement vers le local. Il en est résulté ce que certains ont qualifié de
évidement de l’État (Rhodes, 1994; Bottoms, Wiles, 1995) c’est-à-dire l’érosion des moyens
dont dispose l’État-nation d’exercer le pouvoir politique. Cet
évidement se traduit et se trouve
stimulé par les stratégies gouvernementales de privatisation, par divers modes d’exercice du
pouvoir d’État
à distance et par l’apparition de partenariats entre public et privé et de
réseaux
d’action concertée (Marsh, Rhodes, 1992). Jessop (1993) relie cette transformation de la forme
de l’État – son
évidement – à une modification de son champ d’intervention
[1]. Il dégage comme
suit les traits fondamentaux de cette transformation :
L’image de l’État évidé illustre deux faits :d’abord que l’État national conserve nombre
de ses fonctions de quartier général, y compris les signes extérieurs du pouvoir exécutif et
de la souveraineté nationale ainsi que les discours qui les sous-tendent; ensuite, que ses
moyens de traduire cette autorité et cette souveraineté en pouvoir effectif sont en voie d’être
réduits par de complexes transferts de prérogatives. Les transformations qui en résultent
dans la structure formelle et dans l’autonomie opérationnelle des États nationaux ont des
répercussions décisives sur les modalités de représentation et d’intervention, sur les hiérarchies internes, les bases sociales et les initiatives étatiques à tous les niveaux de l’appareil d’État [2].
En conséquence se manifeste une relation de plus en plus profonde entre les conditions
créées par la mondialisation et les situations locales. C’est là un trait fondamental de la modernité tardive. Mais, nous le verrons, ces tendances affectent de façon différente les capitaux et
l’information, d’une part, qui circulent librement, et la sphère de la politique et du travail,
d’autre part, qui reste largement locale (Castells, 1996).
Les divers pays d’Europe ont subi différemment l’impact et les répercussions de ces tendances. En France, selon Garapon(1995), le
choc de la mondialisation a été particulièrement
rude car l’État est contraint par les pressions extérieures de s’imposer à lui-même des limitations. Or, la tradition juridique française la rend peu apte à s’adapter aux tâches de la vie sociale
contemporaine, et en particulier aux exigences de souplesse et de pragmatisme du marché mondial et aux revendications locales de reconnaissance des diverses identités sociales (Rouland,
1994). Les unes et les autres ne s’accordent guère avec la rigidité, l’idéalisme et le symbolisme
universaliste du discours politique et juridique français
[3].
Dans toute l’Europe, la vie sociale actuelle est marquée à la fois par la montée des incertitudes, de l’insécurité et de la diversité et par la préoccupation de la sécurité. Les formes traditionnelles de socialité et de confiance, souvent engendrées par des relations ponctuelles organisées en fonction du lieu, et sur lesquelles se fondait la sécurité et la sûreté, se désagrègent de
plus en plus sous l’effet des processus de détraditionalisation (Giddens, 1994). En leur lieu et
place, nous sommes amenés de plus en plus à nous fier à des systèmes abstraits sans ancrage et
au savoir-faire d’autres personnes. Les transformations structurelles du marché du travail ont
contribué de façon significative à l’insécurité existentielle. Les incertitudes de la modernité, au
sens où la conscience de l’identité n’est plus ancrée dans une continuité biographique, ne permettent plus la constitution d’un tampon psychique protecteur et sécurisant, en conséquence de
quoi la confiance implique la prise de risques. Comme le remarque Giddens, le sentiment de
sécurité repose habituellement sur un équilibre entre la confiance et le risque acceptable(Giddens, 1990,36). Cette prise de risques qu’impose la vie moderne imprime l’insécurité existentielle dans la trame même de la relation sociale actuelle. De plus, cet impératif est individualisé
en ce sens que c’est l’individu qui doit produire et réélaborer sa biographie et son itinéraire
existentiel lui-même (Giddens, 1991,70-88).
De nouvelles menaces apparaissent, qui résultent des dangers et des possibilités mêmes
qu’entraînent les nouvelles technologies et la mobilité croissante des populations. Le danger et
le risque envahissent le temps et l’espace, notre environnement, et jusqu’à notre séjour et notre
cuisine
[4]; sans compter qu’ils nous sautent dessus quand nous rentrons tard le soir en traversant
la métropole anonyme. Cette présence envahissante du risque place l’autonomie de l’individu
sous l’influence de l’innovation scientifique et technique
[5]. De plus, le risque échappe au cadre
des États-nations. Le risque ouvre sur des possibilités positives en même temps que sur des
dangers, et en ce sens il marque une rupture avec la tradition et la nature. Ce qu’on appelle
société du risque correspond, selon Beck, à
une époque dans laquelle la face négative du progrès pèse de plus en plus sur le débat social (Beck, 1995,2). Aussi assiste-t-on à la fois à une
sensibilisation croissante au risque et à la problématisation du risque lui-même. Les experts et
l’opinion publique ne s’accordent pas sur les risques. Pour Beck, la société du risque est donc
aussi
tendanciellement une société critique d’elle-même (Beck, 1994,11).
Il en résulte que la préoccupation de sécurité véhicule des inquiétudes engendrées par
d’autres éléments de la vie actuelle, à savoir le sentiment d’insécurité et les incertitudes. Le
souci de résoudre la question de l’(in)sécurité détermine de plus en plus les décisions prises par
les autorités, les organisations et les individus à l’occasion de leurs interactions sociales. De
plus en plus, villes et communes cherchent à profiter de la réorganisation de l’économie aux
niveaux national et international pour arracher davantage d’influence et de ressources. L’aptitude d’une ville à se repositionner dans l’économie mondiale dépend de sa capacité à attirer les
investisseurs, les personnes en même temps que les capitaux, c’est-à-dire pour une large part de
l’attrait qu’elle peut exercer en tant qu’endroit sûr, en particulier dans ses quartiers d’affaires
du centre-ville. Au niveau de l’individu, le sentiment d’insécurité et les incertitudes peuvent
entraîner un retrait dans le havre sûr de la territorialité, créant ainsi un marché de la sécurité où
priment de plus en plus la conception et l’offre d’environnements inspirant confiance qui intègrent dans les constructions et leurs abords les symboles de la sécurité ainsi que des stratégies
de protection.
L’importance de la localité et l’intérêt pour le lieu, alors même que l’économie et la culture
se mondialisent sans relâche, ont souvent été négligés ou sous-estimés dans les débats de spécialistes sur la mondialisation. Or, c’est précisément l’interaction entre ces deux processus qui
fait que les pressions de la mondialisation se réfractent dans les significations, les identités et
les sensibilités locales. C’est là le résultat de ce que Giddens (1984) qualifie de distanciation
spatio-temporelle : les conditions dans lesquelles le temps et l’espace – dont la modernité tardive accroît l’extension en même temps que le caractère abstrait – s’organisent à l’intérieur
d’un lieu donné pour articuler présence et absence. La force du sens de la localité – ce que Taylor (Taylor et al., 1996,13) appelle structure locale de perception– peut engendrer la résistance
ou l’adaptation aux transformations de la mondialisation. L’identité communautaire ainsi créée
réagira souvent de façon défensive et particulariste à l’encontre du désordre planétaire et du
changement incontrôlable et accéléré qu’on lui impose (Castells, 1997,64). Cette attitude
défensive à l’égard du monstre aveugle de la mondialisation donne souvent naissance à la nostalgie, à un effort pour retrouver et ré-imaginer la tradition.
En outre, la mondialisation n’a pas des effets uniformes ni uniformisants. Elle a au contraire
favorisé la segmentation, la différenciation et la dislocation sociales. Les transformations structurelles de l’économie ont entraîné l’érosion de la différence de classe et son remplacement par
d’autres indicateurs de différenciation sociale. La situation sociale et le lieu de résidence de l’individu n’en restent pas moins un déterminant important de ses chances dans la vie. La polarisation économique a une forte traduction sociale et spatiale. Il en résulte, pour les villes de la
modernité tardive, de nettes disparités de développement économique tant entre elles qu’en leur
sein. Au plan culturel, la diversité sociale telle qu’elle se reproduit localement se heurte et se
mélange à la culture planétaire. La mondialisation, affirme Bauman, divise autant qu’elle unifie;
elle divise en unifiant (Bauman, 1998,2). Le monde contemporain ressemble ainsi davantage à
un patchwork ou à une mosaïque de couleurs et de tissus différents qu’à un uniforme.
C’est ainsi qu’en Grande-Bretagne la polarisation géographique de la richesse et de la pauvreté a fortement marqué l’évolution socio-économique des vingt dernières années. La concentration spatiale de la pauvreté s’est trouvée exacerbée par l’enrichissement de quelques-uns et
l’exode des personnes et des capitaux hors de certaines localités. Cette résidualisation par le
marché provoque une dislocation sociale croissante de nature fondamentalement spatiale, ainsi
que l’illustre l’enquête sur les revenus et la fortune de la Fondation Joseph Rowntree (Hills,
1995) (Joseph Rowntree Foundation Inquiry into Income and Wealth). Particulièrement remarquable est l’accentuation de la ségrégation spatiale par le revenu et la fortune qui revêt un
caractère fortement local et qu’influencent les politiques publiques de logement et d’allocation
de ressources (Power A., 1997). Mais ce ne sont pas seulement la richesse et la pauvreté qui se
trouvent de plus en plus nettement concentrées dans certaines zones et certains groupes spécifiques, c’est aussi la criminalité. Les enquêtes de victimation montrent de fortes disparités géographiques. Et l’analyse des enquêtes de victimation en Grande-Bretagne (British Crime Surveys) fait apparaître que la distribution de la victimation en Angleterre et au Pays de Galles s’est
nettement concentrée spatialement depuis les années 1970 (Trickett et al., 1995). Les disparités
dans la criminalité et la victimation au niveau de la localité reflètent en gros la redistribution
économique dans l’espace : Les atteintes aux biens ont plus de 50% de chances et les victimes
de telles atteintes plus de 33% de chances de se trouver dans à peine un cinquième des villes de
l’Angleterre et du Pays de Galles (Hope, 1997,148). De plus, les zones à forte criminalité sont
affectées par un effet de double concentration, en ce qu’elles ne souffrent pas seulement de taux
de criminalité plus forts qu’ailleurs mais en plus d’une plus forte concentration de victimations
multiples et répétées; autrement dit, les victimes sont victimées plus fréquemment dans les
zones à criminalité élevée que dans les autres. La criminalité revêt donc une dimension spatiale
nette, qui est en corrélation avec l’inégalité et la distribution de la pauvreté.
Enfin, le trait dominant de la transformation des villes aux États-Unis, en Grande-Bretagne
et dans certaines sociétés européennes, ne consiste pas dans l’urbanisation et la croissance; il
s’agit au contraire d’un phénomène de désurbanisation ou de contre-urbanisation, qui se traduit par un transfert de population des villes vers les zones suburbaines et rurales. S’agissant de
l’exode hors des métropoles britanniques, on estime, pour la période 1981-1994, à 1,25 million
l’excédent des départs sur les arrivées, soit une perte nette de 90 000 personnes par an (Champion et al., 1996). La désurbanisation a aggravé le problème de la fragmentation et de la désintégration de la ville et favorisé l’apparition de nouvelles sources de sentiments d’insécurité et
d’anxiété, pour aboutir à ce que Hope a qualifié de ville qui a peur (Hope, 1995). On peut
craindre qu’à une époque de mondialisation qui célèbre la mobilité, les villes ne se fractionnent
de plus en plus en zones interdites d’entrée pour les uns et interdites de sortie pour les autres
(Social Exclusion Unit, 1998,9).
Criminalité et sécurité locale
En résumé, les inquiétudes engendrées par l’insécurité et les incertitudes endémiques de la
modernité tardive fusionnent et se condensent en un souci absolument prédominant, celui de se
sentir et d’être personnellement en sûreté. Le caractère local que revêt cette préoccupation en
pleine ère de mondialisation trouve son expression la plus claire dans la prolifération des discours
sur la
sécurité locale dans le monde anglo-saxon et sur ses équivalents plus ou moins proches en
Europe continentale :
justice de proximité et
contrats locaux de sécurité en France (Wyvekens,
1996; Berlioz, Dubouchet, 1998) et
justitie in de buurt et politique de
integraal veiligheidsbeleid
aux Pays-Bas (Boutellier, 1997; van Swaaningen, 1997). Cette attention portée au plan local à
l’insécurité – en particulier aux incivilités de faible gravité et aux « désordres » infra-délictueux –,
traduit également les limitations de la capacité d’action de l’État
[6], autrement dit un rétrécissement
spectaculaire de l’horizon de la
souveraineté étatique. Comme l’explique Bauman,
Le monde de la finance planétaire n’attribue aux autorités de l’État guère plus qu’un
rôle de commissariat de police démesuré; le nombre et le savoir-faire des policiers en
patrouille, qui nettoient les rues des mendiants, des trublions et des chapardeurs, et la solidité des murs des prisons occupent une large place dans les « facteurs de confiance » des
investisseurs, ainsi que dans les calculs qui président à la décision d’investir ou de désinvestir. Se montrer excellent policier de terrain est la meilleure et peut-être la seule chose
qu’un État puisse faire pour convaincre les capitaux nomades de miser sur le bien-être de
ses sujets; si bien que le chemin le plus court pour amener le pays à la prospérité et, espère-t-on, l’électeur à la satisfaction passe par l’étalage public du savoir-faire et des prouesses
de l’État en matière de maintien de l’ordre (Bauman, 1998,120).
La sécurité locale, dans la mesure où elle prend en compte les questions de qualité de la vie,
reflète cette préoccupation envahissante de la sécurité et de l’insécurité existentielle. Elle se
constitue en un domaine de gouvernance qui prend en charge le plan local et les façons dont les
gens le vivent exposés qu’ils sont aux pressions de la mondialisation. Elle offre une possibilité
de reprendre possession du territoire. Sur le plan psychologique, elle invite à se retourner avec
nostalgie vers l’imaginaire communautaire de la tradition. Restaurer la sécurité et séduire la
population locale sont deux objectifs qui se rejoignent et se renforcent mutuellement. L’efficacité rhétorique du discours sur la communauté locale, lorsqu’il évoque par exemple les aspirations à la sécurité, tient à ce qu’il parle tout haut à notre peur et tout bas à notre imagination
(Lacey, 1996,110). Il possède une profonde légitimité affective (Anderson, 1983,14) en ce
qu’il brandit un idéal d’identité humaine authentique, de solidarité et de réciprocité à une
époque où précisément tout cela fait défaut. Sécurité locale, cela signifie qu’on fait quelque
chose, quelque chose de réalisable en ce monde incertain. Cela évoque une solution policière,
donc étatique, à la criminalité, à l’incivilité et au désordre, ce qui permet à l’État, mais à l’échelon local, de réaffirmer une certaine souveraineté. C’est la restauration symbolique de l’autorité
sur un territoire donné, bien visible et tangible. Et paradoxalement, peut-être, la sécurité locale
offre le point d’ancrage autour duquel se font jour des formules inédites de gouvernance en partenariat avec de nouveaux types d’organismes.
Le récent succès mondial de la tolérance zéro dans le maintien de l’ordre (van Swaaningen,
1998; Young, 1999) ne reflète pas seulement une large américanisation, donc mondialisation, des
politiques de justice pénale, mais aussi la prédominance de l’intérêt porté au local et à la répression
des signes de désordre. L’idée de la tolérance zéro, adoptée avec enthousiasme en Grande-Bre-tagne par le gouvernement New Labour ainsi que par d’autres gouvernements européens, propose
une stratégie de restauration de la souveraineté, de la discipline et de l’ordre et de reconquête de la
rue sur les déviants (Dennis, 1997). La tolérance zéro évoque un rétablissement nostalgique de
l’autorité morale grâce à des méthodes plus agressives et plus sûres d’elles-mêmes (Bratton, 1997).
En réalité elle ne propose qu’une solution illusoire à des problèmes sociaux ardus, tels que ceux des
sans-abri et des chômeurs. À bien des égards, la notion de tolérance zérocomme stratégie policière
est un contresens, car elle en méconnaît cet élément essentiel qu’est le pouvoir discrétionnaire de la
police. Elle ne se traduit nullement par l’application rigoureuse de toutes les lois, ce qui serait
impossible autant qu’intolérable, mais seulement par leur application fortement discriminatoire à
l’encontre de catégories bien spécifiques d’individus et dans certains lieux symboliques. En fait de
maintien de l’ordre sous le signe de la tolérance zéro, il s’agit plutôt d’une stratégie d’intolérance
sélective. Elle sert ainsi d’emblème à une nouvelle forme d’autorité et elle crée de nouvelles catégories d’individus diabolisés et d’altérités déviantes, qui, paradoxalement, ne sont nullement les
responsables des actuels meurtres et viols de masse mais les victimes de la mondialisation : les
jeunes économiquement marginalisés, socialement exclus et transformés en étrangers.
De plus, sous prétexte qu’un lien existerait entre incivilités et délits graves, la
tolérance
zéro autorise la collecte d’une information de base qu’utilisent les techniques se fondant sur le
risque pour analyser et cibler les délinquants potentiels et les
points chauds de la criminalité.
Elle contribue ainsi aux stratégies tournées vers le futur. Enfin, de même que la
sécurité locale
en général, la
tolérance zéro menace de faire de la criminalité et du désordre les préoccupations
dominantes en matière de
qualité de la vie, de rénovation urbaine, de traitement des inégalités
et autres domaines d’intervention, si bien que les problèmes sociaux se trouvent redéfinis en
termes de potentiel criminogène. C’est là une évolution qui de plus en plus affecte et infecte les
mentalités dans divers pays européens (van Swaaningen, 1997; Crawford, 1998b; Wacquant,
1999). À donner à la criminalité une place centrale dans la construction de l’ordre social on
court le risque de laisser de côté des problèmes fondamentaux pour l’intérêt général, sauf à les
définir par leurs seuls caractères criminogènes. À certains égards, cela représente non seulement une
criminalisation de la politique sociale mais aussi une
criminalisation de la pauvreté
et des décisions importantes d’intérêt général sont de plus en plus souvent conditionnées et justifiées par leur potentiel de prévention de la criminalité et des désordres. C’est particulièrement
clair dans la façon dont la
sécurité locale a servi à reformuler certains problèmes sociaux en
Angleterre et au Pays de Galles
[7] et dans la façon dont la
prévention de la délinquance a été fondue et confondue avec la
politique de la ville en France (Lazerges, 1995; Wyvekens, 1997).
Mais d’autres problèmes plus fondamentaux se trouvent ainsi posés, que nous n’examinerons pas ici et qui concernent la relation entre les évolutions intervenues dans la
sécurité locale
et les stratégies de prévention qu’elle sous-tend et l’essor d’un
populisme punitif et les stratégies
d’exclusion par la sanction pénale et de ségrégation ostensible qui se déploient simultanément.
Le recours croissant à l’emprisonnement dans nombre de sociétés développées
[8] et les expériences d’
incarcération en masse tentées dans certains pays, notamment les USA
[9] et la Russie
(Christie, 1993), posent, en raison de leur coût exorbitant pour les deniers publics, la question
cruciale de l’équilibre entre les politiques sociales et les politiques et programmes répressifs
[10].
Les rationalités politiques dominantes
Dans cette section je voudrais résumer ce qui m’apparaît comme les trois grandes
rationalités politiques qui représentent des conceptualisations différentes de la répartition des responsabilités au sein de l’État, de la société civile et du marché et entre eux, et qui sous-tendent l’actuelle redistribution des pouvoirs. Cela afin de dégager les contours, les origines politiques et
les possibles évolutions futures des champs discursifs au sein desquels s’opère la transformation et la reconfiguration de l’exercice du pouvoir. Je donne à cette notion de
rationalités politiques un contenu à la fois limité et ouvert
[11]. C’est à titre d’illustrations que j’exposerai ces différentes rationalités politiques et nullement pour en faire des idéologies hermétiquement closes
ni des ensembles intrinsèquement cohérents. Dans la réalité elles n’existent pas sous la forme
d’idéal-types; souvent, elles empruntent et refondent des éléments d’autres rationalités et donnent naissance à des programmes politiques hybrides. La réalité politique et l’exercice du pouvoir sont plus pragmatiques que le mot de
rationalités ne le laisse entendre.
Le welfarisme
Le welfarisme a été associé à la promotion d’une conception uniformisante et moralisante
de la vie sociale diffusée à l’initiative et sous l’autorité de l’État. Il a inspiré des mesures
sociales inscrites dans une politique de solidarité et d’assistance. Il est sous-tendu par les
idéaux d’un gouvernement social, à savoir celui de contrebalancer les inégalités en matière de
revenu, de santé et d’éducation et celui de promouvoir une citoyenneté sociale. L’effort pour
éliminer les inégalités (souvent considérées comme fondées sur la classe) grâce à des mesures
étatiques et des stratégies de nivellement a été au cœur du welfarisme. L’État du welfarea été le
principal moyen d’apporter aux citoyens la sécurité et une protection tout au long de leur vie,
du berceau à la tombe. Le welfarisme s’est efforcé de répartir les risques afin de protéger les
plus vulnérables grâce à la distribution de biens matériels. Ce faisant, il s’est attaché à contre-balancer les pressions du marché en pratiquant un mode de gouvernement centré sur l’État et la
compétence. La présence forte de l’État dans l’économie et d’autres secteurs de la vie sociale
est apparue souhaitable du fait que, dans une société démocratique, l’État, en tant que puissance
publique représente la volonté générale. L’interventionnisme de l’État s’est appuyé sur les
idées de compétence bureaucratique, de professionnalisme et de monopole de direction. Le
social et la communauté locale sont deux aspects complémentaires d’une même conception
large du gouvernement, qui considère cette dernière simplement comme le point d’application
local de son action sociale (O’Malley, Palmer, 1996,140).
L’expression criminologique du welfarisme a été le correctionnalisme, l’idée que la principale cause de délits réside dans la pathologie des délinquants ou de leur milieu social et que la
solution consiste à créer des institutions spécialisées dans la correction de ces pathologies et se
fondant sur leur compétence dans tel ou tel problème de la criminalité. Pour le welfarisme la
sanction avait pour mission première la réforme et la réhabilitation du délinquant, ce qui tendait
à légitimer les institutions créées à cette fin (Garland, 1985). À l’appui de ces prétentions on
élabora des criminologies positivistes, qui firent proliférer les spécialisations et les classifications. De même que la police devint de plus en plus une affaire de spécialistes, de même la
poursuite et toutes les tâches touchant au tribunal et à la prison. L’inflation du répertoire des
sanctions pénales s’accompagna d’une prolifération d’organismes et de personnels nouveaux,
tels que psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, responsables du suivi des probations
ou des peines de prison. Cette différentiation donna naissance à des domaines de savoir, des
techniques et des pratiques nouveaux et en expansion. Les diverses institutions, dans leur effort
pour asseoir leur prétention au professionnalisme, s’affrontèrent en des querelles de voisinage,
dont l’enjeu n’était autre que l’âme et le corps du délinquant et son destin administratif, considérés comme objets de leur compétence.
Il s’ensuivit que certains aspects de la gouvernance se trouvèrent de plus en plus associés
aux activités de tels fonctionnaires spécialisés et d’institutions créées pour administrer tel ou tel
secteur de la vie sociale. Faire de la police devint synonyme de l’activité des seules institutions
policières et la prévention de la délinquance se réduisit à l’effet dissuasifdes institutions de justice pénale. L’instauration de l’État-providence moderne a rétréci le vaste champ de la gouvernance – ou de la gouvernementalité au sens de Foucault (1991) – aux seules activités de l’État.
Il en est résulté ce qu’un auteur a pu qualifier d’approche externalisée de la criminalité (Leadbeater, 1996,1) fondée sur l’idée que les institutions de la justice pénale – policiers, tribunaux
et peines – peuvent résoudre les problèmes de la criminalité.
Les critiques faites au welfarisme sont intrinsèquement liées aux destinées politiques de
l’État-providence moderne
[12]. La principale porte sur la
surcharge d’État: elle repose sur la
conviction que le welfarisme effectue sur le capital et les individus une ponction financière qui
affaiblit le dynamisme économique et l’esprit d’entreprise par l’excès de réglementation. L’Étatprovidence interventionniste apparaît comme monolithique, abusif et malveillant. Dans
cette perspective, les gouvernements auraient fait preuve d’arrogance dans leurs programmes
d’ingénierie sociale, dont les objectifs outrepassent aussi bien le possible que le souhaitable
(Hayek, von, 1944). Du fait qu’il fonctionne avec des bureaucraties, l’État-providence est
constamment soumis à la pression de leurs membres qui cherchent à étendre leur empire et provoquent ainsi une inflation du coût de services publics inefficaces. À l’ombre omniprésente de
l’État, affirme-t-on, les conditions d’exercice de la responsabilité n’existent plus. Le welfarisme saperait l’initiative et l’esprit d’entreprise. L’État crée, nous dit-on, une
culture de la
dépendance moralement dommageable qui compromet l’exercice de la véritable responsabilité
(Murray, 1990). Il suscite, à l’égard de la fourniture de biens et de services, une
mentalité de
client (au sens romain du terme), tandis que les bureaucraties découragent les autres sources
d’assistance sociale telles que les associations de bénévoles, les institutions charitables, les
églises, l’entourage local et même la famille (Murray, 1994). En conséquence, le welfarisme
interdit toute alternative à la
mentalité douillette de l’auto-régulation par les professionnels.
Les spécialistes, ajoute-t-on, agissent dans leur intérêt de féodalité envahissante et non dans
l’intérêt public (Shapland, 1988) au sens large. L’échec de la réinsertion par la sanction telle
que l’entendait le welfarisme et le pessimisme de l’ère du
rien ne marche soulèvent des questions de fond sur le correctionnalisme. De plus, la
découverte par des universitaires occidentaux du fait que des acteurs non étatiques recrutaient à des fins privées des agents de sécurité
privés leur a paru mettre à mal les principes de référence du welfarisme (Kempa
et al., 1999).
Le néo-libéralisme
Le néo-libéralisme prend pour point de départ cette critique du welfarisme. À la place de
l’État-providence, il considère le marché comme l’agent adéquat de la mise en place de l’ordre
social. Il préconise l’auto-gouvernance individuelle. Il célèbre l’individualisme et privilégie la
compétition. En ouvrant l’action sociale aux marchés et à diverses formules d’entreprise, il
réintroduit dans les espaces laissés vacants par l’État l’autonomie, le choix et le aide-toi toimême, et par conséquent de nouvelles formes de responsabilité (van den Haag, 1985). L’acteur
du choix rationnel incarne et met en valeur l’autonomie, le choix, la responsabilité.
Les réformes inspirées par les théories néo-libérales du management (Osborne, Gaebler,
1992) ont insisté soit sur le transfert au secteur privé de certaines tâches des services publics,
soit sur l’assujettissement des bureaucraties aux disciplines du marché, et cela en dissociant les
fonctions séparables pour les restructurer sur une base quasi-contractuelle et surtout en distinguant les fonctions d’acheteur et de prestataire et en livrant celles-ci à la concurrence entre
organismes ou entre acteurs publics et privés. Ils plaident pour la responsabilité envers les
consommateurs et les
clients
[13]. Le rendement, l’économie et le rapport qualité/prix sont les
trois divinités du néo-libéralisme.
Alors que le welfarisme s’inquiétait de l’inégalité, le néo-libéralisme s’inquiète de l’insécurité dans une société du risque (Beck, 1992). Alors que le premier s’efforçait de répartir le risque
et de protéger les plus vulnérables grâce à la distribution de biensmatériels, le second caractérise
la société du risque négativement, par la répartition de maux ou de dangers. Les assurances et
autres systèmes actuariels occupent une place centrale dans la gestion multiforme du risque. Les
assurances permettent la rationalisation du risque à partir de calculs de probabilités et de distributions statistiques (Simon, 1987). Tout cela pousse à un prudentialisme privé (O’Malley, 1992)
qui remplace l’assurance sociale et qui confie aux individus la gestion de leur mode de vie futur
en s’assurant contre le risque et concrétise une logique responsabilisante tout en poussant à l’innovation puisque l’individu a la possibilité de se construire dans un régime de libre choix.
En criminologie, le néo-libéralisme se traduit par ce que Young (1986) appelle une criminologie administrative, pour qui la criminalité est un aspect de la vie quotidienne qu’il s’agit
d’éviter, de dissuader et de gérer. Les délinquants sont par essence comme nous, ils ne diffèrent
pas des autres acteurs rationnels. Le délit constitue un risque parmi d’autres maux. La délinquance est normalisée en tant qu’activité ordinaire (Cohen, Felson, 1979; Felson, 1998) qu’on
a à gérer, à éviter et à prévenir (Clarke, 1983,1992). C’est une criminologie de la vie quotidienne (Garland, 1996). L’acteur du choix rationnel est défini comme un sujet autonome ou qui
entreprend, et cette analogie ne se limite pas à l’évitement et à la gestion du risque par les victimes potentielles mais s’applique également au prisonnier entrepreneur qui se voit offrir un
ensemble de choix avec incitations et dissuasions en tant qu’entrepreneur de son propre avenir.
Cette conception entre dans ce que Feeley et Simon ont qualifié de nouvelle pénologie ou d’actuarialisme (Feeley, Simon, 1992,1994). Les techniques actuariellesrépartissent la population
en catégories statistiques et comportementales en fonction du risque. Elles traitent les groupes
comme s’inscrivant dans une stratégie de gestion du danger. On voit bien ici l’importance qualité systémiques de la rationalité administrative et de la gestion sans à-coups de la justice
pénale. On insiste de plus en plus sur la nécessité pour celle-ci d’éliminer les frictions, les
doubles emplois et les goulets d’étranglement, ce qui s’accompagne d’un recours accru à la
prévention de la délinquance, aux réseaux inter-institutionnels, à l’évaluation précoce des
causes, à leur dérivation avant procès et à des voies rapides de poursuite permettant d’éliminer
les affaires insignifiantes.
Les critiques du néo-libéralisme se sont concentrées sur les forces individualistes auxquelles il fait appel et qu’il laisse se déployer sans frein, ce qui, pour certains, tend à détruire le
tissu de l’action citoyenne collective et la solidarité sociale (Currie, 1997). Le néo-libéralisme
introduit une justice sans morale (O’Malley, 1994) en ce sens qu’il met de côté la morale et la
question des normes. Comme le notent Feeley et Simon, la justice est pensée non plus en tant
que système rationnel mais à travers la rationalité du système, en conséquence de quoi la nouvelle représentation figurée de la justice pénale c’est, dans l’analyse des systèmes, le graphique
des flux d’affaires (Feeley, Simon, 1994,178,188). La criminalité n’est qu’une question de
gestion, et celle-ci ne s’intéresse pas aux problèmes étiologiques et surtout pas aux causes
sociales de la criminalité. De plus, le néo-libéralisme ne prétend guère à la justice sociale et nullement à l’égalité. En ce sens, Rose (1996) estime que les conceptions néo-libérales du gouvernement ne se donnent nullement pour but de gouverner au moyen de la société et il en résulte
selon lui la mort du social.
Le communautarisme
Le communautarisme propose une critique des excès de l’individualisme libéral (et de son
expression la plus récente dans le néo-libéralisme) qui aurait fait pencher la balance trop fortement au profit de l’individu et au détriment des institutions sociales sur lesquelles s’appuient
nos valeurs morales (Etzioni, 1993,1997; Tam, 1998). Pour les tenants du communautarisme,
la communauté locale offrirait une formule intermédiaire entre le marché débridé et les idéaux
périmés de la solidarité sociale. Le communautarisme se propose de restaurer un certain espace
d’intervention publique et citoyenne après les ravages néo-libéraux de la mise de la vie quotidienne sous la coupe du marché et la réduction du bien public à un pur et simple résultat de
décisions et de choix individuels arbitrés par le marché. Dans cet esprit, il s’efforce de réactiver
certaines institutions de la société civile, à savoir la communauté de résidence, l’école, la
famille, pour en faire des formes vivantes du contrôle social. Il vise à une remoralisation de la
justice par l’intermédiaire de la communauté en tant qu’autorité morale. Le communautarisme
part de l’hypothèse que les individus sont des membres d’un même corps, que leur existence est
ontologiquement insérée dans le social. Nos astreintes morales de base nous viennent donc de
la communauté dans laquelle nous sommes nés et sont renforcées ultérieurement par d’autres
formes d’appartenance :
La communauté nous parle avec les mots de la morale. Elle revendique des droits sur
ses membres. Elle est même le plus important fondement du sens moral en dehors de la
conscience personnelle (Etzioni, 1993,31).
Pour le communautarisme, le
social et la
communauté ne sont plus nécessairement des
aspects complémentaires de la même grande rationalité de gouvernement, mais appartiennent à
des
problématiques de gouvernement différentes et potentiellement en concurrence
[14]. Le
social
se ramène à une
communauté de communautés et ne se voit reconnaître aucune spécificité
significative. Il constitue seulement un niveau de la
communauté, dans laquelle
des communautés d’ampleur limitée sont enveloppées d’autres plus larges... lesquelles sont à leur tour
situées au sein d’autres communautés plus larges encore (Etzioni, 1993,32).
L’aspect criminologique du communautarisme se caractérise par l’intérêt porté à une prévention de la criminalité qui s’appuie sur la communauté locale et à des stratégies policières et de
traitement de la criminalité qui insistent sur le renforcement des liens de sociabilité et sur le
contrôle social informel. Il s’agit notamment d’agir sur le plan social et situationnel, en particulier par le traitement de l’architecture et de l’environnement. Le regain d’intérêt pour une
justice
réparatricedoit beaucoup aux idées communautaristes. La revitalisation de la
communautérend
plus efficaces des mécanismes de contrôle social, tels que la
mortification réintégratrice (
reintegrative shaming) (Braithwaite, 1989), qui fonctionnent mieux quand ils s’appuient sur des cultures communautaires. Une communauté forte peut nous faire entendre la voix de la morale, à
condition que la fonction de police soit exercée par la communauté et non sur elle (Leadbeater,
1996). Aussi,
plus une communauté est viable, moins il est besoin de police
[15].
Dans cette veine criminologique, l’ouvrage le plus influent a été celui de Wilson et Kelling,
dont la thèse du
carreau cassé
[16] a inspiré le principe de l’exercice d’une police à
tolérance
zéro
[17]. Ils y soutiennent en effet que les incivilités bénignes – vandalisme, graffiti, comportement bagarreur, ivrognerie, mendicité, etc. –, si elles restent non maîtrisées et non sanctionnées
vont enclencher toute une série de réactions en chaîne dont le résultat possible sera de faire basculer un quartier
respectable et
sympathique vers l’épouvantable ghetto criminel
[18]. Le déclin
d’un quartier le fait entrer dans une spirale ascendante de peur et de délinquance. Il y a chez
Wilson et Kelling une nostalgie implicite pour un monde du passé, sûr et consensuel. Et il est
sous-entendu que ce passé a été érodé d’abord par la permissivité des années 1960 puis par l’individualisme grossier qui lui a succédé. Selon Kelling et Coles (1997), le désordre
a proliféré à
mesure que s’imposait une mentalité individualiste et l’incitation législative et judiciaire à la
protection des droits fondamentaux de l’individu aux dépens des intérêts de la communauté.
Les signes de désordre, fait-on valoir, sont les ennemis de la communauté. Le désordre frustre
ses attentes en matière de comportements convenant à la vie en société. Il est donc nécessaire
que la communauté fasse à nouveau sentir ses
forces naturelles d’autorité et de pouvoir. Le rôle
de la police et autres acteurs institutionnels est de conforter l’autorité politique et morale de la
communauté. Pour ce faire, la police doit faire une place à ces
forces naturelles.
Les critiques du communautarisme ont visé surtout l’idéalisation qu’il fait de la
communauté
(Crawford, 1996). Il opère souvent un glissement de la
tradition à la
communauté, de la
communauté entendue comme un passé perdu à la
communauté entendue comme fondement d’institutions démocratiques modernes à construire. De plus, il tend à associer la
communauté à une histoire toute de bienveillance et toute en rose. Il incarne ainsi une
nostalgie opiniâtre en résonance
avec les thèmes néo-conservateurs du déclin de la civilité, souvent associé à la permissivité qu’on
attribue aux années 1960, ce qui du même coup obscurcit les distinctions politiques traditionnelles entre gauche et droite
[19]. Le postulat de base est que plus il y a de
communauté moins il y a
de délinquance, en contradiction avec des décennies de recherche sur les sous-cultures de la délinquance, dans lesquelles la
communautéelle-même, avec ses valeurs normatives partagées, est criminogène. L’idée que la
communautéconstituerait l’institution pivot de l’ordre
social est mise en
question par ce fait d’expérience que les communautés apparaissent en déclin. Comme l’observe
Hobsbawn,
jamais on n’a usé du terme de « communauté » avec moins de discernement et de
contenu que dans les décennies où les communautés au sens sociologique sont devenues peu
repérables dans le monde réel (Hobsbawn, 1995,428). En second lieu, le rôle de la communauté
comme facteur de cohésion
sociale est sapé par la dislocation sociale et spatiale qui amène les
riches à se dissocier des autres et à se regrouper entre eux dans des habitats bien défendus, où ils
cessent de participer aux services publics et de les financer. Dans ce contexte, l’image de la communauté comme d’un îlot auto-régi fondé sur l’exclusion suscite des inquiétudes quant au lien
entre justice locale et justice sociale et évoque l’utopie négative d’un avenir
néo-médiéval, qui a
du reste déjà pris pied dans certaines régions des États-Unis (Davis, 1990; Blakely, Snyder, 1997).
Les programmes politiques
À la différence des deux autres rationalités politiques, le néo-libéralisme a un caractère
mondial et comme tel il a très directement contribué à la mise en place de la modernité tardive
et des traits essentiels de la mondialisation indiqués au début de cet article. À des titres différents, cependant, chacune de ces trois rationalités constitue le terrain idéologique à partir
duquel la restructuration des pouvoirs est actuellement contestée. Il faut remarquer que dans le
domaine de la lutte contre la criminalité comme dans d’autres, les programmes politiques ainsi
élaborés sont en fait bien moins cohérents que chacune de ces rationalités politiques et empruntent souvent à des rationalités différentes et même contradictoires. C’est ainsi que les programmes politiques du thatchérisme et du reaganisme comportaient des contradictions évidentes du fait qu’ils combinaient le néo-libéralisme à l’idéologie conservatrice. Cela explique
certaines ambiguïtés qui ont marqué profondément le thatchérisme en matière de lutte contre la
criminalité, et tout particulièrement cette tension entre l’amoralité du marché considéré comme
le moteur du changement et l’autoritarisme moral qui est au centre du
populisme autoritaire
thatchérien (Hall, 1985). Nous illustrerons cette contradiction par deux exemples. Le premier a
trait au développement de la prévention de la délinquance et de la sécurité locale, auquel les
gouvernements Thatcher ont donné une forte impulsion, notamment avec les
Safer Cities Projects (projets
villes sûres) (King, 1989; Crawford, 1998a). D’un côté on peut reconnaître là
l’idée néo-libérale de normaliser le délit comme
faisant partie de la vie courante, puisqu’il
s’agit d’une stratégie jouant sur les ressources financières. C’est ce que Moynihan appelle
relever le seuil de la déviance (Moynihan, 1993), c’est-à-dire faire en sorte que, là où la criminalité
atteint des taux très élevés, la société assouplisse sa notion de déviance et reconnaisse comme
acceptables voire
normaux des comportements jusque-là considérés comme déviants, limitant
ainsi le niveau de la demande adressée au système judiciaire pénal
[20]. De l’autre côté, la prévention de la délinquance
[21] et la sécurité locale, en concentrant l’attention et les énergies sur les
incivilités, le comportement asocial, les désordres, les actes quasi ou sub-délinquants, aboutit
au contraire à
abaisser le seuil de la déviance (Krauthammer, 1993). Le
normal en vient à être
considéré comme
déviant
[22]. Cela peut avoir pour conséquence une hausse de la demande de
maîtrise de la délinquance et d’intervention judiciaire
[23].
Le second exemple réside dans la contradiction entre le jeu sans frein du marché et les
valeurs traditionnelles de la famille et de la communauté. Sous le règne néo-libéral, la famille,
la communauté de résidence et les autres collectivités sont emportées par la logique dissolvante
du marché qui détruit les fondements de l’obligation sociale. Aussi, dans le cadre du néo-libé-ralisme, invoquer de telles collectivités, comme le fit Thatcher dans sa déclaration de triste
mémoire selon laquelle la société n’existe pas, il n’y a que des familles et des communautés de
résidence, est-il malhonnête ou contradictoire, à moins qu’il ne s’agisse de la conceptualisation
de groupes sociaux à partir des relations contractuelles entre individus sur la base de motivations tendant à la maximisation du profit et de soi-même.
Les partenariats entre public et privé :
de nouvelles formes de gouvernance ?
C’est dans ce contexte de rationalités politiques concurrentes qu’à l’époque de la modernité
tardive se formule le recalibrage des pouvoirs et des responsabilités au sein de l’État, du marché et de la société civile et entre ceux-ci. Les déplacements qui en sont résultés sont sous-ten-dus par une fragmentation, une dispersion et une multiplication des pratiques policières et de
lutte contre la délinquance. Les réformes néo-libérales ont favorisé la fragmentation, et celle-ci
a alimenté les besoins de coordination et les pressions en ce sens. Ces réformes ont donc créé
les conditions de l’apparition de réseaux; mais simultanément leur prolifération pléthorique
compromet les efforts de coordination. Cela a donné naissance à un ensemble complexe de
réseaux, de partenariats, d’alliances entrecroisées entre des organismes ou des initiatives
citoyennes, qui transcendent les sphères publique et privée et constituent des mélanges
hybrides d’institutions, de lieux et de fonctions multiples. Le terme de gouvernance s’avère
utile ici, car il met en évidence un déplacement majeur de l’analyse politique. Celui-ci consiste
en un renouvellement à la fois du regard sur les réalités et du champ des réalités à examiner. Il
se traduit par l’effort pour problématiser, plutôt que de la rejeter sans examen, la triade conceptuelle marché-État-société civile qui a dominé l’analyse des formations sociales modernes.
Ces déplacements au sein de la gouvernance en matière de criminalité ont des implications
particulières pour la souveraineté de l’État, étant donné le monopole exercé par l’État-nation
sur l’usage de la force, sur la puissance publique et sur la loi (Robert, 1997). La prise de
conscience des limites de la souveraineté étatique a des répercussions sur la forme et la structure de la gouvernance, ainsi que le font observer Hirst et Thompson :
Les États-nations souverains ont revendiqué comme leur trait distinctif le droit de
déterminer le mode de direction s’appliquant sur leur territoire à chaque activité, que ce
soit pour l’assumer eux-mêmes ou pour fixer les limites à l’intérieur desquelles d’autres
instances l’exerceraient. Ils revendiquaient ainsi le monopole de la fonction de gouvernance. L’usage commun tend donc à affecter le terme de « gouvernement » aux institutions
d’État qui dirigent et régulent la vie d’une communauté territoriale. Mais la gouvernance –
c’est-à-dire la direction d’une activité par des moyens propres à en obtenir l’ensemble des
résultats souhaités –, ne se réduit pas à une province de l’État. C’est une fonction qui peut
être exercée par toute une gamme d’institutions et de pratiques publiques et privées, étatiques ou non, nationales ou internationales (Hirst, Thompson, 1995,422).
S’agissant de la prévention et de la lutte contre la criminalité, le rôle et la contribution des
intérêts économiques se sont avérés significatifs de ce point de vue. L’industrie de la sécurité privée a fait florès dans toute l’Europe au cours des vingt dernières années (Ocqueteau, 1998; de
waard, 1999; Jones, Newburn, 1999). En Grande-Bretagne, on estime que le nombre d’employés
du secteur de la sécurité privée a dépassé celui des membres de la force publique. Aux États-Unis, on évalue à environ deux millions les effectifs de la sécurité privée contre 650000 policiers
assermentés (Bayley, Shearing, 1996,587). Il est donc manifeste que les polices du secteur public
ont perdu leur monopole et leur supériorité numérique.
La diversification de la fonction policière soulève quelques questions. Tout d’abord, on ne
peut plus se contenter de la définir comme le travail de la police. Nous devons considérer le travail de la police comme le processus dans lequel une gouvernance, soit la mise en œuvre d’une
autorité régie par des règles, s’exerce en vue d’instaurer et de perpétuer la sécurité. Cette définition tient compte du fait qu’il s’est produit, en matière de police et de lutte contre la délinquance, une dispersion essentielle, en vertu de laquelle se sont trouvés impliqués dans ces
tâches divers organismes, groupes et individus appartenant à diverses formations, publiques,
commerciales ou bénévoles. En second lieu, nous devons examiner les implications de cette
diversification pour les centres de pouvoir en termes de formes de police et donc interroger la
nature de l’autorité souveraine ou son absence. En d’autres termes, où réside la dynamique de
l’innovation actuelle en matière de maintien de l’ordre ?Et dans quelle mesure la fonction policière et la lutte contre la criminalité entendues largement continuent-elles à se réclamer de l’intérêt public et à lui être profitables ?
Dans cette perspective, Shearing (1996) a distingué plusieurs modes de privatisation correspondant à deux processus distincts de transformation. C’est ce qu’il appelle, d’une part,
autorité de l’État exercée à distance et d’autre part, administration privée. Le premier cas correspond selon lui à des évolutions initiées par l’État et qui l’amènent à conserver les importantes fonctions de direction et de fixation d’un agenda tout en sous-traitant l’exécution. Ici,
l’État joue un rôle de facilitation et d’animation (Donzelot, Estèbe, 1994). En revanche, dans le
cas de l’administration privée c’est aussi bien la direction que l’exécution de la police qui sont
privatisées. Si la distinction conceptuelle faite par Shearing a tendance à simplifier une réalité
faite souvent de relations interactives, elle est cependant utile en ce qu’elle met en lumière tant
les limitations que les points forts de la puissance publique dans ce contexte d’un ordre pluriel
de plus en plus complexe qui est celui de la fonction policière et de la lutte, préventive ou non,
contre la délinquance.
Qui plus est, Shearing met en évidence la façon dont des techniques élaborées au sein d’
administrations privées ont influencé des stratégies étatiques. Il observe qu’avec l’expansion de
la sécurité privée et de la
propriété privée de masse, la
fonction de police a changé en même
temps qu’elle se déplaçait
[24]. Aussi la nature et l’orientation de la politique policière ont-elles
été affectées par des questions de lieu et d’autorité. Les stratégies de la sécurité privée se préoccupent davantage de prévenir les pertes et de réduire les risques que de faire appliquer la loi
et de repérer les délinquants pour les faire inculper. Ses préoccupations sont donc plus
instrumentales que
morales (Shearing, Stenning, 1987). Les règles appliquées dans ces
espaces privéssont dominées par une conception de la prévention et de la sécurité tournée vers le futur. Les
administrations privées qui opèrent dans les centres commerciaux ou dans les complexes sécurisés privés sont souvent plus portées à réparer les atteintes à la sécurité, à éliminer les problèmes à l’avance ou à exclure les individus qui semblent menacer l’ordre, plutôt qu’à se fier à
la vertu dissuasive du processus des poursuites et du processus pénal formel. Quand on invoque
le droit, il s’agit plus souvent d’un droit contractuel que du droit pénal. Les droits de déplacer,
de licencier, d’exclure ou de mettre fin à un engagement que peuvent conférer ces contrats
constituent de puissants moyens de pouvoir.
Les évolutions du secteur privé influencent de plus en plus les évolutions du secteur public
en matière de police et de lutte contre la délinquance. C’est dans une certaine mesure le secteur
privé qui a défini les tâches vers lesquelles s’orientent les autorités publiques chargées de la
sécurité. Par exemple, en Grande-Bretagne, les autorités locales chargées des centres-villes
s’orientent de plus en plus vers les modes de régulation et de contrôle mis en œuvre dans les
centres commerciaux privés de la périphérie des villes et poussent à la transformation des
centres-villes et des espaces publics sur le modèle du
mall. L’entrée d’intérêts économiques
dans les nouveaux et proliférants partenariats pour la sécurité locale a favorisé la fertilisation
croisée des idées et des pratiques par dessus le clivage entre public et privé. Aussi, Ericson et
Haggerty (1997) estiment-ils que les services publics de police consacrent toujours plus de
temps et de ressources à entretenir des réseaux qui ont pour vocation principale la sécurité plutôt que l’application de la loi. Dans cette perspective, les policiers se transforment de plus en
plus en
courtiers en connaissances, conseillers spécialisés et gestionnaires de sécurité auprès
d’institutions publiques et autres (Ericson, 1994,164). Les réseaux regroupant des acteurs multiples ont impliqué des policiers dans un
maintien de l’ordre communicationnel qui leur fait
jouer le rôle de
courtiers en informations
[25]. Nous avons là un exemple d’interaction entre des
évolutions survenant de part et d’autre du clivage public/privé. Un exemple également du fait
que la dynamique du changement et de l’innovation ne se manifeste pas seulement au sein de
l’État mais, à l’occasion, très loin de lui.
Et pourtant, la privatisation sous tous ses aspects, loin de remédier aux déficits de légitimité
en soulageant l’État d’une part de sa surcharge, a créé de nouveaux problèmes de légitimité, un
peu partout dans les nouveaux champs du social. La prolifération des
administrations privées et
des partenariats avec de nouvelles instances collectives soulève des questions quant à la nature
de l’autorité, la responsabilité et les droits des citoyens. La multiplication des acteurs et les responsabilités qu’ils se sont vu confier fait planer une ambiguïté sur le pouvoir de définir et de
mettre en œuvre l’usage légitime de la force
[26]. Cela reflète la position incertaine occupée par
l’État dans la redéfinition des pouvoirs.
Pour certains observateurs, l’évidement de l’État a mis de plus en plus en lumière l’impuissance de l’État (Jessop, 1993). Rose et Miller (1992) estiment que nous assistons à la croissance
de pouvoirs qui s’exercent au delà de l’État. Les rationalités néo-libérale et communautarienne
comportent à l’évidence des critiques portant sur le rôle de l’État et sur sa compétence en matière
de lutte contre la criminalité comme ailleurs. Ce sont bien des rationalités anti-étatistes puisqu’elles recherchent les solutions du côté des individus, des communautés locales et des marchés. Mais d’autres auteurs, suivant en cela les gourous du management Osborne et Gaebler
(1992) ont soutenu que les tendances actuelles signifient au contraire un renforcement du rôle de
l’État en ce qu’elles l’amènent à affiner et restructurer ses fonctions. C’est ainsi que Cope et al.
(1995) montrent que l’État cherche à barrerplus qu’à rameret se réserve donc de distribuer autorisations, permis et audits à d’autres acteurs qui eux agissent. Nous verrions donc surgir un État
dégraissé. Tout compte fait, observent Osborne et Gaebler, celui qui tient la barre détermine
davantage la destination de la barque que ceux qui rament (Osborne, Gaebler, 1992,32). Et ils
plaident pour moins de gouvernement et davantage de gouvernance. Et il est manifeste que
beaucoup des transformations inspirées par les managéristes ont centralisé des pouvoirs considérables de standardisation et de choix des objectifs et ont ainsi accru la capacité de l’État à
conduire les politiques. Contrats, indicateurs de performance, audits et inspections, tels sont
notamment les outils qui servent dans la pratique à instaurer cette relation du gouvernement à
distance (Power M., 1997).
Il ne s’agit pas là, cependant, d’un processus univoque, tel que l’État se
dégraisserait de
plus en plus ou, inversement, se trouverait supplanté par l’autorégulation du secteur privé ou de
la communauté locale. Tout d’abord, dans de nombreux pays ce sont les gouvernements qui ont
délibérément encouragé, autorisé et facilité l’implication de plus en plus étendue du secteur
privé policier et autres domaines de la justice pénale, dans le cadre de programmes de
privatisation et de stratégies de délégation de responsabilités. Ensuite, l’effacement de l’opposition
entre public et privé se traduit parfois par la pénétration de la régulation étatique dans de nouveaux domaines de la vie sociale. Le contrôle par la puissance publique tend à s’étendre à des
espaces privés, notamment à la maison, à la famille et au lieu de travail
[27].
À la différence des thèses sur l’État dégraissé et sur l’État impuissant, c’est la complexité
qui caractérise l’émergence des partenariats entre public et privé. Ceux-ci traduisent des tendances néo-corporatistes et une dynamique centrifuge qui traverse et perturbe le clivage
public/privé. Les évolutions ne se font pas seulement vers le haut, – impliquant un recentrage
de l’État-nation ou même une régulation supranationale, ou vers le bas, – impliquant une
décentralisation au profit des autorités locales, des communautés d’habitants et des consommateurs, mais aussi vers l’extérieur, vers ces nouveaux réseaux d’action concertée que sont ces
partenariatset qui reconfigurent les relations existant au sein du complexe de la justice pénale,
à la fois aux niveaux du centre et de la périphérie et entre ceux-ci.
Mais la fortune même de la sécurité locale reflète l’évolution des ambitions de l’État de la
modernité tardive, et lui est intimement reliée. La reconfiguration des relations de part et d’autre
du clivage public/privé fait apparaître des points faibles en même temps que des points forts. La
restructuration en cours ne s’effectue pas seulement au sein de l’État, mais aussi parfois tout à
fait hors de sa portée. La multiplication des acteurs a des effets complexes et non dépourvus
d’ambiguïté. Dans certains domaines d’intervention, la compétence de l’État se rétrécit, dans
d’autres elle se renforce et dans d’autres encore elle se remodèle, souvent au travers de nouveaux
réseaux. Les stratégies et les institutions de la sécurité locale ne se coulent pas aisément dans les
hiérarchies traditionnelles, mais elles contribuent à leur renouvellement. Les partenariats et les
réseaux d’action concertée établissent entre État et société civile des relations que vient encore
compliquer le processus d’intégration à des instances d’élaboration des politiques. Ils ont de
plus rendu problématiques certaines idées reçues quant à la nature des relations existant à l’intérieur des organisations et entre elles et le public, notamment concernant le fondement de la légitimité, le principe de la fiabilité professionnelle et la source de l’autorité et de la responsabilité.
Loin de se révéler des vecteurs parfaitement fiables de systémisation et de synergie, ces réseaux
et ces partenariats sont devenus ce que Charlesworth (et al., 1996) décrit éloquemment comme
des écheveaux embrouillés, saturés de tensions et de points de conflit.
L’analyse de ces nouveaux réseaux appelle une approche conceptuelle si l’on veut à la fois
éviter de tomber dans une interprétation univoque des relations de pouvoir et refuser de voir
simplement dans ces partenariats le produit d’une compétition pluraliste ou d’un marchandage
équilibré. Un tel cadre conceptuel est nécessaire pour mettre au jour les tendances à la fermeture sociale et au pouvoir monopoliste à l’œuvre dans la dynamique des partenariats. Dans une
telle perspective, il faudrait faire la part belle aux questions concernant les processus d’intégration, où s’applique le pouvoir d’exclure aussi bien que d’inclure. Il faudrait étudier tant les
considérables privilèges que les implications en matière de régulation que comporte l’intégration dans les partenariats et qui confèrent aux organisations ‘incluses’ un statut ‘public’ privilégié, d’où découlent certains pouvoirs – notamment l’accès à la définition des politiques –, en
même temps que des responsabilités, notamment celle de veiller à la mise en œuvre et au respect des politiques publiques (Crawford, 1994a, 501). Il conviendrait donc de faire ressortir le
double processus par lequel se trouvent facilités à la fois l’accès du privé à la définition des
politiques publiqueset l’accès de la puissance publiqueà l’élaboration et à la mise en œuvre des
politiques privées. Car, dans la mesure où des intérêts privés sont incorporés aux processus de
définition des politiques, ils se voient reconnaître un certain caractère public, et inversement,
les réseaux impliquent une certaine dose d’intervention externe (publique) dans des processus
de prise de décision privés et intérieurs aux organisations participantes. Ce serait donc un objet
de recherche valable que de chercher à cerner le problème fuyant et non résolu de savoir ce
qu’il advient des bénéfices attendus tant par les intérêts économiques que par les organismes
concernés ou par le public de ce qu’on peut leur apporter en matière de sécurité publique.
Enfin, ainsi que Schmitter nous y invite à propos des tendances actuelles à créer de nouvelles instances, nous devons être attentifs à la compatibilité ou à l’incompatibilité de ces dispositifs inédits avec la notion de responsabilité démocratique et donc à leur légitimité sur le
long terme (Schmitter, 1989,58). Le fait essentiel c’est que la légitimité de ces réseaux ne se
situe pas au niveau
politique mais
administratif ou
managérial: elle se fonde sur l’affirmation
d’une compétence cumulée supérieure et/ou d’une efficacité accrue de la prestation de services.
À bien des égards, ces partenariats et ces réseaux d’action concertée mettent en jeu des dynamiques aux antipodes de la
transparence, de par la complexité et le secret de leurs délibérations
et de par le choix des représentants qui y participent. Ces nouveaux partenariats ont engendré
des
oligarchies privilégiées inédites, peuplées d’une
nouvelle magistrature de membres souvent non élus des élites, et préoccupées des intérêts qu’ils représentent et des relations de pouvoir entre eux. De plus, souvent délibérément
[28], ils court-circuitent les procédures institutionnelles de
formation de la volonté générale (Habermas, 1989).
Dans un autre registre, la nature même des partenariats, la multiplicité de leurs niveaux
d’autorité et la complexité de leur interdépendance posent des problèmes de responsabilité. Les
décisions négociées et prises en commun lient les diverses parties autour d’une politique et de
résultats devenus ceux de l’organisme qu’elles composent, mais échouent souvent à établir les
échelons de responsabilité. La complexité institutionnelle rend plus difficile encore de savoir
qui est responsable devant qui et de quoi. Ainsi se trouve posé ce que Rhodes a appelé :
« le problème des auteurs multiples », qui surgit quand tant de gens apportent leur
contribution qu’on ne peut plus en identifier aucune, et si on ne peut imputer de responsabilité à personne après coup, personne ne se sent tenu à un comportement responsable
avant (Rhodes, 1996,663).
Une autorité partagée est difficile à situer clairement et risque de devenir insaisissable.
Pour Peters, dans les conditions actuelles, on ne peut plus guère situer l’autorité : elle est partagée, fragmentée, déléguée, conditionnelle, soumise à approbation et rectification, encadrée
par des circulaires et des directives de service publiques ou secrètes. En un mot, l’autorité est
devenue irrepérable (Peters, 1986,34).
En dépit de ces sujets bien réels d’inquiétude, cependant, Garland a sûrement raison de
mettre en relief les avantages potentiels et les possibilités qu’on peut attendre des débuts d’un
processus de dé-différentiation que la gouvernance en partenariat permet et qui tend à faire de
la maîtrise de la délinquance une activité d’ordre général, non spécialisée, ancrée dans la
conscience et dans la pratique courante des organismes divers comme des simples citoyens. Et
qui serait capable de
démanteler les institutions et les principes modernistes [welfaristes]
qui
structurent le champ de la lutte contre la délinquance (Garland, 1998,518). Les
zones de gouvernanceprivées ouvrent à la lutte contre la délinquance dans les espaces semi-publics des possibilités positives. Tout d’abord, l’accent mis sur des dispositifs à valeur plus instrumentale que
morale se traduit par des interventions à faible tonalité morale. En second lieu, et en conséquence, elles se préoccupent moins, nous l’avons vu, de repérer et de punir que de prévenir
d’éventuels délits. Les châtiments symboliques et ritualisés ne constituent pas un impératif
moral; en revanche, réduire le risque qu’une infraction soit à nouveau commise est bien un
impératif pratique et financier. Aussi, sont-elles portées à investir sur le futur. En troisième lieu,
et ceci résulte en partie de cela, elles tendent à recourir davantage à des incitations à se montrer
conforme et discipliné – une
infrastructure de la gratification (Kempa
et al., 1999,206) – plutôt qu’à la punition. Enfin, ces zones de gouvernance privées cherchent à mettre en œuvre des
formes de contrôle consensuelles
[29] plutôt que coercitives, comme le sont traditionnellement les
mesures étatiques.
Le problème c’est que le
choix offert par ce nouveau marché est socialement circonscrit.
Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent pas payer le droit d’entrée dans ces enclaves de sécurité
commercialisée ? Et qui donc sont laissés à la porte et soumis à des méthodes policières qui
appliquent dans toute leur sévérité la
tolérance zéro? Comme le relèvent certains auteurs
[30] et
comme le préconisent les communautariens, l’intervention d’acteurs de la sphère publique et
de la communauté – comme dans certains programmes progressistes de prévention de la délinquance –, peut modérer les excès du secteur privé et commercial. N’oublions pas, cependant,
que les communautés locales sont rarement ces utopies égalitaristes que certains communautariens appellent de leurs vœux, mais bien des formations hiérarchisées, structurées suivant des
axes de relations de pouvoir, et souvent marquées par des hostilités et des clivages sociaux, tant
en leur sein qu’à l’égard de l’
autre extérieur (Crawford, 1999).
La position de l’État à l’intérieur de cette nouvelle configuration du maintien de la sécurité et
de la lutte contre la délinquance se manifeste de plusieurs façons, mais surtout par une équivoque
et une incertitude politique. C’est que l’État se trouve confronté à ses propres limitations.
Comme le montre Garland, la souveraineté de l’État en matière de criminalité est simultanément
déniée – elle se situerait
au delà de l’État – et symboliquement réaffirmée lors d’épisodes périodiques de dénégation hystérique et populiste de ces limitations (Garland, 1996,462). On ne
reconnaît les limitations de la justice pénale traditionnelle – police et peine – dans certaines circonstances que pour les outrepasser et les ignorer dans d’autres. Cette oscillation entre déni et
reconnaissance donne lieu à des déplacements peu saisissables dans la représentation que donne
l’État de sa propre capacité à maîtriser efficacement la délinquance. Il en est résulté des accès de
populisme qui ont donné périodiquement à des politiciens en mal de légitimité l’occasion de
réentonner la rhétorique du châtiment et de la répression énergique par l’appareil d’État
[31]. Le
populisme punitif et la responsabilisation associée à la recherche de remèdes préventifs à la
délinquance reflètent l’un et l’autre une équivoque politique. C’est comme s’il s’agissait de
phénomènes véritablement jumeaux et antithétiques, l’un provoquant l’autre (Garland, 1997,203).
Et pourtant, au cœur de la tendance populiste s’exprime une dénégation :
Une démonstration de force punitive à l’encontre d’individus sert à réprimer toute
reconnaissance de l’incapacité de l’État à contenir la délinquance à un niveau acceptable.
Une volonté d’infliger des châtiments rigoureux à des délinquants reconnus coupables
compense magiquement une incapacité à apporter la sécurité à la population dans son
ensemble (Garland, 1996,460).
Dans ces conditions, la rhétorique et la politique répressives sont autant le produit des problèmes de souveraineté et de légitimité de l’État que de la recherche de remèdes rationnels à la
criminalité. Et cependant, cette équivoque résulte aussi de tensions entre les rationalités politiques dominantes qui chacune à sa façon mettent en valeur le véhément désir à connotation
morale d’ordre, de surveillance et de punition, d’une part, et la préoccupation administrative,
rationaliste et normalisante de gérer la délinquance, d’autre part. Les conflits et les tensions
entre ces deux conceptions opposées constituent des composantes fondamentales de la politique et de la pratique en matière de lutte contre la criminalité aujourd’hui. Cela contribue à
expliquer l’indécision morale qui se lit dans les démarches apparemment contradictoires observées plus haut et consistant à
abaisser le seuil de la déviance ou à le relever, ce qui constitue
moins la conclusion logique de la
rationalisation de la déviance
[32] que le produit des incertitudes des États-nations quant à leurs faiblesses et leurs frustrations, en même temps que de la
lutte pour l’hégémonie entre rationalités politiques divergentes.
Les perspectives des nouveaux partenariats
Dans ce contexte, il nous faut nous demander quelles sont les perspectives d’avenir du processus de dé-différentiation ouvert par la gouvernance en partenariats et via les réseaux d’action concertée. En regroupant toute une gamme d’organisations et de parties intéressées appartenant aux secteurs public, associatif et privé ainsi qu’à des groupes locaux concernés, les
partenariats créent les conditions d’un changement fondamental dans la façon dont nous
manions la répression et la prévention. Elles ouvrent la possibilité d’une approche globale de
ces problèmes, qui reflète la nature même du phénomène et son étiologie multiple. Une
approche qui parte des problèmes eux-mêmes et non des bureaucraties, qui recherche des solutions spécifiques à chaque problème et non pas définies à partir des moyens immédiatement
disponibles. Les partenariats permettent une systémisation et une coordination des efforts, des
compétences et des informations – les différents acteurs se saisissant différemment d’un même
problème de criminalité –, rendent possible une mise en commun des ressources, dérangent et
remettent en question la culture du confort des groupes d’intérêts professionnels. En cela, ils
favorisent le renforcement de la société civile et son esprit d’intervention et remettent en question nombre d’idées reçues du welfarisme quant à la compétence professionnelle, la spécialisation, le monopole et le paternalisme d’État. Un gouffre sépare cependant la rhétorique de la réalité, en fait de partenariats authentiques. Malgré le discours sur le travail en équipe (Social
Exclusion Unit, 1998), les difficultés et les embûches sont rarement affrontées voire reconnues :
C’est comme si, tous ensemble, nous nous étions tout d’un coup éveillés d’un rêve de
deux cents ans pour constater que nous n’avions pas les bonnes règles pour le jeu auquel
nous voulions jouer. Et pourtant, les nouvelles règles n’ont pas l’air de cadrer avec l’esprit
du jeu, ni avec le terrain sur lequel on le joue, ni avec les relations traditionnelles entre
joueurs, sans même parler des relations de ceux-ci avec les spectateurs, qui sont à présent
invités à entrer dans le jeu (Crawford, 1997,59).
Ces difficultés sont aggravées par les tensions existant à l’intérieur des rationalités politiques dominantes et entre elles, alors qu’elles sous-tendent les programmes gouvernementaux
et qu’elles sont heurtées de front par l’idée nouvelle du partenariat. Examinons quelques-unes
de ces difficultés souvent négligées.
Réaliser un partenariat dans une tradition welfariste
En réunissant des organisations et des groupes divers, comme c’est leur but, les partenariats
mettent en jeu deux dynamiques structurelles décisives qu’exacerbent le cloisonnement des
bureaucraties welfaristes. La première tient à l’existence de conflits portant sur l’idéologie, les
buts et les intérêts. Des conflits de fond opposent les diverses parties que le partenariat amène à
siéger ensemble, et tout particulièrement dans le domaine de la justice pénale, étant donné les
intérêts concurrents que la justice s’efforce de satisfaire de façon équilibrée et compte tenu des
conflits structurels nés de la diversité des organismes impliqués et de leurs traditions culturelles, que cette complexité même a suscitées. Les institutions de la justice pénale diffèrent fortement par leurs priorités et leurs intérêts, comme du reste les autres organismes du secteur
public, les associations, le secteur commercial et les groupes communautaires locaux. La
seconde dynamique tient à l’existence de relations de pouvoir différenciées entre partenaires.
Les conflits mentionnés plus haut sont recouverts par des différences marquées en termes d’accès aux ressources, tant humaines que matérielles, de compétences revendiquées et de relations
de pouvoir. Un fréquent facteur aggravant réside dans les sérieux malentendus divisant les
organisations et portant notamment sur ce que chacune s’attend que les autres puissent faire, et
dans les suspicions résultant souvent de querelles de voisinage entre bureaucraties étatiques.
Ensemble, ces deux dynamiques sont de nature à susciter des stratégies défavorables aux relations existant au sein des partenariats.
En premier lieu, les divergences entre acteurs peuvent dégénérer en guerres où chacun se
retranche dans la défense de ses intérêts propres, qu’ils soient politiques ou qu’ils résultent du
cloisonnement même, sans tenir compte de l’apport ou du point de vue des autres parties. La
structure hiérarchique des organisations modernes du welfarisme est plus adaptée à la planification et à la direction centralisée qu’au travail dans l’interdépendance avec d’autres acteurs et
à la réceptivité aux pressions externes. Il risque d’en résulter l’inaction, le partenariat se trouvant embourbé dans des discordes et des compétitions hostiles, qui aboutissent au gâchis et à
l’inefficacité. Les différentes organisations ou groupes d’intérêts finissent alors par se croiser
sans se voir, comme des navires dans la nuit. Ou alors on en arrive aux solutions chacun pour
soi, ce qui signifie que les acteurs dominants poursuivent leurs intérêts particuliers en mettant
en œuvre leur propre agenda, avec peu ou pas du tout d’égards pour leurs partenaires.
En second lieu et en liaison avec ce qui vient d’être dit, mais jouant dans un sens opposé,
l’exigence que les choses soient faiteset qu’on arrive à un résultat peut conduire à une stratégie
d’évitement des conflits. Le conflit, au lieu d’être mis sur la table et résolu, est passé sous
silence au point qu’on n’affronte ni même ne pose les vraies questions. Une telle stratégie peut
se comprendre dans certains contextes, notamment quand une initiative n’en est qu’à ses
débuts, mais elle laisse en suspens la question des disparités de pouvoir. De plus, les conflits
réels se retrouveront déplacés dans d’autres arènes, plutôt que de faire l’objet d’une solution
négociée. L’évitement des conflits peut nourrir une idéologie unitaire (Crawford, 1994a).
Celle-ci s’intéresse davantage aux fins qu’aux moyens et perçoit le conflit et le désaccord
comme contraires à l’efficacité du partenariat. Or, le conflit est un élément essentiel et nécessaire du travail en partenariat. De plus, il peut avoir pour origine des raisons de principe fort
valables. La justice pénale, après tout, se préoccupe de trouver un équilibre entre les droits parfois contradictoires d’individus ou de groupes et est le siège d’équilibres délicats entre l’indépendance et l’interdépendance de ses diverses institutions. Dans la ruée vers l’unité, des questions aussi problématiques que celle de la confidentialité risquent de se trouver foulées aux
pieds. Enfin, une idéologie de l’unité trop envahissante menace de faire taire de très réelles
divergences soit intra-communautaires, soit inter-organisationnelles, – tort que partage le communautarisme –, et ce en excluant les voix non consensuelles et/ou en partant de l’hypothèse
qu&rsquo