2001
Déviance et Société
Carrière, identité et sortie de la rue : le cas de l’enfant de la rue
[1]
R. Lucchini
[*]
Chaire de Sociologie Département de sociologie et des médias Université de Fribourg Miséricorde CH-1700 Fribourg
L’article montre qu’il est possible de différencier entre plusieurs modalités de sortie de la
rue. Cette diversité s’explique avant tout par la dynamique identitaire qui caractérise les
enfants qui « manifestent» l’intention de quitter la rue. L’article propose une typologie de sorties. Cette typologie montre que la sortie n’est pas un processus linéaire et progressif mais
qu’il comporte une rupture de la ligne biographique de l’enfant ou l’épuisement des ressources
qui lui permettent de rester dans la rue. La sortie de la rue est considérée comme une étape de
la carrière d’enfant de la rue.Mots-clés :
CARRIÈRE, ENFANT DE LA RUE, IDENTITÉ, RUPTURE BIOGRAPHIQUE.
This article shows the possibility of differentiating between several modes of leaving the
street. First of all this diversity can be accounted for by the dynamics of identity characterising
children who « express» the intention of leaving the street. The article proposes a typology of
exits. This typology clarifies that leaving the street is not a linear and progressive process, but
that involves a break in the child’s biographical line, or an exhaustion of those resources that
allowed him the remain on the street. An exit from the street is considered a step in the career of
the childKeywords :
CARRIER, IDENTITY, STREET CHILD, BIOGRAPHICAL BREAK.
Der Artikel zeigt, dass mehrere unterschiedliche Wege und Formen unterschieden werden
können, mit dem Leben auf der Straße aufzuhören. Diese unterschiedlichen Wege erklären sich
zuallererst aus der Identitätsdynamik, mit der die Kinder charakterisiert werden, die die Intention ausdrücken, die Straße zu verlassen. Der Artikel entwickelt hierzu eine Typologie, die
zeigt, dass das Verlassen der Straße kein linear und progressiv verlaufender Prozess ist. Vielmehr ist er eine biographische Wende oder als ein Erschöpfen der Ressourcen, die die Kinder
am Straßenleben festhalten lassen. Das Verlassen des Straßenlebens wird als eine Etappe in der
Karriere von Straßenkindern aufgefasst.
Este artículo muestra que los niños de la calle abandonan esta última de diferentes maneras.
Esta diversidad se explica principalmente por la dinámica que caracteriza la identidad de los
niños que «manifiestan» la intención de abandonar la calle. El artículo propone una tipología
de las maneras de abandonar la calle. Dicha tipología muestra que el abandono no es un proceso
linear y progresivo, sino que implica una ruptura de la línea biográfica del niño o el agotamiento de los recursos que le permiten sobrevivir en la calle. El abandono de la calle es considerado como una etapa en la «carrera» del niño de la calle.
La sortie de la rue comme étape finale de la carrière d’enfant de la rue est un processus complexe qui n’est pas toujours progressif et linéaire. Il comporte pour l’enfant de nombreux
enjeux et questionnements. L’attachement de l’enfant au monde de la rue est réel et doit être
rompu – tout au moins partiellement – pour que celui-ci entame le processus de sortie. Or, l’attachement et le sentiment d’appartenance au monde de la rue sont des composantes importantes
du système identitaire de l’enfant. La sortie de la rue comporte donc des modifications de ce
système. Elle implique alors des changements dans les composantes qui constituent ce système. D’après J.P. Hewitt ces composantes sont les suivantes : i) les motivations, ii) les normes
et les valeurs, iii) les rôles sociaux, iv) les compétences cognitives et v) l’image de soi (Hewitt,
1970,32-33). Ces éléments interagissent entre eux lorsque l’acteur social se positionne par rapport à son environnement proche ou lointain. L’ensemble qui résulte de cette interaction permet
à l’acteur de produire du sens, de se situer par rapport aux autres acteurs, de trouver une place.
Il catégorise ainsi les choses, les personnes et les événements. Ce processus de médiation n’est
pas toujours gratifiant pour l’acteur. Dans le cas de l’enfant de la rue, l’attachement et le sentiment d’appartenance au monde de la rue sont forts lorsqu’il y trouve une place qui satisfait ses
différents besoins (identitaires, affectifs, sociaux, matériels). Or, le besoin identitaire est l’un
des plus importants et la sortie de la rue comporte une dynamique identitaire importante.
Les enfants concernés par cette analyse vivent à Ciudad de México, San José (Costa Rica)
et Tegucigalpa (Honduras). La triangulation des terrains d’observation (dans la rue, dans l’institution, dans la famille) ainsi que des recherches menées au Brésil et en Uruguay (Lucchini,
1993; 1996) forment le socle sur lequel repose l’étude qui est présentée ici)
[2].
I. Le langage comme forme de sociabilité
Pour Ricardo, un ancien enfant de la rue, la rue est aussi une école de vie, car on apprend à
être mûr tout en étant encore un enfant. Cette maturité comporte des compétences plus que de
simples habilités ou du savoir-faire. En effet, elle équivaut à savoir reconnaître la personne en
qui il est possible d’avoir confiance. L’enfant est mûr lorsqu’il sait valoriser celui qui l’aide,
dit-il. On voit donc que la maturité est définie par des compétences cognitives et des capacités
d’empathie. L’enfant est alors capable d’anticiper ce que l’on attend de lui et par conséquent il
est aussi capable de décider s’il veut ou doit répondre à ces attentes. Ricardo dit que la rue
apprend à sentir beaucoup de choses.
À la question, à quoi ou à qui attribuez-vous le plus de valeur, Ricardo répond : à nousmêmes. Et cela même si les enfants entre eux se traitent de tous les noms (fils de pute, mal né
entre autres aménités). Pourtant, ces noms ne doivent pas être pris au sens littéral du terme car
ils expriment de la tendresse, dit Ricardo. En effet, il est embarrassant de dire à l’autre qu’on
l’aime et que l’on tient à lui, dit-il. Dans les relations qu’ils ont entre eux, les enfants « évitent »
tout vocabulaire traduisant de la sollicitude et de l’affection, car cela les met mal à l’aise. Ce
n’est pas le fait d’être maltraité qui embarrasse,mais celui de dire à quelqu’un qu’on l’aime ou
qu’il est quelqu’un d’important pour moi. Il y de la pudeur à exprimer la sollicitude par des
mots, mais aussi l’incapacité d’user de mots qui ne font pas partie de l’univers cognitif de l’enfant. Ce dernier ne sait pas exprimer ses sentiments par des mots adéquats, et les mots exprimant la tendresse ne font pas partie de son vocabulaire. Depuis tout petit, Ricardo a été apostrophé par des mots qui le dévalorisaient et qui lui signifiait qu’il n’était rien et qu’il ne servait
à rien (no sirves para nada). D’autre part, sa socialisation ne comporte qu’un apprentissage
limité de la verbalisation qui permet l’expression de sentiments et de sensations différenciés.
Cette insuffisance verbale se traduit par des comportements de compensation qui ne semblent
exprimer que de la violence et de l’agressivité, alors qu’ils ne sont souvent qu’un moyen mal
adapté pour signifier le besoin d’établir une relation au sein de laquelle l’enfant aurait une place
en tant que sujet. Lorsque Ricardo dit que dans la rue on apprend à sentir beaucoup de choses,
il veut signifier l’existence d’un décalage entre l’intensité des sensations et les difficultés de les
traduire correctement par des mots et même des comportements adéquats.
D’autre part, il y a l’influence d’une culture pour laquelle l’expression verbale et corporelle
de la tendresse par le garçon est perçue comme de la faiblesse. Le garçon craint alors d’être
taxé de fille et de devenir un objet de dérision de la part des autres enfants. Il s’agit d’ailleurs
d’un mécanisme qui n’est pas particulier à l’Amérique latine, mais qui la déborde amplement.
Cette déficience d’expression combinée avec une expérience enfantine de dévalorisation ou de
manque de valorisation systématique, produit une faible estime de soi. Mais surtout elle
débouche sur un sentiment de vulnérabilité et d’humiliation qui favorise l’adoption d’un comportement violent envers les personnes les plus faibles. Cette même culture impose une image
de l’homme et donc du garçon qui doit être dominant tant dans le contexte domestique que
extra-domestique. Il s’ensuit une situation qui favorise l’esprit de compétition par tous les
moyens y compris donc les moyens violents. L’effet pervers de cette identité masculine imposée est d’ailleurs plus fort lorsque le contexte (familial et socio-économique) la remet en question. Il est aussi plus fort lorsque la compétition pour les ressources rares (matérielles, symboliques et affectives) s’exacerbe. L’agressivité verbale de l’enfant de la rue s’explique donc par
une combinaison de déficiences cognitives (incapacité d’exprimer de manière différenciée les
sensations et les sentiments) et d’influences culturelles qui imposent une identité masculine
dont l’une des composantes est le besoin de domination.
Pourtant le plus souvent les agressions verbales sont utilisées par les enfants comme des
plaisanteries. Il ne faut pas les prendre au premier degré, car l’intention n’est pas d’offenser
l’autre, mais de lui signifier l’intérêt que l’on lui porte.Il y aussi l’habitude se s’apostropher de
manière grossière sans que cela comporte une remise en question de l’identité de celui à qui on
s’adresse. La grossièreté présentée sur le ton de la plaisanterie va souvent de pair avec l’humour et une certaine forme d’autodérision. Elle devient alors un mécanisme de régulation de
l’interaction entre les enfants qui diminue le nombre des affrontements violents. Il s’agit plutôt
de joutes dans lesquelles il n’y a souvent ni perdants, ni vainqueurs. Lorsque c’est le cas
comme dans les vannes, cela est la conséquence du caractère compétitif et rhétorique de la joute
oratoire. Les règles de l’échange verbal sont acceptées par les interlocuteurs et le perdant ne
cherche généralement pas à compenser son échec par des moyens violents. Les vannes et les
grossièretés permettent aussi de décompresser et constituent ainsi un moyen qui évacue
l’agressivité de manière non violente. Les mots se connotent alors différemment et perdent en
partie leur contenu grossier et dévalorisant. Leur usage permet au contraire de désamorcer la
charge négative qu’ils comportent et même d’en renverser le sens.
C’est ainsi qu’il faut comprendre l’association qui est faite par Ricardo entre les expressions grossières et la charge symbolique valorisante qu’ils comportent. Lorsque l’enfant fait
usage des qualificatifs dépréciatifs sur le mode de la plaisanterie, il s’adresse aussi indirectement à ceux qui les utilisent au premier degré avec l’intention d’humilier.C’est une manière de
montrer qu’ils ne se sentent pas concernés par cette agression verbale. Il s’agit parfois aussi
d’une contre-légitimité linguistique (Lepoutre) qui exprime l’opposition des enfants en situation de rue au langage dit normal. Dans ce cas, la fonction identitaire de la grossièreté est évidente; elle exprime aussi la protestation de l’enfant contre la stigmatisation dont il est l’objet.
La grossièreté et l’obscénité font alors partie du processus de déviance secondaire analysé par
E.M. Lemert (1975,167-172). Ce type de déviance n’exclut pas la permanence d’une attitude
de protestation contre la stigmatisation des adultes et de l’opinion publique. Au contraire les
deux coexistent souvent. La déviance secondaire se construit lorsque la personne stigmatisée
assume les traits déviants qui lui sont imputés par les agents de la stigmatisation. Cela s’accompagne d’une modification identitaire du stigmatisé qui s’identifie alors à de nouveaux rôles
qui comportent des manières de faire spécifiques dont le langage fait partie.
Par contre, dans le cas d’un usage habituel de mots grossiers ceux-ci perdent toute connotation positive ou négative et deviennent des expressions neutres. Ils sont alors une manière de
ponctuer et de rythmer les phrases et ne comportent aucune signification particulière. Ces mots
sont prononcés sans être dirigés vers une personne en particulier.
D’autre part, le langage grossier sert aussi de support à des relations sociales spécifiques
dans le cadre des groupes de pairs (Lepoutre, 1997,120). Selon Lepoutre, la grossièreté et
l’obscénité prennent place aussi bien dans les énoncés narratifs que dans les différents
échanges verbaux rituels (vannes, insultes, apostrophes, remerciements, saluts), et aussi bien
dans les rapports conviviaux que dans les interactions rituelles (125).
Il convient de signaler que les compétences linguistiques sont très valorisées par les
enfants et les jeunes en situation de rue. Elles sont même jugées comme l’un des moyens les
plus performants pour se maintenir dans la rue; plus performants que la force physique en tout
cas. Cette dernière n’a qu’une faible charge symbolique alors que la force de la parole est dans
le symbolisme qu’elle véhicule. On peut affirmer que le fait de savoir converser est l’une des
compétences les plus importantes dans le monde des enfants en situation de rue. Elle confère
respect et admiration.
L’enfant en situation de rue manifeste un besoin très fort d’exprimer les sensations qu’il
ressent quotidiennement. Or ces sensations sont nombreuses et se mélangent (espoir, résignation, crainte, liberté, contrainte, etc.), et l’enfant ne sait pas comment se les représenter. Une
impression de confusion se dégage de cette situation. L’enfant délimite avec difficulté la place
qu’il occupe dans la relation avec l’autre. Cela est aussi le cas lorsqu’il rencontre l’éducateur
de rue ou le travailleur social. De plus, il est ici en compétition avec d’autres enfants qui cherchent à bénéficier de l’intervention de ces professionnels.
On a longtemps caractérisé l’enfant en situation de rue comme quelqu’un qui ne sait pas
maîtriser son affectivité en raison des privations qu’il a vécues. Si on lui reconnaît un savoirfaire dans tout ce qui concerne la survie dans la rue, dans la débrouille, cela ne comporte aucune
valorisation. Non seulement cette débrouillardise est perçue comme étant proche de la délinquance, mais elle est aussi associée à des déficiences de caractère. La principale de ces déficiences étant l’incapacité de différer des gratifications. Il serait présentiste car axé uniquement
sur le présent et donc sur les occasions de récompenses immédiates. Il est vrai que l’enfant en
situation de rue adopte souvent des comportements qui paraissent excessifs tels la provocation
et l’agressivité d’une part, et la recherche appuyée d’affection de l’autre. De plus, il alterne fréquemment entre ces deux types de comportement et peut passer très rapidement de l’un à
l’autre. L’utilisation de grossièretés verbales participe aussi de cette dynamique.
Le comportement de l’enfant en situation de rue est parfaitement adapté à son monde, car il
obéit à une logique culturelle et a des besoins identitaires qui privilégient la négociation sous
toutes ses formes. L’enfant de la rue est un négociateur chevronné ! La grossièreté verbale tout
comme l’alternance entre agressivité apparente ou réelle et la manifestation appuyée d’affection,
font partie d’une logique de négociation dont il n’est pas toujours aisé de comprendre les règles.
En ce qui concerne les filles, Ricardo affirme qu’il n’y a aucune différence entre elles et les
garçons. En effet, ce n’est pas le sexe qui marque la différence entre filles et garçons, mais bien
les compétences et les habilités des uns et des autres. Le respect et la reconnaissance dépendent
du savoir-faire, le sexe étant une dimension subordonnée. Ricardo dit que dans la rue il est très
difficile de faire la différence entre un garçon et une fille (muy dificilmente se diferenciaba,
mujer de hombre) lorsque celle-ci est capable de se faire respecter. Or cet impératif vaut également pour le garçon. À conditions égales de savoir-faire ou au contraire d’incompétence, il n’y
a pas de différence de traitement entre filles et garçons par leurs pairs dans la rue. Par contre, les
filles sont constamment menacées de violences par les hommes qui ne font pas partie du monde
de la rue (policiers, délinquants et autres usagers adultes de la rue).
On peut donc dire que dans la rue, les préjugés sexistes sont moins forts que dans le milieu
familial et communautaire d’où proviennent les enfants. En effet, à chacun est donnée la chance
de prouver son savoir-faire. Comme le dit Ricardo, les filles prennent leur
place dans la rue et
cette place est respectée par les garçons car elle est définie par un savoir-faire. Il y aussi la protection des garçons qui prennent la défense d’une fille lorsqu’elle est agressée. Cette protection
n’est pas donnée à toutes les filles, mais seulement à celle qui le méritent (
una chamaca que es
muy querida).
Le droit au respect et à la protection n’est pas un droit naturel, mais un droit qui
s’acquiert. Les filles courageuses (
valientes) sont celles qui savent
comment elles veulent être
traitées dans la rue, dit Ricardo
[3].
Pourtant, le faible n’est pas laissé à la merci des événements. Et cela même si des cas de victimation systématique existent. Il est très rare qu’un enfant oméga qui se situe au bas de la hiérarchie des réputations soit la victime d’une agression violente de la part des autres. Il sera l’objet de quolibets répétés et de plaisanteries plus ou moins pesantes; il peut même être utilisé et
exploité par un enfant dominant (lui procurer de la nourriture, lui laver ses vêtements, lui céder
son inhalant par exemple). Mais le faible est protégé contre la menace qui met en danger son
intégrité physique.
De manière générale, les enfants en situation de rue ne s’organisent pas en bandes fortement
hiérarchisées et organisées
[4]. Il n’y a pas de
leadershipbien défini et fort. Par contre, les enfants
constituent des réseaux qui comportent des sous-groupes et des dyades qui leur permettent de
relever les défis que la vie dans la rue pose quotidiennement. Par contre, les enfants d’un réseau
ont un lieu de réunion vers lequel ils convergent à certains moments de la journée ou de la nuit.
Ce lieu est avant tout celui où les informations sont échangées et commentées. Il n’y a pas de
territoire dont le réseau d’enfants serait l’usager-propriétaire exclusif comme cela est le cas
dans de nombreux
slums aux États-Unis ou dans les bidonvilles d’Amérique latine. Dans le cas
de l’Amérique du Nord, le territoire est souvent défini en terme d’appartenance ethnique et
d’intérêts matériels (trafic de drogue, prostitution) qui sont défendus par le recours aux armes à
feu. L’imbrication avec la criminalité adulte y est aussi plus fréquente alors que chez les enfants
de la rue cela n’est pas le cas. Ici, il s’agit plutôt d’adultes impliqués dans la délinquance
mineure (vols, recel par ex.). En ce qui concerne les bandes des bidonvilles d’Amérique latine,
elles sont organisées autour du trafic de drogues et du contrôle d’un territoire. La moyenne
d’âge des membres des bandes est aussi plus élevée que celle des réseaux constitués par des
enfants de la rue.
La réputation de l’enfant dans son réseau est fonction des compétences et des habilités qui
lui sont reconnues. Il y a donc une hiérarchie des réputations qui est l’équivalent fonctionnel de
l’organisation hiérarchisée des bandes avec leadership centralisé. C’est en effet cette distribution différentielle des réputations qui assure l’ordre dans le réseau et non pas des relations
réglées par la soumission à un chef. Cette modalité de fonctionnement du réseau est bien adaptée au contexte de la rue qui est caractérisé par le changement et la mobilité spatiale des enfants.
Le monde de la rue demande donc des formes de sociabilité très flexibles qui respectent aussi
les trajectoires individuelles des différents enfants (entrée dans la rue, sortie de la rue, retours
répétés dans la rue). L’appartenance au réseau n’est pas si contraignante que celle qui caractérise les bandes dans les slums nord-américains et les bidonvilles sud-américains. L’enfant peut
quitter le réseau sans demander d’autorisation à personne. Il y a des exceptions à cette règle
lorsqu’un enfant dépend fortement d’un autre enfant qui ne le laisse pas libre de ses mouvements. Dans ce cas, il s’agit toutefois d’un rapport de dépendance qui ne caractérise pas le
réseau, mais qui est propre à une dyade ou à un groupe d’enfants membre du réseau. En
d’autres termes, il n’y pas de règle générale propre au réseau qui interdit à l’enfant de quitter
la rue. La rue n’appartient pas au réseau comme le territoire appartient à la bande, et même
s’il dépend en partie du réseau, l’enfant n’en est pas une simple émanation.
II. À propos de la carrière
La question de la sortie de la rue se pose d’un point de vue théorique et empirique :comment
la définir, mais aussi comment la constater ? Elle concerne donc le chercheur tout autant que
l’intervenant (éducateur, travailleur social, psychologue, animateur). D’autre part, la notion de
sortie est étroitement liée à celle de carrière dont l’une des caractéristiques est de comporter des
étapes. Or la délimitation des étapes n’est pas chose aisée. En effet, pour chacune d’entre elles
il faut repérer un événement qui marque de manière différente la personne par rapport à une
phase antérieure ou précédente. Ce marquage modifie le statut et certains rôles de la personne,
et donc son identité. Pour que l’on puisse associer une telle modification à une étape de la carrière, celle-ci doit influencer la manière dont la personne se perçoit et est perçue par les autres.
Elle doit donc comporter une modification de la place que cette personne occupe dans son ou
ses groupes d’appartenance.Il est également possible, mais non indispensable, que la personne
change son groupe de référence. Il peut y avoir une rupture nette entre deux étapes successives
ou alors un passage progressif de l’une à l’autre. Une carrière ne correspond pas à une trajectoire linéaire, car elle comporte des retours en arrière ou des arrêts dans la progression d’une
étape à l’autre (Ogien, 1995,118).
La carrière d’enfant en situation de rue comporte une série de dimensions qui entrent en
ligne de compte dans la construction des différentes phases qui la composent. Ces phases peuvent être spécifiées par la modification dans un domaine spécifique d’activité telle que l’activité lucrative pour l’enfant qui travaille dans la rue.
Un exemple simple d’une carrière comportant trois phases est celle d’un enfant qui dans un
premier temps mendie pour se procurer de l’argent, puis travaille pour le propriétaire d’un
kiosque en vendant des journaux et finalement se met à son compte en vendant des objets tels
que des images saintes ou des fleurs qu’il se procure à bas prix (Lucchini, 1996,70-71). Ici la
carrière est une fonction des activités lucratives, et le passage d’une étape à l’autre dépend du
changement dans ces activités. Cette carrière est celle d’enfants qui ne résident pas dans la rue,
mais qui viennent y travailler.
Un autre exemple est celui de carrières dont les étapes sont déterminées avant tout par le
rapport que l’enfant entretient avec la rue comme espace de vie. Dans ce cas, il est possible de
différencier cinq étapes. La première (a) correspond à l’éloignement progressif de l’enfant de
chez lui. L’enfant se rapproche de la rue par séquences successives, il explore l’espace urbain
qui se situe entre le lieu où il habite et les rues du centre; la deuxième (b) est la rue observée et
la rue ludique (l’enfant garde encore une certaine distance avec la rue); la troisième (c) la rue
alternante (ici l’enfant assume la rue avec ses contradictions et revendique souvent le statut
d’enfant de la rue, la rue n’est ni bonne, ni mauvaise, elle est ambivalente); la quatrième (d)
correspond à la rue refusée (l’enfant reconnaît que la rue ne lui offre pas de débouchés); la cinquième (e) correspond à la sortie de la rue. Le continuum constitué par ces étapes constitue un
modèle idéal-typique de la carrière d’enfant de la rue. En effet, tous les enfants ne passent pas
par toutes les étapes, ni ne les parcourent de la même manière. Ces différences s’expliquent par
le fait qu’une étape n’est pas quelque chose de statique, mais est la résultante de combinaisons
très variables de différents facteurs.
Le schéma suivant en donne un aperçu:
Tous ces facteurs sont interdépendants et une modification de l’un d’entre eux se répercute
sur les autres.
Figure 1:
Facteurs dont les combinaisons variables produisent les étapes de la carrière de l’enfant en
La carrière devient ainsi l’élément central qui définit la place que l’enfant occupe dans la
rue. Cette place diffère d’un enfant à l’autre en fonction de l’étape qui est la sienne à un moment
donné ainsi que des étapes qu’il a déjà parcourues. On voit donc que les enfants de la rue ne forment pas une catégorie sociale homogène sur le plan psychosociologique. Même s’ils sont nombreux à partager des histoires de vie semblables, ces histoires se traduisent de manière différente
en termes d’identité, d’insertion dans le réseau ou le groupe, de compétences et de vécu.
III. La relation à la rue et les sorties de la rue
La sortie de la rue est conditionnée par la carrière de l’enfant et dépend donc de l’ensemble
des facteurs dont je viens de parler. D’un point de vue théorique, la sortie de la rue n’exige pas
que l’enfant coupe toute relation avec le monde de la rue. Nous avons de nombreux exemples
d’enfants qui ont quitté la rue pour s’insérer dans un champ d’activités nouveau (école, armée
ou travail par exemple) et qui pendant un certain temps gardent des contacts avec leurs anciens
camarades. Par contre, pour que l’on puisse parler de sortie de la rue, il faut que la ligne biographique dominante de l’enfant se modifie. L’enfant entame la sortie de la rue lorsque l’image
de soi désirée ou image de soi idéale, devient inconciliable avec le mode de vie dans la rue.
Cette image est souvent construite à partir d’une référence positive. Cette référence est une personne dont l’enfant veut conquérir le respect, qui ne vit pas dans la rue et qui n’apprécie pas le
fait qu’il y vive.
La modification de la ligne biographique prend du temps et peut varier beaucoup d’un enfant
à l’autre
[5]. Comme l’écrit A. Ogien, la notion de ligne biographique
récuse l’idée d’unicité de la
biographie, en admettant un postulat : la vie d’un individu peut rarement être appréhendée
comme une histoire linéaire, homogène et définitive (121). Et, selon R. Castel,
un individu ordinaire peut se représenter sa vie comme organisée autour de quelques lignes principales d’investissement : histoire de son enfance, celle de ses amours. Sa carrière professionnelle (…). Chacune de ses lignes d’investissement
garde une relative indépendance, et impose son propre type
d’exigence (26).
L’enfant en situation de rue est alors l’enfant dont le quotidien est organisé en
fonction d’une seule référence : la vie dans la rue et ses exigences. Sa ligne d’investissement
dominante est exclusivement organisée par rapport à la vie dans la rue.
La sortie de la rue est
donc un processus qui peut commencer alors que l’enfant est encore physiquement dans la rue.
En effet, cette sortie peut commencer dès que l’un des facteurs du schéma précédent se modifie.
Pour que cela soit vrai, cette modification doit entraîner les premières manifestations d’une ligne
d’investissement pouvant remplacer celle organisée autour de la vie dans la rue. Selon les
enfants, ce processus peut durer plus au moins longtemps. La rencontre avec un adulte de référence (éducateur, parent, vendeur de rue, passant etc.) est souvent un événement qui déclenche le
processus de sortie. On voit ainsi que la sortie de la rue
a plusieurs dimensions qui peuvent évoluer à des rythmes différents.
La complexité du processus de sortie devient donc évidente.
Cela est dû au fait que la rue
est plurielle car elle permet plusieurs formes d’utilisation et surtout d’appartenance. Cette
appartenance est « mesurée » par les ressources (matérielles, sociales, identitaires, affectives
et symboliques) auxquelles l’enfant a accès dans la rue ou qu’il attribue à la rue. La relation à
l’espace-rue est donc complexe, en ce sens qu’elle comporte différents modes et degrés d’
appropriation de cet espace. Or, l’appropriation comme insertion dans l’espace comporte des
comportements et des actions qui expriment des formes concrètes d’agir, de sentir et qui permettent à la fois une emprise sur les lieux et la production de signes culturels (…). L’appropriation s’établit à travers une dialectique essentielle : l’existence de contrôle, d’un côté, et
l’introduction de liberté, de l’autre (…). L’appropriation est la projection de la conduite
humaine sur l’espace. Elle affirme une mainmise qui peut s’exprimer de plusieurs manières
(…) (Fischer, 1984,86-89). G.-N. Fischer distingue différents types d’appropriation de l’espace qui vont du regard en tant que forme minimale de mainmise sur le monde extérieur, à la
liberté de marquer un lieu et d’y accomplir certains actes qui le différencient d’autres lieux. La
transformation de l’espace en territoire est alors le degré d’appropriation le plus fort de l’espace.
On peut dire que plus le degré d’appropriation de l’espace-rue est important et plus le
processus de sortie de la rue est long.
Or l’appropriation de la rue est élevée quand l’enfant
maîtrise la dialectique qui s’établit entre le contrôle et la liberté dans la rue. Cette maîtrise est
très gratifiante, car elle concerne l’emprise que l’enfant exerce sur les risques que comporte la
vie dans la rue. Il exerce un contrôle sur l’accès aux différentes ressources de l’espace et il
bénéficie des libertés, mais aussi des obligations que cette situation comporte
[6].
Il y a aussi des enfants qui viennent dans la rue par périodes (quelques jours, une semaine,
plus longtemps) et puis rentrent chez eux. Ils le font généralement par esprit d’aventure, pour
faire la fête, pour consommer des inhalants ou pour voler. Ces enfants sont des visiteurs pour
qui la rue est avant tout une diversion, un champ qui ne monopolise ni toutes leurs compétences, ni toutes leurs énergies. La rue est une parenthèse, un lieu de détente. Elle n’est pas
opposée à la famille, à l’école au travail ou à une institution, mais en est un complément. Leur
appartenance et leur identification à la rue sont limitées et font partie d’un projet dont le début
et la fin sont fixés par l’enfant lui-même. C’est l’existence de ce projet qui fait la différence
entre l’enfant-visiteur et les autres enfants de la rue. Ce projet est de nature avant tout ludique
et ne répond pas à des besoins de nature identitaire ou matérielle. Par contre, l’enfant visiteur
souligne l’importance de pouvoir retrouver ses anciens camarades et de revivre avec eux pendant un certain temps l’aventure de la rue. Pour ce type d’enfant, il n’y a pas de sortie de la rue
à proprement parler car le monde de la rue n’est pas sa référence principale.
Le cas de Mamo (un enfant de Ciudad de México) illustre l’équilibre qui s’établit entre la
rue, la famille et l’école. Cet enfant va dans la rue pendant les vacances scolaires, entretient un
très bon contact avec sa mère et retourne à l’école lorsque celle-ci recommence. Chacun de ces
trois champs répond à des besoins spécifiques de l’enfant qui ne les oppose pas les uns aux
autres. L’attitude de la mère est l’élément central qui permet à Mamo de construire un rapport
de non-exclusion entre ces champs. D’autres facteurs expliquent cet état de fait : i) absence de
parâtre et de violence familiale, ii) indépendance économique de la mère de l’enfant, iii) rapport de confiance entre l’enfant et sa mère, iv) fratrie restreinte issue du même père et non
conflictuelle, v) la rue comme lieu de retrouvailles et de plaisir, vi) la rue comme source de
fierté pour l’enfant en ce sens qu’il mène une double vie (école/rue) sans que cela ne le pénalise. On peut ajouter à ces facteurs une école (internat) qui n’est pas répressive. Tout cela
explique la relation de complémentarité des champs familial, institutionnel et de la rue. L’enfant trouve dans ces trois champs des réponses à ses besoins identitaires, affectifs et matériels.
Cette complémentarité repose donc sur la complémentarité des réponses aux besoins ressentis
par l’enfant. Ce rapport équilibré est le résultat de l’activité cognitive de l’enfant qui trouve
dans les trois champs des références positives. Ces références sont positives car ces champs
sont des configurations d’interactions (N. Elias) dans lesquelles l’enfant trouve une place en
tant que sujet. Les rapports entre les positions occupées par les individus qui constituent le
champ (P. Bourdieu) ou la configuration, permettent à l’enfant d’être lui-même un acteur
social.
Pourtant dès l’âge de 14 ans, Mamo quitte la rue car la complémentarité entre les champs
diminue. En effet, la rue devient plus dangereuse pour l’enfant qui change d’aspect physique en
grandissant. Il est perçu progressivement en tant qu’adulte par les usagers de la rue et la police,
et devient plus visible. C’est aussi alors que les gens stigmatisent l’enfant qui a grandi par le
regard : ils te regardent d’un mauvais œil (te quedan mirando feo), me dit Mamo. Ce changement d’identité et le fait que Mamo change d’école et commence à travailler, entraîne de sa part
l’abandon définitif de la rue. Ce cas ne concerne qu’une minorité d’enfants de la rue, car il comporte l’insertion positive de l’enfant dans au moins l’un des deux champs valorisés par la
société :l’école et la famille. Tout en étant minoritaires, ces cas n’ont pourtant pas un caractère
exceptionnel. Ces enfants quittent d’ailleurs la rue sans aucune intervention adulte.
Pour la plupart des enfants, l’expérience de la rue a un caractère global, dans la mesure où
elle annule les écrans (famille, habitat, école) qui séparent l’enfant du monde adulte.
Il n’y a
plus de médiation entre lui et le monde de la rue dans son ensemble, et l’enfant est directement
confronté aux autres utilisateurs de l’espace-rue
[7]. L’intensité de cette expérience implique souvent un engagement total de l’enfant, une mobilisation de toutes ses ressources (physiques,
affectives, symboliques).
L’idée d’intensité de la vie dans la rue,
comporte une référence à un état de dépendance par
rapport à ce mode de vie. Il est difficile de rompre ce rapport de dépendance tout seul. Il faut
une rencontre avec une personne, un événement.
Mais c’est aussi cette rencontre qui permet
selon Ricardo de faire fructifier l’expérience accumulée dans la rue. Cette évaluation de la rue
n’est pas un fait rare, bien au contraire
[8].
La rue avec ses incertitudes et ses dangers comporte aussi le retour paradoxal du même et
de l’inédit. Cette alternance, ce mélange de l’un et de l’autre sont un élément important du
conditionnement de l’enfant par le monde de la rue. Quitter la rue comporte pour l’enfant une
incertitude importante qu’il peut difficilement surmonter seul
[9].
On peut affirmer que ce conditionnement et l’incertitude de l’« après-rue » maintiennent l’enfant dans la rue.
La sortie de la rue de Ricardo est amorcée par unedouble rencontre et un événement, et elle
a une valeur paradigmatique. La rencontre avec une ou des personnes et l’événement qui leur
est associé débouchent sur la construction de la motivation indispensable pour que l’enfant
envisage de quitter la rue. L’enfant peut alors entrevoir une alternative crédible à la vie dans la
rue. Il est important de rappeler que les rencontres les plus riches et les plus prometteuses n’ont
une suite que si elles se produisent au « bon moment », c’est-à-dire lorsque l’enfant est dans
une situation de réceptivité, donc de recherche d’une alternative crédible à sa situation. Pour
que le bon moment se produise, il faut d’abord que l’enfant définisse le prix qu’il doit payer
pour rester dans la rue, ce prix étant supérieur aux avantages qu’il retire en restant dans la
rue. Cette sorte de comptabilité n’est pas facile dans la mesure où elle requiert de la part de l’enfant la capacité d’imaginer un avenir différent et qui soit en même temps crédible. C’est alors
que la rencontre avec une ou plusieurs personnes et un événement prennent toute leur importance. La réflexion entamée par l’enfant n’est pas seulement de nature instrumentale et utilitaire, mais comporte aussi une dimension identitaire et affective. Lorsque la sortie de la rue est
motivée par des raisons utilitaires uniquement, elle est le fruit d’un calcul et sera remise en
question dès que l’enfant n’y trouve plus son compte.
Le cas de Ricardo est intéressant, en ce sens qu’il montre la
nature progressive de sa sortie
de la rue et la nécessaire présence d’un événement qui joue un rôle de catalyseur. Ricardo se
rappelle la date exacte – un 3 décembre – de sa première rencontre avec la personne qui lui proposa de l’aider. Il avait 14 ans et lors de cette rencontre il gagnait quelques sous avec un camarade en aidant les marchands d’une foire. Cette personne se comporte bien (
fue tan especial
conmigo) avec lui. Ricardo la soupçonne même d’avoir des intentions peu louables. En effet, la
rumeur court que des étrangers (
gringos) enlèvent des enfants pour ensuite les revendre. Un
mois plus tard, il revoit cette même personne qui est la responsable d’un programme d’entraide
communautaire dans un bidonville. C’est alors que l’enfant accepte d’aller chez elle avec son
camarade. Ils prennent une douche, reçoivent des habits neufs et prennent un repas. Tout cela
les surprend (
nos extrañó bastante) beaucoup, mais en même temps leur plaît. Ils commencent
alors à fréquenter le Centre communautaire tout en restant dans la rue. Cela durera deux ans
[10].
Pendant tout ce temps, Ricardo alterne entre la rue et le Centre, mais sans abandonner la
première. Il ne la quitte pas, car c’est encore elle qui lui donne le plus de gratifications (l’argent,
l’aventure, la reconnaissance sociale des camarades et donc un statut reconnu, l’absence d’obligations institutionnelles et donc un sentiment de liberté, la liberté de mouvement, etc.). Pourtant ce qui retient le plus l’enfant dans la rue c’est la possibilité de bénéficier en même temps
des avantages de la rue et de ceux du Centre communautaire. Il y a donc aussi une logique utilitaire, un calcul de sa part. Cela exprime une rationalité avec laquelle l’intervenant (éducateur,
travailleur de rue) doit compter lorsqu’il veut motiver l’enfant à quitter la rue.
Pour que cette synergie cesse, il faut qu’un événement vienne modifier la ligne biographique de l’enfant en altérant le rapport qu’il entretient avec la rue, mais aussi avec le Centre
et la société ordinaire. Cet événement c’est l’arrestation de Ricardo pour vandalisme (il brûle
avec un camarade la voiture d’une juge), son placement dans une institution pour mineurs et
surtout la rencontre avec sa mère. Il a presque 17 ans et c’est l’âge auquel l’enfant de la rue
commence habituellement à voir la rue comme un cul-de-sac. En effet, par son aspect physique
il ressemble de plus en plus à un adulte, devient plus visible et attire par conséquent l’attention
des forces de répression et des usagers habituels de la rue. L’enfant ne peut plus négocier cette
nouvelle visibilité, dans la mesure où elle lui impose une identité qui enlève toute légitimité à sa
présence dans la rue. Cette visibilité est avant tout produite par une stigmatisation nouvelle de
l’enfant qui est devenu physiquement adulte. Il s’agit d’une visibilité produite par une imputation de déviance. L’enfant devient alors réceptif à un discours évoquant l’abandon de la rue
comme mode de vie. En ce qui concerne Ricardo, c’est surtout la rencontre avec sa mère qu’il
n’avait plus revue depuis des années qui est importante. Il rencontre sa mère le jour de la fête
des mères alors qu’il est toujours en prison. Elle lui dit en pleurant vouloir tout entreprendre
pour le faire libérer. Cette larme que sa mère verse pour lui (yo vi a mi mamá derramar una
lácrima por mi) est décisive, car elle reconstitue le lien entre l’enfant et sa mère. Elle est la
preuve qu’il existe pour elle. L’arrestation de Ricardo n’est plus l’événement qui permet à lui
seul la rupture biographique, mais l’occasion sans laquelle la rencontre entre mère et fils
n’aurait pas pu se faire. Le noyau de la rupture biographique est donc constitué par ce nouveau lien et par tout ce qu’il comporte en termes de reconstruction identitaire du jeune. Puis, il
y a l’attitude des membres du groupe auquel appartient Ricardo qui le poussent à saisir l’occasion qui lui est offerte de quitter le rue. Mais la décision de quitter la rue a été très difficile à
prendre. Ricardo me dit que cela lui a demandé un effort énorme.
Il est alors possible de reconstituer schématiquement la sortie de la rue de Ricardo comme
l’aboutissement d’un processus constitué de plusieurs éléments:
On voit que la sortie de la rue se construit dans le temps et, selon les enfants, elle peut durer
plus au moins longtemps. Chaque enfant est d’ailleurs un cas particulier avec son histoire personnelle et sa propre sensibilité.
Figure 2:
Processus de sortie de rue.
L’élément le plus important pour que l’enfant entame le processus de sortie de la rue est la
réorganisation de son système identitaire. Cela signifie qu’il doit trouver ou retrouver des références personnelles lui permettant de se projeter dans un avenir sans la rue.
Cela ne signifie pas
que l’enfant doive faire tabula rasa de tout ce qu’il a appris dans la rue et renier tout ce à quoi
il attribue une valeur (compétences et habilités acquises dans la rue, l’amitié et la solidarité, la
fierté de savoir-vivre dans un milieu dangereux par exemple). Il
valorise donc une partie de
l’expérience qu’il a acquise dans la rue. Il s’agit, pour la plupart des enfants qui revendiquent
la légitimité, d’être dans la rue non seulement comme un mode de vie qui leur est imposé par les
circonstances, mais aussi comme un choix
[11].
La sortie de la rue dépend donc du type de complémentarité qui existe entre le monde de la
rue et les autres champs. Cette complémentarité est à son tour influencée par les références et
les représentations (activités ou compétences cognitives) de l’enfant, ainsi que par des éléments
structurels tels que la place qu’il occupe dans les différents champs. Cette place est une ressource qui permet à l’enfant de se positionner par rapport aux enjeux (matériels, identitaires,
affectifs) qui caractérisent un champ à un moment donné. Lorsque l’enfant a le choix, il reste
dans le champ qui lui offre la place la plus gratifiante. D’ailleurs, ce choix n’est pas toujours
définitif car la structure d’un champ peut changer dans le temps et l’enfant se déplace alors d’un
champ à l’autre. D’où des retours fréquents à la rue.
Les cas de Donald (16 ans) et de Carine (21 ans) de Mexico City illustrent une situation
dans laquelle la rue est un champ qui offre la place la plus gratifiante. Le premier quitte sa
famille pour échapper à un père autoritaire, mais pour qui il garde beaucoup de respect. Dans
la rue, il découvre l’influence qu’il exerce naturellement sur les enfants du réseau auquel il
appartient. Cette découverte est d’une importance primordiale pour comprendre pourquoi
Donald reste dans la rue malgré l’affection qu’il a pour son père et sa mère, et malgré le souci
qu’il se fait pour la santé de son père qui est cardiaque. En effet, c’est dans la rue qu’il prend
conscience de pouvoir exercer de l’influence sur autrui et de ne pas être uniquement soumis à
l’autorité de son père. Il ne transforme pas cette influence en pouvoir, mais l’utilise pour exercer un rôle d’arbitre lorsque des conflits entre les enfants surgissent. Tout cela lui confère une
identité très gratifiante surtout si elle est comparée à sa situation de fils dominé. Il n’est donc
pas question pour Donald de quitter la rue pour rentrer chez lui. Il n’est pas question non plus
de retourner à l’école car cela implique un retour à la maison. Donald ne refuse pas l’école en
tant que telle, mais seulement parce qu’elle implique nécessairement la soumission à son père.
Il refuse donc toute sortie de la rue qui comporte un retour à la maison. D’ailleurs, deux tentatives de retour se soldent par autant d’échecs. Pourtant, Donald reconnaît que la rue, malgré
tout ce qu’elle lui offre (autonomie, prestige, argent, divertissements), ne comporte aucun
futur pour lui. Il doit trouver une alternative. Il travaille dans un restaurant pendant 3 mois où
il lave la vaisselle pour l’équivalent de 100 francs par mois. Il peut facilement se procurer cette
somme dans la rue (petits travaux, vols à la tire, infractions) et ceci en moins de temps. Le
salaire n’est donc pas la raison qui explique cette tentative de quitter la rue. C’est plutôt un premier essai qui est fait sous l’influence d’une éducatrice. Donald quitte son emploi, car il n’a pas
de quoi changer et nettoyer ses habits. Il est gêné de se rendre tout sale à son travail car on le
regarde comme un enfant de la rue, dit-il. Or n’étant plus complètement dans la rue, Donald
ressent ce regard comme étant très stigmatisant car injuste. La rue restant gratifiante dans le
court terme, l’enfant la préfère encore à tout autre mode de vie. Il sort de la rue définitivement
lorsqu’il est accepté comme interne dans une école de l’armée. Cela lui permet de revoir son
père tout en vivant ailleurs. Cette sortie se fait avec l’assistance d’un programme de réinsertion.
La rue est aussi pour Carine l’endroit le plus gratifiant. Mère de deux enfants qui vivent
chez leur grand-père maternel, cette jeune femme ne veut pas quitter la rue malgré les possibilités qui lui sont offertes (une chambre payée par un programme d’aide, le retour chez elle
avec un travail lui permettant de nourrir ses enfants). L’attrait de la rue s’explique par la position dominante que Carine occupe dans le petit groupe d’enfants auquel elle appartient. Elle
joue le rôle de mère pour certains et celui de femme pour d’autres. Elle règle les conflits qui
surgissent dans le groupe, elle répartit la nourriture et souvent l’argent que lui confient les
enfants, elle garde aussi les récipients qui contiennent des inhalants, elle fait parfois les
achats pour l’ensemble du groupe, trouve des acheteurs pour les objets volés par les enfants et
prépare des repas chauds. Cela confère au groupe un air de famille qui convient à tout le
monde.
Carine occupe ainsi une place qui lui permet de contrôler une partie importante des ressources du groupe sans que cela ne demande de sa part un grand investissement. Il lui suffit de
jouer sur plusieurs registres (mère, amante, arbitre, surveillante) pour garder son influence
sur les différents enfants du groupe. Son influence ne repose pas sur son autorité naturelle,
mais bien sur le fait que les coûts des disputes entre les enfants leur paraissent plus importants
que les arbitrages et les redevances qu’elle leur impose. Elle assure aussi par sa présence une
certaine sécurité au site que le groupe occupe et où il est possible de garder des biens (vêtements, nourriture, inhalants, argent, objets volés). C’est donc la complémentarité des besoins
des enfants et de ceux de Carine qui lui permettent de garder son pouvoir. Il est important de
dire que cette influence repose aussi sur de nombreux marchandages et de nombreuses négociations entre les enfants dont le but est de décrocher une décision favorable de Carine. La
concurrence entre les enfants pour avoir accès aux faveurs et aux services de la jeune femme
est important car il assure son influence; elle est aussi un facteur d’ordre dans le groupe. Le
leadership de Carine est fragile dans la mesure où il repose avant tout sur l’utilisation des
besoins des enfants et la concurrence qu’elle instaure entre eux.
Carine quitte la rue lorsque le territoire que le groupe occupe est définitivement perdu
[12].
Cette perte ne modifie pas la composition du groupe, mais son fonctionnement et son organisation.
L’autorité de Carine ne peut plus s’exercer comme avant car elle n’a plus le contrôle
d’un territoire destiné aux activités privées des enfants. Lieu de réunion et de repos, protégé
des regards et de l’animation exceptionnelle de la zone environnante, le terrain vague (
baldio)
garantissait l’existence d’une sphère privée dans laquelle Carine pouvait assumer ses différentes fonctions. La rue cesse non seulement d’être gratifiante, mais n’offre plus à la jeune
femme un espace de vie garantissant une certaine sécurité. En restant dans la rue, elle risque
de devoir se prostituer ou alors de s’adonner à la mendicité ce qu’elle refuse de faire. La sortie
de la rue reste la seule solution. Carine rentre alors chez son père qui met à sa disposition un
logement pour qu’elle puisse y habiter avec ses enfants
[13]. La sortie de Carine se fait
par épuisement des ressources qu’elle trouvait dans la rue
[14].
Donald et Carine illustrent le cas d’enfants pour qui la rue offre la possibilité de gratifications sociales et identitaires importantes. Les psychotropes ne jouent qu’un rôle subordonné
dans l’attrait que la rue exerce sur ces enfants
. La sortie de la rue s’amorce dès que les gratifications se font rares. C’est avec toute évidence le cas de Carine. En ce qui concerne Donald
c’est un peu différent. En effet, lorsqu’il part dans la rue il n’a pas de projet. C’est un peu par
défi qu’il s’éloigne progressivement du domicile familial pour finalement ne plus y retourner.
Et c’est en découvrant l’ascendant qu’il exerce sur les autres enfants qu’il prend goût à la vie
dans la rue (l’indépendance, l’argent, l’imprévu, l’amitié, le risque). La vie dans la rue lui permet de prendre confiance en soi et il forge progressivement le
projet de terminer ses études
secondaires dans une école de l’armée. Dès que cette occasion se
présente, il quitte la rue car il
en a épuisé les ressources
[15].
1. Différents types de sortie de la rue
Il est possible de différencier entre trois principaux types de sortie de la rue : (a) la sortie
active de la rue; (b) la sortie par épuisement des ressources ou la sortie par inertie; (c) la sortie par expulsion ou déplacement forcé.
Figure 3:
Types de sortie de la rue.
par inertie ou déplacement forcé
a) La sortie active de la rue est reliée à un choix et à un projet qui s’élabore pendant le processus de sortie de la rue. Pour qu’il y ait projet, il faut que l’enfant puisse se projeter dans
le temps en imaginant son avenir en dehors de la rue. Il faut aussi qu’il dispose d’une alternative crédible dont il souhaite la réalisation. Pour cette catégorie d’enfants, la rue devient
un laboratoire dans lequel se forge une identité reliée à la construction d’un projet post-rue. Cet enfant contribue à créer l’opportunité qui lui permet de quitter la rue.
La sortie active de la rue comporte elle-même plusieurs modalités.
- Unepremièremodalité est celle illustrée par le cas de Mamo. La vie dans la rue fait partie dès
le début d’un projet qui relie trois champs (rue, école, famille) entre eux. Les trois champs forment un système dont la cohérence est assurée par leur complémentarité en termes de
réponses aux besoins de l’enfant (matériels, identitaires, symboliques, affectifs). La sortie se
met en place avec la rupture de cette complémentarité. En effet, les contraintes qui s’exercent
contre une sortie de rue diminuent sensiblement et c’est l’enfant lui-même qui décide d’abandonner la rue. L’influence externe (programme d’insertion ou toute autre intervention professionnelle) est généralement absente. Il s’agit d’une sortie auto-contrôlée (Castel, 1998,50).
-
Ce type de sortie de rue ne requiert aucune modification de la ligne biographique de l’enfant.
Il est aussi celui qui comporte le moins de retours temporaires dans la rue.
- Une deuxièmemodalité est celle qui correspond au cas de Ricardo. Ici, il n’y a pas de complémentarité entre les trois champs (rue, famille, programme d’insertion ou institution) avant
que le processus de sortie de la rue ne commence. La sortie de la rue s’amorce lorsqu’une
première rencontre établit une complémentarité entre la rue et un programme d’intervention
ou un autre lieu hors rue. Cela affaiblit la centralité de la rue dans le système de références de
l’enfant. Celui-ci devient réceptif à l’idée de quitter la rue. Toutefois, la parole à elle seule ne
suffit pas. Il faut non seulement qu’un événement fort remette en question la ligne biographique de l’enfant (par exemple menace de mort, risque d’institutionnalisation prolongée ou
revalorisation identitaire par une personne très importante pour l’enfant sur le plan affectif).
-
Il faut aussi qu’il puisse bénéficier d’un relais capable de lui proposer une alternative crédible à la vie dans la rue. La sortie de la rue s’organise alors en fonction d’une nouvelle référence identitaire, d’une alternative crédible à la rue et d’une image de soi recomposée. Ce
type de sortie demande une modification radicale de la ligne biographique de l’enfant car la
vie dans la rue constitue un mode de vie exclusif. La sortie est partiellement hétérocontrôlée
[16]. La composante principale du processus de sortie est de nature identitaire
[17].
- Une troisième modalité est celle que l’on retrouve chez Donald. Ici aussi il y a absence de
complémentarité entre les différents champs et la rue. La rue est vécue par l’enfant comme
un cadre de vie global, mais en même temps temporaire. La rue est une parenthèse qui comporte l’élaboration d’un projet post-rue. Le caractère très gratifiant de la rue sur le plan
identitaire et matériel lui donne une connotation essentiellement ludique et hédoniste. La
sortie de la rue se réalise sans qu’aucune complémentarité n’apparaisse entre la rue et un
autre champ (ce qui est aussi le cas dans la deuxième modalité de sortie de la rue). La sortie
de la rue ne comporte pas de phase initiale pendant laquelle l’enfant alterne ou circule
entre la rue et d’autres champs. Cette sortie de la rue ne demande qu’une rupture biographique partielle. En effet, l’enfant ne cesse jamais de considérer la vie dans la rue comme
une parenthèse qui peut se terminer à n’importe quel moment. Il est insuffisant qu’une
occasion se présente pour que l’enfant veuille ou puisse la saisir. Pour cela, il doit encore
bénéficier d’un appui externe. Comme dans le type précédent, la sortie est partiellement
hétéro-contrôlée.
- Une quatrième modalité de sortie de la rue est celle de Samuel, un enfant qui quitte la rue à
l’âge de 17 ans (Tegucigalpa – Honduras). Ce type de sortie se caractérise par l’impact de la
transformation identitaire de l’enfant par rapport aux utilisateurs adultes de la rue. Le refus
d’une identité déviante de la part de l’enfant est au centre du processus de sortie
[18]. La rue de
- Samuel autorise des activités diversifiées et permet à l’enfant de satisfaire de multiples
besoins : matériels, ludiques, sociaux et identitaires (la confiance que lui témoigne la dame
qui l’aide dans ses activités lucratives). Pendant longtemps cette rue n’est pas propice à la
mise en place d’un processus de sortie car la ligne biographique de Samuel est déterminée
par sa manière de vivre le monde de la rue.Et cela exclut toute insertion de l’enfant dans une
autre configuration (famille, école, travail, institution). La sortie de la rue s’amorce lorsqu’il
constate un changement de comportement des passants à son égard. En effet, Samuel fait
état de leur regard hostile (todo el mundo me quedaba viendo mal) quand il inhale et
remarque qu’ils font tout pour l’éviter. Les femmes qui changent de trottoir pour ne pas
devoir le croiser de près le choquent profondément. Dans un premier temps, il ne comprend
pas ces comportements car cela demande de sa part un nouvel apprentissage de la vie dans
la rue. Lorsqu’il comprend qu’il est perçu comme un agresseur potentiel, il ressent une
colère profonde
[19]. Samuel refuse cette identité et entame sa sortie de rue en deux temps.
-
D’abord, il essaie de rester dans la rue tout en adoptant une stratégie en mesure de rendre
sa présence dans la rue acceptable pour les passants. Pour ce faire, il redevient cireur de
chaussures, puis vendeur de chicles et de cigarettes (la dame l’aide encore). Mais cela ne
dure pas, car il utilise ses gains, puis son capital pour se procurer des inhalants. C’est alors
qu’il trouve avec un camarade une place de gardien de parking au centre-ville. Ils arrêtent
ensemble la consommation d’inhalants et utilisent l’argent pour s’acheter des vêtements et
de la nourriture. Samuel n’est donc pas seul lorsqu’il quitte la rue, et cette sortie à deux est
consolidée par un projet de partage des tâches de gardiennage du parking. Cette modification de comportement est importante car elle permet de relier la sortie de Samuel à la question des cadres de références qui orientent son action
[20].
- Dans le cas de cet enfant, il y a quatre cadres de référence qui l’éloignent progressivement
de la rue. Le premier correspond aux passants dont il refuse la stigmatisation. Samuel refuse
d’être perçu comme un inhalateur délinquant uniquement. Le deuxième est constitué par les
autres enfants qui restent dans la rue et qui adoptent une attitude hostile envers Samuel qui
les a quittés et en quelque sorte trahis. Le troisième cadre est celui des passants dont le
regard stigmatisant ne le concerne plus, et qui se porte maintenant sur ses anciens camarades qui sont restés dans la rue (la gente los quedaba viendo). Le quatrième est représenté
par les inhalants dont Samuel a arrêté progressivement la consommation.
La sortie de rue s’amorce donc lorsque Samuel s’aperçoit que sa présence dans la rue
devient incompatible avec l’image qu’il a de lui-même. Il n’a aucune intention d’agresser les
personnes qui lui témoignent leur méfiance. Il pourrait adopter, comme beaucoup d’autres
enfants, un comportement de protestation et agir en fonction de l’image que l’adulte se fait de
lui : consommer de manière ostensible, publique et souvent collective des inhalants, et passer à
l’acte en l’agressant. Dans ce cas, Samuel n’aurait pas entamé sa sortie de la rue. Cette dernière
aurait même été repoussée et le passage à la délinquance adulte facilitée. En effet, le lien entre la
stigmatisation et les comportements qu’elle induit est analysable en tant que déviance secondaire (E.M. Lemert). Dans ce cas, l’individu taxé de déviant assume cet attribut et l’incorpore à
son identité; il se perçoit dès lors comme tel. Il va donc se comporter en conséquence. Comme
l’écrit E.M. Lemert, when a person begins to employ his deviant behavior or a role based upon
it as a means of defense, attak, or adjustement to the overt and covert problems created by the
consequent societal reaction to him, his deviation is secondary (Lemert, 1975,170).La déviance
secondaire se construit plus facilement lorsque la visibilité sociale de la personne perçue comme
déviante est grande, que les comportements et attitudes considérés comme déviants se répètent
et que la réaction sociale à leur endroit est importante. Comme on le voit, il y avait de très fortes
probabilités que Samuel connaisse ce type de déviance et ne quitte pas la rue.
L’existence d’un projet, d’une alternative crédible à la rue et d’une dynamique identitaire
constituent le point commun entre les quatre types de sortie active de la rue.
En ce qui concerne les
différences, il y en a quatre qui apparaissent immédiatement.
Primo,
l’absence de rupture biographique dans le premier cas, de rupture radicale dans le deuxième et le
quatrième et de rupture partielle dans le troisième.
Secundo, la rupture de la complémentarité entre
les trois champs conduit à l’abandon de la rue dans le premier cas, alors que dans le deuxième c’est
l’établissement d’une complémentarité entre la rue et le champ de l’adulte de référence hors-rue
qui est primordial pour déclencher le processus de sortie et le soutenir; dans le troisième et le quatrième la sortie s’effectue sans qu’aucune complémentarité de champs ne soit nécessaire.
Tertio,
dans le premier et le quatrième cas la sortie est auto-régulée, alors que dans les deux autres elle est
en partie le résultat de ce M.-H. Soulet appelle la spontanéité régulée
[21].
Quarto, la vie dans la rue
est considérée par l’enfant comme une parenthèse dans le premier et le troisième cas, alors que
dans le deuxième et le quatrième elle est totalement indéterminée dans le temps.
b) La sortie par expulsion ou abandon forcé de la rue concerne avant tout les cas d’emprisonnement ou d’institutionnalisation prolongée de l’enfant. Ici, la rupture avec le monde de la
rue signifie souvent l’insertion dans le monde de la délinquance adulte. De toute manière, le
jeune qui sort de prison ou d’une institution après y avoir séjourné quelques années, ne peut
plus retrouver sa place dans la rue. D’autre part, pour ces jeunes comme pour les autres
enfants de la rue qui ont derrière eux une longue carrière dans la rue, la famille ne constitue
plus une réelle alternative. Comme l’écrit B.E. Turnbull Plaza, the obvious difference between the youth’s and the institution’s agendas is about re-integration into the family : he
does not see it anymore as an alternative to the street, let alone the opposite, while the
underlying discrepancy is that of the superiority of our view over theirs (1998,164). Nous
verrons cela à propos de la sortie par épuisement des ressources et les tentatives de sortie
avortées.
c) La sortie par épuisement des ressources (matérielles, symboliques, affectives, sociales)diffère de la sortie active car l’enfant n’a pas de projet, ni d’alternative crédible à la rue. Les
occasions gratifiantes sont épuisées et l’enfant reste dans la rue par manque de choix et par
inertie. L’épuisement des ressources comporte un aspect subjectif et un aspect objectif. Le
premier est cognitif et concerne la perception que l’enfant a de la rue et donc les images
qu’il y associe. Le second a trait aux modifications des configurations qui structurent le
monde de la rue (réseaux d’enfants, réseaux adultes-enfants, contrôle policier, programmes
d’assistance, commerce informel par exemple). L’épuisement subjectif des ressources peut
se manifester sans qu’aucune modification des ressources objectives ne se soit produite.
Dans ce type de sortie, la motivation pour quitter la rue n’est pas absente, elle est avant tout
réactionnelle. En quittant la rue, l’enfant réagit plus qu’il n’agit. Généralement, la seule alternative qu’il a par rapport à la rue est un retour chez lui ou un séjour dans une institution. Cette
sortie est très instable et comporte de nombreux retours à la rue. Elle concerne donc des enfants
pour qui la rue n’a plus d’attrait spécifique et ne s’accompagne pas d’une modification importante de leur ligne biographique. L’épuisement des ressources signifie que la rue est devenue
un lieu qui ne permet plus à l’enfant de faire des choix en termes d’activités de survie, de mobilité spatiale, de sociabilité (appartenance à un réseau ou à un groupe). Le plaisir de vivre dans la
rue a disparu. Même l’excitation due au risque relié à certaines activités perd de son attrait. La
sortie par épuisement des ressources est plus fragile que la sortie active car elle est improvisée
et se fait faute de mieux. Cette sortie est marquée par la résignation et l’anticipation de son
échec probable. C’est la raison pour laquelle la sortie par épuisement des ressources est très
proche des tentatives avortées de sortie la rue. Néanmoins, elle se prépare malgré tout. L’enfant fait des visites chez lui ou réside dans une institution pendant un certain temps. Il s’agit
pour lui d’évaluer les probabilités de succès et d’échecs d’un abandon de la rue. La crainte du
rejet parental ou des contraintes institutionnelles est toujours très présente chez l’enfant. Souvent le rapprochement avec la famille est rendu délicat par le changement du statut conjugal de
la mère ou du père. En effet, la mère peut avoir un nouveau compagnon ou le père une nouvelle
compagne. D’autres changements tels qu’une modification de la composition de la fratrie ou le
déménagement de la famille dans un autre quartier compliquent le retour chez soi. C’est ainsi
que l’enfant ressent le besoin d’anticiper les conséquences possibles de ces changements.
D’un point de vue affectif et émotif, la sortie par épuisement des ressources semble être plus
éprouvante que la sortie active de la rue. En effet, elle implique souvent le rétablissement de
liens familiaux avec tout ce que cela implique en termes de remise en question de soi et de non-dit. Pour l’enfant comme pour les parents, la responsabilité d’un échec ne peut pas être attribuée à des tiers ou à des causes exogènes. Les acteurs sont placés en face d’eux-mêmes. C’est
l’une des raisons qui expliquent les hésitations, les questionnements des enfants qui envisagent
de quitter la rue à l’exemple d’Alda (Ciudad de México). Il s’agit d’une jeune femme (22 ans)
qui fait sa première fugue à l’âge de 6 ans
[22]. Alda séjourne plusieurs fois dans des institutions,
mais revient toujours dans la rue. À plusieurs reprises, elle retourne chez sa mère sans pourtant
avoir l’intention de quitter la rue. Elle lui téléphone aussi sporadiquement. Elle se montre toujours très anxieuse lorsqu’on lui parle de sa mère et répète à haute voix les descriptions que l’intervenant fait de celle-ci. Elle anticipe même ces descriptions. Alda apprend aussi que sa mère
vit avec un compagnon qu’elle ne connaît pas. Elle n’a pas connu son père qui a abandonné sa
mère lorsqu’elle était enceinte. Tout cela fait dire à Alda que sa mère se comporte comme elle
puisqu’elle a plusieurs compagnons. Pourtant, elle ne veut pas lui ressembler et affirme avoir
changé. Les rapports entre mère et fille sont très tendus. Lors d’une première rencontre, la première dit à la seconde :
je maudis le jour où tu es néecar tu es une mauvaise fille. Alda rétorque
alors :
je ne suis plus celle que tu as connue (…) je sais me défendre et tu ne pourras plus me
battre comme tu le faisais quand j’étais à la maison.
Une voisine témoigne des abus dont Alda a été la victime lorsqu’elle était enfant. Elle a
même été placée dans une institution pour la soustraire à la violence de ses demi-frères, de son
parâtre, de son oncle et de sa mère. C’est d’ailleurs de cette institution qu’elle s’échappe pour
aller dans la rue la première fois
[23]. La probabilité de ne plus être reconnue par sa mère après
tout ce temps est aussi très probable. Cela est source de tension et d’une très grande anxiété.
Lors d’une visite au domicile de sa grand-mère, celle-ci dit à sa petite fille de ne plus compter
sur sa mère. La rencontre entre Alda et sa mère a lieu malgré tout et cela en compagnie de plusieurs personnes dont le compagnon d’Alda et deux intervenantes. Le comportement de la mère
n’est pas seulement distant, mais aussi blessant pour sa fille. En effet, cette dernière lui
demande son certificat de naissance pour pouvoir inscrire à l’état civil son propre enfant. C’est
alors qu’elle apprend ne pas avoir été enregistrée à l’état civil par sa mère qui dit :
j’ai enregistré ma fille Carmela, mais pas elle. Carmela est une des demi-sœurs de Alda. Le message est
clair : Alda n’a plus de mère. Celle-ci dit encore qu’Alda est née hors mariage et que sa propre
mère l’a beaucoup frappée à cause de cela. L’histoire de la mère de Alda est faite de violences
multiples au centre desquelles on trouve plusieurs viols. Elle a aussi exercé la prostitution.
Après cette visite, Alda retourne dans la rue avec son compagnon et son enfant. Elle est à
nouveau enceinte. Peu de temps après le couple quitte la rue avec l’aide d’une œuvre d’entraide
qui a établi des contacts avec la famille du jeune. Il se rend dans une ville au sud du pays où il
est accueilli par la belle-famille d’Alda. Quelques mois plus tard, Alda revient à Mexico avec
son enfant où on perd ses traces.
2. Les tentatives de sortie
Les tentatives de sortie de la rue concernent avant tout la famille, plus rarement la parenté.
Elles concernent moins les institutions (programmes d’assistance). En effet, ces dernières
constituent une étape dans le parcours qui conduit l’enfant hors de la rue. Ou alors elles sont
simplement utilisées par l’enfant pour obtenir à bon compte logis et nourriture. Il quitte régulièrement les programmes d’assistance lorsqu’ils ne répondent plus à ses attentes et que ses
besoins matériels ont été satisfaits. Dans ce cas, l’enfant n’a pas l’intention de quitter la rue et
la résidence dans l’institution est pour lui une période de détente. Les récits des enfants à ce
propos sont tout à fait explicites.
Les tentatives de sortie ne doivent pas être confondues avec les visites que l’enfant fait à sa
famille sans aucune intention d’y rester. Il n’est pas toujours facile de faire cette distinction, car
les enfants alternent fréquemment entre la rue et la maison. Pour que l’on puisse parler de tentative de sortie, il faut que l’enfant manifeste la volonté de quitter la rue par des actions concrètes.
Parmi ces actions, on trouve les retours répétés à la maison avec l’intention d’y rester, les
demandes réitérées auprès de l’intervenant ou auprès d’un autre adulte de référence d’être raccompagné à la maison, la recherche d’un travail stable en dehors de la rue. Les modifications de
comportement de l’enfant sont aussi des indicateurs de son intention à quitter la rue. Ainsi la
diminution de la consommation d’inhalants, le refus de prendre part à des activités risquées
telles que le vol par effraction ou le vol à l’étalage, la critique directe aux camarades qui se comportent comme des enfants de la rue, une anxiété accrue chez l’enfant quand on évoque avec lui
son retour à la maison, le souhait de pouvoir vivre avec une femme hors de la rue sont des
exemples qui illustrent ces modifications de comportement. L’intention de quitter la rue se manifeste aussi par des comportements inédits tels que l’achat de vêtements et de matériel scolaire
que l’enfant porte à la maison pour les utiliser plus tard. Ce type de comportement indique qu’un
changement significatif est en train de se produire : la capacité de différer des gratifications.
L’enfant s’identifie déjà avec des rôles et des pratiques qui n’appartiennent pas au monde de la
rue. Toutefois, ces modifications restent très fragiles car le retour à la maison doit être préparé,
rendu vraisemblable et donc être plus qu’un simple souhait de quitter la rue.
La tentative avortée d’un retour à la maison est reliée à deux facteurs essentiellement. Il y a
d’abord le refus de l’autorité parentale et l’hostilité d’un adulte – généralement le parâtre ou la
marâtre – envers l’enfant. L’enfant est aussi incapable de retrouver une place dans une fratrie
qui est le plus souvent composite et dont les membres ne sont plus ceux qui étaient présents
quand l’enfant est parti dans la rue. Ensuite il y a le décalage entre ce qu’offre la rue en termes
de diversions et de sociabilité, et la réalité du quartier où se situe l’habitation familiale. La nostalgie de la rue et le désœuvrement font que très vite l’enfant s’ennuie. Le retour dans la rue est
ainsi programmé.
La sortie de la rue ne peut se construire sur la seule perspective d’un retour à la maison.
L’enfant et en particulier l’adolescent ne peuvent pas se satisfaire de cette perspective, car ils
aspirent à un statut d’adulte avec tout ce qui définit ce statut. Il aspire à la reconstitution de sa
place dans le monde ordinaire et donc à une insertion dans l’univers de la normalité (Castel,
1998,210). Nous avons ici une raison importante qui explique l’échec de la sortie. La présence
de cette aspiration est ce qui permet de différencier ce qui est une tentative de sortie de ce qui
est simplement une alternance entre le monde de la rue et la maison ou l’institution.Souvent, le
même enfant passe chronologiquement d’une logique de l’alternance à celle de la répétition de
tentatives pour sortir de la rue. Dans le cas de l’alternance, l’enfant n’a pas l’intention de quitter la rue et balance entre deux univers, entre lesquels il ne peut pas encore choisir. Ainsi, lorsqu’un enfant quitte le logement familial pour retourner encore une fois dans la rue, nous ne
sommes pas en présence d’une sortie avortée, mais d’un nouvel épisode d’alternance. On
retrouve ici la complémentarité des champs. C’est seulement lorsque cette dernière faiblit que
l’alternance est remplacée par la tentative de quitter la rue.
Les retours dans la rue peuvent être très nombreux. L’exemple de Morro illustre ces cas. Ce
jeune de 17 ans de Ciudad de México revient dans la rue pour la huitième fois. Chaque séjour à
la maison dure en moyenne quatre mois. Le plus long c’est prolongé pendant treize mois, le
plus court n’a duré que deux semaines. Une autre fois Morro est resté dix mois chez lui. Les différents séjours à la maison n’ont donc pas la même signification. Les plus courts – entre deux et
six semaines – sont de l’ordre de l’alternance alors que les plus longs appartiennent à la logique
de la tentative de sortie de la rue. Morro dit souhaiter construire une chambre en dur sur un terrain que ses parents viennent d’acheter. En même temps, il dit passer par une phase dans
laquelle il ne se sent ni adulte, ni enfant. Lors d’une visite au domicile de ses parents chez lesquels il se trouve depuis quelques semaines, il nous dit que le souvenir de la rue lui permet de
redevenir enfant. Morro est pris entre deux aspirations dont aucune ne s’accorde avec le
champ familial. En effet, ce champ ne lui permet pas d’être adulte – soumission au parâtre et
relation de forte dépendance envers la mère – et ne répond pas non plus à l’image qu’il se fait
de l’enfance qu’il situe dans la rue. À cela s’ajoute l’attirance toujours importante pour les
inhalants qu’il ne peut pas consommer chez lui. L’ensemble des retours à la maison se produit
sur cinq ans. Pendant ce laps de temps, Morro passera plus de temps chez lui que dans la rue. Ce
cas est celui d’un enfant qui cherche une alternative crédible à la rue, mais n’en trouve aucune.
Nous n’avons pas d’alternance, mais bien une série de tentatives de sortie de la rue.
Après une tentative avortée de quitter la rue, l’intention de changer de vie peut aussi se
manifester de manière presque paradoxale dans une exagération des comportements et des
attitudes qui caractérisent l’enfant de la rue. Ainsi, l’enfant consomme de manière accrue des
inhalants, manifeste une plus grande agressivité envers ses camarades et les intervenants et ne
paraît plus se soucier de l’image qu’il donne de lui.
Pour de nombreux enfants, les tentatives avortées de quitter la rue sont le pendant de ce qui
s’est passé quand ils ont quitté le domicile familial. En effet, le départ s’est souvent déroulé par
étapes : séjours dans la rue entrecoupés par des retours à la maison. Cela indique que l’enfant
n’est plus tout à fait à la maison, mais n’est pas encore totalement dans la rue. Disons encore
que l’enfant de la rue qui a été mis dans une institution – la plupart du temps par sa mère – est
aussi celui qui manifeste le plus le souhait de rentrer chez lui. Pourtant, c’est aussi celui qui
entreprend le moins pour concrétiser son retour.
Nous avons montré que la carrière, l’identité et la nature des relations entre les champs conditionnent la manière dont l’enfant quitte la rue. L’existence d’un projet crédible pour l’après-rue
ainsi que des événements et des rencontres entre l’enfant et un adulte influencent également le
processus de sortie de la rue. La durée de ce processus varie selon les enfants et ce dernier est
caractérisé par l’existence de nombreuses tentatives de sortie de la rue qui échouent. En règle
générale, lorsque l’enfant approche l’âge qui lui confère la majorité il cherche plus activement
une alternative à la rue. Il sait que d’un point de vue pénal il n’est plus considéré comme un enfant
et qu’il ne pourra plus se prévaloir de ce statut. D’autre part, l’accès aux programmes d’assistance
aux enfants de la rue devint plus difficile et cela influence la décision de quitter la rue.
Nous avons vu qu’il est possible de différencier entre trois types de sortie de la rue et entre
différentes modalités de mise en œuvre de cette sortie. Cette diversité est une composante
importante de l’hétérogénéité psychosociologique qui caractérise les enfants de la rue. Elle est
aussi un facteur dont l’intervention doit tenir compte car elle concerne l’attachement de l’enfant à la rue, ainsi qu’à tout ce qui n’est pas la rue. D’autre part, la sortie de la rue ne correspond
pas toujours à un processus progressif de nature linéaire conduisant l’enfant de la rue à la non-rue, car il comporte de nombreux retours à la rue. Il doit non seulement pouvoir quitter la rue
pendant un certain temps et y revenir, mais aussi évoquer tout simplement cette possibilité.
Souvent, les enfants mentionnent leur intention de quitter la rue sans pour autant croire à une
telle éventualité. Ils anticipent simplement une issue qu’ils savent inéluctable et répondent aux
attentes du monde adulte. En fait, la sortie de la rue est elle-même un apprentissage fait d’une
succession d’essais et d’échecs. La durée de cet apprentissage et son déroulement varient selon
les enfants qui doivent remettre en question un style de vie et l’habitus qui l’accompagne. Nous
avons montré que la sortie de la rue ne s’improvise pas, mais qu’elle se prépare comme étant
l’étape finale de la carrière d’enfant de la rue. Son déroulement est donc influencé par l’ensemble des étapes de cette carrière. Ainsi, l’intervenant devra tenir compte de la carrière de
l’enfant lorsqu’il l’accompagne durant le processus de sortie de la rue.
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[*]
Université de Fribourg, Suisse.
[1]
Le terme d’enfant de la rue s’est imposé dans la littérature. L’usage
d’enfant en situation de rue est aussi utilisé.
L’article 1 de la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 établit que
tout être humain âgé de moins de dix-huit ans est un enfant
sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable. Le
terme de jeune de la rue est employé pour désigner les personnes qui vivent dans la rue et qui ont dépassé l’âge de
18 ans. Voir aussi, Lucchini (1998).
[2]
Les entretiens avec les enfants et les jeunes de la rue ont été réalisés par l’auteur et ses collaboratrices (S. Chanfón
et L. Alvarado) entre 1992 et 1997. Ils ont eu lieu dans différents endroits en fonction de la disponibilité des enfants
et des jeunes (dans la rue, des programmes d’assistance, des tavernes). La population étudiée est constituée de deux
catégories d’enfants : (a) ceux dont on dispose d’informations personnalisées (entretiens, anamnèses d’éducateurs,
fiches de terrain, visites domiciliaires, dessins, photos). Cette population comprend 150 enfants. La seconde catégorie (b) concerne les enfants avec lesquels les contacts ont été moins systématiques (observations et annotations de
comportements dans la rue ou dans les institutions, conversations improvisées). Cette population comprend environ
300 enfants et jeunes de la rue. Il est impossible de donner avec précision l’âge des enfants et des jeunes car cette
information est souvent peu fiable. Les extrêmes se situent entre 8 et 23 ans, la moyenne d’âge étant de 15-16 ans.
Les filles constituent 6% du corpus. Pour étudier la sortie de la rue nous avons retenu un nombre limité de cas. Ce
choix s’est fait en comparant entre eux les différents cas qui constituent notre corpus d’enfants et de jeunes de la rue.
Cette comparaison contextualisée nous a permis de choisir les cas les plus caractéristiques. Pour plus de détails
concernant la méthodologie et les techniques de la recherche avec les enfants et les jeunes de la rue, voir Lucchini
(1993,23-39; 1996,1-8).
[3]
Ce que Ricardo dit à propos de la fille de la rue se retrouve chez d’autres garçons et dans les différents pays
(Mexique, Honduras, Costa Rica, Brésil, Uruguay) où nous avons fait nos recherches.
[4]
Fischer-Ferreira, 1979,106-111; Aptekar, 1988b, 225-241;1988a; Riaño-Alcalá, 1990; Connoly, 1990,129-149;
Visano, 1990,139-161; Lucchini, 1993,75-94; Ennew, 1994,409-426; Fernandez, 1995,56-78; Taracena, 1995,
101-118; Taracena, Tavera, 1998,70-87; Lucchini, 1998,347-366; Parazelli, 2000,192-220.
[5]
Pour le concept de
ligne biographique dominante voir Castel, 1998,26; Ogien, 1995,121-122.
[6]
Cette maîtrise est toujours partielle et temporaire. En effet, elle s’exerce la plupart du temps dans le cadre d’activités spécifiques limitées dans le temps et dans l’espace – vols, activités lucratives diverses, régulation de conflits
entre enfants, distribution d’inhalants ou de nourriture, négociation avec les professionnels des programmes
d’aide, etc. – et dans le cadre de sous-groupes ou de dyades qui forment un réseau plus large et peu structuré.
[7]
Il est vrai que dans les bidonvilles l’enfant est aussi vite impliqué par le monde adulte dans son ensemble. L’effet
de médiation et de filtrage de la famille et de l’école par rapport au monde environnant est souvent très faible. Le
travail ainsi que l’absence d’espace propre (promiscuité entre les classes d’âge et les sexes dans les habitations)
confrontent très vite l’enfant au monde adulte. Cette confrontation précoce n’est pas nécessairement mauvaise
pour l’enfant. Elle le devient lorsqu’elle comporte une surcharge affective et identitaire importante que l’enfant
n’est pas en mesure de maîtriser.
[8]
Ainsi une dévalorisation systématique et globale de la vie dans la rue par les intervenants et les programmes d’assistance n’est pas adaptée à la réalité telle que les enfants la vivent. Il faut donc plutôt
réorganiser les expériences
que l’enfant a faites dans la rue en vue d’un projet à plus long terme qui comporte son insertion dans la communauté. Cette politique de réinsertion implique un travail de longue haleine de la part des programmes qui travaillent
avec les enfants en situation de rue. En effet, cela demande une collaboration des ONG, des associations communautaires, de l’autorité municipale et de ses services ainsi que des employeurs présents sur le marché du travail.
[9]
Cela n’est pas le cas pour les enfants qui sont dans la rue pour de courtes périodes de temps et dont la motivation
pour y rester est avant tout ludique. Ce n’est pas le cas non plus pour les enfants qui alternent de manière systématique et choisie entre la rue, la maison et l’institution. Dans ce cas, les